ALEX. DE HUMÈOLDT A E. GEOFFROY-SAINT-HILAIRE
On m'envoie de Berlin de la part de la rédaction des Annales de la eritiqtie scientifique, le dernier moi^eeau de Gôthe qui renferme un éloge de vos Principes
de philosophie zoologique. Gomme c'est peut-être le dernier travail de cet homme prodigieux, je suppose doublement, mon illustre Confrère, que cet envoi vous sera agréable. Je n'ai pu répondre d'une manière plus solennelle que par trois feuillets de Gôthe, à l'excellente collection de vos Mémoires académiques, in-4**, qui déjà doivent être entre les mains de M. Lechtenstein. Vos ordres seront remplis.
Agréez, je vous supplie, mon digne ami, l'hommage de mes sentiments respectueux.
HUMBOLDT
Ce dimanche.
Beriin, 11 juillet 1832.
Un des ouvrages les plus importants sur la géographie et l'histoire philosophique de l'Asie, vient de paraître ces derniers jours, d'est la continuation de la géographie comparée de M. Ritter. J'ai pensé, mon cher et illustre confrère, que celui qui a répandu une si vive lumière sur l'intérieur de l'Afrique, devait avoir le premier la jouissance de l'ouvrage de mon compatriote. Permettez que je réclame en même temps de vos bontés un de ces services que vous aimez à rendre aux jeunes gens instruits et que vos rapports avec l'Egypte rendent si importants; j'ose vous recommander très-particulièrement M. Targow, qu'un zèle irré-
sistible et des études de la géographie de Nubie entraînent vers l'Afrique. C'est un excellent ofiBcier prussien, qui voyage avec la permission du roi, et qui a déjà combattu pour la cause des Grecs. J'ai une prédilection pour les entreprises hasardées et courageuses, et vous allez acquérir de nouveaux droits à ma vive reconnaissance, si vous daignez honorer de vos lettres de recommandation et surtout de vos conseils cet estimable jeune oflBcier.
Mes respects à l'aimable M"® Jomard.
Al. Humboldt (143).
Berlin, ce 11 juillet 1832.
Sans-Souci, ce 13 août 1832.
Comme toutes les personnes accoutumées aux grandes chances de la vie humaine, je suis généralement peu enclin aux appréhensions et à de tristes pressentiments ; cependant tant de nouvelles que les journaux répandent sur ta santé, mon cher et excellent ami, m'affectent depuis longtemps et avec une douleur que ne saurais t'exprimer. La mort est la fin de l'ennui que nous appelons la vie et que tous les mécomptes de la gloire littéraire et des pauvres jouissances qu'elle prépare à quarante comme à soixante ans, nous font voir dans son véritable jour, mais il y a pire que la mort, cet état de souffrances physiques et de découra-
gemeiQt moral qui rend la vie un fardeau, qui ôte à l'espérance ses illusions, aux sentiments leur fraîcheur, aux efforts cette confiante témérité si indispensable au succès. Une lettre dans laquelle Elle de Beaumont me mande son élection honorable au collège de France, me fait entrevoir que tu es menacé d'un nouveau chagrin domestique. Ce pauvre enfant dont la santé commençait à se raffermir un peu quand je partais. . . Je sais que de souvenirs cette perte doit faire naître en toi, combien la constitution d'ailleurs si forte de ton excellente sœur, M'"'' Mathieu, cette providence tutélaire, doit se ressentir de ces cruelles émotions, sans cesse renaissantes. L'idée que les journaux exagèrent généralement les maux des hommes illustres, ne nie rassure pas du tout et je tremble à la cholérine comme au choléra lorsqu'il s'agit d'un ami qui depuis vingt ans est l'objet de mon affection et de mon inaltérable dévouement! ! Qu'il est affreux d'être à une telle distance, de ne pas avoir foi aux nouvelles de ceux qui ne voient partout que des apparences du mal, que de légers accès. C'est de ton intérieur même, cher ami, que moi qui t'appartiens comme un frère, je veux avoir quelque consolation. Fais-moi la grâce dans la semaine même où tu reçois ces lignes, de me faire donner par Mathieu quelques mots sur ton état et la santé du petit. Il est trqp bon pour me refuser cette humble prière. Fais adresser la lettre à Berlin; car je ne me trouve que pour peu de jours et accidentellement sur cette colline que n'habite pas le roi, mais le prince royal de Prusse.
Occupé entièrement de mes appréhensions, il m'est impossible de t'écrire sur des objets de sciences qui à l'exception de quelques compilations bien faites et que M. de Buck porte plus aux nues que moi, ne sont guère très-imposantes dans leur marche. Les grands travaux astronomiques, c'est-à-dire ceux qui se fondent sur la précision et une longue persévérance avancent à l'est du Rhin plus que la chimie dans ce moment. Les Italiens sont bien au-dessus de nous, ce vieux sol de Galilée ne perd pas sa fécondité, et ce qui est admirable et une des nombreuses hontes politiques de notre siècle, les persécutions gouvernementales n'arrêtent pas cet élan admirable des Italiens dans la carrière des sciences physiques. La construction de notre observatoire avance depuis mon retour. M. Encke est toujours la personne dont le commerce a le plus de charme pour moi; il est simple et spirituel. Mitscherlick va à la fin publier ses recherches de cristallographie optique, et le cahier prochain de son traité de chimie va renfermer des vues de géologie chimique sur la transformation des roches argileuses et calcaires neptuniennes en roches micacées et feldspatiques trèscurieuses. Il se fonde sur ses expériences directes et l'examen de fragments empâtés dans des laves et altérés par le feu sur leurs bords en pénombres. M. Leonhard qui a d'ailleurs le privilège de faire de gros livres bien exacts, mais bien ennuyeux, en a fait récemment un tout petit et excellent. C'est un traité de géologie, le premier après La Bêche, dans lequel
on a eu le courage de renverser les séries ancienne:^ des roches. Je te l'enverrai avec le courrier de Tambassade, si toutefois il osera se charger d'un paquet à l'adresse d'un ami qui renverse les empires, se nourrit de chair humaine et déguisé, a prononcé un discours (à Hambach) en allemand. M. Pistor chargé aussi par le gouvernement des télégraphes de Berlin à Coblentz (pour avoir de tes nouvelles), promet de terminer bientôt ta petite lunette méridienne. Tu sais qu'elle n'a que la suspension de l'aiguille sur un pivot : il te sera facile d'adapter une suspension que Gamhey exécutera mieux qu'on ne le ferait ici. Cependant M* Encke a déterminé ces jours-ci la déclinaison avec une lunette méridienne, dont les pivots reçoivent (après que nous avons trouvé l'azimuth) l'appareil en petit de la boussole de variations horaires, suspension à un fll, microscope... tout comme le grand instrument de Gambey. Gela réussit très-bien. Ma santé est très-satisfaisante, que ne puis-je la partager avec toi! Mon frère se sent soulagé par les bains de mer à.Nerdemei, île vis-à-vis les côtes d'Ostfrisie. Le choléra a empêché nos excursions avec le roi. Je ne compte pas aller à Vienne, ayant également en horreur la politique de l'Allemagne et les ennuis des quatre cents âmes qui se font des lectures ! Je ne voudrais pas interrompre des travaux dont je suis très -solidement et sérieusement occupé (mon dernier volume d'Amérique et ma Physique du monde). Tu sais sans doute déjà que le pauvre Boussingault a manqué périr
dans une tentative qu'il a faite le 15 décembre 1831 (sa lettre est de Payta, le 7 février 1832), pour atteindre la cime du Ghimborazo. Il parait avoir été arrêté par le même obstacle (une crevasse) à laquelle je suis parvenu; il a vu le barom. 167 lignes 0 (therm. + 5%0 R.). J'avais moi bar. 167 lig. 2 (therm.— r,3), il rapporte d'admirables collections.
M. Ehrenberg que je crois le plus savant zoolc^ue vivant, depuis la mort « du plus puissant génie qui a rendu le service au bon Dieu de révéler la bonté céleste y> (phrase de M. Buckland!), de M. Cuvier, M, Ehrenberg continue ses découvertes anatomiques sur l'organisation compliquée des infusoires qui font une classe à part. J'ai vu et compté les dents cartilagineuses des mâchoires grossies 1200 fois en diamètre, changements que M. Pistor a faits aux microscopes de Chevalier. — On voit sans effort comme à la fenêtre et l'objet reste très-éloigné de la lentille. On connaissait déjà des filaries dans l'œil des chevaux. M. de Northmann a publié ici de belles gravures d'animaux microscopiques sans nombre, qu'il a découverts dans les yeux (cristallin) de l'homme, des cochons, d'amphibies et surtout de poissons. La rivalité de Geoffroy et de celui qui jadis l'avait comparé à Nev^ton, le mielleux . . . m'a fait sourire. La nomination de Dul. . .n'est pas bien merveilleuse, sous le rapport de la variété des connaissances (quoiqu'il soit excellent médecin et naturaliste accompli, comme je l'ai lu dans le Temps- Assassin) ; mais, du moins, c'est une célébrité méritée,
quoique pas assez étendue, un secret, que la chaleur n'égarera pas et ayant Tavantage d'écrire beaucoup moins facilement que le dogmatique physiologue. Voilà que je vais me perdre auprès de toi, mon maître. Pour me remettre dans tes grâces, je vais ajouter une bêtise optique.
M. Douve, opticien d'ici, qui fait du blanc avec
un miroir polarisant, rend aussi blanc la
en plaçant à angle droit deux plaques de tourmaline coupées parallèlement à l'axe. C'est peut-être trèsconnu.
Mille respects à madame Mathieu, et mes amitiés au mari, à Gay et à Valenc. J'embrasse les enfants, y compris le poète.
A. HUMBOLDT
Nous avons eu toujours cette année ici des nuages perpendiculaires sur l'horizon, et d'autres horizontalement étendus, mais découpés à angles droits.
Berlin, oe 26 avril 1833.
Permettez, mon cher et respectable confrtoe, que je sollicite votre bienveillante protection et celle de l'aimable madame Jomard pour une de mes compatriotes, distinguée par ses connaissances et son caractère, made-
moiselle Bourdeau, qui (opposant noblement le travail à l'infortune) voudrait essayer de trouver de 1- eBseignement d'allemand, d'anglais, de géo^aphie ou d'histoire. Je lui ai fait observer combien la concurrence des talents est grande chez vous ; mais elle persiste et peut-être que dans une vie comme la vôtre toute vouée à l'amélioration de vos établissements d'enseignement, trouverézvous, mon illustre ami, quelque petite place pour une personne qui a subi chez nous, avec beaucoup de succès, les examens de TUniversilé {Oberschul Colleginm), pour^ avoir le droit d'enseigner dans les grandes écoles. Daignez, je vous supplie,excuser cette nouvelle importunîté et agréer, vous et madame Jomard, l'hommage de mon respectueux dévouement.
Al. Humboldt.
A Berlin, ce 26 avril 1833.
Mademoiselle B. . . est en état de faire des tï*aductions,
I pT
car elle est pleine d'intelligence.
Teplitz, 22 août 18|3.
Bien des années se sont écoulées, Monsieur, depuis que j'ai eu le plaisir de vous rencontrer, près de Paris, à la campagne d'un homme célèbre (Lafitte)^^ qui a éprouvé tous les revers de laiortune. On ne. saurait. se rappeler le merveilleux talen4 mimique qiie la; nature vous a accordée et que votre . sagacité a su agrandir par
la voie de ro})servation, sans se rappeler aussi combien le monde a changé de physionomie et d'aspect.
Oïx dirait que la mobilité des traits augmente avec
l'âg^-
Al. Humboldt.
Teplitz, ce 22 août 1833.
ALISX. bE HUMBOLDT AU DOCTEUR THÉOPHILE C.-P. MOHNIKE, A STRALSUND (145).
Berlin, 10 septembre 1833.
Veuillez pardonner. Monsieur le conseiller, si, aprè^ une longue absence avec le roi en Bohême, dans ce temps agité, je ne puis consacrer que peu de moments à l'expression de la reconnaissance que je vous dois, ainsi qu'à votre noble et célèbre ami, M. Rafn, ce profond explorateur de^ antiquités du nord, pour vos importants cadeaux. La Fœreyinga-Sagay qui a occasionné une recherche sur la chronologie antérieure à rétablisseij^nt^,de (Jrim.Ka^iban et qui met l'idiome des Fflérô^ en. regard de l'islandais, les publications d'un homme du mérite de Rask, le catalogue de sa magnifique bibliothèque ethnographique, dont le dispersei^ent injunipient e?t bien regrettable; enfin, les propositioDus.^ hpmorables de la Société danoise pour l'explqratipn des antiquités du Nord; tout cela nous a causé le plu9, .grand plaisir, à mon frère et à moi ; aussi vous serai-je obligé de témoigner très-vivement à cette
illustre Société, ainsi qu'à M. Rafn, les sentiments de mon respect et de ma reconnaissance. Je profite de l'occasion pour vous demander une explication des rapports numériques d'ans récriture runîque, qui m*intéresse, in'étant beaucoup occupé des signes numériques et des origines de la valeur de la position, que Ton doit exclusivement aux peuples de Tlnde, et dont la connaissance familière aux employés des douanes arabes sur la Méditerranée au xii® siècle, fut importée de là^ par fragments, en ItaJie, par Leonardo Fibonaccio (Pisano). J'ai traité de l'origine indienne, de la position dans une dissertation sur les systèmes numériques, lue pour la première fois à l'Académie des inscriptions à Paris. Vous la trouverez dans Crelle, J6urnal des Mathématiques , tome IV, livre III , 18919^, p. 205. Or, voilà que je trouve dans rinscription' déchiffrée par M. Rafn, de l'île Kingiklorsoak (baie de Baffln), commençant par ces mots : Elligr Sigvats smiùk Bame Toordarson, MGXXXV, les chiffres runiqilés suivants :
Établissements des anciens
Groônlandais en Amérique
du XII* siècle.
rh /K/K /N /K /k
Les chiffres a etfe me paraissent être le niênié et' représenter chacun 1 . Il y aurait doic là un fnélan^e de position et de juxtaposition pour cdèf, c'ëst-à-dire de la méthode de l'Inde avec la méthoîde romaînie.
Il faudrait lire, d'après cela :
Ou bien, b diffère-t-il de a, celui-ci signifiant mille (M), celui-là cent (C) ; mais f aussi ressemble extrêmement à a et à ft, et cependant ce signe doit représenter 5. Les trois signes pareils cde indiquent^ il est vrai, la juxtaposition banale des Romains, des Egyptiens, etc. Peutêtre vous ou votre ami, M. Rafn, voudrez-vous bien me favoriser d'un éclaircissement. Les chiffres romains, depuis 1, 2;, 3, 4 et 5 jusqu'à 10 et 20 en particulier, sont imités des signes runiques ; ceux-ci nous anar^/ient done été transmis par les Romains. Si telle est vôtre opinBWiwa', on ne doit pouvoir s'attendre qu'à la juxtapos^eni dansJes inscriptions runiques. Venez en aide à sax^nii^orance; (146)
. A^éez l'assurance la plus amicale de mon dévouement at' de ma haute considération.
Alex, de HuilfBôiD*r.
' ■ ' 'Bérfiri, lé 10 septembre 1833.
Veuillez excuser mon affreuse écriture, tftiàiS 'j'ai eu le braîà -parfelysé à force de coucher sur une litière de feuilles humides aux bords dé l'Orénoque.
■ -.if •