ALEX. DE HUMBOLDT A E. GEOFFROY SAINT-HILAIRE
Octobre 1833 (147).
Mon cher et respectable Confrère,
VouB connaissez assez, je pense, l'intérêt qu'inspire l'ardeur de vos travaux pour ne pas douter un instant de la vive reconnaissance que je vous dois. Elle a été augmentée par les marques d'amitié dont votre aimable lettre est l'expression la plus bienveillante. Je connaissais trop imparfaitement par des extraits les idées ingénieuses par lesquelles vous rattachez les phénomènes des ossements aux grandes vues géologiques. Le mémoire sur Olympie m'offre de plus de savantes et curieuses recherches sur la géographie des animaux, et quoique, je vous l'avoue, je tiens un peu à la constance spécifique des formes à des époques auxquelles atteignirent les monuments des cavernes, je n'en étudierai pas avec moins d'instruction votre nouvelle paléontographie. Nous marchons là, per cineres et ignem ; ce n'est pas une raison pour ne pas^fcenter Tesisalade^v oar on recule dès que, dans le^ scienoes, on craint d'avaacer. Gomme les écailles des ISeg^Ûiiimam et ie^ fOsses^ats qui l'accompagnent fixent de nouveau votre intérêt, mon cher et respectable Confrère, veuillez agréer avec indulgence un petit morceau que je vous offre, de même qu'un petit extrait du mémoire de M. d'Alten, et des planches préparées pour le mémoire que M. d'Alten va insérer
dans les Mémoires de Berlin. Vous rendrez un grand service à la science et à moi en particulier si vous pouviez trouver quelque moyen de faire graver les beaux dessins de M. d'Alten sur les nerfs des poissons. Je ne conçois rien au clabaudage de M"* Bowdich (147 frw). Je n'ai pas écrit une ligne sur ce cours, je n'étais pas même présent aux leçons dont on parle et j'ignore qui est le Barm de H... Tous mes amis savent d'ailleurs que je ne suis pas contraire à l'idée des types prise dans les limites des êtres auxquels une telle considération est applicable. Agréez, je vous supplie, l'hommage de ma haute et affectueuse considération.
Al. Humboldt
Mes respects dans votre famille .
ALEX. DE HUMBOLDT AU PRÉSIDENT DE LA SOCIÉTÉ ROYALE DES ANTIQUAIRES DU NORD A COPENHAGUE (148).
Postdam, 5 décembre 1833.
Très^-honoré Présideirt! .
J'ai reçu, par vos soins obligeants, l'honorable diplôme de la Société Royale des Antiquaires du Nord. J'ai été très-agréablement surpris 4'avoir pu, par mes faibles travaux sur l'art grossier des tribus américaines, fixer Tattentibn pleine d'indulgence de ceux qui ont répandu un jour si vif sur les commencements de noire commune civilisation gothique. Qu'il me sait donc per-
mis de vous prier, Monsieur, de témoigner de nouveau de ma part à l'illustre Société l'expression de ma profonde reconnaissance.
^ Je demeure, avec vénération, votre très-obéissant
serviteur.
Al. de Humboldt.
Postdam, le 5 décembre 1833.
J!ai reçu, d'un de vos savants les plus honorés, du docteur Rafh, sous la date du 19 octobre, un rapport intéressant sur Tinscription groenlandaise de 1135, et vous prie de lui en exprimer toute ma reconnaissance J'ai également reçu depuis, par l'obligeance de M. le prévôt Mohnike, la dernière livraison des Annales des Antiquaires, laquelle donne dans l'original l'interprétation des chiffres de Rask et du professeur Finn Magnusen. J'avoue que la valeur de ces chiffres me parait très-problématique. Brynjulfspn et Mohnike ne vontils pas jusqu'à regarder les signes en chiffres comme de simples ornements? Le monument avait éveillé toute mon attention ; maintenant je suis refroidi à cet égard, le professeur Finnin Magnusen m'ayant déclaré luimême qu'il n'est pas très-sûr de ce qu'il a avancé.
Postdam, le 4 jahvier 1834.
Dans une lettre de M. de Humboldt à M. Klaproth, portant la date ci-dessus et mentionnée par ce dernier
dans une brochure de 138 pages accompagnée de trois planches, dont l'une représente la boussole astrologique des Chinois, publiée à Paris en 1834 sous le titre de : Lettre à M. le baron A . de Humboldt sur V invention de la Boussole, datée de Paris, 20 mars 1834, le savant prussien répond à son compatriote qui lui avait demandé quelques renseignements sur Vépoqus où les Chinois ont connu la polarité de V aimant et en ont fait l'application à la boussole.
Il est à regretter que nous n'ayons pu parvenir à nous procurer cette lettre de Humboldt.
a J'ai été assez heureux, répond Klaproth avant d'en- » trer en matière, pour rencontrer dans plusieurs ou- » vrages chinois des faits qui, par leur nombre et leur » importance, permettent de tracer une histoire à peu y) près complète de l'invention de l'aiguille aimantée » en Chine.
» Ce sont ces faits que j'ai l'honneur de vous transj> mettre aujourd'hui, en les accompagnant de quelques » observations relatives à l'ancienneté de la connais- D sauce de l'aimant en Asie et en Europe. J y joins la » nomenclature des noms sous lesquels on désigne X) cette pierre singulière, ainsi que l'aiguille aimantée, » dans les divers idiomes et dialectes de ces deux par- » ties du monde. Je m'estimerais heureux si ce travail 7) pouvait contribuer à éclaircir un point aussi curieux » de l'histoire de la civilisation humaine, et s'il pouiD vait présenter quelque intérêt à cette partie du monde )) savant qui est plus particulièrement habituée, par-
» tout où elle lit votre nom, à trouver des découvertes D remarquables ou d'intéressantes observations. »
oc Je dois d'abord poser en principe que les anciens D ont ignoré la polarité de l'aimant, quoiqu'il pa- » raisse qu'ils ont eu quelques notions vagues sur sa » propriété d'attirer le fer d'un côté et de le repousser » de l'autre. » Etc., etc., etc
Dès la plus haute antiquité, les Chinois ont connu l'aimant, sa force attractive et sa propriété de se diriger vers le nord. Mais la plus ancienne mention de celle qu'il a de communiquer le magnétisme au fer ne se trouve énoncée que dans un ouvrage de l'an 121 de notre ère. Des livres publiés à peu près cent ans plus tard citent l'usage de la boussole pour marquer le nord et le sud ; d'autres qui sont dellilàlll7, indiquent l'inclinaison de l'aiguille aimantée» dont la découverte, chez les Européens, ne fut faite que par Christophe Colomb, dans son premier voyage en Amérique. Tous ces faits sont appuyés sur de nombreux témoignages historiques. Klaproth montre de la même manière que les Chinois avaient fait longtemps avant nous beaucoup d'autres découvertes, telles que la force attractive du succin ; la cause du flux et du reflux de la mer ; la poudre à canon ; enfin l'imprimerie qui date chez eux des premières années du x^ i&iècle, et qui de là fut portée dans les pays voisins. Il pense que plusieurs de ces connaissances ont été transmises «par les navigateurs arabes aux peuples de l'Asie occidentale, puis communiquées de proche en proche aux Europtens. L'on-
vrage commence par des recherches sur Tancienneté de la connaissance de l'aixnant en Asie et en Europe, et sur les noms par lesquels on désigne cette pierre singulière, ainsi que Taiguille aimantée, dans les divers idiomes et dialectes de ces deux parties du monde.
Oserais-je vous prier, mon illustre confrère, d'accueillir avec bienveillance un jeune géologue très-tnstruit et modeste, M. Abich, de Berlin (150). lia fait des recherches topographiques bien intéressantes sur 1* intérieur des cratères de l'Etna et du Vésuve.
Agréez, je vous supplie, l'hommage réitéré de mes sentiments affectueux,
HuMBOLDT.
Jeudi.
ALEX. DE HUMBOLDT A P.-L.-A. CORDIEÏl (86).
Teplitz, 24 juillet 1835.
Vous voudrez bien recevoir avec bienveillance, Monsieur, le porteur de ces lignes, M. le capitaine Gourieff, du corps des mines de Russie. Je compte trop sur votre ancienne amitié pour craindre que vous blâmerez mon indiscrétion, ^^1 dç Gourieff vient de Preyberg, de ce pays, monstrueux dan^ lequel le granité et le syenite
couvrent la craie et où (près de Tschacler) les mollusques de Tâncien monde se sont nichés dans le granité même. Il a été auparavant dans le Caucase, où il a fait et publié d'intéressantes observations sur le Caucase. Agréez, je vous supplie, mon cher et illustre Confrère, l'expression de ma haute et affectueuse considération.
Al. Humboldt.
Paris, 15 déoembre 1835.
Comme j'ai cru vdir que mon respectable et savant confrère prenait quelque intérêt aux résultats numériques de mes petites recherchés, j*ai rédigé ce matin, pour lui, le feuillet ci-joint qui donne de la netteté à la série des faits que j'ai éclaircis par de longues et pénibles recherches. C'est un homme obscur qui allait manger du raisin en Lorraine, qui a inventé le nom d'Amérique qu'Appien, Vadianus et Camers ont répandu par Strasbourg, Fribourg et Vienne. L'immense célébrité d' Ap^Jien a propagé le mal par d'innombrables éditions en Hollande et ailleurs. J'ose vous supplier, mon digne ami, de me rendre ce feuillet avant le 25 décembre. Si vous voulez le faire copier et en faire un usage public, vous en êtes le maître, mais daignez me faire collationner la copié qui vous reste. Mille affectueux hommages.
Al. Humboldt.
Ce dimanche, à l*Institat, à 7 heures du soir.
Note de M. deHumboldt sur la chronologie des plus anciennes
cartes d'Amérique.
1500 : La plus ancienne carte dessinée de TAmérique que Ton connaissait jusqu'ici était celle de 1527, de la bibliothèque d'Ebner de Nuremberg, aujourd'hui à la bibliothèque militaire de Weimar. Elle est de deux ans antérieure à la carte de Diego- Ribero, gravée par Gussefeld, et aujourd'hui également conservée à la bibliothèque militaire de Weimar (J'ai comparé les deux cartes qu'on a souvent confondues, dans VExamen critique de VHistoire de la Géographie du Nouveau Continent, édit. in-8®, t. III, p. 183). La mappemonde de la collection de M. le baron Walckenaer, reconnue pendant le choléra, en 1832, est dessinée à Puerto Santa Maria, en 1500, par Juan de la Gosa, compagnon du second voyage de Colomb, compagnon d'Ojeda et de Vespuce dans l'expédition de 1 499. (Voyez la chronologie des découvertes dans VExamen critique, etc. , t. III, p. 101 . C'est ce Juan de la Cosa, dont, selon le témoignage de Bernardo de Sbarradans le procès du fiscal contre don Diego Colon, l'amiral se plaignait, puisque Cosa « Homhre habil andaba diciendo que sabia mas que eL )>
1507 : Martinus Ylacomylus, professeur à Fribourg, qui, dans le temps des vendanges, va en Lorraine dont le duc, grand protecteur des études géographiques, était lié avec Vespuce, propose le premier, da,ns une petite
cosmographie (Casmographiœ introductio ; insuper quatuor Americi Vespucii navigationes. /mp* in urbe Deodati, 1507), le nom d'Amérique. Avant Navarrete et Washington Irving, ce livre a été cité par Ganovai et le chevalier Napione {Primo scapritùre^ p. 39 et 111); mais aucun de ces auteurs n'a connu la personne d' Ylacomylus et ses rapports avec Vespuce par la Lorraine* Navarrete prend même Saint-Diez en Lorraine pour une ville en Hongrie, pour Tata, Les plus anciennes éditions de la Margarita phUosophica de 1503 , 1504, 1508 et 1512, et une lettre de Ylacomylus à Philesius Vosigena (Ringmann, professeur à Bâle, traducteur d'un Jules-Gésar), répandent du jour sur Ylacomylus, qui confondait Colomb et Vespuce comme le public confond souvent les capitaines Ross et Parry, ne connaissant qu*un seul de ces navigateurs. Je crois qu' Ylacomylus est le géographe Wald-Seemuller, auteur d'une carte marine allemande, La date de 1507 prouve seule déjà combien est injuste Tinculpation si souvent répétée contre Vespuce d'avoir placé son nom sur des cartes du nouveau continent, comme piloto major du roi d'Espagne : Vespuce n'a eu cette charge que depuis le 22 mai 1508.
1508 : En 1508, paraît dans l'édition de Ptolémée la première carte gravée du nouveau continent, mais sans nom d'Amérique, par Jean Ruysch, comme l'a fait voir M. Walckenaer dans la Biographie universelle^ tome VI, p. 207 (151), ^i Recherches géographiques sur Vintérieur de l'Afrique seplenlriùndie^ p. 186 {152).
1509 : En 1509, je trouve le nom d'Amérique (proposé par Ylacomylus en 1507), déjà en usage comme une dénomination très-connue dans un ou\Tage cosmographique anonyme, qui porte le titre de Globus mundi declarati sive descripiio mundi et totius orbis^ impress. Argent^ 1509 ; c'est trois ans avant la mort de Vespuce. L'ouvrage a été faussement attribué par Panzer à Henricus Caritus Glaucanus, né en 1488, auteur de GeographÙB liber j Basil. 527.
1512 : L'Amérique est aussi nommée, dans la lettre à Rodolphe Agricola, datée de Vienne 1512, par Joachim Vadianus, dans le commentaire de ce savant sur Mêla (Pompmim Mela^ de Orbis situ, cum commentariis Joachimi Vadiani)^ adjecta est epiêtola Vadianiy ah eo pêne adoleseentey ad Rod. Agricolam juniorem scripta. Tout le livre est de 1522 ; mais la lettre qui renferme le paissage d'Amérique devenu célèbre récemment, est de 1512. Gancellieri a faussement cru que c'est Vadianus qui a prononcé le premier le nom de l'Amérique.
1520 : La première carte gravée du Nouveau-Monde avec le nom d'Amérique n'est pas celle de Ptolémée de 1522, mais une mappemonde de Petrus Appianus de 1520, annexée une fois à l'édition de Gamers de Solin polyh. (Viennœ austr. 1520), une seconde fois à l'édition de Vadianus de Mêla, 1522. Cette carte avec le nom à'Amériquey offre sur la planche la date de 1520 ; l'isthme de Panama s'y trouve percé par un détroit, ce qui est d'autant plus remarquable que cette erreur des cartes chinoises récentes est déjà consignée sur un
globe de Jean Schoner, qui est comme la carte d^Appien de 1520 (voy. mon Examen critique, etc., 1. 1, p. 125). De plus, celte carte d'Appien, tout en offrant le mot d^ Amérique^ ajoute dans cette même partie méridionale « qu'elle a été découverte en 1497 par Colomb. » (C'est l'année de la prétendue découverte de Vespuce ajoutée au nom de Colomb! ) tandis que dans le Cosmographicus liber Pétri Appiani, studiosè correctus per Gemmam Phrysinm (Antverpiae 1529), on lit : (i Quartapars mundi ab Americo Vespuccio ejusdem inventorenamen sortitur. Inventa est anno 1497. x> Eternelle confusion des deux noms, qui a pris naissance entre la Lorraine, l'Alsace, Fribourg et Vienne.
1522 : C'est sans doute parmi les éditions de Ptolémée, la première fcelle de 1522), qui offre le nom d'Amérique^ comme l'ont fait voir le chevalier Napione (Primo «copritofe, 1809, p. 88) et M. Walckenaer ( 1 , p. 352) ; mais cette carte avec le nom d*AmériqtLe est de deux ans postérieure à la carte gravée dans le Solin de Gamers et le Mêla de Vadianus.
Al. Humboldt.
Berlin, le 26 mars 1836.
Je sais combien vous êtes occupé, mon excellent £UQai, mais je sais aussi combien M. Léppold de Buch et moi, nous pouvons compter sur votre ancienne amitié.
De grâce, tâchez de faire hâter un peu mes vieilleries de Cosa et de Ptolémée ; nous sommes bien pressés. J'ai déjà reçu, sans doute par vous, le calque de Ptolémée de 1513. C'est bon signe. Il y a dans le titre, par ma faute, une omission. Le mot erroribus manque. Il faut, je pense, servatis in scriptura omnibus etiam manifestis erroribus. M. Hase vous la corrigera sans doute sur répreuve. Ma vieille santé se soutient malgré la Cour, les veilles et le travail.
Mille amitiés.
Al. Humboldt.
Berlin, ce 26 mars 1836.
ALEX. DE HUMBOLDT A S. A. R. LE DUC DE SUSSEX, PRÉSIDENT DE LA SOCIÉTÉ ROYALE DE LONDRES (154).
Berlin, awil 1836 (155).
Monsieur {Sir),
Le généreux intérêt pris par Votre Altesse Royale à l'avancement des connaissances humaines, m'encourage à espérer une favorable réception de la requête que je me hasarde à vous adresser avec une confiance respectueuse. Je prends la liberté de solliciter votre attention nécessaire pour l'investigation, par des moyens exacts, presque constamment employés, des variations du magnétisme terrestre. En obtenant la coopération d'un grand nombre d'observateurs zélés, pourvus d'instruments d'une construction homogène, M. Arago, M. Kupffer, et moi-même, nous avons réussi, dans les
demie reB huit années^ à étendre ces recherches sur une portion très-considérable de rbémisphère septentrional. Des stations magnétiques permanentes étant établies maintenant de Paris en Chine, suivant vers Test les parallèlesde40'*à 60**, je me crois personnellement justifié, en sollicitant, par Tinter^'ention de Votre Altesse Royale, la puissante coopération de la Société royale de Londres, pour sanctionner cette entreprise, et pour favoriser son succès par rétablissement de nouvelles stations, aussi bien dans le voisinage de Téquateur magnétique que dans la partie tempérée de l'hémisphère méridional*
Un objet, qui est également important, soit qu'on le considère en connexion avec la physique de la terre ou à l'amélioration de la science nautique, a un double droit à l'attention d'une société qui, depuis son origine, a cultivé avec un succès toujours croissant le vaste champ des sciences exactes. Nos informations à l'égard du développement progressif des connaissances que nous possédons sur le magnétisme tebbbstrs seront certainement imparfaites, si nous ignorons les nombreuses et précieuses observations qui ont été laites à différentes époques et qu'on continue toujours de faire dans les îles bi:itanniques et dans les diverses parties de la zone équinoxiale, soumises au mênae empire. Noire objet actuel est de rendre ces observations pius utiles, c'est-à-dire plus propres à manifester les grandes lois physiques, en les coordonnant . suivant un plan uniforme, et en les liant aux observations qui se poursui-
vent maintenant sur le continent de TEurope et de l'Asie septentrionale.
Ayant été fort occupé, pendant mes voyages dans les régions équinoxiales de l'Amérique, pendant les années 1799-1804, des phénomènes de l'intensité des forces magnétiques, de l'inclinaison et de la déclinaison de l'aiguille magnétique, j'ai conçu, à mon retour dans ma patrie, le dessein d'examiner le progrès des variations horaires de la déclinaison et les perturbations auxquelles elle est sujette, en employant une méthode, laquelle, je pense, n'a jamais été suivie sur une échelle étendue. Dans un vaste jardin de Berlin, pendant les années 1806 et 1807, particulièrement dans la période des équinoxes et des solstices, j'ai mesuré les altérations angulaires du méridien magnétique, à des intervalles d'une heure, souvent d'une demi-heure, sans interruption pendant quatre, cinq et six jours, et autant de nuits. M. Oltmanns, que ses nombreux calculs de positions géographiques ont recommandé à l'attention des astronomes, a bien voulu partager avec moi les fatigues de ces travaux. L'instrument que nous employions était un télescope magnétique (lunette aimantée) de Prony, capable d'être renversé {reversed) sur son axe, suspendu suivant la méthode de Coulomb, placé dans un appareil en verre et dirigé vers une marque méridienne très-élôignée dont les divisions, illuminées pendant la nuit, indiquaient jusqu'à six ou sept secondes de variation horaire. En vérifiant la régularité habituelle de la période nocturne, je fus frappé de
la fréquence des perturbations, spécialement des oscillations dont l'amplitude arrivait périodiquement aux mêmes heures avant le lever du soleil, et dont les mouvements violents et accélérés ne pouvaient être attribués à aucune cause mécanique accidentelle. Ces affolements de l'aiguille dont le retour presque périodique a été récemment confirmé par M. Kupffer, dans le récit de ses voyages au Caucase, me parurent l'effet de la réaction dans l'intérieur de la ferre vers la surface; j'oserai même les appeler tempêtes magnétiques, indiquant un changement rapide de tension. Depuis ce temps j'ai conçu le désir d'établir dans l'est et l'ouest du méridien de Berlin des appareils semblables au mien, afin d'obtenir des observations correspondantes faites à de grandes distances et aux mêmes heures ; mais la tempête politique de l'Allemagne et mon départ précipité de France, où j'avais été envoyé par mon gouvernement, retardèrent pendant un long temps l'exécution de ce projet. Heureusement, mon illustre ami, M. Arago, après son retour des côtes d'Afrique et des prisons d'Espagne, entreprit, je pense, vers l'année 1818(156), une série d'observations sur les déclinaisons magnétiques à rObservatoire de Paris, lesquelles faites journellement à des intervalles fixés uniformément et continuées sur le même plan jusqu'à ce jour, sont considérées, eu égard à leur nombre et à leur connexion mutuelle, comme supérieures à tout ce qui a été fait dans ce genre d'investigations physiques. L'instrument de Gambey qui est employé est d'une exécution parfaite. Pourvu de mi-
cromètreset de microscopes, il peut être employé avec plus de certitude et de commodité que Tinstrumenl de Prony, qui est attaché à une forte barre magnétisée {magnetised) de 20 j pouces de longueur.
Pendant le cours de ces observations, M. Arago a découvert et prouvé par de nombreux exemples, un phénomène qui diffère essentiellement de l'observation faite par le professeur Hiorter àUpsal, en 1741. Il a découvert non-seulement que les aurores boréales troublent le progrès des déclinaisons horaires même lorsqu'elles ne sont pas visibles ; maisaussi que dans les premières heures de la matinée, souvent dix ou douze heures avant que le phénomène lumineux soit développé dans un lieu très-éloigné, sa présence est annoncée par la forme particulière présentée par la courbe des variations diurnes, c'est-à-dire par la valeur des maxima de l'allongement du matin et de la nuit. Un autre fait nouveau se manifesta dans les perturbations. M. Kupffer ayant établi à Cazan, près la limite orientale de l'Europe, l'une des boussoles de Gambey exactement semblable à celle qu'Arago employait à Paris, les deux observateurs se convainquirent par un certain nombre de mesures correspondantes de déclinaison horaire, que malgré une différence de longitude de plus de 47*^, les perturbations étaient isochrones. C'était comme des signaux qui de l'intérieur de la terre arrivaient simultanément à sa surface des bords de la Seine à ceux du Volga.
Lorsqu'en 1827 je fixai de nouveau ma résidence à Berlin, mon premier soin fut de renouveler les séries
d'observations que j'avais faites à de courts iutervallea pendant les jours et les nuits des années 1806 et 1807. J'entrepris en même temps de généraliser les moyens d'observations simultanées, dont l'emploi accidentel avait justement produit des résultats si importants. Une des boussoles de Gambey fut placée dans un pavillon magnétique qui avait été élevé au milieu d'un jardin et où on n'avait introduit aucune portion de fer. Des observations régulières ne purent pas commencer avant l'automne de 1828. Ayant été appelé pendant le printemps de 1829 par S. M. l'Empereur de Russie à entreprendre un voyage minéralogique dans le nord de l'Asie et sur la mer Caspienne, j'eus la facilité d'étendre rapidement la ligne des stations vers l'est. A ma requête l'Académie Impériale et le curateur de l'Université de Gazan, érigèrent des maisons magnétiques à Saint-Pétersbourg et à Gazan. Dans un comité de l'Académie Impériale que j'eus l'honneur de présider, une discussion eut lieu sur les immenses avantages qu'on pourrait retirer de la connaissance des lois du magnétisme terrestre, représenté par la plus vaste étendue de pays limités d'un côté par la courbe sans déclinaison de Doskino (entre Moscou et Gazan, ou avec plus de précision, suivant M. Adolphe Erman, entre Osabliko'wo et Doskino, à la latitude de 56^ 0' et à la longitude de 40"* 36^ à l'est de Paris), et d'un autre par la courbe sans déclinaison d'Arsentchov^a près du lac Bg^ikal, qu'on croit être identique avec celui de Doskino, avec une différence de méridiens de 63"* 21'. Le département im-
pénal des mines ayant généreusement concouru au même objet, des stations magnétiques ont été établies successivement à Moscou, Barnaoul, dont je trouve la position astronomique au pied de TAltai, par lat. 53** 19' 21", long. 5 h. 27' 20" est de Paris, et à.Nertschinsk. L'Académie de Saint-Pétersbourg a fait encore plus, et a envoyé un courageux et habile astronome, M. George Fuss, frère de son secrétaire perpétuel, à Pékin, et y a obtenu la construction d'un pavillon magnétique dans le jardin du couvent des moines de l'Eglise grecque. Cette entreprise ne peut être mentionnée sans rappeler le fait, que suivant le Penthsaoyani (157), histoire médicale naturelle, composée sous la dynastie Song environ quatre cents ans avant Christophe Colomb et avant que les naturels de l'Europe eussent la moindre idée de la déclinaison magnétique, les Chinois suspendaient l'aiguille par le moyen d'un fil pour lui donner une liberté parfaite de mouvement : ils savaient que lorsqu'elle était ainsi suspendue, suivant la méthode de Coulomb (comme dans l'appareil du jésuite Lana, au xvii® siècle), l'aiguille déclinait au sud-est, et ne restait jamais au véritable point du sud. Depuis le retour de M. Fuss, M. Kowanko, jeune officier des mines, que j'avais eu le plaisir de rencontrer dans l'Oural, continue les observations de déclinaison horaire, correspondant à celles de l'Allemagne, de Saint-Pétersbourg, de Cazan et de Nicolaïeff en Crimée, où l'amiral Greigh a établi une des boussoles de Gambey, dont le soin est confié au direc teur de l'Observatoire, M. Knorre, J'ai obtenu aussi
rétablissement d*un appareil magnétique à une profondeur de trente cinq brasses dans une galerie des mines de Freiberg en Saxe, où M. Reich, auquel nous sommes redevables pour ses estimables travaux sur la température moyenne de la terre, à différentes profondeurs, est assidûment occupé de faire des observations à des intervalles réguliers. M. Boussingault, qui ne néglige rien de ce qui est propre à l'avancement des progrès de la physique de la terre, nous a envoyé de l'Amérique méridionale des observations de déclinaison horaire faites à Marmato, dans la province d'Antioquia, à la lat. nord 5^ 27' ; dans un endroit où la déclinaison est orientale, comme àCazan et à Bamaoul, en Asie; tandis que sur les côtes nord-ouest du nouveau continent, à Sitka, dans les établissements russes, le baron de Wrangell, muni également d'une boussole de Gambey, a pris part aux observations simultanées faites à l'époque des solstices et des équinoxes. Un amiral espagnol, M. de la Borde, ayant été informé d'une requête que j'avais faite à la Société patriotique de la Havane, eut la bonté, sans y être sollicité, de me témoigner le désir d'avoir des instruments propres à déterminer avec précision l'inclinaison, la déclinaison absolue et la variation horaire de la déclinaison et l'intensité des forces magnétiques. Les précieux instruments demandés, exactement semblables à ceux que possède l'Observatoire de Paris, sont arrivés en bon état à l'île de Cuba. Mais le changement dans le commandement maritime à la Havane et d'autres circonstances
locales ont empêché jusqu'ici leur emploi, et rétablissement d*uDe station magnétique sous le tropique du Cancer. Les mêmes causes se sont présentées {occurred up) jusqu'au moment actuel à l'égard de l'un des instruments de Gambey que M. Arago a fait établir à ses propres dépens, pour obtenir des observations dans l'intérieur du Mexique, où le sol est élevé de six mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Dernièrement, pendant ma dernière résidence à Paris, j'eus l'honneur de proposer à l'amiral Duperré, ministre de la marine, l'établissement d'une station magnétique en Islande ( 1 5 8) . La proposition fut reçue avec le plus grand empressement, et l'instrument qui est déjà commandé, sera déposé pendant le présent été dans le port de Reikiawig, où l'expédition qui a été envoyée dans le nord, à la recherche de M. de Blosseville et de ses compagnons d'infortune, retournera en Islande pour continuer ses travaux scientifiques. On ne peut avoir aucun doute que le gouvernement danois qui protège avec une ardeur si généreuse l'astronomie et les progrès de la science nautique, favorisera l'établissement d'une station magnétique dans une de ses provinces confinant le cercle polaire. Au Chili aussi, M. Gay a fait un grand nombre d'observations horaires correspondantes, con* formément aux instructions de M. Arago,
Je suis entré à ce sujet dans de longs et minutieux détails historiques pour montrer combien j'ai déjà réussi avec la coopération de mes amis, à étendre le nombre des observations simultanées. Après mon retour de la
Sibérie, M. Dove et moi publiâmes en 1830 un tracé graflque des courbes de la déclinaison horaire de Berlin, Preiberg, Pétersbourg, et Nicolaïeff en Grimée, pour montrer le parallélisme de ces lignes, malgré la distance des stations et l'influence de perturbalioûs extraordinaires. Dans la comparaison des observations de Saint-Pétersbourg et de Nicolaïeff, on a fait usage d'observations prises aux très-petits intervalles de vingt minutes. On ne doit pas néanmoins imaginer que ce parallélisme des inflexions existe toujours dans les courbes horaires. Nous avons trouvé que même dans des endroits très-rapprochés l'un de l'autre, — par exemple à Berlin et dans les mines de Freiberg, — les réactions magnétiques de l'intérieur à la surface de la terre ne sont pas toujours simultanées; qu'une des aiguilles présente des perturbations considérables, tandis que l'autre conserve cette régularité qui, sous chaque méridien , est la fonction du temps vrai de l'endroit. Dans le mémoire publié en 1830, je proposai les périodes suivantes pour des observations simultanées à toutes les stations.
20 et 21 De quatre heures le matin du
premier jour, à minuit du second jour. Les observations doivent être continuées à chaque station magnétique pendant le jour et la nuit, à des intervalles n'excédant pas uûe heures
Mars. . . .
20 et 21
Mai ....
4 et 5
Juin. . . .
21 et 22
Août. . . .
6 et 7
Septembre.
23 et 24
Novembre.
5 et 6
Décembre .