ALEX. DE HUMBOLDT AU BARON DE HELMERSEN
Berlin, 9 avril 1837.
J'ai une grande dette envers vous, mon cher Helmersen, mais je sais aussi combien je peux compter sur votre amitié et votre indulgence pour vous adresser avec mon ancienne confiance ces lignes sincères.
Après votre beau voyage en Sibérie pendant lequel vous avez vu plus et mieux que moi, vous m'avez adressé une longue lettre, infiniment instructive, dont j'ai beaucoup profité ; la réception de cette lettre coïncida avec l'époque de mon dernier voyage à Paris. C'est ainsi que j'ai contracté une dette envers vous et j'espère vous voudrez pardonner à un vieillard antédiluvien de rOrénoque, car vous savez combien nous tenons à vous et à votre Hoffmann. J'ai appris avec le plus vif intérêt et avec plaisir l'heureux événement do-
mes tique et votre brillant avancement militaire (qui, j'espère, est purement symbolique et n'a pas coûté une goutte de sang). Que de privations n'avez-vous pas eues pendant votre dernier voyage! Faites donc en sorte que vous puissiez jouir maintenant de repos. Vous n'avez été que trop souvent et trop longtemps à Orenbourg; tâchez donc de diriger encore vos pas de notre côté avant que je repose dans le sommeil étemel. Je me réjouis infiniment de la publication de votre ouvrage ; à sa lecture on sentira quels avantages donnent la connaissance de la langue du pays, et la possibilité d'examiner tout à tête reposée. Je me suis donné la peine de mesurer à Bogoslowsk les angles azimutaux et verticaux des cimes de la haute chaîne occidentale, et c'est pourquoi j'ai été très-étonné en lisant dans votre lettre que M. Federow, dont je connais la grande exactitude, a déterminé trigonométriquement la hauteur du Kendiakosky-Kamen, Tilaiskoi et KoUwiaskoi de 8 à 9000 pieds au-dessus du niveau de la mer. J'ai mesuré à Bogoslowsk avec un cercle de Kater l'angle vertical de Kendiakowsky- Kamen à 1^ 15' 5". Son éloignement, d'après une carte que j'ai vue chez le directeur, est à 48 verstes (à 538 toises). J'obtiens ainsi pour une distance de 25,824 toises, avec la moitié de l'angle, à cause de la courbure de la terre et d'un dixième pour la réfraction, 670 toises d'élévation au-dessus de Bogoslowsk, ou bien à peine 820 toises = 4920 pieds au-dessus de la mer. Serait -il donc possible que
la distance soit si considérablement plus grande que celle qu'on a adoptée pour la carte sus-mentionnée ? J'ai vu la plus haute cime certainement par un temps clair et un ciel sans nuages. Gomme il me serait très-intéressant de trouver la raison de mon erreur, vous me rendriez un grand service en m'écrivant (par l'ambassade de Prusse), si le très-habile M. Federovira déjà publié quelque chose sur ses opérations ou sur les résultats de ses mesures, ou du moins sur les distances. L'erreur est certainement de mon côté. Pouvez-vous me dire pourquoi je n'ai jamais reçu une parole amicale, ni
une syllabe de remerciements de la part de M en
retour de mes cadeaux et de mes lettres. D'où vient cette rage contre moi?
Avec ma vieille amitié et mon attachement, votre
Al. Humboldt.
Berlin, le 9 avril 1837.
Berlin, 3 mai 1837.
Monsieur et cher Collègue, Une seconde lettre si bienveillante et si aimable que m'apporte M. . . , me fait sentir tout le poids de mes torts envers vous. Je sens combien je suis coupable, mais je compte sur votre indulgence, parce que dans les hommes d'un talent supérieur, il y a une manière de voir les choses et la position des individus de plus haut. J'avais à vous offrir l'hommage de ma vive reconnais^
sance pour tant d'importants travaux de magnétisme, de température souterraine et atmosphérique, d'astronomie pure, de cette intéressante réunion de notices météorologiques et historiques, que vous savez réunir dans votre Annuaire. Pour ne pas vous importuner par la monotonie de ces vagues éloges, je devrais m'entretenir avec vous sur tous ces objets qui, malgré ma vieillesse antédiluvienne et ma position à la cour, occupent encore toutes mes pensées, ce Hocerat invotis; i> mais des occupations qui ne sont pas toutes très-littéraires, une vie nomade (la cour passe trois jours de la semaine dans les châteaux de Potsdam et ailleurs), des courses en Allemagne et à Paris, un bras très-faible (pour avoir couché si longtemps sur des feuilles mortes dans les forêts humides de l'Orénoque), des épreuves à corriger et que l'on m'envoie toutes les semaines de Paris à Berlin... Voilà plus qu'il ne faut pour avoir quelque droit à votre pardon. J'ai le bonheur de n'avoir besoin que de quatre heures de sommeil; j'observe le plus souvent une aiguille de déclinaison horaire encore après deux heures du matin; j'ai déjà terminé, malgré de cruelles distractions dont j'ose vous ennuyer, 1 15 feuilles de mon Examen critique de V Histoire de la Géographie du XV* Siècley et des feuilles d'un énorme volume in-folio ; je fais paraître en ce moment, avec mon ami et compagnon de voyages, M. Gustave Rose, en allemand, le premier volume de l'expédition physique et géologique que j'ai faite, par ordre de l'empereur de Russie^ à l'Oural, à l'Altaï et à la mer Caspienne. Je
vous donne l'histoire de ma vie, Monsieur, pour que vous m'en vouliez moins de ce coupable retard d'une réponse. C'est un double crime, puisque je vous ai fait perdre deux mois par des recherches magnétiques, auxquelles vous vous livrez avec une si noble ardeur. Cette année a été bien intéressante sous le rapport de ces lumières polaires dont l'apparition se fait pressentir dix à douze heures d'avance, par des changements dans la tension électro-magnétique du globe. C'est cette année aussi qu'on a de nouveau pu sentir comment les perturbations de l'aiguille sont différentes dans deux endroits où l'aurore boréale semble se montrer avec le même éclat, mais non à la même hauteur, nous n'éprouvons pas tous le même orage magnétique, et l'orage qui a lieu dans un point très-éloigné agit quelquefois plus énergiquement sur l'aiguille là où il n'y a pas trace d'aurore boréale visible, qu'un orage magnétique placé près de notre zénith. Tout cela se débrouillera par des observations correspondantes très-multipliées en mesurant plus précisément qu'on a coutume de le faire, les apparences de l'aurore et les temps où les changements ont lieu. Le parallélisme des courbes de déclinaisons horaires est à présent un phénomène si bien constaté et a de si énormes distances, qu'il devrait (sic), dans la monotonie, moins occuper les physiciens. Ce qui intéresse le plus, c'est le non-parallélisme qui se montre quelquefois à de petites distances (Berlin et les mines de Freiberg), c'est TinjEluence de l'état météorologique de l'atmosphère sur les max. et min. des élongations
diurnes. 11 reste à découvrir les rapports intimes de la manifestation du magnétisme avec les changements instantanés de Tair. Mon ami, M. Encke, qui professe aussi une haute estime pour vous, Monsieur, se chargerait sans doute très-volontiers de me remplacer et de surveiller la construction d'un appareil de Gauss à Berlin ; mais, nous-même, nous avons beaucoup plus dé confiance dans les appareils à miroir construits à Gôttingue, où Ton a une longue habitude de construire en différentes dimensions. M. Encke veut changer son petit barreau avec un plus grand, et compte lui-même avoir recours cet été à M. Gauss, pour obtenir un appareil fait à Gottingue. Vous voyez que quelquefois les Berlinois peuvent aussi être modestes. Vos observations de la latitude de Bruxelles (passages de la polaire) sont d'une admirable précision. Agréez, je vous supplie. Monsieur et cher confrère, Thommage de ma haute et affectueuse considération.
A. DE HUMBOLDT
A Berlin, ce 3 mai 1837.
Votre Académie imprime (je pense) un mémoire sur les chiffres indous de M. Ghasles, et sur un passage de Boétius qui m'a beaucoup occupé aussi. Je crois même avoir expliqué la manière comment l'admirable découverte de la position a pu se faire (journal de Mathem. de Grelle, 1829, t. IV, p. 205-231). Si peut-être il existe déjà dès tirages du mémoire de M. Ghasles, je serais très-heureux d'en posséder un. J'ai publié un grand ouvrage de mon frère Guillaume de Humboldt sur la
langue Kawi de Java, et sur l'influence générale du langage sur le développement de Tintelligence des peuples (en allemand). Vous voudrez bien m' indiquer une adresse ici, ou à Leipzig, ou à Hambourg, où je pourrais adresser deux à trois exemplaires (très-gros volumes in-4°), si vous en désirez pour vous ou pour vos bibliothèques. Je pense qu'un jeune physiologiste prussien très au courant des belles découvertes microscopiques de mon compagnon sibérien, M. Ehrenberg, est arrivé à Bruxelles. M. Gluge est un jeune homme trèsestimable et très-instruit.