ALEX. DE HUMBOLDT AU DOCTEUR BENZENBERG
Postdam, 22 octobre 1837.
Je m'empresse, très-honorable professeur, de vous adresser mes remerciments les plus vifs pour l'envoi agréable et plein d'intérêt que vous avez bien voulu me faire.
Il n'était pas nécessaire de rappeler vos anciennes observations dont le mérite est généralement apprécié, pour établir tout ce dont vous est redevable, à vous et à votre ami Brandès, cette partie importante de la cosmologie : je le reconnais très-volontiers et ne puis que me réjouir en vous voyant rentrer avec une nouvelle ardeur dans un champ que vous avez si légitimement conquis.
Je regrette de ne pouvoir accepter votre proposition flatteuse de mettre mon nom en tête de votre ouvrage ; mais depuis quarante ans, je me suis fait une règle invariable de réserver mon nom pour les livres que je publie moi-même.
Vos observations d'août et de septembre m'ont présenté un intérêt d'autant plus grand qu'elles nous donnent des idées exactes sur le ifombre maximum et minimum des étoiles filantes qui peuvent être aperçues.
Cette détermination est très-importante relativement aux chutes périodiques d'étoiles du 10-11 août 1823, 9-10 août 1837, 11-13 novembre, 14 octobre et 6 décembre 1798; elle nous permettra de décider si ce phénomène dure plusieurs jours, ou si les nœuds se déplacent.
Quant à la question historique que vous soulevez, il est bien vrai que l'on trouve dans l'ouvrage de Ghladni, l'hypothèse que les étoiles filantes et les aérolithes sont des corps (comme des planètes de poche) qui tourbillonnent autour du soleil. Le phénomène du 13 novembre peut être considéré en général comme produit par des corps semblables aux comètes dont les trajectoires, très-rapprochées de l'orbite de la terre, la coupent.
Les faits les plus importants et les plus nouveaux sont les faits périodiques et les observations d'Olmsted, qui tendent à prouver que les étoiles filantes proviennent des étoiles et se meuvent pendant plusieurs heures en sens contraire du mouvement de la terre, sans parallaxe; ce qui démontre mathématiquement que le phénomène se passe hors de notre atmosphère.
Vos observations ne pouvaient m'être connues en 1799 à Cumana. Mais je les ai citées, art. 8, 1. 1, p. 524 (4**), quoique je doutasse encore fortement alors si
toutes les étoiles filantes pouvaient être jointes aux pierres météoriques comme étant des corps cosmiques.
A. HUMBOLDT
17 décembre 1837.
Mon cher Monsieur,
Mille et mille grâces, Monsieur, de votre lettre à la fois si aimable et si instructive. Je suis un peu affligé de ce que vos Arabes aient tant de doutes sur les latitudes ; ces doutes s'élèvent à 15 et 20', ayant des instruments sur lesquels ils distinguaient les secondes. Je ne vous en rends cependant pas responsable. Le lieutenant Burnes (Travels into Bokliara, tome III, p. 130), a récemment fait de bonnes observations astronomiques à Bokhara ; il a trouvé le centre de la ville :
C'est avec Ulugh Beg diff. 6', dont plus de la moitié peut appartenir à la différence des lieux où Ton a pris les hauteurs du soleil. Samarkand, où personne n*a observé, est placé par Bûmes et Arrowsmith 39** 55'. Une erreur de 1 8' me paraît impossible pour Ulugh Beg ! Je crois qu'on doit conserver l'ancienne latitude d'Ulugh Beg jusqu'à ce que l'on ait des observations directes contraires. Klaproth a sagement agi ainsi dans sa grande Carte d'Asie. Notez de plus que Ulugh Beg met Samarkand au sud de Bokhara, les modernes au nord. Quel triste état de la géographie dans des régions si célèbres. Daignez me dire si vous croyez que Samarkand a été plus
le site de la géogr. que Bokhara, si vous supposez que Ulugh Bey n'ait pas mieux déterminé Samarkand que Bokhara.
Les résultats sont du moins une probabilité relative s'ils sont du même compilateur, du même géographe.
Vous m'obligerez si vous pouvez me donner des lat. d'Ulugh Beg pour Herat, Mesched, Kaboul, Kokand, Merw, Fizabad, Taschkend, Djodjend.
Le passage d'Arim, Kankader m'avait été indiqué par une lettre de M. Reinaud qui l'avait tiré de Chorasmiœ et MaveralnahrcB (Desor. de Greaves).
M. Reinaud (lettre du 9 juillet 1837), persistant à lire Lanka, il veut que VArim des Arabes soit situé en Perse et une corruption à* Iran, j'y verrais tout aussi bien le mot premier méridien (Arym) (169 bis). Voici ce que j'ai découvert depuis :
Le cardinal Allyacus dans lequel Christophe Colomb a puisé tout son savoir, dit :
Meridianus vero latus Indice descendit à tropico Capricomi ? et secat wquinoctialem circulum apud montem Maleum (1 70) et regiones ei cmterminas et transit per Syenem quœ nune Arym vocatur. Nam in libro cursuum planetarum dicitur quod duplex est Syene una sub solstitio de quâ superiuSy et alia sub œquinoxiali de quâ nune est sermo et hœc est civitas Arym quam ponunt mathematici in medio habitationis sub œquinoxali (Arym tomberait dans la mer] et distat œqualiter ab oriente et ocoidentej septentrione etmeridie (Imago Mundi, cap. XV) y et encore une fois :
Secundum quosdam astrologos mquè ad œquinoxialem habitatur et sub eo est Arym civitas, œquè dist. ab oriente et occidente, septentrione et mendie. Allyacus {In Epitl, Mappœ mundiy art. de figura terrœ).
J'ai trouvé un autre passage très-curieux sur Arym dans la préface de r/*in^ramm Portugalensium, 1509. Le traducteur Madrignani met dans la bouche du géographe Jafredus un long discours sur les longitudes (Itiner. Portug., p. 9).
D'après les tables du roi Alphonse, je trouve Arym sous le méridien de l'Arménie par lat. 0 et long. 72** 30, Lissabon, long. 5** 0', Rome, long. 35"* 20', Babylone, long. 78** 0', Farghana, long. 92^ 0'. Voyez le long passage sur CivitasArym, et deux espèces d'occident le vrai et l'habité, Alfonsi régis cœlest. Motuum Tabulœ Augustœ Vindelic. 1483, in fine.
Il y a plus encore, les longitudes comptées du méridien d'Arym ont aussi joué un rôle dans la junte des pilotes assemblés à Puente de Gaya, près de Badajoz, pour fixer les moyens de tracer la ligne de démareation papale et pour décider à qui appartenaient les îles Philippines. Ferdinand Colomb le fils, dans un accès de fausse érudition, parle même d'éclipsés de lune observées à Arbile et Arym, et citées par Ptolémée(Géog. 1,4). Il confond Arym avec Garthage.
Je vous avoue que plus nous réunissons de passages et plus la chose devient obscure. G'estun peu honteux pour nous, car nous ignorons ce qui, du temps de Golomb, était encore dans la mémoire de tous les peu-
pies de rOccident nourris do rérudition des Arabes.
Colomb place l 'Isla de Arym (171) entre les méridiens des golfes Arabique et Persique, et si, d'après vos Tables d'Aboul-Hassan, p. 315, on trouve Sinjar 76® 30', Mekkah ir 0', et Kaboul 1 10^ 0', Arym doit être en effet 4"* 1/2 à l'ouest de la Mecque et W à l'ouest de Kaboul. Voilà le juste milieu de M. de Sacy, dans un grand embarras (172).
L'idée piquante de nommer Arym la seconde Syene appartient sans doute à un rêve systématique. Il devait y avoir un puits sous l'équateur comme le puits de Syene sous le solstice.
Les Gades Alexandn sont une expression également systématique dont je n'avais pas connaissance. Les Arabes savaient cependant que le monde habitable ne finissait pas au Paropamisus, que les Sinae étaient au delà. Cela tient-il à la différence entre les deux occidents et orients.
Voici les mots du roi Alphonse :
Tabula longit ab occidente habitato (îles Fortunées) scito quod astrologi accipiunt dupliciter occidens, occidens habitatum(a loco extremœ habitationis)etistud distat 72° 30' a civitate qv4JB est sub lineâ œquinoctiali et distat 90"" ab oriente. Alio modo accipiunt occidens in loco versus occidentem distante addita civitate Arym 90° et istud vocant occidens verum, nam ab illo loco usque ad orientem sunt gradus 180 qui sunt média pars circuli. Occidens verum est ultra occidens habitatum 1 7* 30'.
Excusez le désordre de cette lettre; j'ai été alité et
bien souffrant depuis que j'ai eu le plaisir de vous voir.
Soyez sûr que vos intérêts comme vos talents et vos
travaux restent présents à ma mémoire. Agréez, je vous
supplie, Monsieur, l'expression renouvelée de mon
affectueux dévouement.
Alex. Humboldt.
Ce dimanche.
Teplitz, 20 juillet 1838.
Je n'ai pas besoin de vous dire du bien de M. Ehrenberg, mon ami le plus intime et le compagnon de mon voyage sibérien. Vous savez, mon cher et excellent confrère, tout ce que les sciences lui doivent, et cependant ses dernières découvertes si brillantes sur les infusoires vivants et fossiles, ne sont qu'une petite région dans le vaste champ de ses utiles travaux. Comme M. Ehrenberg a habité longtemps ce pays merveilleux, qu'à juste titre on regarde comme votre domaine, vous vous sentirez plus rapproché de lui. Je sais combien j'ose compter sur votre bienveillance et
votre ancienne amitié.
Al. Humboldt.
A Teplitz ce 20 juillet 1838.
Paris, 6 septembre 1838.
J'ai déjà fait dans plusieurs sociétés, et encore hier chiez M. d'Apponi, ce que vous avez désiré, Monsieur.
C'est cependant, vous le savez trop bien, le journal même qui laissera une plus vive impression. M. d'Arnim regrettant de n'avoir pas encore eu votre Prospectus pour l'envoyer à Berlin, et je crois devoir vous avertir que ce ministre aura dimanche une occasion pour Berlin, par le départ du comte Modem. Je serai très-charmé d'avoir l'honneur de vous recevoir chez moi à l'Institut, conjointement avec M. Pistor, samedi à midi.
Agréez, je vous prie, Monsieur, l'expression de ma
haute considération.
Al. Humboldt,
Ce jeudi.
Paris, 9 novembre 1838.
Je me fais des reproches. Monsieur, de n'avoir pas encore trouvé le temps d'aller vous saluer et de vous renouveler l'expression de ma haute et inaltérable estime. M. Siebert vient de m'écrire que le cuivre du plan de la ville d'Altona est arrêté au Havre. On aura oublié de demander un permis d'entrée. Je m'empresse de vous mander. Monsieur, que ce matin même j'ai fait à ce sujet, par écrit, une démarche auprès de M. Gréterin, conseiller d'Etat, directeur du conseil des douanes, à Paris (rue Saint-Hont)ré, 355 bis). Je demande que la planche qui n'arrive que pour le tirage, puisse, du Havre, vous être adressée. Si cette démarche particulière ne réussit pas, je réclamerai le secours du
ministre de Danemark. J'ai dû avant tenter la voie
la plus courte.
Mille hommages.
Al. Humboldt.
Ce vendredi. Bue des Petits Augustins, hôtel de Londres.
Paris, Il novembre 1838.
Monsieur,
Le désordre avec lequel les libraires distribuent généralement les ouvrages hors des limites de France, est si grand, que j'ai recours à mon respectable ami, M. Delessert, pour vous transmettre, Monsieur, les y et i^ volumes de mon Examen critique de Vhistoire de la géographie du grand siècle des découvertes. Veuillez bien agréer avec indulgence un hommage dû à un beau talent et à des travaux qui laisseront longtemps des traces. J'espère que les volumes I et II vous sont parvenus par la librairie Gide, à Paris, dès qu'ils ont paru.
J'y ajoute un mémoire d'économie politique qui renferme des notions encore toutes neuves sur des découvertes faites dans l'intérieur de l'Asie, loin de rOurdl, dans le vrai pays des Arimaspes et des Assidones. Je verrais avec plaisir que l'excellent journal que vous dirigez avec tant d'utilité pour le progrès des connaissances morales et physiques, veuille bien donner quelques extraits de mon roman doré, et surtoul de y Examen critique, celui de tous mes ouvrages que j'ai fait avec le plus de soin.
Le 3' volume renferme quelques morceaux sur le style et l'individualité de caractère de Colomb, qui intéresseront peut-être même cette classe de lecteurs que la science fait bâiller avec le plus de succès. Le 5* volume qui renferme le résumé et les preuves de l'entière innocence de Vespuce, paraîtra sous peu de jours. Cette grande question historique avait été traitée avec une légèreté et un manque de critique des plus intolérables. Je suis occupé à faire imprimer ici la fin de Y Examen critique, dont la partie d'astronomie nautique présentera quelques faits nouveaux, et une nouvelle édition des Fragments asiatiques entièrement refaite d'après des documents orographiques précieux que j'ai pu me procurer sur les montagnes de Y Asie centrale. Vous voyez, Monsieur, que tout en devenant fossile peu à peu je continue à travailler. J'ai publié en outre une série de mémoires sur les volcans de Quito; le voyage au Chimborazo dans le Schumacher Jahrbuch^ 1837, et deux mémoires sur le volcan de Pichincha (Annales de Poggendorf). Le premier des deux (t. XL, n"* 2) offre des vues générales sur les fausses idées répandues de l'identité minéralogique des roches qui constituent les cimes de ces colosses des Andes. Les plus grands volcans des Andes n'est que ce que si prématurément on a nommé Andésite, trachyte, Albite et Amphibole. Le Chimborazo n'est, comme l'Etna et Stromboli , qu'un mélaphyre , un mélange doléritique de Labrador et de piroxène; ce n'est aucunement un trachyte (à feldspath), comme
le sont le Pic de Ténériffe et le Siebeûgebirge de Bonn (T. XL, 1837, p. 165). Ces recherches sont exactes parce qu'elles ne sont pas de moi, mais de M. Gustave Rose, le seul des minéralogistes vivants qui réunit les connaissances solides de {sic) cristallographie (optique)y aux habitudes d'une bonne analyse chimique. M. Rose continue à publier sur ses manuscrits et les miens, les fruits de l'expédition que nous avons faite dans le nord de l'Asie, d'après les ordres de l'empereur de Russie.
Le second volume de ce grand ouvrage est sous presse.
Nous travaillons beaucoup à Berlin, et d'autant plus à notre aise que le reste de l'Europe scientifique ne se soucie guère de nos travaux et nous laisse dans une solitude très-confortable.
Veuillez, de grâce. Monsieur, offrir mes affectueux hommages à MM. de Candolle père et fils, Sismondi, le chevalier Eynard, Gautier et agréer l'expression renouvelée de ma haute considération.
Al. Humboldt.
19 décembre 1838.
Je suis tout honteux. Monsieur, de ce que dans l'embarras de mes occupations ici, je ne vous ai pas exprimé plus tôt la vive reconnaissance que je vous dois de votre aimable souvenir, et des communications importantes que vous avez bien voulu me faire. Vous
réunissez d*une manière bien heureuse; Monsieur,
Térudition solide et variée à cette sagacité qui découvre
les rapports dans le vaste enchaînement des faits.
M"® la comtesse de Gastellane pourrait vous dire
combien je me suis empressé de faire valoir un mérite
héréditaire dans votre famille auprès de deux ministres
qui ne sont ni Arabes, ni astronomes, mais qui mettent
quelque prix à mes prédilections .
Vous seriez bien aimable si vous vouliez m'honorer
d'une petite visite vendredi à 2 heures, à l'Institut,
cabinet de M. Mignet. Agréez, en attendant, je vous
supplie, l'expression de ma haute et affectueus
estime.
Al. Humboldt.
Ce mercredi.