‹ Correspondance intime de l'armée d'Égypte, interceptée par la Croisière anglaise;Chapitre 3 sur 6 · JJ · texte numérisé non relu

JJ

A Kléber.

a Boulac , près le Caire , le 9 thermidor an VI.

Nous sommes enfin arrivés, mon ami, au pays tant désiré. Qu'il est loin de ce que l'imagination même la plus raisonnable se l'étoit représenté! L'horrible villasse du Caire est peuplée d'une canaille paresseuse, accroupie tout le jour devant leurs huttes infâmes, fumant, prenant du café, ou mangeant des pastèques et buvant de l'eau.

On peut se perdre très aisément, pendant tout un jour, dans les rues puantes et étroites de cette fameuse capitale. Le seul quartier des mamelouks est habitable. Le général en chef y demeure dans une assez belle maison de bey. J'ai écrit au chef de brigade Dupuis , actuellement général et commandant au Caire, pour qu'il t'y fît réserver une maison. Je n'ai pas encore sa réponse.

La division est à une espèce de ville ap-

pelée Boulac, près le Nil, une demi-lieue du Caire. Nous sommes tous logés dans des maisons abandonnées et fort vilaines. Dugua seulement est passablement.

Le général Lannes vient de recevoir l'ordre d'aller prendre le commandement de la division Menou, à la place de Vial, qui va à Damiette avec un bataillon. Il m'assure qu'il refusera. La 2e légère et le général Verdier sont en position près les Pyramides, sur la rive gauche du Nil, jusqu'à ce que le point qu'il occupe soit fortifié pour y placer un poste de cent hommes.

On doit établir un pont vis-à-vis Gizeh. Cet endroit est en ce moment occupé par la réserve d'artillerie et du génie. La division Régnier est au devant du Caire, ii deux ou trois lieues ; celle de Desaix va venir au vieux Caire ; celle de Bon est à la citadelle, et celle de Menou en ville.

Tu n'as pas d'idée des marches fatigantes que nous avons faites pour arriver au Caire ; arrivant toujours à trois ou quatre heures après midi, après avoir souffert

toute la chaleur, la plupart du temps sans vivres, étant obligés de glaner ce que les divisions qui nous précédoient avoient laissé dans les horribles villages qu'elles avoient souvent pillés ; harcelés toute la marche par cette horde de voleurs appelés bédouins, qui nous ont tué des hommes et des officiers, à vingt-cinq pas de la colonne. L'aide-de-camp du général Dugua, appelé Geroret, a été assassiné avant-hier de cette manière, en allant porter un ordre à un peloton de grenadiers, à une portée de fusil du camp. C'est une guerre, ma foi, pire que celle de la Vendée!

Nous avons eu combat le jour de notre arrivée sur le Nil, à la hauteur du Caire. Les mamelouks, qui avoient eu l'esprit de se placer sur la rive gauche du Nil, nous ont présenté le combat, et ils ont été rossés. Cette bataille se nomme celle des Pyramides. Ils ont perdu sept ou huit cents hommes, sans exagération aucune. Il y a eu une grande partie de ce nombre qui se noyèrent en voulant passer le Nil à la nage.

Je désire bien savoir comment tu te

portes, et quand tu seras en état de venir prendre le commandement de la division, qui est en de bien foibles mains (i). Tout le monde t'y désire , et chacun se relâche singulièrement du service. Je fais ce que je puis pour retenir chaque partie liée entre elles; mais cela va très -mal. Les troupes ne sont ni payées ni nourries, et tu devines aisément combien cela attire de murmures. Us sont peut-être plus forts encore de la part des officiers. On nous fait espérer que d'ici à huit jours les administrations seront assez bien organisées pour faire exactement les distributions; mais cela est bien long.

Si tu viens bientôt, ce que je souhaite ardemment, fais toi escorter, même sur ta barque, par des fusilliers qui puissent répondre aux attaques des bédouins, qui ne manqueront sûrement pas de se présenter sur la rive du Nil pour essayer de te fusiller dans ta barque.

(i) Celle de Dugua. Kléber, blessé, était resté commandant de la place d'Alexandrie.

Le commissaire-ordonnateur Sucy a eu le bras cassé sur la flottille en remontant au Caire. Tu pourrois peut-être revenir avec les chaloupes canonnières et les germes ( i ) qui sont allés chercher les effets des troupes à Alexandrie. Arrive ! Arrive ! et arrive!

Tout à toi,

Damas.

Amitié à Auguste et à ses collègues.

Au quartier-général du Caire, le 9 thermidor.

Je m'empresse, ma très-chère mère, à vous faire part de l'arrivée de l'armée française, à laquelle j'ai l'honneur de servir, à Alexandrie, en Egypte : pendant notre traversée, nous nous sommes emparés de l'île , port et ville de Malte, qui est à

(1) Les germes ou schermes étaient des bateaux de transport.

i,ioo lieues de Toulon; maintenant nous sommes au grand Caire, ville capitale d'Egypte , distance de mille lieues de France.

J'ai beaucoup souffert pendant deux mois que nous avons resté en mer ; tous les jours je ne cessois d*e vomir jusqu'au sang ; lorsque nous avons mis pied à terre sous les murs d'Alexandrie, j'ai été guéri de la maladie de mer, mais mes peines n'ont pas été terminées.

Nous avons perdu trois cents hommes en escaladant les remparts pour nous rendre maîtres de la ville. Après quatre jours de repos, nous nous sommes mis à la poursuite des troupes arabes, qui s'étoient retirées et campées dans le désert, mais la première nuit de marche me fut bien funeste. J'étois à l'avant-garde; nous tombâmes sur un corps de cavalerie ennemie, et la vivacité de mon cheval, que vous avez connu, a causé tout mon malheur; il sortoit comme un lion sur les chevaux et cavaliers ennemis, mais malheureusement, en se cabrant il tomba à la renverse; et moi,

pour éviter d'être écrasé, je me jetai pa côté. Comme c'étoit la nuit, je n'eus pas le temps de le saisir; il se releva et partit comme l'éclair avec la cavalerie ennemie, qui abandonna le champ de bataille.

J'avois mis ce que j'avois de plus mauvais sur le corps , pour conserver ce qui étoit neuf dans mon porte-manteau ; de sorte que je perdis mon cheval tout harnaché, mes pistolets, mon manteau, portemanteau, tous mes effets qui étoient dedans, ainsi que vingt-quatre louis en argent que j'avois reçus à Marseille pour mes appointements arriérés, et le plus essentiel encore est mon portefeuille, qui contenoit tous mes papiers.

Je me trouvai tout-à-coup dépouillé de tout, et obligé de marcher nus pieds pendant dix-neuf jours, sur le sable brûlant et les graviers dans le désert, car le lendemain de cette malheureuse affaire, je perdis les semelles des vieilles bottes que j'avois aux jambes; mon habit et ma vieille culotte furent bientôt déchirés en mille morceaux ; ne trouvant pas un peu de pain

pour s'alimenter ni une goutte d'eau pour s'humecter la bouche; pour toute consolation, je maudissois plus de cent fois le jour le métier de la guerre.

Enfin, le 4 de ce mois, nous arrivâmes aux portes du Caire, là où toute l'armée ennemie étoit retranchée et nous attendoit de pied ferme ; mais avec notre impétuosité ordinaire , nous fûmes l'attaquer dans ses retranchements ; au bout de trois quarts d'heure, l'ennemi eut trois mille morts sur le champ de bataille; le restant, ne pouvant se sauver, se jeta dans le Nil, qui est une rivière aussi forte que le Rhône : par conséquent ils furent tous noyés ou fusillés sur l'eau. D'après une pareille victoire, nous entrâmes tambour battant dans la ville du Caire, et par conséquent maîtres de toute l'Egypte.

Je ne sais , ma très chère mère, dans quel temps j'aurai le plaisir de vous voir : je me repens bien d'être venu, mais il n'est plus temps. Enfin, je me résigne à la volonté suprême ; et malgré les mers qui nous séparent, votre mémoire sera toujours

gravée dans mon cœur , et aussitôt que les circonstances le permettront , je franchirai tous les obstacles pour rentrer dans ma patrie.

Adieu, conservez-vous, et mille choses à mes parents.

Votre fils,

Guillot.

Capitaine à la 25e demi- brigade.

R. Desgenettes, à la citoyenne Desgenettes, au Val-de-Grâce, rue Saint- Jacques, à Paris.

Au Grand-Caire, le 9 thermidor.

Je t'écris enfin, ma chère épouse, du Caire, qui sera, je crois, le terme de mon voyage.

Déjà je t'ai écrit deux fois en mer, une fois de Malte, et une autre d'Alexandrie. Les occasions sont rares et peu sûres .

Pour moi, je n'ai point reçu de tes lettres : rien ne m'a appris ton arrivée à Paris.

Un jour je te raconterai tous mes voyages, les combats que j'ai vus, et les dangers sans nombre que j'ai partagés.

Mon ami l'ordonnateur en chef Sucy a été gravement blessé d'un coup de feu, ainsi que le jeune Lannes. Desnanotre, qui m'étoit aussi recommandé par la Re~ pède, a été fait prisonnier par les Arabes.

Les peuples de l'Egypte sont des sauvages féroces ; les beys, leurs maîtres, des oppresseurs orgueilleux. Les mamelouks, c'est-à-dire leur cavalerie d'élite, et caste privilégiée, n'a opposé à l'armée qu'un courage irréfléchi. Tout cela est battu.

Il y a quelque chose que j'admire et que j'aime dans les Turcs, c'est leur prédestination, qui mène à des résultats très-philosophiques, et qui s'arrange assez avec mes circonstances, ma néanité et mes destinées.

Il y a aussi des usages fort singuliers. On a jusqu'à quatre femmes légitimes, sans compter les maîtresses. Je ne sais tout cela

qu'historiquement; mais ce que je sais bien, c'est qu'on ne boit guère que de l'eau.

Voilà beaucoup de choses à raconter.

Un peu de nos affaires.

On ne nous paie pas, ma chère femme, et je n'ai rien reçu depuis Toulon. Encore ne suis-je pas des plus malheureux, car presque tout le monde a été pillé ou forcé de jeter à l'eau ses bagages, et j'ai tout conservé.

En partant de Toulon, je t'ai envoyé 700 livres, un peu plus ou un peu moins. Courtal a été chargé de l'envoi, qu'il a, je crois, fait par les messageries. N'oublie pas de m'en écrire / et dans plus d'une lettre, car elles se perdent, sont prises, etc.

La lettre du citoyen Girandi , pour le Caire, m'a été utile; je suis logé chez le médecin en question, et je l'ai placé dans l'armée.

Le général en chef m'a constamment traité avec bonté, et j'espère toujours, ma chère Lolotte, t'embrasser au temps convenu entre nous.

Embrasse Julie, tes chers parents, et ceux que nous aimons.

Le contre-amiral Perrée, commandant la flottille du Nil, à son ami Le Joille, chef de division, commandant le vaisseau le Généreux.

Au Grand-Caire, le 9 thermidor an VI.

Mon cher camarade, je profite de l'occasion de la Cisalpine pour te donner de mes nouvelles, comme je te l'ai marqué par ma dernière.

Je suis arrivé en cette ville le lendemain de notre armée, après avoir éprouvé toutes les privations possibles ; nous avons été jusqu'à six jours sans avoir autre chose à manger que des pastiques, et pour dessert du pastique. La fusillade rouloit toute la journée de la part du paysan, qui étoit commandé par des Arabes ou des bédouins.

Je t'assure que si ces hommes savoient tirer, nous ne serions pas revenus un seul. A présent ils sont plus raisonnables depuis que le Caire est à nous. Je regarde en ce moment le Nil comme certain, ce qui nous permettra la communication avec vous.

Tu apprendras avec plaisir que j'ai été promu au grade de contre-amiral sur le champ de bataille, après l'affaire du 25. Assurément si j'avois été secondé par une autre canonnière, il n'auroit plus été question de leur flottille, quoiqu'ils en avoient sept, et pour lors je n'avois que six bâtiments, dont trois ont été abandonnés et pris par les ennemis , qui ont eu l'audace de s'en emparer à portée de pistolet de moi.

Pour lors j'ai fait diriger toutes mes forces dessus, fait couler à fond la canonnière de l'amiral, et je les ai forcés à lâcher mes canonnières, que j'ai réintégrées de suite. J'avois encore deux batteries de 12 canons de campagne, dirigées sur moi à très-petite portée. Les troupes étoient très-

éloignées et ne pouvoient me donner aucun secours. Le combat a commencé à neuf heures moins un quart, et a fini à une heure et demie que notre armée les a mis en déroute.

Je t'assure que nous avons été trompés beaucoup sur la navigation du Nil. Il ne peut y monter aucun bâtiment tirant plus de cinq pieds à l'époque d'où j'ai monté ; tant qu'à la fertilité du pays, je crois que l'on a beaucoup à décompter. La férocité des habitants est pire que les sauvages; majeure partie habillés en paille. Enfin le pays n'est pas de mon goût. Cependant après la peine, le plaisir; en ce moment je suis assez bien, tant pour les nourritures que pour les plaisirs. Les beys nous ont laissé quelques jolies Arméniennes et Géorgiennes, dont nous nous sommes emparés au profit de la nation. Je te prie, mon bon ami, de m 'envoyer une barrique de vin : tu obligeras

Ton ami, Em. Perrée.

Assure de mon amitié tous mes amis.

L'adjudant- général Boyer au général en chef de l'armée d'Angleterre.

Au Grand-Caire, le 10 thermidor Mon général,

Notre entrée au Grand Caire fera sans doute en France une de ces impressions qu'occasionne toujours un événement rare; mais quand on saura l'espèce d'ennemis que nous avons eu à combattre, le peu d'art qu'ils ont employé contre nos moyens, enfin la nullité de leurs entreprises, cette expédition et nos conquêtes ne paroîtront plus si extraordinaires.

Nous avons d'abord débuté par un assaut livré à une place sans défense, dont la garnison étoit de 500 janissaires qui à peine savent tirer le fusil. C'est d'Alexandrie dont je veux parler, villasse ouverte de tout côté, qui certainement ne pouvoit s'opposer aux efforts de 25,000 hommes ui l'attaquèrent à la fois ; nous y perdîmes néanmoins 150 hommes, qu'on au-

roit pu conserver en sommant la place:

mais il falloit commencer par étonner son ennemi.

L'on a ensuite marché sur les mamelouks , gens dont la bravoure est si reconnue en Egypte. Cette soldatesque, qui n'a aucune idée de tactique, qui ne connoît de la. guerre que le sang que répandent leurs armes, a paru la première fois en face de notre armée le 25 messidor.

D'abord, dès la pointe du jour, ils ont fait voir toutes leurs forces, qui rôdèrent autour de notre armée comme des troupeaux, marchant tantôt au galop, tantôt au pas, par tas de 10, de 50, de 100, etc. Enfin, d'une manière aussi ridicule que curieuse, vingt fois ils ont tenté la charge; mais trouvant partout un point qui leur offroit une résistance à laquelle ils ne s'attendoient pas, ils passèrent leur journée à nous tenir exposés à l'ardeur d'un soleil brûlant. Si nous eussions été plus entreprenans ce jour-là, peut être leur sort eût été décidé; mais le général Buonaparte temporisa pour connoitre son ennemi et

se mettre au fait de son genre de guerre.

La journée se décida par la retraite des mamelouks, qui perdirent à peine 25 des leurs. Nous remontâmes le Nil jusqu'au 3 thermidor, qui fut le jour décisif de la puissance des mamelouks.

Quatre mille hommes à cheval, ayant chacun un ou deux valets, vinrent se heurter contre une armée d'élite. Leur charge fut un acte de fureur, de rage et de désespoir. Ils attaquèrent Desaix et Régnier les premiers. Leurs efforts furent bientôt renversés. Les soldats de ces divisions les attendirent avec assurance ; et à dix pas, un feu de file fait sur eux en jeta de suite cent cinquante à terre. Ils vinrent ensuite sur la division Bon, qui les accueillit de la même manière. Enfin, après divers efforts inutiles, ils prirent la fuite; et, emportant leurs trésors, ils se jettent aujourd'hui dans la haute Egypte. Cette victoire nous a donné la ville du Grand Caire, où nous sommes depuis le 4 au soir.

Il faudroit être familier avec la langue du pays, et outre ça avoir le secret des

grands, pour vous donner une idée des ressources et des moyens que nous avons trouvés dans cette ville: mais, à en croire ceux qui se plaignent et les demandes de plusieurs généraux qui veulent retourner en France, il paroît qu'il y a un grand mécontentement dans l'armée. En général, il est difficile de se figurer les maux qu'a soufferts l'armée pendant dix-sept jours de marche : ne trouvant nulle part de pain ni vin, nous avons vécu de melons, citrouilles, volailles, viandes de buffle et d'eau du Nil.

Voilà, mon général, un récit succinct de nos opérations. On parle déjà de remonter l'Egypte jusqu'aux cataractes du Nil ; cette marche occasionnera beaucoup de démissions.

Présentez, je vous prie, mes hommages respectueux à madame Kilmaine, et croyezmoi

Votre subordonné,

Boykk.

Rappelez-moi, je vous prie, au souvenir

de mes camarades Rivaud, d'Arbois et Villard.

Au Grand Caire, le 10 thermidor.

Mes chers parens,

Notre entrée au Grand Caire est une occasion pour moi de vous donner de mes nouvelles ; et comme mon intention est de vous mettre entièrement au fait d'une expédition aussi singulière qu'étonnante, je vais récapituler tous nos hauts faits, du jour de notre départ de Toulon.

L'armée, composée de 30,000 hommes, embarqués partie à Marseille, Toulon, Gênes et Civita-Vecchia, a mis à la voile le 30 floréal, convoyée par quinze vaisseaux de guerre, dont deux armés en flûte, quatorze frégates, et plusieurs autres petits bâtiments de guerre. Le convoi en tout formoit un total de quatre cents voiles. Depuis les croisades, l'on n'avoit pas vu pareille armée dans la Méditerranée.

Sans calculer les dangers de l'élément

sur lequel nous voguions, ni ceux qu'un ennemi redoutable sur l'eau pouvoit nous faire craindre, l'armée cingle vers lîle de Malte, où nous arrivons le 22 prairial. Cette conquête, très-importante par elle-même, nous coûta peu de monde. Le 24, la place capitula ; l'ordre fut anéanti ; le grand-maître renvoyé en Allemagne avec de belles promesses ; tout enfin succède à nos vœux. Il ne falloit pas perdre de temps, ni s'occuper trop à contempler et raisonner l'avantage que nous tirions de l'occupation de Malte : une escadre anglaise, forte de treize grosses voiles, commandée par Nelson, mouilloit dans les eaux de Naples, et épioit nos mouvemens. Buonaparte, instruit de la présence de l'ennemi, donne à peine à son escadre le temps de faire de l'eau; il ordonne qu'on mette à la voile, et, le 30 prairial, l'armée et l'escadre sortent du port de Malte. Nous forçons de voiles pour atteindre le second but de notre expédition. Le 7 messidor, nous signalons l'île de Candie; enfin, le 12, notre escadre légère signale Alexandrie.

Le même jour, à midi, l'escadre de l'amiral Nelson arrivoit en face du port de cette ville, et offroit aux Turcs de mouiller dans leur port, pour les défendre contre nous. Cette offre refusée, l'Anglais met à la voile, fait route sur Cypre, tandis que nous, profitant de toutes ses fautes et utilisant son ineptie, nous descendons la nuit du 1 3 au 14 sur Marabou ou la Tour des Arabes. A la pointe du jour, toute l'armée étoit à terre. Buonaparte se met à la tête, marche droit sur Alexandrie à travers un désert de trois lieues, qui n'offroit pas même de l'eau pour ressource dans un climat où la chaleur est insupportable.

Malgré toutes ces difficultés, nous arrivons sous les murs; une garnison d'à peu près 500 janissaires les défendoit. — Le reste de la population de la ville se jette dans les forts, d'autres se portent sur leurs toits. Ainsi disposés, ils attendent notre attaque. La charge bat ; nos soldats se précipitent avec fureur sur les remparts, qu'ils escaladent malgré la défense opiniâtre des attaqués; plusieurs généraux sont blessés,

entre autres Kléber. — Nous perdons à peu près 1 50 hommes; mais la valeur met fin à l'opiniâtreté des Turcs. Ceux-ci, repoussés de tout côté, se réfugient chez leur Dieu et leur Prophète : ils remplissent leurs mosquées; hommes, femmes, vieillards, jeunes et enfants, tous sont massacrés. Au bout de quatre heures, nos soldats mettent fin à leur fureur, — la tranquillité renaît en ville, — plusieurs forts capitulent; j'en ai moi-même fait rendre un où 700 Turcs s'étoient retirés. La confiance reprend enfin dans la ville, et le lendemain tout étoit tranquille...

Après avoir organisé à Alexandrie un pouvoir gouvernant, avoir assuré la communication sur les derrières de notre armée, Buonaparte fait prendre pour cinq jours de vivres à son armée, et se prépare à traverser un désert de vingt lieues pour arriver à l'embouchure du Nil, et remonter ce fleuve si célèbre jusqu'au Grand Caire, qui est le premier but de son opération. Le 17 messidor, l'armée se met en marche, remonte à petites journées ce fleuve, ren-

contrant quelques partis de mamelouks qui fuirent successivement à notre approche.

Enfin, le 24, le général Buonaparte apprend que les Deys ont marché sur lui avec leurs forces réunies ; qu'il doit être attaqué le lendemain. Il organise sa marche de bataille et prend des précautions.

Buonaparte m'envoie avec trois chaloupes canonnières à la découverte. Je pousse avec cette petite flottille trois lieues en avant de l'armée. Je descends successivement dans tous les villages situés sur les deux rives du Nil, pour avoir des renseignements sur les mamelouks. Dans les uns, je suis accueilli à coups de fusil; d'autres viennent au-devant de moi, me reçoivent bien, m'offrent des vivres. Dans un d'eux, il m'arriva un événement drôle et singulier. Le cheick du pays ayant réuni toute sa population pour venir au-devant de moi, s'approche et me demande de quel droitles chrétiens venoient s'emparer d'un pays qui appartenoit au Grand-Seigneur. Je lui répondis que c'étoit la volonté de Dieu et de son Prophète Mahomet qui nous y con-

duisoit. « Mais, me répliqua-t-il, le roi de France aura au moins prévenu notre sultan de cette démarche. » Après l'avoir rassuré affirmativement sur cette demande, il me demandoit comment se portoit notre roi. Je lui répondis : « Fort bien. » Puis il me jura sur son turban et sur sa barbe que j'étois parmi des amis. Je profitai de la bonne volonté de ces gens; je recueillis tous les renseignements possibles sur les mamelouks; puis, continuant mon chemin, je remontai le Nil, et mouillai la nuit en face de Chebreiki, village situé au bord du Nil, où étoient réunis les mamelouks, et où eut lieu la première affaire.

J'envoyai la nuit mon rapport au général en chef, et lui communiquai tout ce que j'avois pu recueillir sur les mamelouks.

Le lendemain, à la pointe du jour, je monte sur le mât de ma canonnière, et découvre six chaloupes turquesqui marchoient sur moi; au même moment m'arrivoit une demi-galère de renfort. Je m'embosse contre ces bâtiments , et à quatres heures et

demie commença entre les deux petites flottilles une canonnade qui dura cinq heures de temps. Malgré la supériorité de l'ennemi, je tins bon. Cependant il s'avança sur moi, et je perdis pendant un instant la demi-galère et une canonnière ; mais il ne s'agissoit pas de se rendre, il falloit vaincre. Pendant ces momens d'incertitude, notre armée avançoit et je fus dégagé. Une canonnière turque sauta en l'air.

Ainsi se passoit notre combat de flottilles, lorsque les mamelouks, s'avançant sur notre armée, rôdèrent autour d'elle sans pouvoir l'entamer, sans pouvoir même faire la moindre attaque sur elle. Il est à présumer qu'étonnés de l'ordre qu'ils virent que présentoient nos colonnes, ils remirent à un autre jour le sort de leur empire et de leur fortune. Cette journée aboutit à peu de chose; les mamelouks ne perdirent guère que 20 au 50 hommes : mais nous en tirâmes un grand avantage, celui d'avoir inspiré une idée extraordinaire de notre tactique à un ennemi qui n'en connoît

aucune, et qui ne sait guerroyer que parla supériorité des armes, l'adresse, l'agilité, sans ordre, sans tenue, ne sachant pas même marcher par pelotons, allant par hordes, donnant sur son ennemi par bourasque et effarouché.

Les mamelouks se retirèrent, nous laissant avancer successivement sur le Grand Caire, où se donna l'affaire décisive. Ce fut enfin le 3, à la pointe du jour, que l'armée se trouva à trois lieues du Caire, et à cinq des fameuses et célèbres Pyramides d'Egypte. C'étoit dans cet intervalle que les mamelouks, commandés par le fameux Mourad Bey, le plus puissant des Beys, nous attendoient. Jusqu'à trois heures après midi, la journée se passoit en escarmouches. Enfin l'heure arriva; notre armée, la droite appuyée aux Pyramides, la gauche au Nil, près le village d'Embabé, s'aperçut que l'ennemi faisoit un mouvement. C'étoit en effct 2000 mamelouks qui se dirigeoient vers la droite, commandée par les généraux Desaix et Régnier.

Jamais je n'ai vu soldats charger avec tant

de fureur; abandonnés tous à la rapidité de leurs coursiers, ils fondent comme un torrent sur les divisions, se mettent entre les deux; nos soldats, fermes et inébranlables, les attendent à dix pas, puis leur font un feu roulant accompagné de quelques décharges d'artillerie. Dans un clin d'ceil, plus de 150 mamelouks étoient à terre; le reste cherche son salut dans la fuite. Ils reviennent néanmoins encore à la charge, sont accueillis de la même manière. Rebutés enfin par notre valeur, ils se rabattent sur notre aile gauche pour y tenter une seconde fortune.

Le succès de notre droite encourage Buonaparte; les mamelouks avoient fortifié à la hâte le village d'Embabé, qui est sur la rive gauche du Nil, et y avoient placé 30 canons avec leurs valets et quelques janissaires pour en défendre les approches. Le général ordonne la charge sur ces retranchements ; deux divisions s'y rendent, malgré une canonnade terrible. Au moment où nos soldats s'y précipitoientau pas de charge, 600 mamelouks sortent des

ouvrages, investissent nos pelotons, tentent de sabrer; mais au lieu de succès ils ne trouvent que la mort; 300 de tués restent à l'instant sur le champ de bataille : les autres, voulant s'échapper, se précipitent dans le Nil, et y périssent tous. Désespérés alors, ils fuient de tous côtés, mettent le feu à leur flotte, en font sauter tous les bâtiments, nous abandonnent leur camp, et plus de quatre cents chameaux chargés de bagages.

Ainsi finit cette journée, au désavantage d'un ennemi qui croyoit nous hacher, et prétendoit qu'il est plus facile de couper les têtes de mille Français que de couper une citrouille et un melon (expressions asiatiques':. L'armée poussa le soir même jusqu'à Gizé, demeure de Mourad Bey, le premier des mamelouks. Le lendemain, nous passâmes le Nil sur des bateaux plats, et la ville du Caire se rendit sans résistance.

Ici finit le récit de nos opérations militaires ; j'entrerai actuellement dans les maux que nous avons soufferts pendant

nos marches ; je vous ferai un petit historique du pays que nous avons parcouru et des habitans.

Remontons à Alexandrie. Cette ville n'a plus de son antiquité que le nom et les restes étonnans qui y sont restés enfouis et ignorés au milieu d'un peuple qui à peine connoit qu'ils existent. Figurez-vous un être impassible, prenant tous les événemens comme ils viennent, que rien n'étonne, qui, la pipe à la bouche, n'a d'autre occupation que d'être sur son cul, devant sa porte, sur un banc, ou devant la maison d'un grand, passe ainsi sa journée, se souciant fort peu de sa famille, de ses enfants; des mères qui errent la figure couverte d'un haillon noir, et offrent aux passans à leur vendre leurs enfants ; des hommes à moitié nus, dont le corps ressemble au bronze, la peau dégoûtante, fouillant dans des ruisseaux bourbeux, et qui, semblables à des cochons, rongent et dévorent ce qu'ils y trouvent ; des maisons hautes de vingt pieds au plus, dont le toit est une plate- forme, l'intérieur une écurie, l'extérieur l'aspect

de quatre murailles. Voilà les maisons d'Alexandrie. Ajoutez qu'autour de cet amas de misère et d'horreurs sont les fondemens de la cité la plus célèbre de l'antiquité, les monumens les plus précieux de l'art.

Sortis de cette ville pour remonter le Nil, vous rencontrez et passez à travers un désert nu comme la main, où toutes les quatre à cinq lieues vous rencontrez un mauvais puits d'eau saumâtre. Figurezvous une armée obligée de passer au travers de ces plaines arides, qui n'offrent pas même au soldat un asyle contre les chaleurs insupportables qui y régnent ; le soldat portant pour cinq jours de vivres, chargé de son sac, habillé de laine; au bout d'une heure de marche, accablé par le chaud et la pesanteur des effets qu'il porte, il se décharge, il jette ses vivres, ne songeant qu'au présent, sans penser au lendemain. Arrive la soif, et il ne trouve pas d'eau ; la faim, pas de pain. C'est ainsi qu'à travers les horreurs que présente ce tableau, l'on a vu des soldats mourir de

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soif, d'inanition, de chaleur; d'autres, voyant les souffrances de leurs camarades, se brûler la cervelle; d'autres, se jeter armes et bagages dans le Nil, et périr au milieu des eaux.

Chaque jour de nos marches nous offroit un pareil spectacle; et, chose inouïe, et que personne ne croira facilement, c'est que l'armée entière, pendant une marche de dix-sept jours, n'a pas eu de pain. Le soldat se nourrissoit de citrouilles, de melons, de poules et de quelques légumes qu'il trouvoit dans le pays. Telle a été la nourriture de tous, depuis le général jusqu'au dernier soldat. Souvent même le général a jeûné pendant dix-huit et vingt-quatre heures, parce que le soldat, arrivant le premier dans les villages, livroit tout au pillage, et que souvent il falloit se contenter de son rebut, ou de ce que son intempérance abandonnoit.

Il est inutile de vous parler de notre boisson. Nous vivons ici tous sous la loi de Mahomet : elle défend le vin ; mais, par

contre, elle nous fournit abondamment l'eau du Nil.

Faut-il vous parler du pays situé sur les deux rives du Nil ? Pour vous en donner une idée juste et précise, il faut entrer dans la marche topographique de ce fleuve.

Deux lieues au-dessous du Caire, il se divise en deux branches : l'une descend à Rosette, l'autre à Damiette ; l'entre-deux de ces eaux est le Delta, pays extraordinairement fertile, qu'arrose le Nil. Aux extrémités des deux branches, du côté des terres, est une lisière de pays cultivé, qui n'a guère qu'une lieue de large, tantôt plus, tantôt moins : passez au-delà, vous entrez dans les déserts. Les uns aboutissent à la Lvbie, les autres aux plaines qui vont à la mer Rouge. De Rosette au Caire, le pays est très-habité ; on y cultive beaucoup de riz, du blé, des lentilles, blé de Turquie : Les villages sont les uns sur les autres ; leur construction est exécrable, ce n'est autre chose que de la boue travaillée avec les pieds et les mains et entassée; des trous

— M pratiqués dessus. Pour vous en donner une plus juste idée, rappelez-vous les tas de neige que font les enfans chez nous ; les fours qu'ils construisent ressemblent parfaitement aux palais des Égyptiens. Les cultivateurs, appelés communément fellas, sont extrêmement laborieux; ils vivent de très-peu de chose, et dans une malpropreté qui fait horreur : j'en ai vu boire le surplus de l'eau que mes chameaux et mes chevaux laissoient dans l'abreuvoir.

Voilà cette Egypte si renommée par les historiens et les voyageurs. A travers toutes ces horreurs, les maux qu'on endure, les misères qui sont le partage de l'armée, je conviens cependant que c'est le pays le plus susceptible de donner à la France une colonie dont les profits lui seront incalculables ; mais il faut du temps et des hommes. Je me suis apperçu que ce n'est pas avec des soldats que l'on fonde des colonies, les nôtres sur-tout, leurs propos. — Ils sont terribles dans les combats, terribles après la victoire, sans contredit les plus intrépides soldats du monde, mais peu faits

pour des expéditions lointaines : ils se laissent rebuter par un propos ; inconséquens, lâches, ils en tiennent eux-mêmes. On a entendu dire, en voyant passer des généraux : (( Les voilà, les bourreaux des Français », — et mille autres de cette nature.

Le calice est versé, je le boirai jusqu'à la lie: j'ai pour moi la constance, ma santé, un courage qui, j'espère, ne m'abandonnera pas; avec cela je pousserai jusqu'au bout.

Parlons aussi un peu du Grand Caire.

Cette ville, la capitale d'un royaume qui n'a pas de fin ainsi l'appellent les savans du pays), contient 400,000 âmes. Sa forme est un grand boyau rempli de maisons entassées les unes sur les autres, sans ordre, sans distribution, sans méthode ; une populace semblable à celle d'Alexandrie, sans connoissance, enfin le comble de l'ignorance, où l'on regarde avec admiration celui qui sait lire et écrire ; cette ville, dis-je, est néanmoins l'entrepôt et le lieu central d'un commerce considérable: c'est là où aboutissent les caravanes de la Mecque,

et celles qui viennent des Indes. (Par ma première, j'aurai occasion de vous parler de ces caravanes.)

J'ai vu hier recevoir le divan que compose le général Buonaparte ; il est composé de neuf personnes. J'ai vu neuf automates habillés à la turque : de superbes turbans, des barbes, et des costumes qui me rappellent les images des douze apôtres que papa tient dans l'armoire : quant à l'esprit, les connoissances, le génie et les talens, je ne vous en dis rien ; ce chapitre est toujours en blanc en Turquie. Nulle part autant d'ignorance, nulle part autant de richesses, et nulle part aussi mauvais et sordide usage temporel.

En voilà assez sur ce chapitre : j'ai voulu vous faire ma description; j'en ai, sans contredit, omis bien des articles, le rapport du général Buonaparte y suppléera.

Ne soyez pas inquiets sur mon compte : je souffre, à la vérité, mais c'est avec toute l'armée. Mes effets me sont parvenus. J'ai, dans nos adversités, tous les avantages de

la fortune : soyez tranquilles, je jouis d'une bonne santé.

Ménagez vos santés. J'aurai, j'espère, le bonheur de vous embrasser avant un an ; je sais l'apprécier d'avance, et vous le prouverai.

J'embrasse bien tendrement mes sœurs, Et suis avec respect, Votre très-soumis fils, Boyer.

Dupuis, général de brigade, commandant la place, à son ami Carlo.

Au Grand Caire, le 1 1 thermidor an VI.

Sur terre comme sur mer, en Europe comme en Afrique, je suis sur les épines. Oui, mon cher, à l'arrivée devant Malle, je fus en prendre possession et détruire la chevalerie. À notre arrivée à Alexandrie, et après l'avoir prise d'assaut, je fus

nommé commandant de la place. Aujour d'hui, après vingt jours d'une marche des plus pénibles dans les déserts, nous sommes arrivés au Grand Caire ; cependant après avoir battu les mamelouks, c'est-à-dire après les avoir mis en fuite , car ils ne sont pas dignes de notre colère.

Me voilà donc, mon ami, revêtu d'une nouvelle dignité que je n'ai pu refuser, lorsque l'on m'y a joint le commandement du Caire : cette place étoit trop belle pour moi pour que je puisse refuser le nouveau grade que Buonaparte m'a offert.

La conduite de la brigade à l'affaire des Pyramides est unique ; elle seule a détruit 4000 mamelouks à cheval, pris 40 pièces de canon qui étoient en batterie, tous leurs retranchemens, leurs drapeaux, leurs magnifiques chevaux, leurs riches bagages, puisqu'il n'est pas de soldat qui n'ait 100 louis sans exagérer, et il y en a plusieurs qui en ont 500.

Enfin, mon cher, j'occupe aujourd'hui le plus beau sérail du Caire, celui de la sultane favorite d'Ibrahim Bey, Soudan

d'Egypte. J'occupe son palais enchanté, et je respecte au milieu des nymphes la promesse que j'ai faite à ma bonne amie d'Europe. Oui, je ne lui ai pas fait une infidélité, et j'espère que cela tiendra.

Cette ville est abominable, les rues y respirent la peste par leurs immondices ; le peuple est affreux et abruti. Je prends de la peine comme un cheval, et ne puis encore parvenir à me connoître dans cette immense cité, plus grande que Paris, mais bien différente. Ah ! qu'il me tarde de revoir la Ligurie !

Oui, mon cher, quoique j'aie beaucoup d'agrément, que rien ne me manque, où sont mes amis ? où est la respectable Marina? Je pleure sur notre séparation, mais j'espère que bientôt je serai auprès. Oui bientôt, car je m'ennuie diablement auprès d'eux.

Notre passage du désert et nos diverses batailles ne nous ont presque rien coûté. L'armée se porte bien. On l'habille dans ce moment, et je ne sais pas si j'irai en Syrie; nous sommes prêts. J'ai eu le mal-

heur de perdre ma à la prise d'assaut

d'Alexandrie.

Donnez-moi de vos nouvelles, je vous en prie. Enfin jugez de la lâcheté de ce grand peuple tant vanté. Je me suis emparé de cette immense cité, le 5 du mois, avec deux compagnies de grenadiers seulement.

Cette ville a 600,000 âmes de population.

Adieu, mon bon ami, j'embrasse mille fois Marcellin, sa mère, son père, son papa Carlo, et vos amis, et croyez-moi pour la vie le plus dévoué de vos amis.

Signé, C Dupuis.

J'écris par ce courrier à Pijon et Spinola. Dites à Pijon qu'il est bien heureux d'avoir été exilé. Plût au ciel que je l'eusse été aussi ! Je l'embrasse et la famille. Mes amitiés au pauvre Pietro.

J'embrasse H onoria, votre frère, et votre oncle.

Rosette, le 17 thermidor an VI.

Je ne sais, ma clière bonne, si tu as reçu toutes mes lettres. Depuis mon départ de France, je t'ai écrit une fois de Bastia, deux fois de Malte, et une d'Alexandrie. Depuis cinq jours nous sommes ici, attendant une occasion pour aller au Caire, car il n'est pas sûr de remonter le Nil sans escorte. Dans notre traversée d'Alexandrie nous avons eu le bonheur d'échapper aux Anglais qui étoient dans ces parages»

Au moment où tu recevras cette lettre l'on saura déjà sans doute en France la défaite de notre escadre par les Anglais. Nous sommes tous ici dans la plus grande consternation. Je ne puis te donner aucun détail, parce que nous ne les connoissons pas encore d'une manière positive : ce qu'il y a malheureusement de trop certain, c'est que le superbe vaisseau l'Orient est sauté dans le combat. Placés sur une éminence qui dominoit la mer, nous avons été témoins de cet affreux spectacle. Le combat a duré

plus de vingt-quatre heures ; les Anglais ont dû beaucoup souffrir. Nous ignorons encore combien nous avons perdu devaisseaux. J'ose espérer que les bruits sinistres qui se répandent ne seront pas confirmés. L'amiral Brueys a été tué, ainsi que Ducheyla, et une foule d'autres braves.

Ce n'est pas dans un premier moment que l'on peut porter un jugement sur les causes de ce désastre affligeant pour tout bon Français ; il faut au contraire s'empresser de repousser la calomnie qui ne respecte ni le malheur ni la cendre des morts.

Quant à moi, j'ajoute, j'observe, et ne crois pas qu'il soit sage de prononcer au milieu des passions. Nous partons demain pour le Caire ; nous serons les premiers qui annoncerons cette affligeante nouvelle à Buonaparte, qui, je l'espère, saura juger sa position, et supporter avec courage ce premier revers delà fortune. J'avoue que je ne suis pas aussi tranquille sur l'effet que produira cette nouvelle en France. Déjà je vois les ennemis de Buonaparte , de celui des Directeurs qui est son ami , sortir de

leurs retraites, et agiter contre eux l'opinion publique.

Les services passés seront oubliés, chacun voudra se donner le mérite d'avoir prévu ce qui est arrivé. Les partis, les factions mal éteintes, se ranimeront, et produiront encore dans notre malheureuse patrie de nouveaux déchiremens.

Quant à moi, ma chère amie, je suis ici, comme tu le sais, bien contre mon gré ; ma position devient chaque jour plus désagréable, puisque, séparé de mon pays , de tout ce qui m'est cher, je ne prévois pas le moment où je pourrai m'en rapprocher ; cependant rien ne me fera trahir et l'amitié et mes devoirs. Buonaparte éprouve une chance malheureuse , c'est pour moi une raison de plus de m'attacher plus fortement à lui, et d'unir mon sort au sien.

Ne crois pas cependant que je devienne jamais le partisan d'aucune faction ; le passé m'a assez éclairé pour me rendre sage, et s'il pouvoit, ce que je suis bien loin de penser, se présenter un ambitieux qui voulût ou donner des fers à sa patrie, ou faire tour-

ner les armes de ses défenseurs contre la liberté, alors on me verroit dans les rangs de ceux qui se présenteroient pour le combattre.

Tu vois , ma chère bonne , que je sais prendre mon parti ; mais je te l'avoue bien franchement, je préférerois mille fois être avec toi et ta fille , retiré dans un coin de terre, loin de toutes les passions, de toutes les intrigues , et je t'assure que si j'ai le bonheur de retoucher le sol de mon pays , ce sera pour ne le quitter jamais. Parmi les quarante mille Français qui sont ici, il n'y en a pas quatre qui pensent autrement.

Rien de plus triste que la vie que nous menons ici ! Nous manquons de tout. Depuis cinq jours je n'ai pas fermé l'œil ; je suis couché sur lecarreau ; les mouches, les punaises, les fourmis, les cousins, tous les insectes nous dévorent, et vingt fois chaque jour je regrette notre charmante chaumière. Je t'en prie, ma chère amie, ne t'en défais pas.

Adieu , ma bonne Thérésia , les larmes inondent mon papier. Les souvenirs les plus

doux de ta bonté, de notre amour, l'espoir de te retrouver toujours aimable, toujours fidèle, d'embrasser ma chère fille, soutiennent seuls l'infortuné

Tallien.

Fais donner à ma mèrede mes nouvelles.

Dans mon voyage j'ai fait une perte:

M. Bellavoine, le jour de notre départ de Malte, s'est endormi dans quelque cabaret, et nous ne l'avons plus vu. J'ai prié Regnault de me le renvoyer s'il se retrouvoit.

Minerve est toujours avec moi, il se porte très-bien.

Au citoyen Barras, membre du Directoire exécutif de France, à Paris.

Rosette, ce 17 thermidor an VI.

Dans ma dernière' datée d'Alexandrie, je n'avois, cher directeur, qu'à te parler des

succès des armes républicaines; aujourd'hui ma tâche est bien plus pénible. Le Directoire est sans doute déjà informé de l'issue malheureuse du combat que notre escadre a eu à soutenir le 14 de ce mois contre la flotte anglaise.

Pendant plusieurs heures, nous eûmes l'espoir d'être vainqueurs ; mais lorsque le vaisseau l'Orient eut sauté , le désordre se mit dans notre escadre. De l'aveu même des Anglais , tous nos vaisseaux se sont bien battus ; plusieurs bâtimens ennemis sont démâtés, mais notre escadre est presque entièrement détruite. Tu me connois assez pour être assuré que je ne me rendrai pas l'écho de la calomnie qui s'empresse d'accueillir les bruits les plus absurdes; j'observe, et je m'abstiens quant â présent de prononcer.

Tout le monde est ici dans la consternation; je pars demain pour le Caire, porter cette nouvelle à Buonaparte. Elle l'affectera d'autant plus qu'il devoit moins s'y attendre. Il trouvera sans doute en lui les moyens, sinon de réparer une perte aussi

grande, au moins d'empêcher que ce désastre ne devienne funeste à l'armée qu'il commande.

Quant à moi, cel événement malheureux m'a rendu tout mon courage. J'ai senti que c'étoit dans ce moment où il falloit réunir tous ses efforts, pour triompher de tous les obstacles que le sort ou la malveillance nous susciteront.

Fuisse cette désastreuse nouvelle ne pas produire en France de résultats malheureux. Je suis à mon particulier fort inquiet; mais je m'en rapporte beaucoup au génie de la République, qui nous a toujours si bien servis.

Adieu, mon cher Barras; je t'écrirai du Caire, où je compte être rendu dans quatre jours.

Tallien.

J'ai vu ici ton cousin, qui n'est pas bien portant. Le climat y contribue beaucoup : cependant il y a très-peu de malades dans l'armée, quoique la chaleur soit excessive ,

et que souvent le soldat soit exposé aux privations de tout genre.

Au Grand-Caire, le 9 thermidor an VI.

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