CHER PÈRE ET CHÈRE MÈRE
Je n'ai pas pu vous donner de mes nouvelles depuis mon embarquement, vu la difficulté des courriers. Je présume que ma dernière vous sera parvenue, en date de Toulon.
Je voudrais pouvoir vous faire part de tous les détails de ce qui s'est passé depuis notre départ de Toulon jusqu'ici ; je vous dirai seulement de gros en gros ce qui s'est passé.
La conquête de l'isle de Malte a été le début de la campagne; après quoi nous avons continué notre routejusqu'en Egypte. Le débarquement de l'armée s'est fait à Alexandrie, qui nous a coûté plusieurs bra-
ves militaires, qui ont perdu la vie sous les murs de cette ville ancienne. De là toute l'armée s'est mise en marche sur cinq divisions pour le Grand Caire, oùnous sommes enfin arrivés avec toutes les difficultés imaginables , ayant souffert tout ce qu'il est possibie de souffrir. Vous allez frémir en lisant ce qui suit : Nous avons marché pendant dix-sept jours sans pain, sans vin ni eau-de-vie, et cinq jours sans eau, dans des plaines brûlantes, et l'ennemi continuellement à nos trousses. Figurez-vous que nous avions à combattre des Barbares , qui ne connaissaient point les droits de la guerre , et par conséquent qui exerçaient toutes les cruautés imaginables envers les malheureux Français qui tombaient entre leurs mains ; aux uns, ils leur coupaient les oreilles, à d'autres le nez, à d'autres ils leur tranchaient la tête, et bien d'autres choses que je n'ai plus dans la mémoire, qui me font frissonner quand j;y pense.
Croirez-vous que pendant dix-sept jours notre nourriture n'a été que des pastèques et des melons d'eau , ce qui a fait qu'un
nombre infini de militaires sont morts de faim et de soif! Nous ne pouvions pas attendre aucun secours des habitans de ces contrées , attendu que ce sont des sauvages qui nous égorgeaient à demi-portée de fusil de nos colonnes.
Malgré les pauvres malheureux qui tombaient en défaillance, nous étions obligés de marcher toujours en colonnes serrées, parce que leur cavalerie profitait du moment où nous étions en désordre pour nous charger, et nous faisait un mal considérable. Jour et nuit nous étions sous les armes, ce qui nous causait des fatigues mortelles. Le mécontentement était peint sur tous les visages. Les soldats étaient sur le point de refuser de marcher. Plusieurs militaires se sont brûlé la cervelle, d'autres se sont précipités dans le Nil; il s'est commis des choses terribles. Encore, dans cet intervalle nous avons livré plusieurs batailles que nous avons toutes gagnées !
Enfin, arrivés aux environs du Grand Caire, nous avons trouvé les beys et les mamelouks qui nous attendaient dans un camp
retranché; malgré tous les obstacles qui s'opposaient à nos succès, nous les avons battus à plate couture ; trois mille ont péri par le feu et l'eau ; il ne s'est pas fait de prisonniers. Il est bon de vous observer qu'il n'y a que notre division qui s'est battue, qui n'était tout au plus que de cinq mille hommes. La dix-huitième et la trentedeuxième se sont encore couvertes de gloire dans cette bataille célèbre, que l'on appelle la bataille des Pyramides.
Si nous avons bientôt le bonheur de rentrer en France, je ferai mon possible pour obtenir ma démission à quel prix que ce soit. Je ne puis plus me souffrir dans ce maudit métier. Toujours se battre, à perdre la vie à tous les instans de la journée ! Au reste, je crois en avoir assez fait; que chacun fasse un peu. Je ne suis plus avide de gloire; je l'ai été parce qu'il le fallait, maintenant je veux vivre tranquille auprès de vous. Voilà où se borne toute mon ambition. L'on me fait entrevoir un avancement prochain , mais je n'en veux point. J'ai fait la guerre en Europe, mais je ne
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veux plus la faire en Afrique dans un climat aussi chaud.
Donnez-moi de vos nouvelles ; j'aime à croire que la présente vous trouvera en bonne santé. Quant à la mienne, elle est des meilleures : l'air de la mer m'a été salutaire.
Tous mes camarades ont été étonnés de ce que j'ai pu résister à tant de maux , et dans un climat où la terre semble un brasier. Je finis en vous embrassant de tout mon cœur, et suis avec respect,
Votre fils, Gay, capitaine.
Rosette, le 10 thermidor an VI.
Samedi, 28 juillet 1798.
Mon cher Ranicy,
Je ne vous ai pas écrit depuis notre expédition de Malte. Vous aurez reçu, j'espère, la lettre que je vous ai écrite du bord
de mon vaisseau dans le port de Malte : pour ne pas me répéter, je poursuis.
L'escadre et la flotte mirent à la voile le 15 messidor, et firent route vers l'est. Le 6. nous découvrîmes les hautes montagnes couvertes de neige de l'île de Candie. Le 1 1 , une frégate signala la terre, et c'étaient les côtes de la Barbarie. Le 12 , nous découvrîmes des côtes extraordinairement plates et sablonneuses, parfaitement semblables à celles entre Calais et Gravelines.
Enfin le 13, à cinq heures du matin , nous aperçûmes la ville d'Alexandrie. Ce jour, à quatre heures du soir, on donna l'ordre du débarquement, qui s'effectua, malgré une mer assez forte, dans une baie favorable à l'est, et à deux lieues de ia ville. En cet endroit de la côte est une tour dite des Mamelouks. Le 14, 6 à 7,000 hommes sans aucune pièce d'artillerie assiégèrent cette ancienne et fameuse ville. Les Turcs tirèrent quelques coups de canon. Les Français étaient déjà aux pieds des murs ruinés de son enceinte ; ils recevaient la mousqueterie et les pierres des Arabes. Ils mon-
tèrent à l'assaut par deux brèches qui existaient.
Les généraux Kléber et Menou furent blessés , mais les Français entrèrent victorieux dans la ville à midi. Le soir les Arabes et Turcs tirèrent sur les Français de leurs maisons, nous y perdîmes du monde. On punit cette révolte, mais on se montra très-modéré. Cette première conquête a coûté 5 à 600 hommes de part et d'autre.
Je débarquai le 1 5, sans être encore appelé ; je parcourus l'espace de deux lieues avant d'arriver à la ville. J'eus le bonheur, avec mon frère aine, d'y parvenir sans malheur. Nous vîmes quelques-uns de nos morts. Les Français en général eurent la plus grande peine à pourvoir à leurs vivres, et à se caser. Le 17, une députation de 1 2 à 1 5 Arabes Bédouins vinrent offrir leur alliance au nom de leur tribu. Le général en chef Bonaparte leur fit quelques présens, et leur donna dix louis à chacun. Ils devaient revenir le lendemain ; ils ont manqué à leur parole. Il parait qu'ils ne sont venus que pour espionner.
Les 15, 16, 17, 18 et 19, les divisions des généraux Desaix, Kléber et autres filèrent sur Damanhour, ville assez considérable, située sur le canal d'Alexandrie, à dix lieues de cette ville. Le quartier général , le général en chef et le général Cafarelli suivirent l'armée à travers le désert.
Toute la partie des sciences et arts, qui eut ordre de débarquer le 18, resta à Alexandrie jusqu'à nouvel ordre. Notre brigade des ingénieurs civils y est encore, à l'exception de trois dont je suis un de ceux qu'on semble avoir détachés pour suivre l'armée; mais jusqu'au 10 messidor, que j'eus ordre d'aller à Rosette, je parcourus la ville d'Alexandrie. Nous cherchâmes à reconnaître son ancienne splendeur à travers des monts de ruines qui ne sont aujourd'hui que celles d'Alexandrie rebâtie par les Arabes. Çà et là, on ne trouve que des colonnes de marbre de toute espèce. J'ai été voir la colonne d'Alexandre Sévère, dite improprement de Pompée; elle est placée hors de l'enceinte actuelle, elle a 104 pieds de hauteur, en
granité rouge ; son fût est de 9 pieds de diamètre, en a 56 de longueur, et est d'un seul morceau. En rentrant dans les murs on voit aussi deux pyramides, dites les Aiguilles de Cléopatre. Enfin elles sont situées sur le bord de la mer, elles ont toutes deux 56 à 60 pieds de hauteur sur sept pieds de face; l'une est élevée, et l'autre couchée par terre. Les hiéroglyphes dont les quatre faces sont couvertes indiquent qu'elles sont un ouvrage des anciens Egyptiens ; ils indiquent encore qu'elles ne sont pas entières; elles ont été cassées, et cependant les deux pyramides sont chacune d'un seul morceau de granité rouge. On travaille à leur enlèvement pour les transporter en France.
Le nombre infini de puits et de citernes qui se trouvent dans cette ville , laisse entrevoir ce qu'elle a pu être. En général, les réservoirs d'eau sont encore très-beaux, ils n'ont besoin que d'être curés. Quelques-uns de ces puits ont 40 et 50 pieds de profondeur et 24 à 30 de diamètre, d'une belle construction; d'autres, de la mêmeprofon-
deur, offrent des souterreins, soutenus par deux ou trois rangs de colonnes posées les unes au-dessus des autres.
Le port d'Alexandrie est divisé en deux baies très-belles, peu profondes, et séparées par une digue ou chaussée de 5 à 600 toises de long, et qui se rend jusqu'au Phare, c'est-à-dire, à l'emplacement de cet ancien et superbe édifice , et d'où l'on découvrait les bâtimens à trente ou quarante lieues en mer. Ce Phare n'est plus aujourd'hui qu'un mauvais fort qui tombe en ruines , et au milieu duquel est un minaret. Je l'ai visité; on y a trouvé quelques pièces de canon, de longues coulevrines de 18 à 20 pieds, des mortiers en pierre ; le tout absolument hors de service, et ne pouvant plus résister à un coup de canon. On a encore trouvé dans ce fort des armes dont la forme ne laisse pas douter qu'elles ne proviennent des Français dans la malheureuse expédition de saint Louis en Egypte.
Je ne m'étendrai pas davantage sur cette ville. J'ajouterai seulement que les habitans, quoique vaincus, ne sont pas soumis, et
— Sine le seront pas même de longtemps. Nous devons ici user de politique, car nous ne sommes pas assez forts pour agir autrement. Au reste on respecte leur religion, leurs mœurs, et surtout leurs femmes. Il est vrai que cette race féminine ici n'est pas très-engageante; en général ce sont de vilains peuples.
J'eus ordre, comme je vous l'ai dit, de me rendre à Rosette, distante de douze lieues d'Alexandrie. Je m'embarquai avec le général Menou, qui commande provisoirement dans cette province. J'entrai dans le Nil le 24 messidor. Nous passâmes avec quelque peine dans la barre du Nil, l'effroi des navigateurs, et nous remontâmes ce fleuve jusqu'à Rosette qui est située sur la rive gauche, à deux lieues de l'embouchure du Nil. C'est seulement de cette seconde et principale branche du Nil que l'Egypte prend un aspect de verdure que le contraste des sables et des déserts voisins embellit encore. Le long des rives de ce fleuve on voit des bois de datiers ou palmiers , des sycomores, de nombreux bestiaux, de
nombreuses habitations. Les jardins sont remplis d'orangers, citroniers et bananiers.
Rosette, comme toutes les autres villes du Levant habitées par les Turcs, est mal bâtie , sale ; les rues sont des allées étroites fermées par en haut. Les maisons sont des repaires de puces, de moucherons. Jusqu'à cette heure, nous n'avons, pour ainsi dire, été occupés que du soin de notre subsistance et du soin de dormir. Les moustiques sont un véritable fléau ; leur piqûre, la chaleur du soleil toujours brûlant, d'un ciel toujours serein, embrasé, nous font passer des nuits cruelles. J'ai beau me plonger dans les eaux bourbeuses du Nil , je ne peux éteindre la chaleur de mon sang bouillonnant.
Mes fonctions à Rosette sont de lever le cours du Nil, d'observer ce fleuve, ses crues, ses époques, son inondation, son embouchure, sa barre ou banc de sable, si dangereux pour la navigation ; enfin de présenter un mémoire sur la ville de Rosette considérée comme port. Je suis logé sur le bord du Nil : de mon lit je vois le
Delta. Nous n'avons pas encore mis le pied dans cette province, qui ne nous inquiète pas parce qu'elle sera bientôt soumise.
Nous avons appris hier, 9 thermidor, (d'heureuse mémoire), que le Caire était au pouvoir des Français, qui y sont entrés en vainqueurs le 4 de ce mois. Cette conquête a été l'affaire d'une bataille de quelques heures. Les mamelouks , au nombre de 4,000 cavaliers sortis du Caire, se sont disposés à défendre l'entrée de leur ville. Les Français, quoique harassés et exténués de fatigues , ont emporté à la bayonnette une redoute assez bien fortifiée , et défendue par trente pièces de canon. Ce fut l'affaire d'un instant. L'affaire devenue générale, 1,000 mamelouks sont taillés en pièces, mitraillés, 2 à 300 sont noyés dans le Nil ; le reste épouvanté prit la fuite ; on entra dans la ville, le feu embrasait encore le palais ou maison des trois beys, qui s'étaient emparés du pouvoir en méconnaissant l'empire du grand sultan. Une sultane a dérobé à la mort tous les Français et Européens qui résidaient au Caire , en les
faisant retirer dans ses cours. Sans cette mesure ils eussent été infailliblement massacrés.
La prise du Caire va ranger dans notre parti tous les Turcs, qui n'osaient se décider par la crainte d'une défaite. Malgré cela nous avons journellement , à Alexandrie comme à Rosette, des alertes. Avant-hier j'ai accompagné le général Menou dans une sortie qu'il fit. Cette alerte était fausse, mais il n'en est pas de même toutes les fois que les Arabes nous forcent de sortir.
Quand nous sommes arrivés à Alexandrie, la peste régnait encore dans quelques maisons turques ; elle y régnait aussi à Rosette^Mais dès le mois de juin, et pendant les cinq ou six mois suivans , cette maladie n'est pas dangereuse , elle ne se gagne plus. Le Nil est dans sa crue, ses eaux sont très-bourbeuses , cela ne m'empêche pas de m'y baigner tous les jours.
J'espère aller au Caire sous quinzaine, et aller plus haut voir les fameuses pyramides et les autres monuments de l'antiquité.
J'espère et désire vivement de revenir en
France par l'Italie : fasse le ciel seconder mes vœux, mes projets, revoir ma patrie, à laquelle un Français ne peut renoncer!
Je crois que ma lettre partira pour France par la première occasion, celle qui doit porter la nouvelle des succès de notre armée. En vous écrivant, mon cher Ramcy, je vous prie de donner de mes nouvelles aux amis de Calais. Vous voyez que je vous ai écrit longuement. Cette lettre est la quatrième. Je n'écrirai donc pas à Calais, je vous charge de me rappeler au souvenir de madame Wieyne, la future, de votre aimable famille, de madame Grandcourt, Dufaux jeune et vieux, madame Becquet, monsieur et madame Durier, de l'ami Moreaux, Dufour, Eden et autres. A Paris, à madame Récicour, monsieur et madame Bénard.
Salut et amitié pour la vie,
Girez.
Nota. Deux voyageurs en Egypte ont écrit sur cet ancien pays. L'un est Savary; sa relation que j'ai lue dans sa traversée ,
n'est pas très-exacte ; son ouvrage est en trois volumes. Le second est Volney, que j'avais déjà lu et que je relis en ce moment. Son ouvrage est très-bien fait, ses relations sont exactes; je vous engage à le lire (en deux volumes)...
Malgré la proclamation du général en chef aux Turcs sur notre expédition, le peuple égyptien, turc, mahométan, tous demandent où est le pacha de Selim, au nom duquel nous agissons. La prise du Caire les a frappés de terreur et d'étonnement ; ils paraissent en être très-contens ; disent en leur langue : « Dieu s'est servi des armes des Français pour chasser les mamelouks , les beys , les oppresseurs de l'Egypte. »
Alexandrie, le 12 thermidor an VI.
A la citoyenne Blanc, rue Helvéiius, n° 66j, à Paris.
Douce amie, je t'ai écrit au commencement du mois. Je m'impatientais de ne pas recevoir de tes précieuses lettres; aujourd'hui j'en connais la cause. Les Anglais ont intercepté nos premiers avisos partis de Toulon ; ils apportaient les premières lettres de tout ce qui m'intéresse sur la terre ; oui, ton Julien François n'avait qu'une seule jouissance à désirer, celle de tes précieuses lettres, et j'en suis privé. Ce sacrifice, bien dur pour mon cœur, je l'ajoute avec plaisir à tous ceux que j'ai faits pour assurer une existence heureuse à ma Julie et à mes enfans.
Le 4 de ce mois, Bonaparte a pris le Caire; je m'y attendais, et il fallait cette nouvelle pour supporter l'état de pénurie où la communication du Nil, interceptée par l'ennemi, nous jettoit. Nous allons être approvisionnés en ris, grains, et la posses-
sion du Caire va nous rendre l'abondance.
Il s'agira de connoître comment le grand seigneur va trouver tout ceci. Les Anglais tiendront-ils la mer cet hiver? Ce sont des choses à éclaircir pour notre existence loin de la France ; non que nous ayons besoin des objets de première nécessité en Egypte, mais parceque les communications de mer sont précieuses dans la situation où nous serons dans quelques mois après le retirement des eaux du Nil. Enfin, quand nous en serons là, nous verrons ce que les nouvelles de France nous apprendront.
Tu sauras que j'ai lu les papiers publics jusqu'au $ messidor. Louis Bonaparte, qui est resté malade ici, m'a toujours procuré les gazettes qui sont arrivées par les avisos. Je vois avec peine que, dans ce moment favorable à une descente en Irlande, on ne s'en occupe pas en France ; mais il y a encore trois mois propres à cette tentative : on s'y décidera peut-être.
J'ai trop à écrire ici pour organiser les administrations du lazaret et des postes de la côte pour que je puisse faire un
journal historique de tout ce qui se passe ici à tous ceux que je voudrais tenir instruits. Voici mon projet à ce sujet : je ferai cet historique assez succintement ; je te l'adresserai, douce amie, et tu le communiqueras à Teinier, gazettier. Ceci pourtant sans obligation, mais quand tu le jugeras convenable. Quelquefois même il est possible que je ne puisse te donner qu'un apperçu rapide dans une lettre, et tu le rapporteras de vive voix à nos amis ; car les lettres de Julien François à sa douce amie ne doivent être lues que par celle qui les inspire.
0 ma Julie ! te voilà encore une fois au moment de renouveler mon titre de père, et je suis loin de toi ! Pardonne mille fois, pardonne l'éloignementde ton amant, qui ne pourra soulager tes souffrances dans un moment si pénible et si doux pour toi. Je connois le cœur de ma Julie ; si elle souffre, elle éprouve toujours un nouveau bonheur à donner à son époux de nouveaux fruits de son amour. Ah ! si du moins cette fois tes vœux sont remplis, ma chère et gentille
Camiile te consolera de l'absence de son père. Si c'est un nouveau garçon, que le nom de Tell puisse nous rappeler la mémoire de celui que nous avons perdu !
Il me tarde de savoir ta délivrance, mais il me tarde aussi de connaître si tu me donnes une Camille. Baise-la mille fois pour son père. Mais c'en est assez, mes yeux baignés de larmes sensibles et douces me forcent de remettre la fin de cette lettre à un autre moment.
Ce 14, à midi. — Il y adans ce moment quatorze vaisseaux anglais en vue. - On compte douze vaisseaux de ligne et deux frégates; ces deux-ci sont venues à la portée du canon d'Alexandrie, mais elles ont viré de bord quand elles ont vu que notre escadre n'y était pas, et cette escadre ennemie force de voiles pour se rendre au Bekier, port à trois lieues de cette ville, où est mouillée l'escadre française, bien embossée, dit-on, et en état de bien recevoir les Anglais.
A cinq heures, nous voyons avec des porte-vues distinctement l'eicadre anglaise,
- 9i — qui va mouiller au Bekier pour attaquer notre escadre. Il est cinq heures et demie, la canonnade commence, et vers les six heures elle redouble. Il est sept heures, la nuit se fait, et le feu redouble encore. A sept heures et demie nous voyons l'horison enflammé, ce qui annonce l'incendie de quelque vaisseau. A huit heures et quart, la canonnade se ralentit ; enfin à neuf heures nous voyons le feu de l'incendie augmenter. A neuf heutes et quelques minutes le vaisseau a sauté. Quelle belle horreur, un ciel couvert de feu !
La canonnade se ralentit à neuf heures et demie, dans ce moment on fait partir mille matelots et canonniers pour aller au Bekier par terre. Il est dix heures, le feu ralentit, et la lune se lève à droite du lieu où vient de s'élever l'explosion du vaisseau incendié. Les Français sont ici tous en armes, et nous sommes tous dans la maison du général Kleber, sur nos terrasses. On fait partir des détachements d'heure en heure pour aller au Bekier renforcer les équipages de notre escadre.
A minuit le feu, qui n'a jamais cessé, recommence et redouble. Il est clair que l'escadre anglaise veut ou couler la nôtre ou se faire couler. Nous brûlons de savoir des nouvelles, mais jusqu'à neuf heures du matin nous serons dans l'incertitude.
A trois heures du matin le feu redouble encore ; il a duré une heure. A six heures le feu redouble encore. Il part encore d'ici des matelots et des canonniers : il est huit heures, et le feu n'a pas diminué.
A midi, il arrive un exprès de Bekier 0 fatale nuit! ô fatale journée pour l'honneur français ! l'escadre est détruite. Sur treize vaisseaux et quatre frégates, deux frégates et deux vaisseaux français ont mis à la voile et se sont sauvés. Je pense qu'ils auront été en France vous porter cette triste nouvelle.
Mais ici je m'arrête , ma chère Julie, pour calmer tes craintes. Les Anglais, que les sottises de notre marine élèvent plus encore que leurs moyens, n'ont rien d'heureux à tenter contre nous. Les ports d'Alexandrie, flanqués de batteries et défendus parla na-
ture, n'offriraient que la honte et la mort a cet ennemi qui, je te le répète, n'est formida ble que de l'ignorance de notre marine. Ima gine-toi que notre escadre était disposée pour être battue par les Anglais trois ou quatre contre un : une pareille bêtise ne pouvoit échapper à un ennemi qui fait de la mer son élément.
Une chose qui te paraîtra étonnante, c'est qu'au moment où je t'écris, trois jours après cette fatale affaire, nous ignorons encore l'état réel des vaisseaux anglais. Qui dit qu'ils en ont quatre à cinq de perdus, ou totalement hors d'état de mettre en mer; qui dit qu'ils n'ont que cinq à six vaisseaux en état de faire route ; mais je crains bien qu'ils ne retournent plus qu'il ne sont venus, c'est à-dire qu'ils avoient quatorze vaisseaux auxquels ils joindront ceux qu'ils nous ont pris. Ce bruit même semble s'accréditer.
Telle est cette malheureuse affaire. Mais laissons encore ces détails fâcheux, et rassure-toi sur le sort de notre colonie. Nous sommes ici bien retranchés par des batte-
ries, et nous ne sommes mal que de ne pas recevoir des nouvelles de France. 0 ma Julie! qu'il me serait doux, tous les quinze jours au moins, d'avoir une de tes lettres !
On dit que Bonaparte laisse six mille hommes au Caire; qu'il y a rétabli l'ancien gouvernement dépossédé par les mamelouks. Tu sens que c'est le moyen de se faire un ami puissant dans le pays.
Nous attendons chaque jour à le voir paraître ici ; car, après l'affaire de la flotte, il faut bien que Bonaparte soit quelque temps ici. Déjà bien des gens pensent au voyage de l'Inde; ceci me paraît éloigné encore; cependant tu sauras ce qui en sera par mes premières lettres.
La frégate qui alloit en France avec les dépêches de Marmont pour appeler son épouse ici a été, dit-on, prise ; dans ce cas le départ de cette charmante femme sera retardé. Et en effet, je vois de lafolie d'appeler sa femme avant que les circonstances soient assises ici d'une manière invariable. Mais il appartient à Marmont de hâter le
voyage de son épouse; quant à celui de ma Julie, aussitôt qu'il sera possible de le déterminer, sois tranquille, ton époux t'appellera avec l'empressement de l'amant le plus passionné.
Je ferme cette lettre, car on m'assure qu'un capitaine part pour France. Puisse cette lettre te parvenir, douce amie, avec les baisers que je mets sur ces lignes pour toi et mes enfans!
Amour pour la vie.
B. Julien François.
Au Grand-Caire, le 20 thermidor.
C. Lasalle, chef de brigade du. 22e régiment de chasseurs à cheval à l'armée d'Orient, à sa mère.
Au moment de partir avec le général en chef pour aller au-devant d'une caravane importante dont les mamelouks se sont
emparés, et qu'il faut leur arracher des mains, j'apprends qu'on prépare un courrier à partir, ma très-chère maman : les occasions sont si rares que je ne puis laisser échapper celle-ci sans vous donner de mes nouvelles.
Ni la fatigue, ni la chaleur, ni la privation du vin, n'ont altéré en rien ma santé: au contraire, j'engraisse à vue d'œil. Je ne regrette qu'une seule chose, ce sont met. pauvres cheveux. L'extrême chaleur les a tous fait tomber. J'attribue aussi une grande partie de cette perte au manque de poudre et de pommade.
Le général Bonaparte, toujours prodigue de bontés pour moi, m'a donné le commandement des hommes à cheval du septième d'hussards et du vingt-deuxième de chasseurs : me voilà petit général. Souvent il m'invite à dîner, et il me place toujours à sa droite. J'ai une peine infinie à former mon nouveau corps, délabré autant que possible ; mais j'espère en venir à mon honneur à force d'activité.
On nous assure qu'il arrivera, d'ici a
quelques mois, des renforts de France, et que nous retournerons dans notre pays.
C'est le vœu de l'armée qui, quoiqu'aussi bien qu'il est possible pour le pays, a le cœur trop français pour ne pas préférer notre pays à celui-ci.
Nous avons déjà huit cents chevaux arabes uniques pour la course. J'en ai trois. Les officiers de mon régiment se conduisent fort bien à mon égard, et m'ont donné de grandes preuves d'estime.
Heureusement, vu mon nouvel emploi, j'ai peu de tems à réfléchir, et je suis trop fatigué le soir pour rêver tout éveillé; car sans cela je sens que je succomberais à la peine que j'éprouve de me savoir loin de tout ce qui m'est cher au monde, ma mère mon père, ma maitresse et mon fils. Quelquefois, cependant, des idées, des regrets amers se présentent; je soupire, une larme coule , et je cherche aussitôt à m'arracher de ma mélancolie. 0 pauvre Charles ' comme tu passes ta jeunesse ! 0 devoir ! que tu es rigoureux !
J'espère cependant que, par le même
bonheur qui m'accompagne au milieu des batailles, le ciel aura respecté vos jours. Je me réjouis de baiser un jour votre main respectable, de tarir par mes embrassemens les pleurs que vous avez versés pour moi. O maman! j'ai bien besoin de vous serrer dans mes bras !
Mon fidèle Joseph esttoujours avec moi; il m'est bien utile, et je ne saurais dire les soins attentifs qu'il a de moi. Je suis sûr que Colin en a bien autant de vous, aussi je lui promets un beau châle des Indes, etc. si nous prenons la caravane.
Adieu, bonne, recevez cent baisers bien tendres, et présentez mon respectueux hommage à mon vieux père, que j'aime et révère.
Amitié à mes amis et respect à qui de droit.
Charles Lasalle.
Au Grand-Caire, le 20 thermidor.