‹ Correspondance intime de l'armée d'Égypte, interceptée par la Croisière anglaise;Chapitre 5 sur 6 · C. Lasalle, chef de Brigade, etc. etc. , à sa Joséphine · texte numérisé non relu

C. Lasalle, chef de Brigade, etc. etc. , à sa Joséphine

Je n'ai point encore reçu de tes nouvelles, ma regrettée Joséphine. Le malheur a voulu que trois courriers qui étoient arrivés à Malte ayant été chargés sur le même bâtiment, les Anglais l'ont pris, et on a jeté les lettres à la mer. Elle a englouti bien des richesses, mais jamais un trésor qui valût pour moi une lettre de toi !

Je vais partir dans l'instant avec le 7e de hussards et mon régiment. Le général Bonaparte, qui m'accable d'honnêtetés et de bontés, vient de m'en donner le commandement. Nous allons au devant d'une caravane dont les mamelouks se sont emparés ; elle est importante. Nous nous battrons ; mais le bonheur et toi, qui m'ont toujours protégé, me préserveront encore cette foisci. Tu as dû recevoir demoi.trois lettres de Malte, une d'Alexandrie, et voici la seconde du Caire. Je ne puis l'écrire plus sou-

vent. Je suis écrasé d'ouvrage pour l'organisation de mon nouveau corps, qui est très-délabré.

Ton frère me fait bonne mine, parce que tu n'es pas ici. Je voudrois que ce fût le rebours. Que fait mon petit ? comme il sera beau quand je le reverrai ! car je reviendrai bientôt. Le général Bonaparte a promis que des troupes viendront bientôt nous relever. Mais que je serai laid, moi ! la chaleur nous ?■ rendus tous noirs comme des corbeaux, et, pour comble de malheur, j'ai perdu tous mes cheveux.

Comment vas-tu de ta grossesse? Mon Dieu ! qu'il est cruel de vivre dans l'anxiété sur tout ce qui m'intéresse ! Le temps du bonheur est passé. Si un instant je cesse de travailler, mon esprit se livre aux réflexions les plus noires. Je pleure, et personne ne partage ma peine. Je ne connais personne dans le régiment; je n'ai pas d'amis; pauvre Charles ! tu as tout perdu puisque tu n'as plus ta Joséphine ! Qu'au moins tu me regrettes et je serai un peu consolé ! Je pourrois oublier que j'ai eu des jouis-

sances au-dessus de celles que doivent avoir les humains ; mais oublier que tu es mon amie, et penser à vivre sans toi, c'est ce qui ne peut entrer dans ma tête.

Adieu, Je monte à cheval et t'envoie cent baisers.

Ton

Charles.

Grand-Caire, le 22 thermidor.

Au citoyen St.-Genier, directeur des messageries nationales à Toulouse,

Mon cher Père,

Vous devez être en peine sur mon sort; jusqu'à ce moment nous en sommes quittes pour de grandes fatigues. Nous sommes maîtres du Grand-Caire depuisquinze jours. Les mamelouks sont à deux journées d'ici. Ils perdirent deux mille hommes dans la

principale affaireque nous eûmes avec eux. Le général Bonaparte est à leur poursuite. Dans peu j'espère de vous embrasser ainsi que ma mère.

Après avoir débarqué à Alexandrie, nous nous mîmes en route pour le Caire, sans vivres, sans chevaux, et avons été poursuivis jusqu'ici par des bandes d'Arabes qui étaient à cheval, et qui nous ont harcelés singulièrement. Au moment d'entreprendre cette route, le général, voyant que nous manquions de tout, nous dit : « Les vertus sont pour nous. »

Dans une bataille sur le Nil, les mamelouks ont pris tous nos effets qui étaient embarqués et nous ont laissés comme le jour que nous sommes nés, avec ce que nous avons sur le corps.

Mamet, ainsi que tous les officiers qui sont restés en France, sont remplacés, j'en suis bien aise.

Embrassez ma chère mère, etc.

Saint-Genier.

Au Caire, le 27 thermidor.

L\idjoint Lacuée à son oncle.

Je n'ai reçu aucune lettre de vous depuis mon départ de Toulon, mon cher oncle, et je crains bien que vous n'ayez reçu de moi aucune nouvelle. Je juge de vos inquiétudes à mon égard par les bienfaits dont vous m'avez comblé ; jugez de la mienne par la reconnaissance qu'ils me commandent.

Cette lettre vous parviendra peut-être : un de mes camarades la porte, et s'embarquera sur un neutre. D'ailleurs les Anglais, vainqueurs, sont cependant assez maltraités pour ne pouvoir tenir la mer, et laisseront, j'espère, pour quelque temps nos communications libres. Avec quelle ardeur nous le désirons ! Depuis quatre mois nous ignorons ce que sont devenus nos parents et amis. Nous avions laissé la république entourée de factions, et à peine quelques gazettes insignifiantes nous sont- elles oarve-

nues ! Tous les courriers ont été saisis ; présage bien sinistre ! le seul convoi qui portait Tallien a été respecté.

Si les dépêches du général sont parvenues, vous aurez apris que je suis blessé, quoiqu'au premier coup-d'œil ma blessure est assez légère. La balle a respecté la langue, le gosier, les vaisseaux sanguins, et la mâchoire gauche. La mâchoire gauche a seule été fracturée; elle l'a été avec éclat, mais pas assez, heureusement, pour ne pas me défigurer. La plaie va à merveille, je puis parler, et j'espère dans quinze jours manger autre chose que de la bouillie, ou plutôt manger ; car, depuis un mois, je ne fais qu'avaler. Les chirurgiens prétendent que les eaux de Barége me seraient nécessaires, sinon indispensables. Je crois qu'elles me seront agréables, et je serois très-disposé à y aller; mais comme il est possible que le malheureux combat d'Aboukir ne rende critique la position de l'armée, et

à l'instant de la cicatrice, je resterai : mon sort sera lié à celui de l'armée, quoique j'y serve avec peu, et bien peu d'agrément,

et quoique je sois bien sûr qu'on ne me saura nul gré de ce sacrifice.

La campagne que nous venons de faire est, sans contredit, la plus pénible qu'aient jamais fait les Français. Nos marches forcées dans le désert sous un ciel brûlant, sur un sable plus brûlant encore; notre disette d'eau pendant cinq jours, de pain pendant quinze, de vin pendant trois mois ; sans cesse au bivouac, exposés à une rosée perfide qui aveuglait les imprudents ; tout cela est bien plus terrible que les batailles et les sièges ; il ne faut que l'élan pour celles-ci, il faut pour l'autre du vrai courage, du courage de tête et d'âme.

Nous n'avons eu que deux batailles et trois ou quatre combats, ou plutôt, nous n'avons eu que deux boucheries. Les mamelouks n'avoient que la bravoure, nous étions instruits et disciplinés. Ils sont venus se briser sur nos bataillons carrés ; leur imprudente valeur les a fait se précipiter entre deux de ces masses redoutables, et ils y ont trouvé leur tombe. Vaincus, et sans autre espoir que de se sauver, ils

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fuient avec leur bagage ; ils ne sont plus à craindre ; la constance du courage ne saurait être l'apanage de l'ignorance, elle n'en possède que l'élan. D'ailleurs, quelques forts élevés à l'entrée du désert et aux débouchés de la" Syrie nous garantissent d'eux ; et ensuite, où peut se recruter ce ramas d'esclaves ?

Les Arabes Bédouins et les habitants sont aujourd'hui nos seuls ennemis. Les premiers sont indestructibles, voleurs par profession et par institution reçue de race en race; il seroit plus difficile de les civiliser que nous rendre sauvages. Les liens de la société leur seroient plus pénibles que les fatigues de cette vie affreuse que l'habitude et l'ignorance les empêchent de trouver horrible. On ne peut que les éloigner, et l'on y réussira en rendant le pays à la culture et creusant des canaux larges et profonds, et bâtissant des fortins de distance en distance Quant aux habitants, quelques têtes de Cheiks les soumettront bientôt.

L'Egypte ne ressemble en rien à tout ce

qu'en ont dit nos écrivains. Son sol est fécond, mais point abondant ; la nature ne demande qu'à produire, mais c'est un terrain nud et presque inculte. Ses habitants, dégradés par l'esclavage, sont retombés dans l'état de sauvages, et n'ont gardé de la civilisation que la superstition et l'intolérance religieuse. Je les ai trouvés parfaitement ressemblants aux nations de la mer du Sud peintes par Cook et Forster.

En un mot, ce pays n'est rien quant au présent; il n'offre que de grands souvenirs et de vastes, mais éloignées espérances II ne valoit pas la peine d'être conquis dans l'état actuel des choses; mais si des politiques, surtout des administrateurs habiles, s'en occupent dix ans, si, dix ans, nous y employons nos soins et nous y sacrifions ses revenus, il deviendra la plus belle colonie de l'Europe, produira de grands changements dans le commerce du monde.

Où sont-ils ces administrateurs? Nous avons ici l'homme capable de donner au goût d'Egypte la première et grande impulsion, mais pas un capable d'administrer,

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quoiqu'en ait dit la bavarde déesse... Oh! combien de fausses réputations se sont faites en Italie, et que de piédestaux qui resteront sans statue ! D'ailleurs le Français, dont l'impétuosité convenait pour cette conquête, serait-il assez patient pour attendre ? Toujours pressé de recueillir, laissera-t-il mûrir dix ans, et, comme le sauvage de Montesquieu, ne coupera-t-il pas l'arbre pour en avoir le fruit ? Les premières mesures me donnent le droit de le craindre.

Gurieux se porte à merveille à cette heure ; il n'a éprouvé qu'une forte diarrhée ; on le surcharge d'ouvrage, et d'un ouvrage bien indigne de lui. On ne sait pas tirer parti de son talent, et l'on utilise son activité en la profanant. Il philosophe d'un bout du jour à l'autre que c'est ici le cas de mettre en pratique ce qu'il a lu jadis et pensé depuis.

J'ai jusqu'au bout de ma lettre différé de

vous parler du malheureux Desna Il est

pris par les Bédouins depuis plus d'un mois, et depuis cette époque on ignore ce qu'il

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est devenu ; ces voleurs ne l'auront pas tué, mais s'il a été présenté aux mamelouks il est perdu ; sinon, et qu'il ait pu résister aux fatigues et aux mauvais traitements, nous l'aurons peut-être. Nous nous accrochons tous à ce brin d'espérance ; mais il est bien faible. La perte d'un camarade est ici bien sensible, mais surtout la sienne. Sa franchise, son cœur et ses sentiments m'avoient inspiré pour lui une amitié qu'il partageait. C'était le seul ami de mon âge que j'eusse ici. Je ne tiens plus maintenant qu'à Gurieux. La guerre a été bien funeste à l'état-major; il n'y avoit plus avant-hier que l'ad;oint en état de faire le service; tout a été pris et tué, quatre ou cinq blessés. Jamais hussards ne firent un service pareil au nôtre, même lorsque leurs combats étaient en Gênes. Je me rappelle d'une vive partie de plaisir que nous fîmes cinq sur la plus haute montagne de Toulon ; des cinq je reste seul.

Le camarade qui se charge de vous remettre ou de vous faire parvenir ma lettre est le citoyen Veyssière, chef d'escadron

au 1 8e ; il a trente ans de service effectif, et sept campagnes. Il aurait, par conséquent, droit à une retraite ; mais, blessé ici et rongé parla pierre, il a voulu rentrer en France. On lui a sottement conseillé de donner sa démission, il l'a fait, elle a été acceptée. Ne seroit-il pas possible, cependant, de lui faire avoir, ou sa retraite ou une compagnie d'invalides ? Je vous prie d'y employer tous vos efforts et votre crédit ; vous rendrez service à un des plus braves et des plus vaillants militaires de la république, qui sort, le cœur pur et les mains nettes, de la révolution et de la guerre.

Adieu; je vous embrasse de tout mon cœur, j'embrasse ma tante. Il me tarde bien fort de vous revoir l'un et l'autre. Je voulois acheter des châles pour elle, mais la caravane a été détournée par les beys, et le peu qu'il restait ici ont été enlevés à un prix fou -, on les achetait vingt-cinq à trente livres, et ils étaient assez communs. Je serai donc réduit à lui porter du café mocka.

Adieu ; Mes respects au citoyen et à la

citoyenne Lacépède, au général Clarke, à Brostaut, au général Servan, etc. Rappelez-moi au souvenir de Davignan, Desages, Decok, Charles Maroit, Marecheski, etc.

Lacuee.

Au Caire , le 29 thermidor an VI.

Au citoyen Pistre, demeurant au bureau du N adage, quai Vincent, n° 199 à Lyon.

Je saisis avec empressement, mon cher ami , l'occasion que me procure un de nos chefs d'escadron qui se retire par démission, pour te faire parvenir cette lettre, dans l'espoir qu'elle sera plus heureuse que celle que je t'ai écrite d'Alexandrie, la frégate qui en était porteur ayant, dit-on, été prise par les Anglais. Tu as sans doute appris , qu'après une navigation heureuse, nous nous étions emparés de File de Malthe, et que de là nous avions fait voile

pour l'Egypte. Nous sommes, en effet, arrivés devant Alexandrie le 14 thermidor, et nous nous en sommes également emparés après une légère résistance.

Je ne saurais t'exprimer, mon cher ami, l'étonnement que j'ai éprouvé en entrant dans cette ville , jadis si célèbre , dont il ne reste pas la moindre splendeur, et où on ne trouve plus que les vestiges de quelques anciens monuments , tels que la colonne de Pompée, les bains de Cléopatre, etc. L'Alexandrie moderne n'est plus qu'un amas de baraques de terre , formant de petites rues fort étroites, d'une mal-propreté au-dessus de tout ce qu'on peut imaginer : ce qui , joint à la chaleur excessive de ce climat , fait qu'on y respire un très -mauvais air qui y amène chaque année la peste.

A peine commençait -elle à cesser ses ravages lorsque nous avons abordé ; plusieurs bâtiments en étaient encore infestés dans le port, et j'ai encore vu porter en terre des êtres vivans qui en étaient attaqués. Je t'avoue que ce spectacle joint

à l'air stupide et farouche des habitans du pays m'a navré le cœur. Je me suis demandé à moi-même comment le gouvernement français avait fait tant d'efforts et exposé une armée de quarante mille hommes pour venir soumettre un peuple si féroce et si abruti.

Tel est , mon cher ami , la question que je me suis faite en mettant le pied sur ce sol brûlant qui ne présente de toutes parts que des déserts immenses , entièrement dépourvus d'eau , dans l'espace de quatorze lieues que nous avons traversées en partant d^lexandrie

Après cette cruelle traversée , où les troupes ont beaucoup souffert de la chaleur et de la soif, nous nous sommes approchés du Nil, dont les rives sont un peu plus fécondes , mais toujours habitées par un peuple également farouche. Pendant nos trois premières journées de marche, nous avons continuellement été suivis par des Arabes ou des Bédouins, qui sont des brigands à cheval, accoutumés à vivre de pillage, et qui égorgeaient ceux qui, épui-

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ses de soif et de fatigue, ne pouvaient suivre la colonne.

Nous avons enfin rencontré les Mamelouks, qui sont des troupes que les beys, au nombre de vingt-quatre, qui gouvernent l'Egypte sous leur domination, tirent de Circassie et de la Géorgie, et tiennent à leur solde. Ces troupes sont toutes montées sur d'excellens chevaux arabes ; elles ont voulu nous charger, mais le feu de la mousqueterie et du canon les a bientôt dispeisés, et fait retirer jusques sous les murs de Caire, où nous sommes entrés le 3 thermidor, après avoir complettement battu l'ennemi.

Je croyais qu'en arrivant dans cette ville, si célèbre par son commerce avec l'Inde, nous y trouverions de tout en abondance, mais mon attente a été trompée, et, à l'exception des Européens qui y sont établis, le peuple y est aussi barbare et aussi ignorant qu'à Alexandrie.

D'après le léger aperçu que je te donne de l'Egypte, tu peux croire que l'armée n'est point contente de cette expédition

dans un pays dont les mœurs, la nourriture et la chaleur ne s'accommodent nullement avec notre manière de vivre en Europe. La majeure partie de l'armée est attaquée par la dyssenterie, et quoique victorieuse, finira par y périr misérablement, si notre gouvernement persiste dans ses projets ambitieux. Beaucoup d'officiers donnent leur démission ; et je t'avoue que je la donnerais également si j'avais espoir de trouver quelqu'emploi en France; mais, dénué de ressources, il faut prendre patience et attendre que les événemens apportent quelque changement dans la position critique où nous nous trouvons.

Nous ne savons si notre séjour sera long dans ces nouvelles contrées, et si nous porterons plus loin nos conquêtes ; mais il paraît qu'on est disposé à garder le pays , car on y a déjà organisé des municipalités. Une partie de l'armée est à la poursuite des Mamelouks, et je crois qu'on fera tous les efforts imaginables pour les atteindre avant qu'ils se soient retirés dans la Syrie, puisqu'ils se sont emparés de la caravane

des Indes, qu'ils emmènent avec eux, et qui est un objet très-précieux.

Adieu, cher ami, donne-moi de tes nouvelles dont je n'ai pas reçu, depuis celles que je reçus à Gênes. Bien des complimens à toute notre famille, et crois-moi, Ton sincère ami. Pistre.

Au Caire, capitale de l'Egypte, partie d'Afrique, le 29 thermidor.

Dumas, brigadier de la compagnie N " 1 , à la citoyenne Dumas.

Chère mère,

Je vous écrit la présente pour vous informer de l'état de ma situation, qui n'est pas des meilleures. Nous sommes dans un pays extrêmement chaud, où on ne trouve point de vin, pas même de pain, si nous n'eussions construit des fours, excepté des

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mauvaises galettes que nous ne pouvons manger, et dont se nourrissent les habitants du pays.

ïJe vous dirai que, dans ce pays, il y a dix-sept ans qu'il n'y a pas tombé d'eau. L'Egypte serait inhabitable si ce n'était le Nil, qui est le nom du fleuve qui déborde tous les ans, et arrose tout ce vaste pays. La peste y est très-commune ; le peuple y est barbare ; leur dieu est Mahomet, ils n'en connaissent pas d'autres. Dans cette ville il y a soixante mille chrétiens, et le nombre de ses habitans monte à un million, qui sont très-tranquilles et qui aiment assez les Français.

Nous avons marché cinq jours sans trouver l'ennemi. Lorsque nous eûmes joint le Nil, nous trouvâmes une tlotille armée qui s'était détachée de notre escadre, dont une grande partie de la cavalerie à pied s'est embarquée dont j'étais du nombre ; c'était le 24messidorque nous nous embarquâmes. Le général Bonaparte donna ordre au commandant de la tlotille de prendre l'avance sur l'armée, ce que nous fîmes.

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Le 2 5 messidor, à cinq heures du matin, nous apperçumes les ennemis au nombre de dix-mille, tous à cheval, qui côtoyaient le Nil, et avaient cinq chaloupes canonnières qui les suivaient pas à pas : à six heures le combat s'engagea. Après quatre heures de combat, les cinq chaloupes, qui avaient fait un feu terrible sur nous , vinrent à l'abordage ; nous fûmes obligés d'abandonner nos chaloupes, et nous sauver du côté où l'ennemi avait le moins de forces : une demi-heure après, notre armée nous joignit et chassa l'ennemi ; nous reprîmes nos chaloupes, et la victoire fut à nous.

De-là nous allâmes près du Caire, où nous avons eu une bataille très-sanglante, dans laquelle les Mamelouks ont perdu trois mille hommes , et nous n'avons pas perdu cinquante hommes , ce qu'il ne vous sera pas aisé à croire. Autre chose de nouveau, nous sommes maîtres de la Basse- Egypte. On prétend que sous peu de jours nous retournerons en France.

Adieu, chère mère, grand'mère, sœurs

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et beaux-frères ; je finis en vous embrassant tous du profond de mon cœur.

Dumas.

Au Caire, le 30 thermidor an VI.

Dezirad, maréchal de logis au 18e régiment de dragons, à la citoyenne Adeline, à Marseille.

Ma chère amie,

Je profite de la commodité du citoyen Veyssiere , chef d'escadron de notre régiment qui part aujourd'hui pour la France, pour te donner de mes nouvelles , et en même tems pour te renouveller de nouveau le serment que je t'ai si souvent fait de t'aimejr jusqu'à la mort. Oui, je te le répète encore, et il n'y a pas un moment, depuis notre malheureuse séparation, que tu ne

sois présente à mes yeux, et que je n'accable de baisers ton cher portrait. Oui, chère Adeline, si tu m'aimes comme tu me l'as toujours témoigné , je te jure que nous finirons ensemble nos jours. Hélas! quand arrivera-t-il l'heureux moment d'une réunion si désirée ?

Depuis que nous sommes en Egypte, l'armée ne cesse de souffrir. Les grandes fatigues que nous avons éprouvées dans le désert, la grande chaleur du soleil qui faisait sortir le feu de la terre, dépourvus absolument de vivres, obligés de marcher continuellement , tout cela est cause qu'il est mort beaucoup de volontaires qui tombaient de faiblesse roides sur la poussière.

Nous avons eu plusieurs fortes batailles avec les Mamelouks qui ont toujours été battus. Je. te dirai qu'à la dernière affaire j'ai eu mon cheval blessé.

Je te prie de dire mille choses honnêtes à Doux. Dis-lui qu'il n'ait jamais la faiblesse de s'embarquer pour venir dans ce maudit pays. Tu îui diras que j'envie beaucoup son sort.

Je finis, ma douce amie, en t'embrassant mille fois, et crois-moi pour la vie.

Ton fidel ami,

Dezirad.

Au Caire, le Ier fructidor an VI.

C. Fabregue, au citoyen Fabregue, aidecommissaire à bord de la frégate la Mantoue, à Alexandrie.

Je saisis l'occasion qui se présente pour te donner, mon cher frère, de mes nouvelles. J'aurais cru en recevoir des tiennes depuis long-tems, mais j'en ai attendu vainement jusqu'à ce jour. Je souhaite que ta santé soit dans un parfait état ; jusqu'à présent je ne puis me plaindre de la mienne, malgré les privations de toute espèce et les fatigues continuelles que nous éprouvons dans le Nil, où nous sommes malgré cela

obligés de nous battre contre les Bédouins et les Arabes des rives du Nil, que nous sommes dans le cas de parcourir avec nos avisos. Je ne me serais jamais attendu à faire une navigation aussi pénible avec nos petits bâtimens ; quelque idée qu'on s'en fasse, on n'approchera jamais de la vérité ; mais puisque nous ne pouvons rien changer à notre destination, je dis vogue la galère, et je nage.

Je viens d'écrire à mon épouse; j'espère que tu ne négligeras pas d'en faire autant pour la rassurer sur ce qu'elle pourrait craindre de la suite du combat de notre escadre, lorsque cette nouvelle sera parvenue à Toulon.

Vous êtes, sans doute, mieux à même de savoir les détails de cette affaire, puisqu'il y a une poste établie d'Alexandrie au Caire ; je te prie, en me donnant de tes nouvelles, de nous instruire, l'ami Fouque ou moi, de ce qu'il en a été, et de notre position actuelle.

Les Mamelouks ont absolument fui loin de leur domaine ; ils sont partie dans les

déserts et partie dans le Sahir, et ne peuvent pas, je crois, retourner sur leurs pas de sitôt. Nous avons cependant à réduire encore les Arabes Bédouins qui, se joignant aux habitans des villages du Nil, nous obligent de tems en tems ànous battre ; mais l'avantage est toujours pour nous, et nous serons, autant qu'il sera possible, tranquilles sur leur révolte, par les mesures que l'on va employer contre eux.

L'ami Fouque et moi te prions de dire bien des choses aux amis Ferrât , Morel , Saint-André, etc., de votre bord.

Je finis par t'engager à me donner plus souvent de tes nouvelles, et de te rappeler que nous sommes ici comme en exil, pour nos péchés sans doute ; mais patience ; — lorsqu'ils seront expiés, nous irons en paradis, et ce lieu pour moi n'est autre chose que ma bastide de Toulon, ma femme, mes enfans et toi que j'aimerai toujours. Adieu ; je t'embrasse et suis pour la vie, Ton tendre frère, C. Fabregue.

Alexandrie, ce 12 fructidor an VI.

A la citoyenne Descorches, rue d'Anjou, N°. 929 , fauxbourg Honoré, à Paris.

Encore une ; peut-être serez-vous plus heureuse que moi, bien aimée, vous en recevez quelqu'unes probablement, mais nous aucune. Celle que je vous ai écrite de Malthe a été prise sur la Sensible ; mais à notre arrivée ici j'en ai écrit une qui a dû vous parvenir ; une par le vaisseau le Guillaume- Tell, après notre défaite, et une autre par les vaisseaux anglais.

Voilà les seules occasions que nous avons eues jusqu'à présent. Celle-ci est aventurée; car le port d'Alexandrie est bloqué par trois vaisseaux et trois frégates, qui sont, le Zélé de 74, commandant; le Goliath, de 78 canons; Schwirt-sure, de 74; l'Alchmène, frégate, et l'Emeraude, frégate; la Bonne-Citoyenne, id. Devant Damiette il y a également un vaisseau dont je ne me

rappelle pas le nom, et outre cela deux frégates, la Fortune, chébeck, qu'ils nous ont pris, et deux avisos, la Torride et le Léger. Ce dernier venait de France quand il a été pris; jugez du déplaisir. Toutes nos lettres ont été la capture de l'ennemi , excepté les dépêches du gouvernement, qui ont été jettées à la mer.

Parmi les lettres on a trouvé un portrait qu'apparamment quelque belle envoyait à son cher ami. Elles n'ont pas de quoi se chagriner, car voudrait-on leur être infidèle, cela est impossible ; il n'y a pas une femme ici qui vaille la moindre de notre cher pays ; elles sont rares , quelques Européennes, voilà tout. Pour les femmes du pays, les belles ne se montrent pas apparamment. Celles que l'on voit font trembler.

Tous ceux qui viennent de l'intérieur disent qu'Alexandrie est la plus belle ville ; hélas , que doit donc être le reste ! Figurez vous un amas confus de maisons mal bâties, à un étage; les belles avec terrasse» petite porte en bois, serrure id. ; point de fenêtres, mais un grillage en bois si rappro-

ché qu'il est impossible de voir quelqu'un au travers; rues étroites, hormis le quartier des Francs et le côté des grands. Les habitants pauvres, qui forment le plus grand nombre, au naturel, hormis une chemise bleue jusqu'à mi-cuisse, qu'ils retroussent la moitié du temps dans leurs mouvemens, une ceinture et un turban de guenille, voilà leur appanage. J'espère que nous irons au Caire, nous verrons s'ils sont comme ceux-ci, alors j'aurai de ce charmant pays jusque par-dessus la tête. Je m'enrage d'y être ainsi que le cher ....

Nous désirons fortement et bien vivement retourner; mais puisque nous y sommes , tant vaut-il le voir. Les restes de cette fameuse Alexandrie ne sont pas beaux ; nous verrons si Memphis a eu le même sort. La maudite Egypte! sable partout .Le limon que le Nil laisse sur la terre en fait la richesse. Un homme qui a dans le désert un pays, peut cultiver autant de sable que son pays fournit d'eau pour arroser tous les jours.

Mon courage est soutenu par l'espoir

d'un prompt retour

il se pourrait bien

qu'on l'envoyât, je vole dans vos bras, de là à mon département, je voudrais m'y trouver cet hiver; le tems passe malheureusement trop vite. Il se pourrait bien que l'on fit quelque tentative, je serais fâché de ne pas m'y trouver.

Nous ferons peut-être voir que les Bretons et Normands valent mieux que les Provençaux; cette malheureuse défaite vient beaucoup de leur mauvaise conduite.

Tous les chefs venus de Brest, excepté un , ont été tués ou dangeureusement blessés. Je vois avec peine que l'amiral sera la bête de somme, il ne peut se défendre, chacun le charge ; il a peut être des torts , mais pas tout ceux qu'on lui donne et qu'on lui donnera. Gantheaume, son chef de l'état major, fait contre- amiral par le général en chef, prendra, à ce qu'il paraît, à son retour du Caire, le commandement des misérables forces qui sont ici. Nous le désirons, et attendons avec impatience son arrivée, cela soulagera, et nous verrons alors

quelle bordée nous devrons prendre : car faire un plan est une chose impossible dans les circonstances ; il faut que nous allions au Caire pour bien juger où nous ferons voile selon les circonstances.

Que de gens attrappés, chère amie ! Tous ces faiseurs de fortune, ou bien tous ces voleurs, ont le nez bas, et voudraient retourner d'où ils sont partis , je crois. Je vois avec beaucoup déplaisir que la plus grande partie aura plutôt perdu que gagné; il y en aura quelques-uns qui feront de bonnes affaires , mais ce sera la minorité , et ils auront bien sué. Les Arabes du désert en ont expédié plusieurs pour l'autre monde : ils harcellent tellement les villes et les villages, qu'à deux cents pas hors de l'enceinte on court de grands dangers : plusieurs personnes ont été tuées de cette manière.

Murât bey s'est retiré dans la haute Egypte, où on le poursuit sans succès.

Ibrahim bey en Syrie, on l'a poursuivi inutilement; on a néanmoins atteint son arrière-garde, qui s'est supérieurement bat-

tue, et qui ne s'est pas laissé entamer, de sorte qu'on l'a laissé continuer tranquillement sa route. Les richesses ont été presque toutes enlevées , ce que l'on a eu a été très-peu de chose. Je crains que l'on ne manque d'argent ; on en manquera certainement, si l'on veut exécuter de beaux projets qui seraient bien utiles, qui coûteraient immensément. Les gens du pays sont pauvres, il n'y a pas de ressources de ce coté-là ; il n'est resté aucun Mamelouk , leur bravoure est étonnante. Tous bien armés, intrépides à l'excès, ils sont venus se faire tuer dans les rangs ; aucuns ne se sont rendus.

Voilà tout ce que je puis vous dire pour le moment. Je ne vous parle que d'affaires, mais dans celle qui partira en même tems par un autre bâtiment, qui sera plus sûr selon ma manière de voir, mon cœur s'ouvrira à ma chère et bien aimée amie.

Avrieury.

A Alexandrie, le 23 fructidor an VI.

Rozis à son ami grivet.

Mon cher,

C'est avec bien du plaisir que je t'écris la présente, espérant qu'elle aura le bonheur de te parvenir, malgré les grandes difficultés que nous éprouvons depuis le moment malheureux de la destruction totale de notre escadre.

Au moment que l'armée de terre se bat comme des lions, celle de mer se bat comme des lâches. Nous ne devons nullement inculper les officiers subalternes, les cannoniers et quelques matelots ; mais une grande partie avec les officiers supérieurs se sont battus comme des traîtres à leur patrie.

Nous habitons un pays où tout le monde se déplaît à la mort. Si l'armée l'avait connu avant de partir de France , nul de nous n'aurait embarqué, et aurait préféré

un million de fois la mort que de nous voir réduits à la misère où nous sommes : nous avons l'ennemi par-tout, devant, derrière, et par les cotés ; exactement la Vendée ! mais heureusement que nous avons battu, à ce que nous croyons , les plus redoutables, io. Nous avons battu les Arabes. 2°. Les Mamelouks. }°. Les Bédouins, presque tous cavalerie de petits chevaux allant dans les montagnes comme dans la plaine. Les soldats se battent comme des Césars ; il a réellement fallu des soldats français pour les battre.

Nous nous sommes presque toujours battus en bataillon quarré ; trois jours de suite à marche forcée en bataillon quarré, différemment nous aurions été tous détruits.

Dans le principe, il nous faisaient très-peu de prisonniers, et s'il y en avait quelqu'uns qui échapassent à la mort, ils étaient réservés pour leur passion brutale.

Le pays d'Alexandrie n'est qu'un pays de sable presque sans culture, où l'habitant mourrait de faim si les voisins ne leur en procuraient. L'habitant qu'on nomme les

Arabes, sont comme les animaux, pillant leur nation comme l'étranger, toujours les armes à la main, ne vivant que de rapines, toujours campés , menant avec eux tous leurs ménages. Leurs camps ne sont que grattés sur le sable ; aujourd'hui ils sont dans un endroit, demain dans l'autre.

Le grand turc est leur ennemi juré ; il n'a jamais pu les vaincre ; il a fallu des Français : ils ne craignent nullement notre cavalerie ; à dire vrai , elle est très-peu nombreuse ; ils ne craignent que le canon ; ils tombent sur les coups de fusils, comme le sanglier court sur le chasseur après qu'il est blessé. Ils n'ont pas de canons ; s'ils en avaient, il n'y aurait nulle nation pour les battre.

Nous avons resté plusieurs jours dans ce pays, où nous n'avons trouvé ni eau, ni pain, ni aucune espèce de vivres, sans même pouvoir en tirer de nulle part : il nous est mort dans l'espace de cinq ou six jours , sans exagérer, de six à sept cents hommes , tous par la soif.

Ce pays de sable passé, nous arrivons

du côté de la ville qu'on nomme Grand- Caire, pays très-riche par son commerce, et très-fertile en grain : c'est là que la grande bataille s'est donnée. Nous les avons en partie détruits ou noyés ; ceux qui se sont échappés ont fui dans le désert pour se rendre dans l'Egypte, ou du côté de Jérusalem. Nous les avons poursuivis jusque dans la haute Egypte, où nous les avons en partie fini de détruire. Ceux qui ont pu fuir ont traversé le désert pour se rendre du côté de la Barbarie; j'ignore si nous les y poursuiverons.

Nous sommes très-réduits : avec cela il existe un mécontentement général dans l'armée : le despotisme n'a jamais été au point qu'il l'est aujourd'hui ; nous avons des soldats qui se sont donné la mort en présence du général en chef en disant : « Voilà ton ouvrage! » — Je ne puis t'en dire davantage; la suite t'instruira du reste.

J'ose te prier, mon bon ami, à la lettre que tu recevras de mon frère, de vouloir bien faire passer ma malle à l'adresse qu'il te désignera ; elle sera peut-être à celle

de Dumoin, à Auch . Enfin n'importe qu'elle soit.

Tu peux avoir ta retraite avant que nous ne rentrions en France : j'ignore quel est celui qui peut commander le dépôt. Il peut arriver que les effets se perdent ; juge pour moi quelle perte ! nous n'avons à espérer que de sortir de ce pays comme des petits saints Jeans. Il est dû aujourd'hui quatre mois d'appointemens; nous craignons tous que nous ne soyons obligés d'en faire un don patriotique forcé pour le rétablissement de la perte de treize vaisseaux de ligne, et d'une vingtaine d'autres , soit frégates et autres bâtimens. Telle est la récompense qui nous attend du fruit de nos travaux.

Tu pourras, mon ami, prendre un habit neuf dans ma malle , qui m'a été fait à Liège avec vingt-quatre livres en argent. Je pense que c'est ce que je puis te devoir. Si par cela il n'y en a" pas assez , tu prendras ce qu'il te faudra , puis tu mettras le restant de l'argent dedans la malle ; tu la feras bien fisseler, tu cacheteras le dessus de la ser-

rure en la remettant à la diligence : prend mes intérêts, je t'en prie, comme un ami. Si Durand et Jenot sont avec toi, disleur bien des choses de ma part, assure-les du bonheur qu'ils ont d'être dans leur patrie . Assure bien de mes respects ta chère épouse, et embrasse mille fois ta famille pour moi, et crois- toi bien heureux de n'être pas venu nous joindre en Italie.

Je suis pour la vie ton bon ami, Rozis, capitaine.

Grand-Caire, le 8 thermidor an VI.

(Lettre d'un membre de la commission scientifique ?)

C'est après une marche très-fatigante, sans pain pour manger, ni eau pour boire, que l'armée est arrivée ici, après plusieurs combats dans lesquels elle est toujours res-

tée victorieuse. J'ai regretté bien souvent, mon cher Miot, que ton amitié pour moi se soit portée à me mettre de cette expédition. J'ai vu assassiner plusieurs de mes camarades, et mon existence, au milieu de tant d'événements extraordinaires, est une énigme pour moi. Le bon Sucy lui-même n'a pas échappé au malheur qui nous poursuivait, il a été blessé au bras par les Arabes, et il parait qu'il en restera estropié. Notre avancement dans les terres a été signalé par la perte d'un général français et de quatre employés. A quinze pas d'une colonne, un soldat qui restait en arrière était perdu.

Savary a trompé sur l'Egypte. Ce n'est pas ce beau pays qu'il vante tant, ni cette rosée balsamique que l'on respire le matin. C'est le pays de la misère. Les habitants sont des sauvages qui ont de toutes les manières encouru la disgrâce de la nature. Ils n'ont absolument rien pour eux, et l'on doit se croire toujours au milieu d'une bande d'assassins lorsque l'on se trouve dans quelques villages de la basse Egypte.

L'armée vint de la première journée à Demanhour,etdelàà Rachminie. Le général préféra faire un détour et arriver plus vite sur les bords du Nil. J'ai offert, dans ma traversée d'Alexandrie à Demanhour, un louis d'un verre d'eau. J'avais bu la mienne et l'avais distribuée entre mes amis.

Dans la relation de notre expédition, je m'étendrai sur les malheurs que nous avons éprouvés, ils sont innombrables, et c'est avec le dégoût dans l'àme que toute l'armée est arrivée ici. Elle avait placé toute son espérance dans cette ville : combien elle a été trompée ! et, malgré qu'on nous ait assuré que nous serions très bien au Grand-Caire, l'unique désir des généraux et même des soldats est de s'en retourner

Enfin, mon cher ami, c'est un miracle des plus miraculeux que je ne sois pas mort ni malade. Il n'en est pas de même de notre pauvre Milord, je ne crois pas qu'il supporte longtemps le séjour de ce pays. Il n'y a ni foin ni avoine, et les chevaux doivent se nourrir de fèves et d'un peu de

paiile. S'il peut se rappeler son séjour à Turin, il doit être bien à plaindre.

Je n'ai cependant pas oublié, au milieu de tous mes maux que j'ai toujours supportés avec courage, le bien que je pouvais retirer de mon séjour ici, et mes observations ont porté généralement sur tout. J'étudie maintenant la langue , mais je suis sans grammaire, et la nécessité seule sera mon maître.

J'ai vu de Gisé, où était situé le quartier général le jour de la fameuse affaire de Boulac, les belle pyramides. Si nous voulons les voir de près, il faudra nous réunir trois ou quatre cents. Il est impossible de sortir de la ville, et Boza, dernièrement, fut poursuivi par quinze Arabes pour avoir commis l'imprudence de s'écarter à une portée de fusil.

Tu sens le danger d'herboriser, et tu conçois que ton herbier doit être un peu négligé. Tu me diras : Dans la route, tu pouvais au moins ramasser les plantes que tu rencontrais. Je te dirai franchement qu'il m'est venu rarement dans la tête, avec les

inquiétudes que nous avions et les maux que nous éprouvions, que je pusse rencontrer une plante qui attirât assez mes regards pour me la faire remarquer. Les botanistes sont mal placés à la guerre. Tout ce que je puis, mon cher ami, c'est de te promettre que du moment que l'on pourra sortir de la ville sans crainte d'être assassiné, je m'occuperai sur-le-champ de t'organiser un petit herbier.

Je ne te parlerai pas dans ce moment du pays ni des mœurs des habitants. Quoiqu'ils te soient déjà connus, je me réserve, lorsque j'en aurai davantage le tems, de te donner quelques détails qui peut-être t'intéresseront.

Tu te rappelles sans doute combien l'aspect ou même l'idée d'un criminel mort ou que l'on allait tuer me faisait impression. La guerre chasse facilement cette faiblesse. J'ai vu des morts, des blessés, des têtes; des bras épars, et mon cœur ne m'a plus manqué. Je connais donc maintenant la possibilité de s'habituer au carnage. J'ai marché au milieu de trois mille Marne-

louks tués ; Milord tremblait sous mes jambes, mes yeux s'arrêtaient sur ces victimes de l'ambition et de la vanité, et je dis, « nous traversons des mers, nous bravons une flotte anglaise, nous débarquons dans un pays qui ne pensait pas à nous , nous pillons les villages, ruinons les habitants et violons leurs femmes, nous risquons de mourir de faim et de soif, nous sommes sur le point d'être tous assassinés, et tout cela pourquoi, nous l'ignorons encore. »

Le dégoût dans l'armée est général.

Toutes les administrations sont désorganisées. Il existe entre nous tous un égoïsme et une humeur qui fait que nous ne pouvons pas vivre ensemble. Je m'occupe, quant à moi, et ne m'ennuie pas. Je suis toujours avec le même commissaire des guerres, mais tu me permettras de t'observer que je n'ai nulle envie d'attendre l'âge de vingt-cinq ans pour être commissaire des guerres. Ne m'oublie donc pas, et pense que le plus vite que tu pourras me faire revenir auprès de toi, ce sera le mieux.

La carrière que je parcours dans ce mo-

ment est entièrement avilie, et nous en sommes tous les jours aux prises avec les généraux. Le général en chef est le seul qui nous écoute, mais il ne peut pas faire autrement que de donner raison au militaire. Il le ménage, et il craint que l'armée, qui murmure déjà quelque peu, ne vienne à prendre un caractère plus sérieux. Enfin, pense que Sucy est tombé beaucoup, que depuis Alexandrie il n'a pas fait le service par la raison qu'il a eu l'imprudence de s'embarquer sur la flotille pour assurer, disait-il, la subsistance de l'armée, et qu'il s'est trouvé, comme il devait le prévoir, dans l'impossibilité de rejoindre l'armée. Enfin, remarque encore que le climat fait que nous sommes devenus , malgré nous , mous, et que nous avons beaucoup de peine à nous déterminer de mettre un pied devant l'autre.

Je laisse à ta sagesse et à ta prudence à réfléchir là dessus, et je suis bien persuadé que ton amitié pour moi fera tout ce qu'elle jugera le plus convenable. J'attendrai avec impatience une réponse à cette lettre.

La blessure de Sucy l'empêche d'écrire, et il parait qu'il ne pourra conserver que les deux premiers doigts de sa main. Il supporte sa blessure avec patience, mais il ne voit pas aussi tranquilement l'espace immense qui nous sépare de notre pays.

Je m'occupe très-sérieusement de la relation de notre expédition, et j'ai déjà ramassé plusieurs matériaux que je vais m'occuper de mettre en ordre. Adieu, je t'aime toujours; adieu, mon cher Miot; quand pourrai-je te serrer dans mes bras ? Ecris-moi toujours.

Du Grand-Caire, le 9 thermidor an VI.

Le général Desaix me charge, mon cher Douzelot, de te recommander de ne pas oublier ses effets; et nous croyons qu'il est inutile de te recommander les nôtres. Nous les attendons comme le Messie. Ne laisse absolument rien.

Si tu trouves moyen d'acheter quelques bouteilles de bon rhum, fais-le.

Nous sommes sans cuisinier; si tu en trouves un, amène-le.

Ton frère me charge de te dire ce qui suit : Nous vivons ici beaucoup plus mal que nous n'avons jamais vécu de la vie. Pas une goutte de vin, ni d'eau-de-vie. — Ton frère te recommande de faire en sorte d'en faire débarquer des bâtiments de Civita Vecchia le plus que tu pourras, et s'il le faut, un tonneau de l'un et de l'autre : ne rien négliger auprès de Colasse.

Souviens -toi : — vin, eau-de-vie et rhum; il y a un siècle que nous en avons le plus grand besoin. Il y en a ici peu, extrêmement mauvais, hors de prix, et l'on ne peut s'en procurer.

Une chose que l'on te prie de faire, c'est d'embarquer les ballots de souliers et de chemises de la division comme équipages du général Desaix; les soldats en sont nus, — et on les prendrait pour d'autres.

Si tu as besoin d'argent, sêrs-toi du mien, et tiens-en compte.

Adieu, nous t'attendons, fais pour le mieux; surtout souviens -toi que nous n'aurons de vin et d'eau-de-vie que ce que tu apporteras, et que sur les 16 caisses de sapin, marquées au général Desaix, contenant du vin, 14 sont au général Buonaparte. Au nom de Dieu, apportes-en du convoi, et de l'eau-de-vie. Toute l'armée a la diarrhée, à force de boire de l'eau. — Pour Dieu, du vin, de Peau-de-vie et du rhum, et n'oublie pas les effets du général Beliard : ne lui laisse rien là-bas que le moins possible. — Pour Mireur, tu sais qu'il a été tué.

Adieu.

Savary.

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