A SON MARI
Paris, le 5 mars 1840.
C'est bien vrai ! c'est bien vrai ! Si tu l'apprends par les journaux avant que ma joie te l'annonce, crois -le et remercions ensemble cette faveur que la Providence verse sur notre famille. Je reçois à l'instant, jeudi à midi, l'ordonnance du ministre, M. Villemain, qui me jette, en quittant le ministère, un bienfait inattendu. Il a porté ma pension de trois cents francs temporaire^ à douze cents francs pour toujours. Je me sens bouleversée d'une joie trop pure pour qu'elle ne m'arrive pas de II 1
cette puissance invisible qui me soutient dans toutes mes tristesses. O mon ami ! crois avec moi. Partage le bienfait e*t la foi avec la compagne de ta chère vie, et ne t'inquiète plus de l'avenir que tout nous présage paisible, Prudhon lui-même m'écrit des choses à relever du désespoir. Oh ! que je voudrais t'embrasser ! et te voir content, mon cher Prosper ! Je t'écris ceci à la hâte. Je sors pour le pauvre forçat.
A SON MARI
(Paris), le G mars 1840.
Je ne t'ai parlé que de l'événement heureux survenu dans notre fortune, mon bon ange, et j'avais trop peu de temps pour y ajouter le moindre détail. Hier, jour béni! Après cette nouvelle que j'ai partagée avec toi , j'ai eu le bonheur de désarmer, en faveur du jeune forçat, son oncle, sa tante et sa mère. Ils ont tous pleuré avec moi et se sont rendus. On consent à le réclamer dans les formes, ce que demande la loi, avant que la grâce puisse être demandée par le directeur de la triste maison. Je te raconterai toute cette aventure, quand nous serons ensemble et calmés de nos ouragans. L'essentiel était d'abattre les colères de cette famille aigrie, c'est fait! Ah! que
j'étais près du ciel hier en sortant de cette maison! Et le soleil qui riait, et ton retour en espoir possible, et ta chaîne rompue, à toi! Oui, j'ai passé tout un beau jour loin de toi, mais par toi, pour toi!
Je suis bien contrariée de tes études forcées et inutiles pour M. David. La tragédie ne fera pas un franc de plus. Si l'on veut la m.onter dans l'espoir de M"° Rachel, on se trompe, elle est trop faible de santé pour courir. Il est déjà question de la réengager aux Français. D'abord elle devient folle de prétentions, et ses moyens baissent comme les recettes, dit-on ! Il ne reviendra donc qu'une fatigue pleine d'ennui de ce passage classique. Surtout ne fais plus l'im.prudence de jouer pieds nus ! Quand seras-tu délivré des Grecs et des Romains, autre part que dans ta bibliothèque. Je voudrais que tu vendisses dans deux mois ton dernier manteau.
Je t'avais déjà répondu que je ne laisserais pas Hippolyte à Paris, du moins je croyais l'avoir fait. D'abord il désire être avec nous, de plus ce serait beaucoup plus cher, et quand à Singier, il a tant de neveux , de nièces , d'enfants et de petits-enfants qui traversent sa maison, que je n'oserais lui demander une chambre et la pension d'Hippolyte. De plus, ces filles, une du moins, commencent à grandir, et je sais qu'il n'a pas accédé au désir du
petit Donjon qui voulait rester ainsi à Paris. Puisque nous sommes sur cet enfant, je t'avoue que tu me fais mal avec ta rigueur contre lui. Il travaille fort et consciencieusement dans la voie que nous lui avons permis de tenter, je n'ai pas un reproche à faire à son caractère et à sa conduite. Ne lui en veux pas d'être un ange et moins heureux que nous l'avions rêvé ! Il me console, moi, de tant de nuages intérieurs, par son affection que rien ne clément, par sa bonne humeur et sa philosophie et ses entretiens doux et graves. Tu ne sais pas comme je l'aime et combien ses ressemblances avec toi me le rendent adorable. Le développement de ses facultés frappent tout le monde. M. Delaroche en est fort content. M. Lehman, ami et élève d'Ingres, l'a pris en amitié et lui ouvrira l'atelier de ce grand peintre. Laisse-moi le bonheur pur de lui voir courir cette carrière qu'il me paraît comprendre, et je ne t'ai parlé de bureau que pour te donner une idée complète de son abnégation à ses goûts dans nos intérêts, car il est venu un jour me demander sérieusement si nous voulions lui faire avoir une petite place pour nous soulager dans notre misère. Il a pour toi une tendresse si profonde qu'il n'en parle que les yeux humides. Es-tu destiné à ne pas l'apprécier plus que tu n'as su t'apprécier toi-
même ! Ce qui doit te remplir l'âme d'orgueil et de consolation est quelquefois ce qui t'inquiète le plus. Il a des protections invisibles, crois-moi ! Tu sais ma foi profonde. La Vierge est mon refuge , et il est un don de sa bonté pour moi. Aime-le de me rendre heureuse. Il a ton âme pour me protéger, sois fier de tous les dons que sa modestie renferme !
A SON MARI
(raris), le U avril 1840.
Cher ami ! Toi libre d'un côté, nous délivrés de ce changement redouté d'un lieu à l'autre. Du ii au matin, nous sommes entrés rue Saint-Honoré, 345, où nous te faisons des places propres et claires. C'est charmant de calme et de tout. 27 marches de moins, c'est-à-dire 37 marches de moins que dans la maison que nous quittons. Mais te faire une idée du tumulte où nous sommes est impossible. On lave, on peint, on tapisse et nous couchons tous par terre pour ne pas abandonner nos effets et épargner les frais d'hôtel. Mais quelle fatigue n'est oubliée quand l'espoir danse devant nous! Line est retournée ce matin intrépidement à l'atelier, Hippolyte fait toutes nos courses, Inès balaye, et moi je vais au marché pour le dîner.
Du reste, je n'ai rien de lîouveau qu'un mal de gorge, à force de respirer de la poussière et de courir. Et puis, nous sommes au Nord! mais nous voyons le soleil sur les trois autres façades de la cour, qui sont belles et blanches, toutes balconnées. Dis à Prud'honqu'il peut accourir quand il en aura envie: il sera bien reçu et bien logé.
Je viens de descendre à Saint-Roch avec les enfants. Nous avons pris droit de bourgeoisie dans cette rue, vrai Paris. Viens t'y plaire, mon cher mari, car c'est presque ta natale. Un agrément de ce quartier, c'est que tout y est deux fois meilleur, et qu'en descendant au marché Saint-Honoré, tout est d'un quart moins cher. Ce qui te ravira surtout, c'est le lait et le pain que l'on appelle anglais: c'est le pain des fées, et j'ai du chagrin d'en manger sans toi.
N'oublie pas surtout M. Collombet, et dis à Boitel que j'ai rêvé de sa femme et de sa fille, que tu embrasseras en partant. Ne verras-tu pas M. Victor de Laprade.
As-tu lu « Si j'étais jeune fille ». C'est aussi beau que tout ce qui est beau.
Nous t'attendons, voilà ce qui est répété d'heure en heure. Je n'ai pas d'autre parole à t'écrire, parce qu'elle renferme tout. On dit qu'une diatribe en vers orne aujourd'hui le «Corsaire » contre M"** Mars, et que c'est bien hideux. Cela me fait de la peine, surtout pour l'esprit national. La
voir insulter me navre, et toi ? Charles l'a vue hier kV « Ecole des Vieil lards, » où elle était charmante. Il y a la dedans des femmes ignobles d'influence.
Au revoir ! pour éclaircir mon àme, au revoir ! et ma tendresse éternelle invisible et visible.
A ONDINE
(Paris), lo 28 juin 1840.
Je voulais t'écrire ce matin à travers tout le soleil des trois chambres. Je n'ai pu que t'embrasser dans mon cœur. Tu sais, mon bon ange, qu'il ne m'est pas donné d'accomplir ma volonté. Tout le monde en dispose et j'ai en ce moment plusieurs bons bourreaux qui entrent par les fenêtres et les serrures : un peintre qui me cloue quatre et cinq heures, pour te faire une mère verte et giroflée. Comme c'est avec une profonde innocence, et qu'il croit me faire jolie, je le lui pardonne.
J'ai donc à répondre à deux chères lettres de toi, car il faut convenir, comme dit Pela, que tu es bien la plus amour d'enfant que l'on puisse voir! Enibrasse et remercie pour moi ma chère Héloïse, pour la robe de Marianne, reçue exactement avec ta seconde lettre et une ligne de son cœur. Toutes les
tiennes, vois-tu, m'entrent dans l'âme comme si tu m'embrassais , pauvre enfant ! Je te laisse à penser si je vais souvent te chercher où tu es, et si je m'y promène avec toi, tantôt avec inquiétude et tantôt avec toute la joie de ta santé? — M. Lire, que j'ai vu, veut lui-même que tu ne fasses rien du tout en ce moment. Sa nièce est très bien rétablie d'avoir suivi ce régime. Elle s'était comm.e toi brûlé le sang et le cerveau par excès d'étude. C'est la bonne Nature à présent qui te berce et t'empêche de penser. Garde-toi de lutter avec ce demi-sommeil de ton intelligence , ce n'est rien qu'une fatigue nerveuse dont tu ne dois chercher que le repos. Laisse -toi guider par la Nature et par Héloïse, et garde-toi de regretter ce que tu crois perdre dans l'inaction. Toutes tes idées, au contraire, s'éveilleront fortes et fraîches quand tu auras, toi, la force de les porter. Ton organisation est la mienne, chère image! et tu as bien plus appris que moi. De là vient le trouble un peu fréquent de ta santé, et mon ressentiment involontaire contre l'excès de ton amour pour le travail. Je t'aime tant, Line ! et j'ai la conviction si profonde que tu as tout en toi, sans les tortures extrêmes du travail, que ce que je désire l,e plus au nionde, c'est de te voir souvent danser, manger, dormir et courir, afin de rétablir l'harmonie du ciel et de la terre. Je voudrais m'exprimer pour
seulement te persuader : il me semble que tu as dérangé la basse dans ce duo ciel et terre que j'écoutais en toi, toute ravie, ma fille. Je sais, va ! que le ciel est resté tout entier où j'avais demandé à Dieu de te l'accorder. Remets le reste sur pied, afin que je dorme aussi !
M""' Branchu est de retour d'Angleterre. Elle a boudé de jalousie en te sachant à Douay. Elle emmène Inès pour dédommagement, ce que je n'ai pu refuser à ses instances.
Nos espérances sont comme les drapeaux en temps de pluie. Rien ne bouge,, rien ne ressort de ce calme plat où nous ne dormons guère ! Mais que tu te portes bien et vous tous, j'ai du courage, de la résignation surtout pour le reste.
Porte bien exactement en note tesdépenses et l'excédent de la robe de Marianne. Si la gêne qui nous étouffe dure encore un peu de temps, du moins que les comptes de notre conscience soient clairs en nous, avec Dieu et nos amis. — Ecris quelques lignes pour M''' Mars, qui se porte un peu mieux et que l'on envoie dans le Béarn pour sa santé.
J'ai beau, mon cher ange, te sentir mieux qu'avec moi-même dans ton paradis calme, je me demande par moments si j'ai bien pu te laisser partir sans moi. Mais j'ai honte après de ces effrois sans cause^
car tu ne sortiras jamais seule, et si les anges de la terre veillent autour de toi, ceux d'en haut te regardent aussi partout.
Viens que je t'embrasse à travers
tes sourires et tes larmes. Comment puisje te gronder ? C'est bien la preuve que je suis, sévère avec moi-même.