‹ Correspondance intime. Publiée (volume 2)Chapitre 2 sur 18 · C52:VII · texte numérisé non relu

C52:VII

A ON DINE

(Paiis\ le !9 ji.illet 1840,

Mon petit ange, viens que je te serre tes mains du peu de force que j'ai. Tu sais que je les emploie toutes à t'aimer, à te conjurer d'être heureuse. On ne peut l'être avec une santé mauvaise et débile... Le médecin m'a répété très sérieusement que ta santé à toi, était en toi ; que tu étai-s parfaitement organisée physiquement, seulement la tête trop vive et trop remplie, comme l'épi trop plein, qui fait plier le corps. Il faut donc à côté un tuteur^ et tu l'as en toi-même :un peu de raison, de la gaité quand tu peux et jamais d'excès en rien. Avec tout cela, dans six mois tu seras une charmante, gracieuse et forte femme ! Là ! Couvre tes bras, ta poitrine et tes épaules ; chausse-toi bien chaudement et moque-toi de tes cheveux : ils reviendront. Les oiseaux perdent leurs plumes tous les ans, et n'en pleurent guère.

M. Sainte-Beuve t'aime et te salue.

Il est courbé de travail et va prendre feu s'il ne se sauve aussi dans la campagne. M"" Mars est partie un peu mieux portante. Elle a baisé ta petite lettre trop cérémonieusement finie. Tu avais l'air de dire : J'ai bien l'honneur de boire à votre santé.

Je m'ôte à regret le bonheur de te

parler, mais je n'ai pas de force et, comme M. le général Delcambre veut bien, en allant à Douay, te porter ce mot, je n'ai pu résister à te l'écrire. Porte-toi bien ! Sois heureuse et, sous peine d'être battue bien fort, ne compose rien que des bouquets à la Vierge ! et puis pour Héloïse que j'aime de toute mon âme.

A CAROLINE BRANCHU

(Paris), le 21 juillet 1840

Tu ne m'écris pas, mon ange Caroline, ta fille est bien plus mignonne que toi. Je ne veux pas craindre que ta santé soit la cause de ton silence. Tout ce que j'ai à porter en ce moment est bien honnête, sans y ajouter une épine imaginaire. J'aime bien mieux te dire mille z'horrcurs sur ta paresse asiatique et te trouver un défaut au milieu de tes perfections, ça fait tou-

jours plaisir. On dit : <•. Voyez ! les reines ne valent pas mieux que les autres. Alors, Vive la République ! » et d'autres choses qui soulagent Tenvie. J'avoue toutefois que la mienne se borne en ce moment au désir de t'embrasser avec ma petite Inès, et que j'en éprouverais un soulagement doux aux larmes ! Mais je n'ai pas un vœu qui arrive au trône où je les envoie tous ! La Vierge elle-même m'éprouve et me laisse dans la confusion. Pourtant ta fille m'a écrit une lettre remplie de tant d'âme et de grâce sublime que je la noue à mon cœur comme un lien éternel de terre et de ciel. Tu verras dans ma lettre à chère Inès que M. Thiers n'a pu réaliser son bon vouloir, et qu'il est écrit que Paris nous repoussera toujours. J'ai été broyée comme sous une meule par cette nouvelle foudroyante. Et mon cher Valmore a signé hier pour la Belgique. La rapidité de cet événement lui donne une incroyable puissance sur ma frêle organisation. Si je ne vivais pour aimer, je douterais que j'existe toutà-fait, car cette espèce d'exil violent et constant tout ensemble a quelque chose d'incompréhensible. Mais comme c'est plus que jamais encore le moment du courage, j'en aurai, puisque je n'ai guère autre chose à ofïrir à ceux que j'aime bien plus que ma vie agitée , dont une part t'aura bien appartenu.

(Sans da(e)

Amour tendre de ta mère, chère cueilleuse d'herbes et de fleurs, tout est arrivé embaumé et frais. Une petite mouche douaisienne s'est envolée dans la chambre, en s'échappant de la caisse, et un rémichon m'a saluée de la part de ma grand-mère. Je t'embrasse étroitement et me hâte de remettre ce peu de lignes à Jules, qui a fait avec nous le dîner le plus salé du royaume. Il est conservé pour dix ans contre la peste.

Je t'aime, petite méchante.

Oui ! j'ai vu M. Duhem, il me plaît. Nous avons recueilli ensemble toutes les fleurs du rempart. Figure-toi son étonnement en me trouvant une figure grosse et rouge comme un melon cuit au vin. J'étais et je suis encore affreuse. Mais je vous aime tant!

A MADEMOISELLE MARS

Paris, le 21 juillet 18i0.

« A peine vous sortiez des portes de Trézène » que le mal qui vous quittait se jetait sur ma figure, mais avec une fureur qui m'a

rendue vtonstj^e durant dix jours. C'est la seule consolation que j'aie ressentie de n'avoir pu vous suivre. Car l'idée de vous donner une c-ompagne , bonne tout au plus à effrayer les voleurs, m'a donné le frisson en me regardant au miroir. Il est vrai que le bonheur rend de la santé, et que vous n'aurez pas de peine à comprendre que mon renoncement à ce beau voyage ne m'ait cruellement serré le cœur. Que le ciel verse sur vous et vos charmes tout le bonheur qu'il lui a plus de m'ôter. Vous avez soulïert avec assez de courage pour en être payée par toutes sortes de biens !

M. Alphonse, qui ne vit pas tout à fait depuis votre départ, (à la lettre), est venu deux fois pour s'attendrir un peu sur mes enflures, et me consoler de vos bonnes nouvelles.

J'ai l'espoir que vous lisez ma lettre dans un air si pur, ou dans une eau si bienfaisante, que je hasarde une ligne sur nos déceptions amères. Moi qui ne voudrais que vous rendre le bien que vous m'avez fait et les enchantements de toute ma vie, je voudrais glisser sur les moindres tristesses en vous les racontant. Il faut pourtant bien vous apprendre que notre espoir est déçu, que pas une place n'est à obtenir dans ce grand étouffement général, et que M. Thiers nous en a fait savoir positivemjnt son vif regret.

Mon mari vient donc de signer pour huit mois à Bruxelles, de préférence à l'Italie, qui nous tendait les bras brûlants. Mais, chat ccha7'idé crcLint... l'Italie, et tout consternés que nous soyons de ce nouveau coup de tamtam, nous avons mieux aimé la galère la plus proche de Paris.

« Voilà, belle Emilie, à quel point nous en sommes. »

M. Alphonse m'a promis de glisser mon billet par quelque occasion prochaine, prenez-y les vœux de toute une famille qui vous aime de l'affection la plus profonde, car Line, toujours en Flandre où elle engraisse beaucoup, s'occupe à faire pour vous des couronnes à la Vierge. Elle n'en fait pas encore pour d'autres sentiments. Pour Inès, elle a un tout petit amoureux très gentil, m'écrit-elle, mais très gâté.

Mon maria vu M"'^ Doze dans « Eudoxie » et l'a trouvée tout à fait charmante. Il en a été ravi. Comme cet éloge est tout pur, je crois qu'il vous fera plaisir. Valmore dit qu'elle est belle comme un de vos gestes.

Soyez heureuse pour tous ceux qui vivent en vous.

A ON DINE

r'.jns, le Gaoùll840.

J'ai cru, ma chère aimée, être facilement comprise en te parlant de nos déceptions à Paris, et de Bruxelles comme

ressource providentielle. C'est au théâtre, qui se rouvre en septembre prochain, que ton père vient de retrouver un moyen honorable de nous soutenir tous. Il aura perdu cent louis, par mon imprudence à croire trop vite au bonheur. — T'ai-je dit qu'il a été au moment de signer encore pour l'Italie ? Dieu a daigné vouloir qu'il n'y fut pas forcé et que Bruxelles s'offrit comme un asile voisin et qui offre du moins toute sécurité. Ton petit papa doit quitter Paris le 19 août. Ses malles sont arrivées de Lyon et déjà refaites pour être mises au roulage demain. Moi, ni aucun de nous encore ne pouvons l'y accompagner avant la sécurité de sa réussite. Et puis, mon enfant, la conscription de ton frère m'obligerait de revenir en janvier, ce qui accumulerait les frais de voyages. Il faut donc accepter à genoux ce nouveau déchirement. Je m'en distrais par le travail, et j'y trouve une source d'esprit qui s'accroît en moi au lieu de s'affaiblir par le chagrin. Crois-le comme moi, nous payons ainsi un bonheur permis par la justice divine. Ton père éprouve un grand crèvecœur : c'est de ne pouvoir passer par Douay en se rendant en Belgique ; son voyage, payé par la direction, est autrement arrangé. Laissons au temps à débrouiller cet écheveau mêlé de tant de couleurs !

Pela , toujours mélange de hyène et de séraphin, est furieuse que tu n'ailles pas à Londres, comme elle me l'a proposé dans un grand plan pour ta santé et une profession pour toi. Je ne t'en ai même pas parlé, parce que, vois-tu, l'idée de me séparer de toi ressemble exactement à l'arrachement de ma tête. Et je ne l'ai vue de sang-froid que dans un rêve, où je l'avais mise, en attendant, sur la cheminée, lorsqu'un grand coup de sonnette m'a causé un trouble infini pour la replacer à la hâte. Mais, en réalité, ces choses-là ne se font pas du tout comme Pela et son amour de mère les arrangent et les ordonnent. Car, n'ayant pas agréé cette offre d'un cœur excellent. Pela se soulève comme la Tamise et me fait presque une douleur de son amitié.

Je compte sur l'expérience de ces demimalheurs, pour te prémunir, toi, chère moimême, et t'habituer à une grande fermeté d'action, dans tout ce que l'honneur te permet d'accorder à ton indépendance. Ne sois jamais, l'esclave que de ton devoir. Echappe à tout le reste, en caressant toujours et quand même l'obligeance parfois tyranniqu; di's Pela de ce monde. Autant il te faut l'estime de toi-même pour parler d'autre chose, autant je le sais. Dieu merci ! il te faut estimer autrui pour y attacher de la valeur. En cela, je donne

à ton juste orgueil une latitude sans limite. Ta dignité de jeune fille, d'honnête fille, te sauvera de toute espèce d'atteinte et de fausse pitié, contre les semblants de trouble et des sensibilités feintes, qui détruisent le calme de tant d'existences pures. A Douay, tu es près de la Vierge et de ]yjmc Saudeur ; à Paris, auprès de la Vierge et de ta mère ! Partout enfin, avec la Vierge et ta conscience ! Va ! je n"ai peur de rien ! Je t'embrasse. Je t'aime !

A CAROLINE BRAXCHU

Paris, le 8 août 1840.

Des quarante francs que tu m'as envoyés, trente-cinq courent la grande route pour le petit libéré, qui vient enfin d'être gracié ! Nous lui avons formé cent cinquante francs comme nous avons pu, et le voilà sur le point d'arriver à Paris, où nous courons à plusieurs pour lui recommencer une vie nouvelle. C'est à ton àme que je dis cette nouvelle, mon bon ange. Tu sentiras qu'un rayon de joie vient du moins de traverser mes chagrins. Il faudra que tu me fasses l'avance du retour d'Inès comme tu l'as fait pour l'emmener. Je fais des Nouvelles à la Revue de Paris pour payer les dettes que j'amasse sur ma tête. Viens vite , chère

amie , afin que ce doux pèle - mêle nous étourdisse un peu , sur le moment , du départ de Valmore.

Ce pauvre prince Louis qui s'est laissé prendre! Moi, cela me touche, car il est du sang de l'empereur enfin!

(Paris), le 14 aoùH8-40.

Ta lettre m'a rendu la vie nécessaire pour ce moment de sacrifice. Elle est aux pied de la Vierge, dans les fleurs consacrées. Je n'ai pas le temps de t'écrire les sentiments qui remplissent mon être pour le tien, mais chaque fois que tu respires, dis : « ma mère m'aime en ce moment et donnerait sa vie pour moi. »

Ta sœur est grandie un peu. Caroline est là. Moi, je cours pour achever la régénération du gracié. Il revient au monde pour Dieu, j'espère! Tout cela est très touchant. M. Sainte-Beuve met cinquante francs dans sa dot. Ta marraine t'embrasse et souffre. Moi, je suis heureuse par toi.

(Paris), le2~ août 1840.

Toute ta conduite avec la charmante Héloïse est parfaite. Tu veux donc que je t'aime davantage. Chère enfant! vois comme la dignité simple relève l'âme et remet le cœur en ordre. Non, je suis tranquille sur toi pour l'avenir. Tu n'aimeras jamais que ce que tu pourras estimer, et chez toi la fierté est un témoignage d'innocence. Heureusement que tu as du temps pour choisir, car tu trouveras difficilement qui te vaudra, orgueil de mère à part. Ecoute ! On est bien étonné souvent d'avoir pleuré pour rien, et d'aller à genoux remercier Dieu des entraves qu'il a daigné mettre à nos vœux secrets. Ceux que nous obtenons nous coûtent quelquefois bien cher. Le bonheur est en nous, cela est sûr et divin. L'amour est en nous, la sagesse doit le diriger et l'élever. C'est bien près de ton âme que je dis cela ! La plus belle faculté de la vie entraîne souvent de pauvres aveugles à un précipice sans fond. Je t'adore dans ta fierté sans rudesse. Tu en seras récompensée, sois en sûre. Mais ne cesse pas de t'apprécier à une haute valeur, car tu es

l'enfant de Dieu, même avant celui de ta tendre mère.

Ce qui fait que je m'arrête, dis-le à ma chère Héloïse, c'est que mon corps est plus faible que mon âme. Je suis malade du départ de ton père, surtout de sa douleur à lui qui m'a navrée...

M. Sainte-Beuve te salue, en secrétaire de la Bibliothèque Mazarine.

A SON MARI

Paris, lu 24 août 1840

Hier, j'ai mis ma robe grise, la belle que tu m'as donnée. Ta dernière lettre de Lyon s'y trouvait, ivre de joie, avec ta première de Bruxelles, toute navrée. Ce contraste est-il assez frappant! 11 apprend toute la vie, si nous l'ignorons; mais il prouve aussi que notre douleur n'aura point de durée. Présentement tout se borne encore à ce mot : Attends-moi! Tes enfants te serrent bien fort dans leurs bras. Inès priait la Vierge hier, tandis que j'allais en pèlerinage. Tout fait événement dans une vie de tendresse et de lutte. Eh bien! j'y trouve des heures... non, des moments d'adorable espérance ! Je voudrais les faire couler jusqu'à toi, et ce que je demande surtout à

Dieu, c'est que tu ne souffres pas. Il nous faut si peu de choses pour devenir contents ! Tu vois bien que je ne peux pas te quitter, même par lettre. Tu reconnais bien là ta femme.

A SON MARI

Paris, le 27 août 1840, Jeux licures.

C'est inexplicable, à présent il ne me semble plus que tu sois parti, tant je suis et me crois au moment de te revoir ! mais j'éprouve une lourdeur du cœur pareille à celle que tu ressens, d'après ce que tu me dis. Oh ! que ta dernière lettre m'a fait mal ! Pourquoi, Prosper, es-tu triste à ce point du passé ? Pourquoi te navrer de ce qui n'est plus et des peines confuses dont tu m'as toujours épargné la connaissance ? Par quel miracle aurais-tu échappé aux entraînements que la chaleur de l'âge et les facilités de notre profession plaçaient devant toi ? Tu es assurément le plus honnête homme que je connaisse au monde, et je veux qu'une fois pour toutes tu apprécies à leur juste valeur des incidents que tu n'as pas cherchés et qui n'ont rien rompu de l'inviolabilité de nos liens. Laisse donc aller ces jours frivoles, ils étaient inévitables avec les idées reçues du monde. Ne soyons pas

plus austère que Dieu même et ses bons prêtres, qui relèvent et embrassent leurs enfants de retour. Je n'en veux à personne de t'avoir trouvé aimable, mon cher mari. N'avaient-elles pas à me pardonner d'être ta femme et franchement de ne pas mériter un tel bonheur ? Mais cette union était marquée au ciel, voulue par ton père et nos amis que je remercie encore et toujours de m'avoir choisie, car je t'aimais tant ! Et trouves-tu que je ne t'aime plus de toutes les facultés de mon âme ? Sois sûr de moi, cher ami, dans la vie et dans la mort, et reçois mes actions de grâce pour la tendresse dont tu payes la mienne, je ne la changerais pour quoi que ce soit dans le monde, et je te suivrai avec joie partout où Dieu sera assez bon pour nous permettre de vivre ensemble.

Je te conjure de trouver là-dedans toutes les compensations du passé dont les rêves tristes n'existent plus pour moi. Je te prie de les traiter toi-même avec indulgence et de ne rien haïr de ce qui t'a aimé ; je crois, au fait que c'était bien difficile autrement ! A revoir.

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