AU DOCTEUR VEYNE
Décembre (184G).
Mon ami ! Je voudrais soulever les ténèbres où Dieu ma jetée. — Je ne l'ai pu que dans un rêve désespéré. Là, je vous ai serré avec une sainte reconnaissance contre mou cœur brisé ! — Que ce témoignage monte avec ce que j'aime et retombe comme une bénédiction sur votre généreuse vie.
Sa mère ! cjui vous chérira toujours,
Marceline Valmore.
a son mari
(Paris), mcrci'ecli malin, 17 février (,1847).
J'ai VU M"" Mars, et j'en suis sortie fort triste. Elle était si faible, si défaillante et si caressante pour nous , que tu en aurais été fort touché. Sa maladie se prolonge cruellement. Elle m'a dit : « J'ai rabroué mon bon Valmore, pour le monter, car j'ai toujours peur de sa délicatesse outrée. Je me crois une honnête femme, et je ne ferai pas tout ce qu'il fait, c'est
trop. Surtout ne l'y poussez pas, car vous êtes un peu comme lui, et pour des fripons ou des ingrats ». Son accablement s'est réveillé pour dire cela. M. de Mornay m'a serré les mains sans rien dire, mais qu'il était triste !
Hier mardi, M. Michelet est venu me voir. Je voudrais te donner, non l'émotion trop vive, mais la consolation qui reste d'une telle entrevue. Il m'a donné son premier volume sur la Révolution française, qu'il t'enverra par la première occasion. Il en a quelquefois pour Bruxelles, où il était bien loin de te croire sans moi. Il m'a parlé d'une des plus belles lettres d'homme qu'il ait lues, la tienne , dans les mains de son ami Quinet. C'est cette lettre-là qui t'a valu depuis l'envoi de tous ses livres. Je suis sûre que cet incident de ma vie solitaire te touchera en bien. Il a pris notre nouvelle adresse et se fait une joie de nous voir, quand nos lambeaux mutuels seront un peu moins douloureux. Il a un grand courage, mais un flux continuel d'impressions à contenir. Ton fils, qui était par hasard sorti, ayant congé hier, a été dans le ravissement de cette visite, déjà tout bouleversé de son entrée dans r« Histoire universelle» dont il ne cessait de me parler. Hippolyte, au moment de cette visite perdue pour lui, était chez son ami Maurice, où il a vu.
pour la première fois, sa mère M"'° Sand, qui lui a pris les mains avec une grâce et une aménité charmantes.
Le soir.
Je n'étais pas tranquille sur M"° Mars, et le beau temps m'a permis d'y aller à pied. Elle était un peu mieux, mais c'est une longue maladie.
Le 18, à midi.
Ta chère lettre reçue par Duverger me précipite dans un affreux rêve ; il faut que tu souffres tant pour me l'avoir écrite ! Si tu m'as jamais aimée, désavoue-la devant toimême, et songe que je t'étreins avec toute la puissance de l'honneur et de l'amour, pour te faire ouvrir les yeux sous l'amas des impressions amères qui te font mal. Par bonheur, j'ai de quoi t'en guérir, mon cher bien ! Nos espérances ne sont pas des fascinations, sois-en sûr. Mais accordemoi plus que la vie, en prenant la patience d'attendre un peu leur résultat. Tu sais bien qu'il y a eu d'affreux passages, mais la bonté du cœur, l'amour des siens, donne la vraie force à l'homme. Nos dettes s'acquittent peu à peu. Mais la tienne envers moi, mon seul ami ! Quoi ! tu n'y songerais pas !... Jamais une telle pensée n'a mêlé son venin à mes douleurs ; je les ai toutes mises à tes pieds. Je vaux bien quelques jours difficiles à supporter.
A SON MARI
(Paris), le 20 Kvricr 18-17.
Mon ami ! Puisque toi seul au monde, toi seul peux me consoler, je te le de-mande par toutes les afflictions du passé,. par ma volonté ferme et constante de les supporter par amour pour toi, je te demande plus que ma vie mille fois, je te demande de m'aimer ! Tu n'as qu'une seule manière de me le prouver, mon cher enfant, une seule, c'est de passer avec moi généreusement ce moment d'attente et de faire pour moi ce que je n'ai fait que pour toi, parce que tu es à la fois mon ami, mon amant, mon mari, mon frère, mon père ! et mon enfant. Cela dit,, cela juré du fond de nos entrailles, je tedemande ce qui va m'abriter du désespoir où je suis , je te demande la seule seule garantie en laquelle je crois, et qui me suffira, qui me fera reconnaître, mais donne-la moi ! ta parole de t'appartenir, comme je t'appartiens de vivre pour nous deux et les chers êtres qui t'aiment avec adoration, et de penser à leur laisser un avenir serein au lieu d'un avenir épouvantable. Si tu mets cette première sainte sur ton cœur, tu pleureras et tu auras
regret à l'orage qui m'ébranle, tu m'embrasseras comme ta plus faible moitié, tu m'enrichiras de cette parole d'honneur que je te demande et que le véritable honneur t'oblige de m'envoyer. N'y mets pas de retard ! Je crois en Dieu, au ciel, et en toi sur la terre !
En relisant ta lettre, mon bon ange, je vois que tu parais douter de ma volonté bien arrêtée de nous restreindre ensemble pour arriver à ce but d'acquittement dont tu n'es pas plus pressé que moi, et j'y travaille tous les jours. Donne-moi ton attention et prends la confiance en moi que tu aurais dans ton père et ta mère. Je ne te dirai que vrai, après quoi nous ferons d'accord à nous deux tout ce que tu croiras le mieux pour tranquilliser nos cœurs. Oh ! qu'ils n'en fassent qu'un ! Ne m'abandonne pas ! Pardonne-moi si j'ai omis quelque tendresse, si je ne t'ai pas assez dit que partout je serai contente d'aller, mais avec toi ! Comment ! c'est encore toute ranimée de tes caresses que tu m'écris eomme cela ? Toi, si bon, si généreux, si dévoué. Grand Dieu! que dirais-tu si moi ou ton fils t'écrivait ainsi ! tu ne pourrais pas le croire. Mais tu n'as donc pas pensé que je te suivrais partout .'... et que t'ai-je fait que t'aimer. dis mon bon ange, pour te laisser croire que je resterais après... Ah !
c'est la première fois que tu me déchires le cœur ! — Enfin, fais bien attention, je supporte tout avec toi, mais rien sans toi ! — A présent, veux-tu quitter Paris ? Je veux bien, je t'en remercierai à genoux. Nous surlouerons le petit logement en garni, et Hippolyte y gardera une chambre, ou bien il ira en pension chez M'"'' Desrains, qui l'avait déjà offert, à très bon marché. M. de Salvandy a promis à M. Sainte-Beuve de lui faire donner une honnête gratification. Il gagne déjà quarante francs par mois, tu vois que c'est facile à faire. Si l'affaire des Français retarde, si celle de M'"" Olivier s'ajourne, si le reste enfin est en suspens plus que le théâtre de Bruxelles ou ton retour volontaire très prochain, nous partirons à deux pour la campagne ou une petite ville, et nous y vivrons tranquilles jusqu'à la décision d'une place, sans même nous en inquiéter. Nous n'avons pas une dette pressante. Je n'ai pas eu de bois cet hiver, et j'en ai payé pour cent trente sur deux cents. Je ne dois rien nulle part. Ton cordonnier et le mien sont payés. Il y a Guillaumont, mais si raisonnable et qui te comprend si bien ! Tout le reste, c'est de l'amitié pure et de ceux qui n'en ont nul besoin. Ainsi, cher aimé, reviens avec moi, sans recommencer ton supplice de Bruxelles, laisse-moi revivre en y allant
près de toi. Je t'en supplie, l'un ou l'autre ! Ta volonté décidera de mon bonheur.
Dis ! N'est-ce rien pour toi que le devoir de me sauver la vie ? Elle est dans tes mains, et je croyais que tu avais compris mes efforts pour me conserver à toi, sous le coup qui m'a frappée. Toi, qui est le plus honnête homme que je connaisse, tu ne penses donc pas que tu cesserais d'être un honnête homme par une fausse manière de voir, car une affreuse action sur nous deux n'acquitterait rien et précipiterait nos enfants dans la dernière misère, sans parler de leur désespoir. Sous quelle étrange influence m'as-tu écrit, toi si tendre pour moi, que tu tremblais que je ne fusse blessée par la portière d'une diligence ! Tu veux me foudroyer par ton abandon... Ah ! je suis ta femme, ta pauvre femme, et tu me dois mon mari, que je te demande à genoux!
Je vais t'envoyer cette lettre sans attendre dimanche, je voudrais partir avec elle, je suis dans une perplexité d'âme et de corps à ne plus rien reconnaître. Ma chère vie ! toi qui te prives de tout pour moi, tu t'inquiètes de ne pas m'envoyer assez ! Du moins, calme-toi sous ce rapport, j'ai tout ce qu'il nous faut, même en déménageant. Mais il y a un commis de la maison qui a encore ses effets là-bas dans la petite chambre d'Hippolyte, qu'on lui avait cédée, et la chambre qu'il doit avoir
dans la maison n'est pas prcte, on me demande encore quelques jours. Ecris-moi donc ici, bien sûr d'ailleurs que tes lettres me suivraient de suite. Ne m'affranchis pas, puisque j'ai de quoi les payer.
Avec quelle ardeur j'attends ta réponse ! que le ciel et l'amour te l'inspirent pour rendre la vie à ta femme et tendre amie. Marceline Valmore.
J'oublie bien des choses à te dire, des démarches, des probabilités. Je ne t'envoie que mon âme ! ne la repousse pas, tu ferais un crime.
ce VU
A SON MARI
89, rue Richelieu. 23, mardi féviier 1847
Je porte ta dernière lettre sur mon cœur, comme l'appareil de ma blessure. Je l'ai pressée ardemment contre mes lèvres et je t'embrasse, mon bien-aimé, et je te crois ! Une parole comme la tienne balance et paie tous les faux serments qui nous ont trompés. Ah ! je trouve bien facile de pardonner à tous, quand je repose ma vie sur ta conscience !
J'ai reçu ton argent, ta lettre en même temps. Oh ! ta lettre d'hier surtout m'a rendu la circulation du sang. Va ! j'ai jugé
et pesé avec angoisse les tourments qui t'avaient fait écrire l'autre, et c'est cela surtout qui portait ma douleur à l'égarement. Te sentir souffrir à ce point est audessus de mes forces, mon cher, mon seul ami, parce que tu es plus que moi-même, entends-tu ?
COVIII A SON MARI
Paris, le 8 mars 1847.
Non. notre charmante Ondine n'est pas froide, elle n'est que distraite et pressée. Son agitation dans des petites choses l'empêche d'appuyer sur les grandes, et ce petit remue-ménage innocent est ce que je souhaite le plus pour elle. Sois sûr qu'elle t'aime profondément , mais elle tranche un peu sur les affaires de la vie, pour n'avoir plus à y penser. Puisse-t-elle garder toujours la douce illusion qu'elle y voit mieux que les autres. Comme je ne lui demande au monde que son bonheur, je la remercie à genoux quand elle me le donne, après quoi je la tiens quitte, même de m'apprécier au milieu de mes orages ; c'est encore une aimable enfant qui n'a pas eu un moment la conscience des douleurs qu'elle m'a causées, et je serais bien fâchée qu'elle l'eût maintenant.
J'ai tant besoin de la voir rire ! Elle ne m'a rien dit de M"'^ Bascans que j'ai trouvée toujours la même et qui en fait un éloge accompli.
A SON FRÈRE
(Pai'is), le 8 mars 184" (T).
Mon bien bon ami ! que de jours sans t'écrire ! que de jours de fatigues ! Nous voici emménages rue Richelieu, 89. C'est là que tu m'écriras. Le malheur nous a chassés d'où nous étions, et ma santé ne résistait pas à la lutte terrible de mon pauvre cœur ! — Nous trouvons ici avec un logement plus petit un adoucissement dans le prix du loyer, ce qui est devenu bien nécessaire après de si grandes infortunes. — Je ne sais, mon bon frère, si le sort se lassera, je tâche au moins de le désarmer en lui cédant avec soumission.
— Je viens d'être malade , ce qui était inévitable, mon cher Félix. Mes forces m'ont manqué pendant plusieurs jours. Je pensais à toi, à t'écrire, mais une plume était comme un fardeau à soulever, et tout cela serait bien triste à te raconter. Juge de mon abandon, sans mon cher mari qui souffre tant de son côté d'être loin de moi.
Notre chère Ondine va très bien et vient tous les quinze jours passer le dimanche avec nous. Son esclavage est si honorable, elle est si aimée pour la façon dont elle remplit ses devoirs et pour la gaîté de son caractère, que je trouve ou dois trouver du moins de la consolation dans son éloignement. Je tâche, mon bon Félix ! Je fais ce que je peux pour surmonter de si profonds chagrins, et j'espère que tu pries aussi que Dieu m'en accorde le courage !
La crise de misère qui nous éprouve se prolonge tellement, cher frère, que je ne pourrais te la peindre au vrai sans t'affîiger plus que jamais, et je ne veux pas tourmenter ton cœur, mais le remplir au contraire d'espoir pour un meilleur état de choses prochain. Si je n'étais soutenue moi-même par cette croyance intime, comment supporterais-je les étranges passages où tout semble m'abandonner ?
Mon cher Valmore est forcé, par l'état menaçant du théâtre à Bruxelles, de revenir chercher une place à Paris, et c'est dans son retour que je puise la force et la foi dont je te parle, car il me semble que c'est Dieu même qui le rend à mes prières , parce que Dieu seul sait tout ce que nous venons de souffrir.
Tu vois, mon ami, que je t'écris seulement pour te dire à^ attendre, et que je n'ai
pas voulu retarder ma lettre jusqu'au moment où je pourrai y joindre un envoi d'argent. Je veux avant tout t'épargner l'inquiétude qu'un silence plus long te causerait, sachant bien que ton cœur s'en rapporte au mien de l'empressement que je mettrai à partager avec toi le premier rayon bienfaisant que la Vierge m'enverra. Ce dernier déménagement a tout pris. C'est fièrement douloureux d'interrompre ainsi les seules douceurs consolantes de ma vie. A quel point faut-il que je sois pauvre pour te laisser si pauvre ?
Un chagrin très grave vient de se mêlera mes malheurs, c'est la maladie dangereuse de M. Martin du Nord. Il a été parfaitement bon pour moi et d'une humanité profonde pour plusieurs prisonniers dont il m'a accordé la grâce. De plus il a fait donner trois fois le privilège de l'Odéon à des hommes que Valmore croyait ses amis et pour lesquels il avait sollicité le ministre. Jamais je n'oublierai M. Martin du Nord, ni ne cesserai de prier pour lui. C'est par son crédit que tu as obtenu ton humble place, après l'avoir demandée pour toi aux Invalides. Enfin, je n'ai trouvé qu'en lui la p-râce et la charité constante du cœur. Le malheur qui me frappe m'atteint très sensiblement.
A SON FRÈRE
Paris, le 7 avril 1847.
Cette bonne lettre me trouve au milieu de nouvelles et vives afflictions. A peine avais-je été frappée de la perte foudroyante de M. Martin du Nord, que je suis saisie de douleur par celle de M"° Mars, cette bien aimée de toute ma vie. Je l'adorais dans son génie et dans sa grâce inimitable. Je l'aimais profondément comme amie fidèle que nos infortunes n'ont jamais refroidie. Au milieu de sa fatale maladie, elle était encore agitée du désir de placer mon cher Valmore à Paris.
— Mon bon Félix, je t'en prie, dis une prière pour cette femme presque divine. Si tu savais quelle part profonde elle a pris à mon malheur de mère, tu l'aimerais comme on aime un ange, — • et c'est comme telle que je la pleure. Je suis donc une femme bien désolée, mon pauvre ami !
Rien ne se présente pour mon mari. Si le sort se laisse toucher, je te l'écrirai.
Ondine est toujours à Chaillot, au milieu d'un troupeau d'enfants qu'elle instruit, ce qui nous prive de sa présence; mais elle supporte avec courage et gaîté la gravité de ses devoirs dont sa santé ne s'altère pas.
— i63 — C'est toujours là ma plus tendre inquiétude sur elle. Hippolyte va bien à son devoir et se fait aimer partout. C'est un brave enfant et une intelligence très distinguée. Il a de plus le charme d'un caractère candide, et les goûts les plus sobres. J'espère que Dieu le bénira toujours.
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A SON FRÈRE
Paris, le 15 juin 184".
... Quant à moi, cher Félix, je suis tellement dénuée encore, que je n'ai pu t'écrire plus tôt, ne pouvant même affranchir ma lettre. Tu vois, mon ami, que l'attente d'une place à présent est comme une maladie étouffante. Cependant, nous avons quelque espérance. Mais si notre bon père et maman peuvent voir, d'où ils sont, ce que souffrent leurs enfants, je les plains, nous aimant toujours comme ils nous ont aimés ! Ce sont là des idées bien tristes, bien consolantes aussi pourtant ! car la plus douloureuse de toutes serait de penser que nous ne sommes plus rien pour ceux que nous pleurons toujours !
Du reste, mon bon frère, il ne m'est pas permis d'appuyer sur les pensers pro-
fonds qui m'oppressent le cœur. Je n'ai pas assez de force, renversée comme je le suis sous les coups dont la providence m'a frappée. Ma mémoire n'est encore qu'une torture pareille au supplice des criminels... Que la pitié du ciel en fasse un jour de la résignation, A présent je n'en ai pas ! Puissiez vous être tous plus courageux pour vos malheurs ; j'aurais du moins, vous le savez, donné de mon sang pour les adoucir. Je cherche quelque soulagement dans le travail ; mais écrire quoique ce soit m'est impossible , car toutes mes idées retournent vers ma bien aimée Inès ! mon adorable fille absente...
J'étudie, je tâche d'étudier, de joindre l'espagnol à la langue anglaise que je sais tolérablement. L'espagnol me plaît par l'idée que notre famille en sort du côté de la mère de papa. Qu'en crois-tu, mon ami? Mon oncle n'avait-il pas en effet une figure tout espagnole ? Notre bonne grand-mère aussi, que je me rappelle avec tant d'amour, quand nous allions la voir ensemble. J'ai aussi tous les souvenirs de ton séjour en Espagne et de sa terrible conséquence, pauvre frère ! et tout cela me rend l'étude de l'espagnol plus intéressante qu'une autre, parce que je pense que tu as parlé cette langue dans ta jeunesse guerrière.
- i65 ccx:ii
A SON FRÈRE
Paris/le 23 septembre 1847.
J'ai à t'apprendra l'installation définitive et solide de ton bon neveu Hippolyte au ministère de l'instruction publique.
A dater de lundi prochain, il est admis dans le cabinet du ministre, qui l'honore de sa protection. Ce grand pas inespéré vers un avenir sérieux vaut mieux en ce moment que des appointements ; ils viendront quand Dieu voudra. Voilà du moins une voie honnête et sûre d'où son caractère tout-à-fait distingué ne le fera jamais sortir.
Tu ne m'as jamais dit si tu étais allé voir le portrait de notre père au Musée de peinture à Douay.
Je me suis toujours sentie attirée vers l'étude de la langue espagnole parce que Douay est tout rempli des vestiges de cette nation. Nous mêmes, je crois, mon bon frère, nous en sortons du côté de la mère de mon père . Félix , souviens-toi bien ; il est impossible que cette bonne grand-mère et papa et mon oncle Constant ne descendent pas de cette ligne dont les traits sont si différents de la race vraie Flandre. Je l'ai toujours entendu dire. Le portrait qui me reste de mon oncle est
un naïf et grave Murillo, Peut-être ta fatale destinée, dans ce pays alors sanglant dans tous les partis , n'était-elle qu'une attraction invincible qui te reportait vers tes premiers aïeux. Hélas ! ils ne t'ont pas bien reçu, je le sais, mais la politique empoisonne les esprits. — Moi qui pleurais de joie et de respect en traversant enfin Genève, patrie de notre grand-père paternel, on m'y a poursuivie avec ma petite famille, en criant contre nous : « A bas les Français ! ^^ C'était un mouvement passager de haine, et j'ai passé à travers avec un grand serrement de cœur.
Cette terre est vraiment un exil, cher frère. Encourageons-nous à la soumission. Pour moi, je t'avoue que j'en ai passé la moitié à genoux. Juge donc si nous avons le bonheur de revoir ceux que nous avons tant aimés ! C'est grand de penser que nous sommes les maîtres , même dans notre pauvreté, de diriger toutes nos actions, du moins pour le mériter. Te relever, te grandir jour par jour, faire rougir ou plutôt attendrir ceux qui nous ont dédaignés, les rendre même fiers d'être nos alliés, ou nos anciens amis, il y a encore là de quoi bénir la vie.
— lôy
cc2?:iii
A SON FRÈRE
Paris, le 26 octobre 1847.
Si je ne t'ai pas écrit, mon bon frère, c'est que j'ai passé par de grandes angoisses, des retards menaçants de la petite pension qui nous suspend sur l'abîme, et enfin tout ce qui entoure de si graves inquiétudes. Bien des choses ensemble m'ont rendue malade. Il y a deux jours enfin, j'ai reçu le trimestre qui me semblait autrefois si pénible à recevoir, par des fiertés longtemps invincibles, et que j'ai vu arriver depuis d'autres temps comme si le ciel s'ouvrait sur notre infortune.
Mon cher Valmore est toujours dans l'attente dévorante d'une place qui ne vient pas. Mon bon fils, très honorablement placé à l'instruction publique, y est encore sur le pied de surnuméraire, et les avantages de son travail qui le font beaucoup estimer sont encore à l'état de rêve. J'ai vu ton ami Devrez, toujours laborieux, toujours simple et bon, très honorable enfin. Il t'aime bien, et pour cela seul je l'aime aussi.
Je t'avais dit que le premier argent que j'allais alors t'envoyer (comptant en recevoir), serait enveloppé dans une blouse
pouvant te servir un peu, mais songeant que tu attends sans doute cet argent avec impatience, et la poste étant beaucoup plus près de moi que le chemin de fer, je commence par t'envoyer l'argent. Tu recevras quelques jours plus tard le petit paquet avec quelques mots d'amitié. Je n'ai rien de consolant à te redire sur toute la famille de Rouen : Drapier sans place, dans une extrême misère, et les autres consternés !
Ne nous laissons pas abattre pourtant.
Il faut moins pour se résigner à l'indigence quand on sent avec passion la vue du soleil, des arbres, de la douce lumière, et la croyance profonde de revoir les aimés que l'on pleure ! Au revoir aussi, toi, mon bon Félix. Ce bienheureux voyage s'accomplira pour moi, quand je l'aurai mérité par mon courage et le travail que je demande à Dieu de me rendre. En ce moment, je n'obtiendrais pas vingt francs d'un volume. La musique, la politique, le commerce, l'effroyable misère et l'effroyable luxe absorbent tout.
Mon bon mari te demande de prier pour lui, au nom des pontons d'Ecosse. C'est un beau titre devant Dieu !
A SON FRÈRE
Paris, le 1 novembre 1847.
En te faisant ce petit envoi j'espérais, mon bon frère, V alourdir d'un peu d'argent. L'espérance, c'est l'oiseau ! L'argent, c'est la moisson 7'olée aux pauvres par les plus habiles. Sans chercher à t'attrister outre mesure comme tu parais l'être dans ta dernière lettre, je suis bien forcée de te prouver que notre sort ne change pas. Prends donc le bon jour que je t'adresse, comme un témoignage que mon âme veille avec la même tendresse sur toi, quoique arrêtée forcément dans les moyens de se répandre. Tu dois te ressouvenir de ton côté que je retire de toi des consolations ou des tristesses, selon ton courage ou tes abattements, et que quand ta philosophie t'abandonne, c'est un appui qui me manque, à moi, pour lutter vaillamment contre les orages de ma vie. A quoi te servirait de rentrer avec conviction et foi dans notre religion d'amour et d'avenir, si ce n'est pour supporter le présent en homme de bonne volonté ? Il y a toujours les vertus relatives aux épreuves dont nous sommes honorés par le ciel. Les nôtres doivent être évi- II 8
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demment la soumission, la patience, l'espoir, la gaité !... Oui, celle qui coule d'une âme innocente et contente de peu. Les trois quarts de la mienne se sont écoulés dans mon dernier malheur. L'autre quart, je l'élève en hommage à celui qui me le demande avec tant de douceur, et je lui demande de toute mon âme d'écarter de moi les images sombres que je n'ai pas la force de regarder sans défaillir. C'est ce dont il faut te détourner toimême par une volonté forte et religieuse.
A SON FRÈRE
Paris, le 12 janvier 1848.
C'est décidément en mai que mon cher mari obtient un emploi au Théâtre-Français, dans la partie administrative. Cette place sera d'abord si modeste qu'elle ne ressemblera au juste qu'à une espérance solide. J'en remercie pourtant Dieu à genoux, car l'avenir devenait bien sombre pour tout ce que j'aime, et les luttes d'une telle détresse ne pouvaient pas durer longtemps. — Mon cher Hippolyte marche aussi vers le temps où il ne sera plus surnuméraire ; sa fierté et son cœur en seront bien soulagés. Il me devine souvent si
éperdue pour inventer notre existence !
Ce qu'il y a de fortifiant pour ma faiblesse, c'est qu'il est très estimé par son caractère et le travail dont il s'acquitte avec une grande intelligence. Si ce ministère de l'instruction publique n'était pas en ce moment aux abois d'argent, ton charmant neveu eut été appointé en janvier. Mais, c'est du moins une certitude, et jusque là, mon pauvre Félix, nous continuerons d'emprunter à l'avenir l'humble vie qui nous soutient ensemble.
Tu ne m'as jamais répondu relativement au portrait de notre bon père, peint par mon oncle, et que j'ai envoyé au Musée de Douay. Ce portrait y est certainement, et j'ai cru que ce serait un bonheur pour toi d'aller l'y voir, bonheur douloureux, je le sais, comme tous ceux qui nous restent. J'ai, dans le temps, beaucoup pleuré de cet hommage au pays de mon père, mais je l'ai courageusement fait dans l'idée secrète que son âme en serait contente, que le talent de notre pauvre oncle serait ainsi en souvenir à sa ville natale, et que ce portrait fort beau, qui a valu à Paris la médaille d'or à son peintre, ne courrait plus ainsi le risque d'être perdu ou gâté durant les absences forcées dont nous étions alors menacés à chaque instant. Ne vas-tu pas au Musée ? Est-ce un obstacle ou un chagrin pour toi ?
Ondine est toujours esclave dans un pensionnat. Quand je veux l'embrasser, il faut que j'y aille. J'y vais tout-à-l'heure par ce soleil qui luit si rarement, et je t'embrasse pour elle très travailleuse et très bonne. C'est un rude métier que le sien ; mais, mon bon Félix, nous n'avons pas de dot pour nos anges, et la grâce, l'esprit, la sagesse, qu'est-ce que cela pour l'époque où nous sommes ?
Tu peux parfois sonder les blessures du cœur de la mère, quand tu pries la Vierge, mon seul espoir, pour ta fidèle sœur et amie.
Mon mari te rend bien sincèrement les vœux que tu fais pour lui, ainsi que ton bon neveu Hippolyte, Je t'aime bien et te remercie de planter ton nom, comme tu fais, dans l'estime de ce qui t'entoure. — Grain à grain, c'est une moisson qui ne trompe pas. Que peux-tu m'ofïrir de plus consolant ? Aussi je te bénis au nom de mon père et de ma mère !