‹ Correspondance intime. Publiée (volume 2)Chapitre 10 sur 18 · IJ · texte numérisé non relu

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manderais à genoux de revenir si j "étais sûre que tu y consentes. II serait déraisonnable de rester longtemps sous des impressions aussi dévorantes, et je sais ce que j'ai souffert moi-même de Bruxelles qui m'écrasait, avant que tu vinsses tout embellir et changer tout pour moi dans cette ville de spleen, quand on n'y vit pas par le cœur. Je ne me sens pas la force de te conseiller la résistance, quand je ne peux rien faire pour t'y aider. Garrottée comme je le suis, loin de toi, je sens avec angoisse le délaissement où tu es là-bas, qui double les dégoûts de ta profession. Tu sais mieux que moi pourtant que c'est elle qui nous sauve de l'ahhne et que, sans toi, il faut que je périsse. Que puis-je ajouter à cette vérité énergique ? Le fond de moi-même ne t'estil pas connu ? Penses-tu que l'univers aurait un coin possible pour moi si je n'avais la certitude de le partager avec toi ? A côté de l'horreur de vivre sans toi, que me font les ennuis d'une profession ou d'une autre ? Tu voudrais jouer la comédie... Miséricorde ! Oublies-tu donc ce que tu ressentais d'aversion, je dirai même d'obstacle, pour ta chère voix rebelle et tes peurs terrifiantes à faire, sans être désespéré , ce que tant de manœuvres font, en se mettant des couronnes sur la tête.

ci.22:2î:25:i3c

a son mari

Paris, le 24 juin 1846.

Quand je pense à tout ce qui doit mortifier ton cœur, abattre tes forces et torturer tes penchants si doux, si tolérants, je deviens folle , mon cher et adoré mari ! Quel métier tu fais, quel labeur! Comme tes journées doivent être écrasantes! Ah! j'ai bien à souffrir pour ce que j'aime!... Pour moi aussi, il y a des jours où je ne sais plus où je suis , car le seul travail de recevoir les oisifs ou les bienveillants, qui viennent m'enlever à mon balai et à mes casseroles, est une torture très intolérable. Mais de quoi vais-je me plaindre ? Quelques heures de sommeil réparent ou répareraient ces choses absurdes, si elles ne devaient pas se renouveler. C'est le tous les jours d'une chose antipathique qui finit par nous la rendre odieuse. Voilà ce que sont devenues les lettres pour moi. Sinon celles que je t'écris ou plutôt que je te parle, les autres sont des coups de fouet sur ma tête qui se fend. — Inès m'a flattée pendant trois jours d'un mieux assez décidé. Je n'osais pas me déclarer heureuse, mais je l'étais. Tu sais comme nous nous reprenons vite

à l'espoir ? Mais la voilà toute pareille au passé. Mon ami ! qu'elle me rend à plaindre, et quelle pénible jeunesse est préparée à cette enfant !

Ta promenade à l'Allée-Verte m'en a rappelé de bien tristes. C'est là surtout que j'ai senti pour la première fois la mélancolie s'infiltrer en moi comme un poison. Quelle profondeur d'existence pour souffrir ! C'est effrayant . Tu es né de même , et nous devions inévitablement nous rencontrer pour nous consoler, mon bon ange. Ah ! je t'en prie !

Le 3 juillet, à dix heures.

Tu n'es plus là, le matin, pour me laisser dormir. Je ne te sens plus errer à travers la sécurité de mon repos, et le lit me dure. Dès sept heures, je tends les bras à la Providence et à toi ! Ton cher garçon allume le feu et fait son lit, il descend prendre et payer le lait d'Inès, enfin c'est le genhis loci ! j'aime autant, j'aime mieux dire l'ange gardien de ma solitude. Qui vaut au monde ma religion et ses paroles ? Père, mère et maison d''enfance, tout s'y retrouve pour aider à

vivre, d'une vie à la fois si belle, si grande, si chétive et si petite.

Je n'ose appuyer sur l'ombre d'espoir qu'Inès me donne, d'une heure à l'autre tout varie en elle. Mais elle se lève, et j'attends qu'elle puisse descendre, pour l'apprivoiser au grand air. Elle ne peut encore te répondre. Tout ce que tu me dis delà diligence Notre-Dame est bien indulgent ! c'est à étouffer de chagrin de ne pouvoir y monter de suite. Line ne rêve plus que de t'aller voir. Elle veut passer un mois de sa vacance avec toi . Il serait bon alors que nous y fussions tous. Si Dieu voulait qu'Inès le voulut. !

A SON MARI

Paris, le 8 juillet 1846-

J'ai trouvé l'argent que tu nous envoies, lundi à mon retour. — J'ai reçu au Trésor lundi, et lundi la faillite a été entièrement liquidée, pour toi du moins ; il te revenait quatre cents francs, 80 centimes. Cette inondation d'argent nous a rendus comme ivres pendant quelques heures. Hélas, le sang-froid est revenu comme aux pauvres Saint-Léon. Je paye le plus que je peux et mets de l'ordre de tous côtés. Partout des procédés honnêtes, une con-

fiance consolante, partout ton nom honoré, aimé. N'est-ce pas quelque chose que cette noblesse sans blason, dont ton bien-aimé père était avec raison si fier.

Ondine est venue dîner dimanche et me paraît bien portante, dormant bien, mangeant et parlant bien , riant de même , t'embrassant, se disposant à courir à toi, aussitôt la vacance sonnée; toujours la même, n'appuyant sur rien par système, je crois, de ne pas s'attendrir, car l'attendrissement la brise. 11 faut l'aimer ainsi et désirer qu'elle ne change pas, si c'est pour son bien et sa précieuse santé. Celle de notre Inès se modifie. Les forces reviennent un peu, la gaîté surtout et l'appétit étonnamment. Elle se lève durant plusieurs heures et s'habille seule, puis se déshabille de même. Elle va dans le salon et dans notre chambre, mais M. Veyne ne la trouve pas de force à descendre, surtout avec l'obligation de remonter; il voudrait qu'elle allât à la campagne habiter un rez-de-chaussée. Oui, moi aussi. Toujours des choses impossibles.

Mais enfin tout s'aplanira, patience ! Elle commence à souhaiter très vivement d'aller à Bruxelles. Oh ! je te verrai donc bientôt !

OXICII A SON MARI

Paris, le 7 août 1840.

Oui! tu as raison, mon bon ange, abandonnons-nous à la providence, il le faut par pitié et par pitié pour nous-mêmes. Si je n'avais pris jour par jour, nuit par nuit, ce parti d'abnégation depuis ton départ, je serais tombée dans le plus profond désespoir. Ne soyons pas plus violents que les événements eux-mêmes, ce sont des flots qui montent et qui s'abaissent. — Il y a une chose charmante de M. de Balzac ^ Jésus-Christ en Flandre »; il est sur une barque, parmi des voyageurs, durant une tourmente, et il les sauve, parce qu'ils croient en lui qu'ils ne savent pas là présent. Il y est pourtant ! et l'orage se dissipe.

Le 9 dimanche.

Quand j'ai fini une lettre, elle a été quittée et reprise trente fois. Ma pauvre petite ne sait plus du tout être seule et ne peut voir que moi seule. La chambre est très obscure ; je ne peux qu'y parler, avec défense qu'elle me réponde, pour ne pas fatiguer sa voix. Etrange et cruelle complexion, plusieurs fois par jour elle a

le caractère de la convalescence, puis toutà-coup de la maladie en plein. Hier, M. Veyne en était fort content ; aujourd'hui, l'orage nouveau défait tout ce que nous espérions. Nous sommes donc dans la barque, et Jésus-Christ nous parle ! Oui. je l'entends ; écoute-le avec moi. Laisse couler l'orage, et fais comme l'Indien sur le torrent : mets les rames sur ta tête, tu auras fait ton devoir.

CSCCIII

(Paris), le 1" septembre 1846.

Soyez d'abord tous deux aussi tranquilles que possible sur le tumulte de nos visites, je vous répète que j'ai eu le courage d'empêcher tout le monde de monter et, qu'à cet égard au moins, nous respirons. Notre cher tourment est le même ; parfois un mieux charmant nous relève de nos angoisses, puis la fièvre revient et tout son cortège. M. \'eyne est parfait dans sa sollicitude constante ; il a le cœur sérieux et chaud. C'est un grand bienfait que nous devons à M. Sainte-Beuve. J'ai dit à Ondine que ce dernier était venu, mieux portant, pour savoir des nouvelles de fous. Je lui ai fait lire sa lettre qui se trouvait charmante, au reste comme elle les fait, cette mignonne

Je n'ai pas de joie à vous envoyer puisque notre Hippolyte n'est pas rfçu. Après des fatigues, des courses à tomber par terre, visite à M. Patin, Cousin, etc., un tiers examinateur ennuyé, le dernier jour de tous ses examens passés, a tranché du bourreau sur la version latine, fort correcte disent MM. Charpenne et Veyne, et l'examen n'a pas été poussé plus loin. Ce retard a beaucoup désappointé notre cher garçon ; il était un peu pâle, du prix inattendu de tant de travail et d'efforts. C'est pour nous . que cet échec l'a mordu; quant à moi, j'en étais triste pour lui seul. M. Veyne est accouru, comme le vent, pour me consoler, après avoir fait boire une énorme tasse de café noir à ton fils qui lui avait porté sa blessure. L'avant-veille, Hippolyte refusait une place avantageuse de précepteur, mais M. Veyne lui promet mieux incessamment.. La revanche bien préparée aura lieu dans cinq semaines, et nous tâcherons qu'il aille t'en réjouir lui-même, il l'aura bien mérité ! M. Veyne dit que ce tiers, dont le nom m'échappe, n'en fait pas d'autres aux candidats qui l'abhorrent; et notre étoile a voulu qu'Hippolyte le trouvât sur son chemin. Il est sorti tout le jour pour instruire nos amis de cette vive contrariété. M. Charpenne venait de l'éprouver pour son compte. Je crois t'avoir dit que M. Royer-Collard l'en avait bien vengé.

Mercredi 2 septembre.

M"^ Mars est venue hier soir, bien tard, bien bonne, tendre même, désolée de tes déceptions, les comprenant toutes, et partant les efforts que nous allons tenter pour ton retour. Elle m'a dit que le théâtre Adam n'avait encore ni terrain désigné, ni argent; qu'elle allait se tenir au courant de cela par son monde. — Enfin, il y a des moments où mon cœur s'inonde d'espoir, avec toi au milieu, nos enfants alentour.

Ma fille est invitée à ravager autant que possible les marchands de pain d'épice de Lille ou leurs correspondants. Elle m'avancera les fonds pour Inès qui en veut trop ; mais elle se bornera aux carrés de Lille et à la rouge croix, introuvables à Paris; les autres sont connus et inutiles. Je n'ai plus que la place de vous serrer tendrement dans mes bras. — Bonheur.

A SON MARI

(Paris), lo samedi 6 seplenibre 1846, 8 li. du soir.

J'éprouve comme un saisissement de joie (si j'ose parler de joie), à l'idée qu'Ondine regarde là-bas tout ce que j'y ai vu et revu avec toi. mon cher bien aimé, et

que je revois encore par elle qui m'en parle et m'en reparlera. Dieu épargne à son âme innocente les mélancolies protondes qui ont transpercé la mienne comme avec un glaive. Dis-lui que je la prie de saluer la maison où son bon Hippolyte a été conçu. Je sais qu'elle est allée porter son cœur aux Finistères, et que j'y étais! Toi, bonne petite amie, sois tranquille. J'ai dormi une nuit toute entière depuis ton départ, celle du jour de ma visite à Saint- Germain. J'avais vu tant de lune, de peupliers, d'eau et d'espace, que la nature a repris tout son droit de repos sur moi. J'ai dormi sans m'arrêter jusqu'à sept heures, et ce sommeil m'a régénérée. Inès repose un peu à la fois. Elle a des faims dévorantes qu'il faut tromper, à cause de la fièvre qui suivait les repas; elle a des heures gaies, moins de cauchemars, c'est tout ce que je peux te dire, mon cher ange, tu commences à savoir ta pauvre mère. Sois heureuse autant que le demande à Dieu chaque battement de mon âme. — Nous avons eu l'audace, ton frère et moi, d'offrir à diner à MM. Charpenne et Veyne ensemble. Ils sont bons, tout a été. M. Charpenne est orateur; ils ont ri. Pour moi, j'assiste à tout comme une somnambule.

A SON MARI

Paris, le 12 septembre 1846.

Je reçois ta bien aimée lettre terminée le lo. Je voudrais répondre à la fois à toutes les questions pour tranquilliser ton cœur. D'abord une essentielle en tous temps, c'est de quitter Paris dont je suis dix mille fois plus lasse que toi. Tu ne m'a jamais jugée à cet égard, je l'ai toujours abhorré. La vérité ne peut donc jamais détruire une première fausse impression ? Je l'ai préféré par vertu, par amour de mère, aux voyages aventureux, aux faillites de la province. Mais un asile sûr, quelque part que ce soit et loin de l'intrigue, de l'erreur, des fausses illuminations , des affreux antichambres , un pot de fleur sur mes fenêtres, et toi tranquillement dans la plus humble maison, voilà ce qui en tous temps suffira et aurait suffi à ma joie intérieure. Je n'ai pas dit en vain, ni légèrement, ni pour faire une rime: « Je ne suis pas du monde ». J'ai dit la vérité. Paris ne m'eut été supportable qu'en vous y voyant tous satisfaits. Me voilà devant Dieu.

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A SON MARI

Paris, le 12 (ictobie 1846.

As-tu entendu parler du l)ouleversement de Genève? Tout y est en miettes. Ce n'est pas là, du reste, qu'est la petite maison où je vous rêve au soleil. Rousseau, qui en était un éclat tombé par terre, a toujours eu froid de ce contact puritain. « D'une bouche qui rit on voit toutes les dents », dit Victor Hugo, et l'on rit ainsi dans le Béarn, même en Flandres, non à Genève, oii l'on nous a insultés, pauvres voyageurs dépouillés; t'en souviens-tu ? cher et adoré compagnon de toutes choses. Oh! je te remercie de m'avoir prise avec toi pour partager ta bonne et ta mauvaise fortune. Si j'avais été là sans toi, j'aurais pleuré en dehors. Je n'ai pleuré qu'en dedans, car je venais de saluer Genève avec un saisissement religieux , ayant toujours nourri le vœu de connaître (en passant) cette rigide patrie de mon grand -père . J'aime tant la belle figure de mon grandpère à travers celle inoubliable et douce de mon père ! Mais je t'assure, mon ami, qu'il est impossible que nous ne retrouvions pas tous ces trésors d'amour. Je passe ma vie à leurs genoux, et je sens que Dieu me les promet.

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A SON MARI

Pan?, le 29 octobre 1846

Je me croirais très coupable de te révéler les tortures dont je suis déchirée ici nuit et jour, mais ne les as-tu pas toutes devinées. Ne sais - tu pas, qu'en effet et depuis longtemps , je n'espère pour cette chère enfant que parce que Dieu est grand et se laisse quelquefois fléchir à d'ardentes prières, mais ni les médecins que je n'ose interroger, ni rien de la terre ne m'aveugle sur l'immense danger de cette maladie fatale. Pèse donc ce qui s'est passé en moi de terreurs dans mes nuits solitaires, et tu seras épouvanté, ou plutôt tu te convaincras de la réalité de mon courage, de mon profond amour pour vous tous que je ne veux pas abattre par mon désespoir , et des efforts sincères que je fais pour remplir ma tendre et terrible mission, sans vous appeler à en partager trop vivement les fatigues douloureuses.

Voilà en quoi et pourquoi j'ai subi avec plus de résignation ton départ, pourquoi j'ai envoyé Ondine vers toi, la trouvant trop faible pour de pareilles épreuves.

Tu sais tout. Je ne demande donc rien à l'excellent M . \'eyne que ce qu'il

peut me donner , et ce qu'il me donne : sa présence. Il fait bien son devoir; s'il désespère, il ne me le dit pas. Il vient! C'est de cela que je le bénis. Tu sais que je n'ai aucune erreur consolante sur la science des médecins. Je crois en Dieu, S'il me frappe, je n'en saurais pas moins que c'est Dieu! et je le bénirai encore. Je t'aime tant ! Je ne perds jamais de vue le besoin que ton cœur , souvent triste , a de l'ardente affection du mien. Je prends loyalement quelque soin de ma santé pour toi, et je t'embrasse ! cent fois par jour !

20 au matin.

Mes pauvres ailes tendues vers toi sont à tout moment repliées. Je ne respire que quand cette charmante petite fille me laisse y respirer. Hier, elle s'est levée depuis une heure jusqu'à huit et demie du soir, avec des joies qui ne se décrivent pas. M. Veyne était stupéfait. Elle dort et mange bien. Je te dis que c'est le phénomène de VObservateur. M. Blanchet, plus parleur que notre médecin, m'a dit, à ce sujet, des choses qui confondent l'intelligence. Pour moi, je marche, avec les yeux fermés, sous une volonté plus forte que la mienne !

Je ne te donne aujourd'hui aucune nuuvelle. Les mauvaises, tu n'en sais que trop ! les bonnes sont rares.

On propose à Ondine Bayonne et Périgueux, comme sous-maîtresse ; elle n'en veut pas. A plus tard la décision de son étoile. Tu l'as rendue fraîche et charmante. — Voici la lettre égarée qui t'eut fait rester des jours de plus avec nous ; elle était à la campagne dans le journal d'ua monsieur qui l'a renvoyée avant-hier.

CXIOVIII A SON MARI

Paris, mardi, 10 noveiiibre 1840.

Mon bien-aimé mari ! Tu gémis et grinces contre les heures grises de Bruxelles; l'hiver et l'absence les font partout semblables. A trois heures j'ai voulu t'écrire, il m'a fallu attendre le moment convenu d'allumer. Présentement, c'est la nuit et sa solitude, mon cher ange. C'est du moins un peu de liberté ! Je te la consacre. Il y a peu de vie obscure aussi remplie que la mienne. M. Veyne a dîné avec nous, il te serre affectueusement les mains. Ce n'est pas un homme qui change , il est fidèle à sa mission de dévouement. Je voudrais lui voir plus de fortune et plus de santé, mais il est trop bon pour s'enrichir. Je n'ose l'interroger. Je le reçois avec reconnaissance comme le pain quotidien, moral et matériel, qu'il plaît à Dieu

de m'envoyer. Je ne veux pas trop attendrir ton cœur par les détails que tu devines de ma position. Inès est quelquefois au plus mal, une heure après on la croirait en pleine convalescence. Si je ne croyais pas obéir à Dieu dans cette longue et terrible épreuve , je ne pourrais quelquefois retenir mes cris. Lui seul connaît le motif et la fin de tout cela. — J'aurais besoin que tu vinsses m'embrasser le matin.

Il y a un article de tes deux chères dernières lettres qui m'a donné l'envie de sauter jusqu'au ciel. Comment! tu te crois inutile et presque onéreux , parce que tu respires maintenant et que tu ne tombes plus de lassitude. Véritablement , cher ami , il se passe d'étranges choses dans ton jugement sur toi-même, toi qui en as un si sain sur les autres ! Et c'est au moment où tu viens de remonter le moral de M. Vancaneghem par... Tiens, tu m'affliges beaucoup. Que font donc les autres? Tu dois avoir des remords de ne pas fendre le bois et pétrir le pain des acteurs. On n'est pas de ta force. D'après ton appréciation, je ne sais pourquoi nous osons nous plaindre des horreurs qui nous ont été faites: nous devons être bien reconnaissants de ce qu'on nous a laissé la vie et un peu d'eau. Les autres , à la bonne heure , ont droit de gagner , mais

toi... Ah! Valmore 1 pourquoi es-tu ainsi, mon bon ange ? Et que parles - tu de Chartreuse? Là aussi il y a des liommes. Va, crois-moi, il se ressemblent tous. Ah! si tu m'aimais comme je t'aime , tu ne parlerais pas de Chartreuse!

Si le duc de Valentinois allait à Bruxelles , va le voir sans hésiter. Tu ne sais pas combien ta discrétion outrée te nuit , et quel plaisir secret tous les hommes , princes ou particuliers, ont d'être recherchés et priés.

cx:oix:

A SON MARI

Paris, le 18 novembre 1?4G.

Je t'embrasse de toute mon âme ! A travers l'obscurité de l'hiver je vais à toi pour consoler ton isolement et respirer d'une absence bien dure, tellement odieuse que je la subis, sans croire encore à la possibilité de la subir.

Il n'a pas fait jour aujourd'hui. Toutes les chambres ont été pleines de brouillard épais et infect , car les cheminées voisines nous vomissent leurs flots de fumée. On n'a pas même le repos du coin du feu, car il faut tout ouvrir. Je te parle de tous ces détails de localité, ne pou-

vant me résoudre à contrister ton cœur sur ceux d'une maladie qui nous tient tous à la chaîne, et toute remplie des incidents les plus inattendus. Le sommeil fréquent, l'appétit souvent impérieux n'empêchent pas les souffrances variées de cette charmante enfant. Ses révoltes contre le médecin, si bon ! contre les remèdes qu'il indique , sont éclatées d'une manière affligeante. Elle est alors d'une force et d'une énergie qui me confond.

Nous avons passé la matinée à embellir sa chambre par l'admission de mon secrétaire que je lui ai donné ainsi qu'un fauteuil qui l'a transportée de joie durant plusieurs jours. Mais ce qui lui déplaît avec une violence visible, c'est le lit d'Ondine où je couche près d'elle. Pauvre petite jalouse, elle se prend à tout de son aversion contre sa sœur. M. Veyne me disait hier que, cette crise actuelle une fois calmée, son' moral redeviendrait raisonnable. Chose étrange ! il y a des modifications sensibles dans sa maladie.

Elle parle souvent de sa voix naturelle et mange comme si elle se portait bien ; de plus elle dort mieux qu'elle n'avait fait depuis trois années. Dieu est si grand, si puissant, que je regarde toutes ces choses comme si j'assistais au temps de Lazare. Mais je voudrais bien me cacher dans tes bras qui m'ont tant protégée,

mon cher et bien aimé mari ! JMon bon ange, père adorable d'un adorable fils ! bénis avec moi cette joie profonde, cette preuve irrécusable de l'amour de Dieu. Il est entre nous deux comme un feu de joie, pour éclairer les mauvais passages.

Louise Brug. m"a apporté aujourd'hui la consultation d'un somnambule qui l'a guérie, dit-elle, contre tout espoir. Comme la tisane qu'il donne est la même que M. Veyne a tant employée pour Inès, rue de Tournon , je la laisse boire cet innocent dictame. Louise est très bonne, et M. Balzac a écrit hier une lettre pleine de cœur à notre petite malade , en lui envoyant des fruits , du vin , des fleurs , et lui disant qu'il allait tout employer pour te rendre à nous et très sérieusement: que le ciel l'inspire!

A SON MARI

(Paris", le 2 décenibre 1846

Le bonheur que m'exprime ta chère lettre me fait d'autant plus de bien qu'il est réel, mon adoré mari ! Celui-là du moins n'est pas le fruit de l'espoir qui nous a souvent déçus, c'est un fait d'où va résulter la position honorable nouvelle de ton fils. Tous les intérêts actifs se groupent déjà autour de ton jeune bachelier. Il a

Téussi ; la jeunesse est bien puissante , armée d'un premier et pur succès. Luimême lève la tête avec plus de liberté , il tend les mains avec confiance et cherche, plein d'espoir, la récompense de ce grand pas ; il a été acheté , il faut en convenir , par un travail bien consciencieux. Pour première récompense, il dîne ce soir chez M™° Récamier. Elle est venue deux fois me voir. Elle est sincèrement occupée de nous faire du bien dans ton fils et par suite à toi par M. Salvandy, ou le maréchal Gérard, ou M. Guizot ; sa grâce est toujours active, irrésistible. Hippolyte est plein de joie à l'idée qu'il t'en prépare. Quelle belle et sainte nature que celle de ton fils ! Comme il t'aime , te comprend et te plaint de n'avoir pas pu faire usage de la clé d'or des trésors que tu renfermes. Mais ne sois pas triste ni si grave , mon bien aimé! Le bonheur auquel nous aspirons n'est pas encore hors de notre portée. Je te reverrai serein et dédommagé de la perte de quelques illusions. Tous nos souvenirs ne seront- pas poignardants. Tu te pardonneras à la fin d'avoir valu mieux qu'un autre, et tu ne te feras plus un crime de quelques erreurs, inévitables avec la société comme elle est faite. Je te demande à genoux pardon pour nous deux. Je me surprends si souvent plongée dans les plus amers retours

du passé! J'aurais pu mieux user du tendre ascendant que mon amour plus hardi m'aurait laissé prendre sur toi. On m'a rendue dès l'abord timide et renfermée ; mon âme s'est repliée dans l'effroi de troubler ton repos , et tous mes orages ont été étoufïés dans des distractions amères.

OCI A SON MARI

Chaillot, le7 décembre 1846. (S)

Je t'aime ! à tes pieds ou dans tes bras je t'aime ! Ton fils a été, il est toi. Ondine est charmante. Je suis près d'elle chez M™° Bascans. Tous nos amis se pressent d'agir pour Hippolyte , pour toi , pour nous.

Si le ciel est satisfait, que le prix soit ton bonheur , ô mon bien aimé ! ô ma vie ! Je t'aime. Crois dans le courage que renferme ce mot divin.

J'ai ta chère lettre. Tes tracasseries ne sont pas supportables. Oui, il faut revenir. C'est un cri légitime, tu reviendras, ^mo Olivier y pense sérieusement.

Cher papa, aie bien du courage ; maman en a beaucoup, beaucoup, plus que je n'aurais osé attendre. Elle est ici à

Chaillot avec moi. J'espère qu'elle y restera un peu longtemps. Tous les amis ont été parfaits. Tu reviendras bientôt, il le faut. Serrons-nous.

Je t'aime, je t'aime ! et je suis ta fille

Ondine.

cou

A SON MARI

(Chaillot), le 10 dcccmbi'e 1846

Je baise tes lettres, mon ami. Je t'envoie mon âme, et laisse pour aujourd'hui les détails à ton fils. M""^ Olivier est près de moi, très occupée de toi ; leur affaire va bien. Courage !

Demain, je t'écrirai. Ne crains pas si ton théâtre manque, nous aurons l'argent nécessaire pour te l'envoyer, avec tous les élans des âmes qui t'appartiennent. La mienne est ici pour toi, mon amour !

Ta femme entière,

Marceline Valmore.

Bien aimé père, Si je ne t'ai pas donné plus tôt des détails sur cet affreux événement , c'est que j'ai cru inutile de te torturer ; c'était bien assez d'avoir à supporter le premier coup. Je n'ai pas mis de date pour ne pas appuyer. Il y a quinze jours environ que

le docteur l'avait condamnée pour la nuit suivante ; juge quelle nuit pour moi. Maman ne savait que ce qu'elle voyait, beaucoup trop encore. Puis la tristesse insurmontable de ce cher Veyne. Le jour vint et Inès allait de plus en plus mal. M"" Fleury arriva et crut comme nous que le moment s'avançait. Le soir , Inès voulut donner un thé; ce fut une triste communion, elle seule riait et encore n'était-ce pas à plein cœur. Nous jouions tous une triste comédie. La nuit amena du mieux. Enfin elle a souffert , menaçant à chaque instant d'en finir, en parlant sans cesse à sa mère, à moi, traitant d'ignorant son dévoué médecin, qui ne pouvait rien contre ce décret de la nature. Plus d'huile dans la lampe, sa pauvre poitrine détruite, ne mangeant plus, désirant et repoussant mille choses dans un jour. On ne savait plus qu'inventer. M. Veyne cherchait à adoucir une fin inévitable. Il était consterné et n'osait plus entrer. Ce qu'il y avait de plus déchirant, c'était ces projets enfantins dont elle caressait son mal et qu'il fallait nourrir près d'elle. Maman a épuisé près d'elle ses veilles, son cerveau et son cœur. Tantôt Inès pleurait de reconnaissance, tantôt elle ne voulait voir personne. Tous les meubles, le secrétaire, la commode, le guéridon avaient passé chez elle. En revanche, tout ce qui

était à Ondine en était parti. La jalousie était une de ses maladies. Enfin, vendredi, 4 décembre (on s'y attendait un peu, mais comme tous les jours depuis quinze jours) quand à 4 heures je suis rentré, tout était fini depuis 2 heures. Elle avait beaucoup souffert jusqu'au dernier jour, mais elle a perdu le matin toute énergie. Vers 2 heures, elle t'a appelé deux fois: papa, papa, et peu après elle a expiré. Maman demandait ce qu'elle avait. On lui a dit qu'elle prenait Virginie pour toi et que c'était le délire. On l'a emmenée et empêchée de venir voir. Tous les détails ont été faits sous l'aide de M'"° Abbema, de M. Varin et de M. Fournier. Ondine n'a rien su que dimanche, après les derniers devoirs. Je ne voulais pas qu'elle pût voir ce que j'ai vu : elle est trop délicate. Elle est charmante pour maman qui a du courage et se porte assez bien. MM'"°^ Olivier, Dérains, Simonis, Brugnolles ont été tout ce qu'on peut être, M'"° Mars, M™° Bascans, M. de Brie, M. Sainte-Beuve, enfin tous. Le docteur est atterré quoiqu'il s'y attendit. Je crois que c'est mon frère. Les cheveux sont dans mon armoire. Les petits meubles sont conservés par M™" Abbema pour être rendus plus tard à maman. Quelques-uns ont été donnés, surtout la lingerie. Son lit sera changé. L'écriteau est à la porte, nous allons chercher II 7

un logement. M""^ Abbema a tout fait.

M. Chevalier, le nouvel homme d'affaires, a agi avec complaisance. On va enlever le piano. Enfin il me semble que ce petit martyr qui s'accrochait à notre barque, sans que nous puissions le secourir , et qui entravait tout , a coulé au fond et nous laisse les mains libres pour ramer. Il est affreux de le dire, mais pour elle, pour maman qui ne menait plus une vie normale, pour nous deux qui avons besoin d'être placés, c'est mieux ainsi.

N'allons pas à Bruxelles. Notre malheur même intéresse tous nos amis, et ils viennent même de le prouver. M™" Récamier continue à agir pour moi et à demander une place rétribuée. Dans ce bouleversement du Théâtre - Français, M"'- Mars et d'autres vont te pousser. La vie sera maintenant plus facile. C'est énorme ce que nous avons dépensé pour cette maladie , pour sa fin. M"*" Fleury a rendu les soins derniers avec un courage : c'est une amie. Voici les noms de ceux que j'ai appelés à accompagner le convoi et qui sont tous venus : MM. Warin, Fournier, Ollivier, Abbema (le père et les deux fils) , Goujon , Ernest , Bayard , Fleury , Saint- Léon , Boileau , Henry Cousin, Dérains, de Brie ; Dupavillon souffre de sa jambe, il a écrit. MM. Sainte-Beuve, Balzac sont venus vers maman. Elle a été admirablement entourée.

Elle a écrit à M. de Salvandy, M""'

Récamier a la lettre. Enfin tout a l'air

maintenant de se délier, seulement il faut

aller prudemment. Une fois placés, nous

songerons à combler le passé sans vivre

en ladres, mais avec la ferme marche qui

assurera le paiement de tout ce que nous

devons. Tout ce que tu m'adresses de

tendresse, je le prends en t'en renvoyant

une égale part. Je t'aime et t'attends dès

que le sort le voudra. Nous vivrons très

heureux avec les amis que nous avons

faits, car c'est là une richesse.

Je t'embrasse après t'avoir déchiré le

cœur, mais tu le voulais et, du reste, on

aime mieux sa douleur que l'ignorance de

ce qui arrive aux siens, en mal comme en

bien.

Ton fils,

Ht« V.ALMORE.

OCIII A SON MARI

Paris, le 21 décemlire 184G.

Si je ne te cite pas tous ceux qui nous aiment bien, c'est qu'il faudrait que mes lettres fussent remplies de cela. — Victor Hugo m'a écrit une lettre pleine d'âme et te serre la main en homme qui t'aime, en père qui te plaint ! Le Ministre de

Iinstruction publique et Madame elle-même ont envoyé leurs cartes, ce qui m'a frappée dans l'intérêt de ton fils. M. Sainte-Beuve est venu trois jours de suite et à Chaillot. Tout ce qu'il peut ressentir de tendre, il nous l'a donné. Tu l'occupes beaucoup, je le sais par la bonne Ollivier, mais le projet qu'il a, projet vaste et qui se rattache à une grande notabilité, est ajourné faute d'argent. Balzac est venu, bon, effaré, lui enfin, sans ses enfantillages de crisocale.

Quand même je pourrai prendre sur moi de sortir, même pour ma santé, le temps me rend ce courage impossible. Hippolyte fait tout le dehors. Il a subi de grandes fatigues. Sa conduite, son caractère, tout est digne de toi; il est ton fils depuis les pieds jusqu'à la tête. Dieu ! quel ami !

Je te vois avec peine et surprise tourmenté de nos dettes accrues. J'ai la satisfaction sérieuse de te dire que tu te trompes des trois quarts. M. Pleyel s'est conduit honorablement ; cette vente douloureuse et nécessaire est an moins la triste balance de dépenses fatales Le reste a

allégé des dettes encore. Ton cordonnier est acquitté. Nous ne devons rien nulle part. Cet ordre de choses est tout récent, c'est pourquoi ton fils ne t'en a pas parlé en t'écrivant. Je n'ai pas été obligée encore à la moindre dépense de chauffage, et

nous en avons de reste. Tout va modestement. Si tu veux faire passer un sourire sur ma figure, tu me laisseras t'envoyer cinquante francs. Du reste, si tu revenais par ta liberté reconquise et la marche des affaires là-bas, tu nous avertiras. Tu sais que je vais recevoir mon trimestre. Nulle apparence encore de louer ce logement, nous ne chercherons qu'après. C'est un des grands efforts de mon âme. J'y suis comme serrée dans des crampons que la nuit rend horribles. — Un amour si tendre enferme-t-il de telles tortures ? Plusieurs ont voulu m'emmener. Rien n'allait à ma raison. — Je subis jour par jour. Je desserre mon cœur en t'écrivant, en te lisant je m'appuie sur toi, je te regarde, je t'aime tant ! et je me sens toujours si courageuse en pensant que tu m'aimes, toi, mon bon ange adoré.

M. Michelet nous a écrit la meilleure des lettres ; -il te croyait à Paris. Tu vois qu'il n'a pas oublié ton charmant enthousiasme. Son cœur est aussi percé de douleur pour un père adoré. — Hier, ton fils est allé voir Ondine. Elle pleure sans cesse. Il y a beaucoup de souffrance dans notre séparation forcée. Ils sont là accablés de travail. La charmante M™"' Bascans est entravée par des mesures rigoureuses sur les pensionnats.

COIV

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