‹ Correspondance intime. Publiée (volume 2)Chapitre 13 sur 18 · CC22:VII A SON FRÈRE · texte numérisé non relu

CC22:VII A SON FRÈRE

(Paris), le l" mars 1848.

Mon bon Félix, il m'a été impossible de t'écrire plus tôt au milieu des grands événements de ces huit jours. Ton amitié s'est sans doute émue pour nous. Mais l'orage était trop sublime pour avoir peur ; nous ne pensions plus à nous, haletants devant ce peuple qui se faisait tuer pour nous. Non ! tu n'as rien vu de plus beau, de plus simple et de plus grand ! Mais je suis trop écrasée d'admiration et de larmes pour te rien décrire. Ce peuple adorable m'aurait tuée en se trompant, que je lui aurais dit : « Je vous bénis ! » — Ne confie cela qu'à la Vierge, car c'est vrai comme mon amour pour elle — et mon affection pour toi.

A sa grandeur naturelle que tu sais, le peuple pur joint aujourd'hui un sentiment de modération et une fière sobriété qui le

rend pour se battre, et après, le premier peuple du monde, le peuple de Dieu ! Quel respect pour un tel vainqueur ! Quelle religieuse joie de devoir la liberté aune si noble création !

Je ne t'écris que bien peu de lignes, ne m'appartenant qu'à peine après ces émotions profondes. Je ne me souviens de ma pauvreté complète qu'en m'apercevant que je ne peux t'envoyer rien cette fois, rien, mon bon Félix, que le serrement de mes mains fidèles et le titre toujours cher de ta meilleure amie et sœur.

Le fils de Cécile s'est battu pour nous sauver.

Devrez se porte bien et t'embrasse.

Ondine est venue à nous à travers les fusillades, comme une colombe au rameau. Nous t'aimons tous et te remercions de faire partie de ces pauvres de la terre que l'indigence épure et relève au-dessus de leur sort. Je ne possède rien non plus, mais c'est de ce côté que je suis contente. Dès que Dieu m'en enverra, je t'en enverrai. — Mon cher mari n'a point de place. On dit ma pension supprimée, mais je n'ai pas le temps de penser à cela, — ce serait interrompre la plus tendre admiration qu'il soit permis à une âme de ressentir. La religion et ses ministres divins se penchent sur les blessés pour les bénir.... sur les morts pour envier leur martyre.

Ote Ion chapeau, à mon intention, en passant devant l'église Notre-Dame, et mets sur ses pieds les premières fleurs de carême que tu trouveras.

COXIVIII A SON FRÈRE

Paris, liiiiiaiiclie21 mai 1848.

C'est aujourd'hui une grande fête dans Paris, mon bon frère. Je profite de ce repos pour tous, et je me donne à titre de diicasse le plaisir de causer une heure avec toi. Tu recevras par cette lettre quinze francs, qu'il doit être aussi utile à toi de recevoir, qu'à moi de te les envoyer. Le cœur me fait mal quand ce bonheur m'est refusé. Je passe par de grandes détresses que je voudrais bien ne pas faire rejaillir sur toi et ceux que j'aime. Ce sont là d'amères punitions ! Que Dieu les reçoive et les juge !

Les jours s'écoulent si remplis de trouble et d'incidents terribles qu'on a peine à se rendre compte de ce qu'on fait à travers tant d'émotions. Les nouvelles que je reçois de nos chères sœurs sont fort déchirantes sur leur position. Drapier est sans aucun travail, Richard n'en a plus du tout. Les voilà dix à manger tous les jours sans gagner l'eau du ciel. Tous ces détails te navreraient inutilement le cœur.

Peut-être que ma prochaine lettre sera un peu moins triste que celle-ci, mais ne voulant pas retarder de t'envoyer ce que la Providence m'accorde en ce moment, je ne peux encore te consoler d'aucune nouvelle meilleure sur notre position. Elle est plus que jamais défaite de fond en comble. La situation entière de la France doit te donner la triste mesure de la nôtre.

A CAROLINE BRAXCHU

(Paris, juin 184S).

Bonne et bien aimée Caroline, si absorbée que tu sois par la douleur, tu ne perds pas une des facultés d'aimer si puissantes en toi , chère et excellente femme ! tu nous a plaints et cherchés parmi tant de morts et de mourants qui t'appelaient à la fois. Merci comme de tout le passé, pour cet élan de ton âme. Tu as rencontré les nôtres bien certainement, car jour et nuit nous disions : « Que doit penser Caroline ? Entend-elle le canon qui se rapproche si fort de nous? Elle doit souffrir beaucoup, n'est-elle pas elle-même en danger ? » Tu as ressenti comme nous, j'en suis sûre, les torture^ de l'éloignement de tes amis. Le tien, Caro-

line, aura été le regret éternel et inutile de ma vie. Je ne t'envoie aucuns détails sur les tortures de ces cinq jours. Il ne t'en est que trop parvenu pour te déchirer le cœur. Je te verrai très incessamment, si Dieu le permet, et nous causerons longtemps, aprèj. l'émotion ardemment désirée de te revoir. Mon cher Valmore le souhaite aussi vivement que moi-même., et ton bon Hippolyte, le plus tendre desfils, le plus dévoué des amis. Quelle consolation dans tous nos désespoirs, ma bien aimée sœur! et nos amitiés trahies^ Que puis-je t'écrire, les mains tremblantes comme l'àme ; je ne voudrais que te voir toi-même et te regarder , car ton visage a été de tous temps pour moi un peu de ciel dans ce malheureux monde.

Je venais de passer onze jours dans mon lit, et j'étais convalescente depuis vingtquatre heures, quand le terrible rappel a battu... J'ai couru un moment chez Gabrielle que j'ai trouvée aussi malade.

J'irai te porter mon cœur sitôt que je le pourrai.

Que de malheurs! Quelle boucherie! Que de venoreance et de larmes !

A SON FRÈRE

(Paris), le! iJMillt'l 1848.

Ta lettre, mon bon frère, m'a fait un mal que je ne peux ni ne veux te dire. Je ne suis pas en état de le réparer encore , ni celui que tu as ressenti. Il m'est entré jusqu'au plus profond de mon cœur. Mais voilà de ces douleurs qu'il faut offrir à Dieu seul ; la révélation en serait imprudente et inutile. Un asile à cette époque d'ouragan et de sécheresse d'âme est évidemment une marque d'amour de la providence. Ménageons donc religieusement tout ce qui nous vient d'elle, et laissons à chacun le mérite de ses œuvres.

Cette lettre que je commence dix jours après avoir reçu la tienne et après de nouvelles agitations (moins sanglantes par la grâce de Dieu), je ne pourrai peut-être encore l'affranchir de quelques jours : l'étouffement de ma position continue, mon bon Félix. Oui , c'est long, oui , c'est étouffant, même sous le soleil que le ciel fait éclater sur nous, et qui a tant d'influence sur mon organisation. Mais dans le devoir où je suis de maintenir un petit ménage dont les dépenses surpassent de deux tiers ce que je reçois (quand je le

reçois !), les embarras fiévreux, où je tourne silencieusement pendant deux mois sur trois, ne sont pas à te peindre.

Ton bon neveu Hippolyte n'a pas fait le coup de feu parmi ces guerres fraternelles, les plus déchirantes de toutes les guerres, quoique les hommes de toutes les nations soient aussi nos frères, — mais la différence de mœurs, de langage, forme une sorte de séparation involontaire, et rend moins tendre par ce mot (étranger)^ qui sépare d'eux nos sympathies d'entrailles. C'était donc bien affreux d'entendre les mêmes voix, les mêmes paroles, durant ces agressions mutuelles qui faisaient ruisseler un sang si cher, si généreux ! Mon bon frère, mon cher ami, que c'était triste !

Hippolyte, attaché au cabinet du ministère de l'instruction, courait en tous sens, chargé de missions et d'ordres, passant à travers les fusillades comme un ange de paix, sorti par miracle sain et sauf de ces sanglantes bagarres. — On a toutefois exagéré considérablement le chiffre des victimes réciproques. 11 y en a bien assez pour cinquante ans de larmes, car on en compte rigoureusement seize cents, hors les blessés qui succombent encore tous les jours! Il y a eu de part et d'autre des traits de violence et de colère cruelle, mais bien plus de traits sublimes de pitié, de clémence, d'amour, —

après quoi le courage français n'a manqué nulle part. Que Dieu juge et pardonne !

... Je suis sans le moindre argent depuis longtemps. Ma petite pension n'est pas payée, mais je l'attends, et tu sauras presque en même temps que moi si je l'ai reçue.

A SON FRÈRE

Paris le 4 janvier 1849

Sans rien comprendre aux entraves de la pétition, il paraît clair qu'il n'y a d'argent nulle part dans cette grande crise sociale. L'édifice qui s'est écroulé en février était à tel point détruit dans les combles, qu'il a entraîné en tombant bien des choses et bien des hommes! Pauvre peuple sublime de courage, toujours à l'image du Christ, n'a rien obtenu encore cette fois, sinon de mourir pour ses enfants, qui seront peut-être bénis du sang de leurs généreux pères ! Nous sommes du peuple par le malheur et la bonne foi, mon cher frère, souffrons comme lui, espérons comme lui. — II vient encore d'être trompé — c'est un éblouissement généreux, un souvenir de gloire, une croyance mal placée. Mais la Providence sera un jour touchée

de l'excès de nos misères et de la grandeur de notre soumission.

Hippolyte joint cinq francs aux miens, sur son petit bien-être, triste de ne pouvoir faire selon son cœur. Il avait obtenu trois cents francs d'augmentation ; on les a rayés pour cette année, n'ayant plus de fonds pour les employés. On dirait que nous touchons à une époque de dissolution.

A SON FRÈRE

Paiis, le 19 mars 1849.

Je crains que tu ne sois malade, cher frère. Ces temps pluvieux sont pires qu'un hiver rigoureux, — seulement les grandes gelées font trop pleurer les pauvres ! Dieu a permis que dans nos épreuves, nous n'ayons pas encore manqué de feu.

... J'ai vu l'autre jour un recueil de chansons populaires bretonnes, un autre basque. Je pensais que nos Flandres doivent en posséder (patois pur) beaucoup qu'il serait peut-être intéressant de recueillir aussi. La tournure de ton esprit me paraît convenir beaucoup a un tel travail ; qu'en dis -tu, mon bon Félix ? Ce serait une distraction qui pourrait unir ensemble un peu de profit et un peu de gloire^ si l'on ose attacher ce mot à ce qu'on fait dans ce monde.

Je t'embrasse de toute mon amitié, invariable comme ma tendresse pour mon père et ma mère.

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