‹ Correspondance intime. Publiée (volume 2)Chapitre 14 sur 18 · OC22:2CIII A SON FRÈRE · texte numérisé non relu

OC22:2CIII A SON FRÈRE

(Paris), le 22 avril 1849.

Tu sais, mon bon cher frère, quel besoin c'est pour moi de mettre toujours un peu de mon amitié dans les lettres que je t'écris. Cette amitié ne voudrait jamais t'approcher les mains vides. Cette fois-ci encore j'ai un peu différé à te répondre, dans l'espoir de t'envoyer un peu de consolation. J'attendrais trop puisque rien ne me vient et que je travaille encore sans fruit, car on n'imprime plus maintenant que les écrits politiques d'un intérêt bien autrement fiévreux et actuel.

Ta dernière lettre m'a fait pleurer plus amèrement qu'à l'ordinaire, parce que je comprends trop combien tes maux physiques rendent les autres difficiles à porter. Que de prières, mon cher ami, que de tristesses tu auras eues de ta pauvre^sœur! Nous avons été bien malheureux ! Cela rachèterait-il quelques fautes assez amères déjà par elles-mêmes. Demande cela, cher soldat blessé, à ton confesseur, en me mettant aussi à ses genoux. Moi. je ne

- i83 me confesse qu'à Dieu ! Je n'entre aux églises que quand elles sont désertes et profondes; j'y vais souvent à ce compte, car toujours, tu le sais, le cœur m'y a poussée d'une manière irrésistible, et je n'en suis jamais loin, quand même je serais a^-rêtée par un travail moins pieux,

— car je travaille beaucoup , mon bon frère. Pourquoi ce travail ne vaut-il pas davantage ? Il t'en reviendrait une part fraternelle et bien loyale , va ! Je sais par cœur que c'est mon devoir et un devoir bien doux. Mon père nous a appris cela, ce qui vaut mieux que du latin, quoique je ne méprise pas le latin, sois en sûr.

Figure-toi que j'ai reçu dernièrement encore une lettre de M™° Gantier , la mère de ma chère et pleurée Albertine, et l'amie si belle de notre belle et adorée mère. Elle est à Bruxelles, dans une grande infortune et un grand abandon et un grand âge. Que notre passé a des profondeurs douloureuses. Si j'étais autre que pauvre, je saurais bien mon chemin vers des âmes et des lieux si regrettés,

— mais les chemins sont chers à courir. Il faut encore prendre patience, entendstu ?

Si tu t'occupe jamais des poésies populaires de nos Flandres, tu me donneras de la joie de m'en faire part. On a institué

- i84 une crèche à Douay, qui parait être tout à fait touchante. Je sais que la misère y est excessive comme ici dans nos malheureux faubourgs presque comparables à l'Irlande, ce remords sanglant du monde.

A SON FRÈRE

Paris, le 25 mai 1849

... Ondine, toujours affairée comme une hirondelle, t'envoie ses gracieuses amitiés. — Je te dirai (cœur à cœur) que je voudrais bien la voir occupée à faire son nid, car enfin elle est au bel âge pour cela, et cette jeunesse a besoin d'aimer enfin. Un bon et honnête mari irait si bien à cette charmante et sage enfant. Elle rit quand j'en parle , et moi je ne ris pas , car il faut une dot aux filles. Il est vrai que sa profession lui donnera dans un an trois mille francs de rentes, — c'est déjà beaucoup dans un ménage. Prie Notre-Dame pour qu'un bel amour s'allume dans cette jeune âme, pourvu qu'il soit partagé.

A SON FRÈRE

Paiis, le 28 juin 4849,

... Il vient de se passer à Paris des événements si sombres qu'ils ressemblaient encore une fois à une autre vie. Si l'enfer existe, nous l'avons entrevu. La Mort tirait à coups de fîèches partout. On ne la voyait pas, et l'on tombait... Je ne peux plus me tenir ferme après tant de pertes d'amis et le spectacle des rues pleines de ces convois, où ceux qui suivaient ne rentraient pas tous chez eux ! ... Je suis sûre, et j'étais sûre que tu étais trop instruit de ce grand désastre pour ne pas en être terrifié pour nous. Mais nous ne savions où courir pour arriver à temps, appelés à tant d'endroits où nos larmes et nos consolations étaient demandées. Après une épreuve si terrible de tous les fléaux, on est longtemps à se remettre , mon bon frère, — à se demander si ce que l'on garde de vivant est encore tout- à -fait l'existence. Non ! j'ai l'àme trop déchirée, et pourtant par cela même je sens plus que jamais que c'est là ce qui ne meurt pas en nous. La violence et la profondeur de nos peines est l'attestation d'une intelligence indestructible qui veut, qui attend.

qui aura le bonheur. Je te détaille cela comme je peux, m'arrêtant peut-être un moment de souffrir par pitié pour moimême, en te rendant tout-à-fait imparfaitement les lueurs qui nous montrent notre futur , et qui s'allument au fond d'une croyance que tout augmente , même les grands arrachements de nos chères affections.

Les peines d'argent, les hontes de la pauvreté n'ont pas les mêmes effets, sur moi du moins. Comme c'est moi qui veille au ménage , les inquiétudes dévorantes pour arriver à l'accomplissement de ce devoir m'ôtent le recueillement qui suit la terreur des pertes irréparables. — Combien je pense à ma mère à présent ! à ce qu'elle a dû souffrir dans ce temps-là pour nous, pour nourrir son pauvre petit troupeau insouciant !...

J'avais fait un travail d'écriture , te l'ai-je dit ? des vers de commande, — travail de trois mois, le jour, le soir, presque la nuit, quand les autres dormaient, las de leurs travaux à eux; — eh bien, au moment de recevoir le prix convenu, attendu comme l'eau du ciel durant le choléra, — cet homme a nié le marché, et n'a plus voulu m'en donner que la moitié. J'ai gardé tout... peut-être je le vendrai dans quelque temps, — mais quel coup ! Tous les genres d'ouvriers sont bien à plaindre

- i87 aussi ! Qui aura jamais poussé l'amour triste plus loin que moi, pour eux ? Personne, si ce n'est notre adorable père et maman... Va ! j'ai vu ceux de Lyon, je vois ceux de Paris, et je pleure pour ceux du monde entier ! Drapier est maintenant des leurs, et nous aussi.

Nous ne sommes pas autant éprouvés physiquement qu'au moral de tout ce qui se passe et de nos peines particulières. Ondine travaille beaucoup, ainsi que son bon frère. Mon mari ne prévoit pas l'époque où il sera placé. La France est abattue et morne ! O Notre-Dame des Sept-Douleurs !

A SON FRÈRE

Mois de ta naissance. Jeudi, le 5 juillet 1849.

Je t'écris à la hâte ces deux mots dans l'espoir d'y pouvoir joindre dans la journée dix francs pour te rendre joyeux le retour de Gayant. J'ai tant demandé à Dieu ce moment de consolation pour nous deux, qu'il arrivera dans tes mains la veille des cloches natales ! Tant que je pourrai , mon cher Félix, tu ne les entendras pas d'un cœur triste et déserté par l'amitié. C'est alors que nos gênes et nos privations me deviendraient tout - à - fait insupportables,

car si j'en souffre, ce n'est pas pour moi. je suis et j'ai été facilement contente avec du soleil et quelque verdure.

Mon cher Hippolyte est sorti ce matin avec la presque certitude de me rapporter un peu d'argent, je tiens donc ma lettre ouverte pour y glisser ce petit rayon amical.

Je ne sais pas seulement par toi , mon cher frère, mais encore par Devrez, que la Providence nous a envoyé le miCilleur des hommes pour nous diriger. Quelle bonne et sérieuse influence un si honnête homme peut étendre sur son administration! M. Dubois, tel que tu me le dépeins et tel que m'en parle notre ami Devrez, vivra dans la mémoire de son pays, parce qu'il en comprend le vrai malheur et la vraie religion , aidant les riches à être généreux, aidant les pauvres à être résignés. Cette gloire dans l'ombre monte bien haut, qu'en dis -tu, Félix? Je ne désespère pas d'aller un jour serrer la main à l'un de mes plus chers et. plus honorés compatriotes. Ce vœu est un de ceux qui m'attirera le plus puissamment dans ce pays qui m'est demeuré si vivant dans l'âme. J'irai , s'il plaît à Dieu , remercier moi-même M. Dubois de t'avoir aidé au sort, au courage qu'il t'impose, à la vertu qui peut en sortir. Partout où Dieu nous plante , ou nous pousse , il y

a un devoir à remplir, n'est-ce pas, mon bon frère ; et je crois que l'accomplissement de ce devoir est ce qui noua- suivra dans le ciel. Que de sympathie n'inspirent pas ceux qui nous aident à ne pas trouver ce devoir impossible!

Quand tu es abattu et traînant, cher ami, pense aux pontons anglais, non pour les maudire, mais pour comparer et bénir!

... Un salut à la Vierge de Notre- Dame! — A propos, i'ai envoyé à Douay, par une occasion de l'Instruction publique, une oraison en patois, que je bégaie encore dans mon cœur, comme quand fétos un tiote bringande (U).

A PAULINE DUCHAMBGE

Le 5 juillet 1849-

Tu penseras à moi sous ces humbles tissus. Mais Pauline !

Qand tu te ferais sœur grise Un bandeau blanc sur les yeux ..

Et moi aussi. — Tu sais la suite, dont les mots m'échappent, mais qui devaient dire : Nous pleurerons toujours, nous pardonnerons et nous tremblerons toujours.

Nous sommes nées peupliers.

Ecris - moi un mot. J'ai eu de grandes tristesses et la fièvre. Mon cœur est plein de toi.

— igo —

A MÉLANIE WALDOR

(Paris), le 8 août 1849.

M'"° Jenny Bodin est au rang des plus infortunées, c'est pourquoi je donnerais tout au monde, (si je l'avais) pour qu'il vous soit réservé de consoler les jours qui lui restent à languir. Son courage l'a trahie. Elle s'est obstinée à écrire nuit et jour pour soutenir sa pauvre maison, et ce n'est pas donné aux femmes d'accomplir de grands travaux de plume. Son cerveau s'est brisé. La paralysie a frappé cette charmante intelligence. Elle ne parle plus que par cris inintelligibles et par flots de larmes; ses bras, ses jambes sont sans mouvement et pourtant dévorés de douleurs. Quand j'ai vu cela, après l'avoir connue un an avant , toute jeune encore, toute vive et belle, je ne sais ce qui s'est passé en moi, mais c'était et c'est demeuré bien triste !

Dans le moment de ees petites gloires littéraires, qui passent si vite pour les femmes, Camille Bodin-Montgolfîer, petitfils de cette femme de cent onze ans qui avait oublié son âge , Bodin - Montgolfier s'est épris de cette Jenny alors brillante et l'a épousée. Une fille charmante leur

— igi — est venue. M. Dumont, l'éditeur des romans de M™" Bodin, s'est infiniment attaché à ce ménage tout dévouement et tout amour. M. Bodin-Mongolfier a conduit sa femme et sa fille en Italie, où il était employé dans une grande entreprise du gaz, je crois, et tout allait bien. Les révolutions sont arrivées, les saisissements, les ruptures d'associations , le retour à Paris pour tous trois, l'impossibilité pour lui de se placer, (comme pour mon mari si violemment dépouillé par un frère). Enfin le petit-fils de Montgolfier, doué d'une belle intelligence, d'une éducation parfaite, frère du député de Lyon, et membre honorable de cette riche, riche, riche famille, n'a pas de pain à donner à la femme qu'il a épousée par pur amour. Et elle , qui voulait réparer tout, suffire à tout, est morte moralement, en corrigeant les épreuves de son pauvre dernier livre. — Dumont vous dirait tout cela mieux que moi, car il a été parfait pour leur détresse, qui a des côtés bien nobles, chère Mélanie ! et que Dieu jugera pour leur faire une belle éternité ! Mais la terre, la terre coûte cher à habiter tant qu'on y demeure.

J'ai présenté en vain une instante prière à M. de Lamartine , puis à M'"" de Lamartine ; j'ai écrit, conjuré, j'y suis allée cinq fois, jamais je n'ai pu percer la foule des malheureux qui assiégeaient cette puis-

sance. J'ai rapporté à cette famille le désespoir et rabattement. ^I. Bodin-Montgolfier est resté sans place, gardien d'une femme à jamais perdue pour lui et pour sa fille.

Toutes les demandes de M"'° Jenny Bodin sont, depuis ces temps de malheur, depuis trois ou quatre ans, je crois, au Ministère de l'instruction publique , et signées d'elle, alors elle signait encore. On a reçu des promesses, des ajournements, un secours récent enfin, obtenu par M. Eugène Loudun, que j'avais conjuré de le demander à l'insu même de cette famille, car un secours, Mélanie, c'est bien douloureux, bien passager, bien impuissant, tandis qu'une pension, si petite qu'elle soit, honore et soutient. Si cette pauvre désolée a encore un rayon d'intelligence dans sa nuit, elle pourrait se dire : <s C'est moi qui donne cela à ma fille , c'est la récompense ou le pardon de tous mes livres si laborieusement écrits ! » — Qu'en dites-vous, chère femme ? Fautil rédiger une note, un placet, une pétition, des prières ? Où faut-il aller utile, ment pour une si chère infortunée ? Ditesmoi cela, si vous avez un peu de lumière de l'âme et de la tendre charité. Je sais que vous en possédez tout ce qu'il en faudrait pour relever mille autres douleurs fières et cachées, mille cœurs dé-

faillants qui ne savent plus où s'inscrire comme enfants de la grande famille de Dieu.

Si vous croyez qu'une note plus claire et mieux circonstanciée soit utile aux nouvelles démarches dont je vous laisse avec joie l'honneur, sachant bien que les fatigues et les frayeurs vous en seront chères, dites le moi, j'irai aux Ternes où la malade a été emportée, et je rédigerai, tout le mieux qu'il me sera possible, ce que je vous écris ici n'étant tolérable que pour vous qui le lirez à travers votre cœur. Le mien vous l'écrit vite pour réparer les trois jours de retard involontaire qui ont entravé votre adorable élan.

— J'irai bientôt vous serrer la main en signe d'une affection qui ne finira cju'avec votre attachée

Marceline Desbordes-Valmore.

Dès que je verrai M'"" Louise Collet, je lui ferait part de ce que vous me dites. Puisse-t-elle gagner son procès, et que tous les procès du monde ne soient plus, devant ces bonnes paroles si faciles à retenir : « Aimez-vous les uns les autres ! »

— Si l'on pensait vraiment qu'il faut mourir, ah ! comme on se dépêcherait d'aller à cette Ecole !

cC22:x:ix:

A SON FRERE

Paris, le 8 octobre 1849.

... Je pense que ta solitude te donne surtout à penser, mais alors pense que, du matin au soir, je travaille ou je cours pour les besoins de notre pauvre maison qui, franchement, mon bon Félix, ne tient plus que par quelques fils de la Vierge ! car mon cher mari ne trouve à se rattacher nulle part. — Quand je pense à t'écrire pour te raconter de pareilles choses, j'ai moins de hâte, tu le penses bien, que si je pouvais te réjouir de quelque nouvelle récente qui rejaillirait sur toi, car je sais que tu m'aimes et que tu voudrais bien me savoir heureuse. Je ne le suis pas. Félix ; je te le prouve maintenant bien plus par mes actions que par mes paroles, car je suis comme paralysée dans les élans de mon affection, et c'est pour moi la vraie misère. Qu'ai-je fait à Dieu pour m'amener aussi jusqu'à celle-là !... Un aimable hasard m'a fait rencontrer l'ancien ami de notre bon père, qui m'en a parlé avec une effusion de mémoire et d'attachement qui m'a beaucoup émue, tu t'en ressouviendras :

M. Leurs, ou de Leurs, dont nous regardions le jardin, en allant chercher du lait

par la ruelle qui conduit au Barlet (V). Son grand âge ne paraît pas, et je t'assure qu'on voit encore qu'il a dû s'appeler le beau de Leurs. — Sa fille, M'"" Desloge, est une femme très douce et très distinguée dans les lettres. Lui, était le bon ami de l'excellent M. Martin du Nord, dont la vie a été bonne à tous ceux qui l'ont approché. Ce nom là sera toujours dans ma bouche, comme un éloge et une prière. Depuis qu'il n'est plus, tout est tini pour nous. Lui, M. de Chateaubriand et M"'° Récamier ont laissé en moi autant de tristesse que de gratitude. Aujourd'hui, plus personne, sinon des infortunes pareilles aux nôtres. Cette époque de régénération est comme une grande fournaise bouillante où tous les éléments de l'avenir s'épurent. En attendant, tout est déraciné, confondu.

... Pour moi, mon bon frère, je ne trouve aucun soutien dans mon travail.

Rien ne s'imprime, sinon pour rien, et encore faut-il souvent payer les frais de l'imprimeur quand on veut absolument paraître. Ainsi, cette petite source vive où je puisais pour t'envoyer des douceurs est suspendue, à ma grande douleur, et l'inaction désespérante de mon mari nous réduit à de grandes extrémités.

. . . Enfin , nous avons lieu d'espérer dans la miséricorde divine , si c'est au moment des grandes crises qu'elle éclate.

— ig6 —

J'ai donc ma foi et mon espoir au fond de ma tristesse même et je prie de bon cœur pour nous tous, afin que mes lettres soient bientôt de véritables petits festins fraternels, qu'il m'est si doux de préparer, comme papa et maman le faisaient alors!

Paris, le 3 décembre 1849.

Je ne peux écrire qu'à toi ! Mon cœur, plein de fièvre et de larmes, craint de s'ouvrir à mon pauvre Valmore, qui soufïre déjà tant ! et qui en devient malade, Ondine est bien faible et abattue pour écouter les orages maternels. Mon adorable Hippolyte a regardé ce matin mes yeux rouges... de la nuit du 3 décembre. Hippolyte est à la fois un homme profond et un enfant divin. Je ne dis pas trop. — Toi, mon amie de tous les temps et de tous les mondes , donne moi une de tes saintes larmes, et envoie un baiser à ma petite bien-aimée. — Le jour de la délivrance est bien lourd sur la tête de ta pauvre Marceline et de sa mère !

Ah ! Pauline ! Sous cette sanglante blessure, il faut donc marcher, ivre de toutes les préoccupations de la misère, et des terreurs qui l'accompagnent ?

Je te serre les mains, je t'aime ! Juge si je t'aime — puisque je me soulève pour te chercher !

N"es-tu pas malade de ce temps amer ?

A SON FRÈRE

Palis, le 18 décembre 1849.

Mon ami, les jours vont vite et je ne t'écris pas autant que je veux, par cela même que j'écris trop et que je croule sous le travail. Travailler tant pour rien est bien amer ! et c'est là où en sont arrivées les choses en librairie. Je viens de donner mon livre, uniquement pour rien, mais comme justification de la pension dont on m'a laissé les deux tiers. C'est notre loyer et le droit d'avoir repris une servante, de laquelle une maison si lourde ne peut se passer. J'épargne à ton amitié trop intelligente les détails douloureux qui résultent de toutes nos déceptions. Le présent est chargé de nuages si sombres que je voudrais ne te parler que d'avenir. Dieu même nous ordonne de l'espérer toujours meilleur, puisqu'il en est le maître et quel maître !

Mon mari, qui te fait ses affectueux compliments, se porte mieux, après une grave indisposition dont la cause, il faut bien

l'avouer, est l'inactivité forcée où le réduit l'impossibilité de retrouver sa place perdue, volée, on peut le dire, par le malheur des temps. Car, c'est à l'heure qu'il est une presse affamée parmi les hommes, où les plus hardis seuls trouvent, hélas, le pain qu'ils se disputent entre eux. Quand Dieu le sème si abondamment pour tous !

A SON FRÈRE

Paiis, le 24 mai 1S50.

Nous attendons toujours avec anxiété quelque emploi promis à mon cher \"almore, si humble qu'il pourrait être; avec le temps il remettrait l'équilibre, sinon de ce que l'on nous a pris, du moins de ce que nous sommes parvenus à désirer. II faut peu pour être content, quand on n'a plus le devoir forcé des parures et des voyages. — Tu sais celui que je voudrais faire? Aller embrasser mes bonnes sœurs, en passant pour te demander de visiter ensemble tous les coins de Douay, qui nous ont paru si beaux dans nos meilleurs jours. Il faut encore prendre patience, Félix, car je le veux, et cela sera, s'il est dans ma destinée d'accomplir une des choses qui me tient le plus au cœur.

Je ne t'ai pas répondu, je crois, sur Victoire, de Saint-Omer, et sur sa résolution de

retraite religieuse. Ces partis extrêmes m'ont toujours causé une tristesse profonde, quoique j'aie passé presque toute ma vie en solitude, ' — mais volontaire. Je veux bien habiter une cage, mais une cage ouverte. Jésus-Christ n'a jamais voulu que l'on mît des verroux sur un pauvre cœur, si facile à changer de volontés et de vœux. Tu comprends donc que cette nouvelle m'a fait de la peine, surtout parce que cette jeune fille a été bonne pour toi. Ceux qui t'ont soigné, aimé, consolé, ne me seront jamais indifférents, ni dans ce monde, ni dans l'autre.

Les vœux en vers que tu souhaites pour le mois de juillet sont à peu près au net: trois strophes, comme je les penserais en prose pour la fête de mon propre père, si j'avais le bonheur de lui souhaiter sa fête et d'être enfant!... Je ne le suis plus que dans le fond de mon âme, qui reste toute jeune et tendre comme mon père l'a faite. — Quel âge a donc l'enfant de M. Dubois?

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A SON FRÈRE

Paris, le 9 seplembre 1850.

Cher et bon ami, il n'a pas été question pour moi de bonheur et de vacance choisie. Nos volontés sont le jouet du sort, et notre sort à nous est grave. — Je trouve ta lettre affli-

gée,à mon retour d'un voyage à Rouen, l'un des plus tristes de ma vie. J'y ai été appelée pour tâcher d'adoucir et d'arranger de grands désastres... J'ai été regarder avec terreur au fond de leurs peines, et n'ayant pu, à peu près que pleurer avec eux, je reviens, brisée de corps et d'âme, reprendre le le cours de mes travaux et de mes devoirs. — Ce voyage a nécessité quelque argent. Ma richesse , comme tu l'appelles, est évanouie, à part même de cet incident, comme le sable au vent. J'ai reçu deux mille francs d'un bienfait providentiel, j'en devais six; j'en dois quatre encore. On ne vit pas à Paris, à cinq personnes, comme on peut se le figurer ailleurs. Nos pauvretés y sont étouffantes depuis quatre (années) de ruine absolue. Si mon mari obtient la place qui lui est promise, tout peut encore se réparer; et je l'espère. — Je t'écris ces vérités sérieuses, non pour affliger ton amitié que je voudrais toujours relever par la mienne, mais pour t'éclairer d'un 'doute où tu flottes toujours, mon bon frère. Tu es bien autorisé à te plaindre, et personne ne pleure tes souffrances plus amèrement que moi. Je me faisais donc une joie véritable d'aller les partager et les distraire un moment, et c'était un plan tracé, approuvé par mon cher mari luimême. Mais Richard et Cécile sont venus me chercher instamment, et j'ai obéi à ce devoir qui est pareil pour moi. J'irai te voir

plus tard, c'est une promesse d'honneur; Dieu m'accordera la consolation que j'attache à son accomplissement. Je t'envoie ce que je peux, comme une caresse de sœur et toujours l'espérance d'un meilleur avenir.

A SON FRÈRE

Paris, le 2- scplcnibie 1850.

... N'as-tu jamais pensé à rechercher la •filiation de toute notre famille dès avant la Révocation de l'Edit de Nantes, qui a mis tant de désastres chez nos pauvres parents? Ma mère et mon père m'en ont raconté des choses étranges, mais j'étais trop jeune pour me ressouvenir de la partie gravement historique ; le drame seul est resté dans mon âme et a coulé dans mon caractère. Te ressouviens-tu de ma cousine Turenne ?... De quoi vais-je te parler? Mais c'est la suite d'entretiens récents avec nos chères sœurs, dont je reste toute impressionnée. C'est pourquoi je t'en parle.

A PAULINE DUCHAMBGE

(Octobre 1850).

Dans l'impossibilité où je suis de m'expliquer à toi, je te tends les mains. Je crois

seulement sentir que nous sommes des criminels d'autrefois à qui Dieu inflige la terre pour y expier nos fautes, sans nous en ressouvenir ; ce qui est bien cruel ! car nous aurions du moins la résignation, et je ne l'ai pas. Non ! à force de tortures, je ne l'ai pas. Tout mon courage est factice. Je me tais seulement pour ne troubler personne, me jugeant trop peu pour interrompre les autres qui vont et viennent comme à l'ordinaire, parmi toutes les morts qui me tuent.

Hier, j'ai assisté à cette triste pompe. J'ai écouté sur mes genoux les sanglots de la musique qui me ramenait sa voix ! Que te dirais-jedeplus? Caroline Branchu me faisait bien du mal pour la première fois. Elle n'a jamais été qu'adorable de bonté tendre pour moi.

Je suis comme battue à terre aujourd'hui, mon cher ange. Ne viens pas demain matin pour me voir, je suis forcée de sortir avec mon mari, à onze heures, pour revenir tard. Ton regard me ferait pourtant une consolation profonde, mais il faut bien m'avouer qu'une inclémence pèse sur mon cœur, un des plus malheureux^depuis longtemps que tu puisses te figurer. Ton amitié m'est si douce, si intelligente, et si fidèle que je devrais bien y puiser plus de courage. Est-ce qu'il se serait usé à coups d'épingles au point d'en manquer pour les grandes épreuves ? Qu'en penses-tu ?

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A PAULINE DUCHAMBGE

Mercredi 27 Novembre 1,1850).

Ta lettre m'arrive.

Ne rêve que tendresse et mélancolie, ma chère âme, et ne torture pas ta pensée pour qui voudrait te donner tant de calme et de bonheur. C'est au contraire la monotonie d'un sort défait qui cause ce silence tout plat qui t'agite. Rien ne nous relève et ne nous aide, sinon la résignation à des peines établies dans nos jours comme les points d'un ourlet. Si l'esprit de Dieu n'animait une telle prostration de corps, que serait-ce !

Deux fois je suis sortie pour aller t'embrasser, deux fois une vraie pluie d'orage m'a renfoncée dans la place Vendôme, plus triste que tu ne saurais croire. Je te réponds, dans la craintequ'il ne pleuve encore demain, et que tu ne restes inquiète si je ne peux t'aller voir. Ne le sois pas. Prends, s'il est possible, une juste idée de l'abattement amer de mon mari. Humilié du repos dédaigneux où il est condamné, lui, dans sa force et dévoré du besoin de labeur, c'est au-dessus de toutes paroles, je t'assure. Quand il n'a plus le courage de sortir ou de lire, je reste à coudre près de lui, car je maintiens tout ce que je peux d'un sort si délabré qui

ne touche personne... Dieu et toi, je lésais bien, va! et cela me suffit pour coudre de tout mon cœur. Mais écrire m'est impossible. Ma pensée est trop grave, trop appesantie, et je n'ai pu faire le conte demandé. J'écris vraiment avec mon cœur, il saigne trop pour des petits tableaux d'enfants. Comprends-tu, Pauline? Oui, tu comprends tout comme moi, toi, pauvre chère aimée! Les incidents de notre vie actuelle ne valent pas l'encre que j'userais ni surtout le regard de tes yeux, et puis l'hiver indigent par dessus tout, qui se traîne sur nous comme sur toi! si près et si loin tout ensemble.

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