‹ Correspondance intime. Publiée (volume 2)Chapitre 18 sur 18 · V.) février · texte numérisé non relu

V.) février

Vous dites bien vrai, chère dame et amie, et mère si éprouvée : j'ai ressenti toute votre douleur. Depuis longtemps et de loin, je suivais l'affaiblissement de cette jeune santé déclinante, et je tremblais en silence d'une fin trop prévue. Vous êtes véritablement une mère de douleur : ici du moins, il y a tout ce qui peut adoucir, élever et consoler le souvenir : cette pureté d'ange dont vous parlez , cette perfection morale dès l'âge le plus tendre, cette poésie di.«crète dont elle vous devait le parfum et dont elle animait modestement toute une vie de règle et de devoir, cette gravité à la fois enfantine (t céleste par laquelle elle avertissait fout ce qui l'entourait du but sérieux et supérieur de la vie. Dans les années heureuses oîi je la voyais assez souvent, et avant que toute mon existence fut retournée, en 1848, combien n'ai-je point passé auprès d'elle de doux et salutaires moments ! C'étaient mes bonnes journées que celles oîi je m'acheminais vers Chaillot à trois heures et où je la trouvais souriante, prudente et gracieusement confiante. Nous prenions quelque livre latin, qu'elle devinait encore mieux qu'elle ne le comprenait, et elle arrivait comme l'abeille à saisir aussitôt le miel dans le buisson. Elle me rendait cela par quelque poôiic? anglai.se, par quelque pièce légèrement puritaine de V/illiam Cowper qu'elle me traduisait, ou mieux par quebjue prière d'elle-même e'. de son pieux album qu'elle me permettait de lire.

V^.us qui ne pleurez plus, vous souvient-ils de nous? C'est à vous, poète et mère, qu'il appartient de recueillir et de rassembler toutes ces chères reliques, toutes ces reliques virginales, car je ne puis m'accoutumer ;ï l'idée qu'elle ail cessé d'être ce qu'il semblait qu'un Dieu clément et sévère lui avait commandé de rester toujours. Hasseniblez toutes ces traces de poésie, toutes ces gouttes de parfum qu'elle a laissé tomber dans son passage : un jour, quand le temps aura coulé sur celte plaie trop saignante et quand nos cheveux auront encore plus blan-

chi, nous les parcourrons ensemble avec une bienfaisante tristesse...

(Sainte-Beuve. Correspondance I, pp. 18'2-184. Pari?, Calmann Lévy, 1870.)

Beaucoup ignorent que Sainte-Beuve avait eu, un moment, l'intention d'épouser Ondine Valmore. 11 nous a paru intéressant de le rappeler ici.

La Ga7=elte anecdotique a publié dans le n" du 31 janvier 1889, sous le litro : Un projet de mariage de Sainte- Beuve, des fragments de Mémoires que nous croyons utile de reproduire, en partie, ma'gré les légères inexactitudes qu'ils renferment.

7 mars 18(35-

On vient d'apprendre à Paris la mort du conseiller d'Etat Jacques Langlais. qu'on avait envoyé à Mexico pour qu'il essayât de débrouiller l'écheveau très-compliqué, paraît-il, des finances du nouvel empereur du Mexique. Celte mort est regrettable à tous les points de vue, mais elle l'est surtout pour l'empereur Maximilien, qui ne retrouvera pas de longtemps un fonctionnaire aussi expérimenté et aussi habile.

Ce Langlais, que je n'ai pas connu, avait épousé une jeune personne qui tenait, par sa mère, au monde de la haute littérature. M"": Desbordes-Valmore , fille de la femme poète de ce nom, que je rencontrais souvent jadis dans deux ou trois salons qu'elle fréquentait. Elle y était rarement accompagnée de son mari, ancien acteur de province qui, pour cause de santé, ou de convenance personnelle, vivait d'une manière très retirée. C'était d'ailleurs un ménage exemplaire, très uni, et surtout le plus respectable du monde. Deux enfants étaient nés du mariage de la poétesse et du comédien, un fils qui est entré dans une administration de l'Etat, et une fille qui fut M"'« Langlais.

Elle se prénommait Ondine, et au physique elle n'avait rieii de particulièrement idéal, mais elle n'était ni jolie ni laide, et d'une f iiysionomie douce et ouverte, avec

le regard un peu maladif. Elle avait une instruction solide avec un esprit plein de vivacité qui n'excluait ni l'affabilité ni la bienveillance. Seulement, comme sa mère, elle ne sacrifiait pas à la mode, et ne s'habillait aucunement selon les goiîts du jour. Toutes deux, soit par nécessité, soit par habitude, étaient réfractaires à la toilette. Mais on s'habituait bien vite à celle manière d'être tant il y avait de charme dans leur conversation, et comme une teinte générale de bonté répandue sur toute leur personne. M™<: Valmore avait la parole un peu traînante et larmoyante : sa fille avait plus de décision et de netteté dans la répartie ; elle plaisait au premier abord.

Le ménage Valmore n'était pas riche : on sait que la vie des comédiens, surtout quand elle est ncnade, n'est généralement pas une source de fortune. M. àt M""» Valmore avaient connu de très durs moments, alors qu'ils couraient les théâtres de province, et ils avaient eu bien souvent de la peine pour joindre les deux bouts. La poésie n'a jamais non plus enrichi personne, elles œuvres de Mme Valmore, qui est cependant un des poètes en renom de ce siècle, ne lui produisirent toujours que de rares et éphémères bénéfices. Les enfants furent donc obligés de travailler eux-mêmes afin d'apporter leur part de ressources à la vie commune. C'est alors qu'Ondine entra, comme institutrice, dans un pensionnat de demoiselles qui était situé rue de Chaillot, et où sa mère et elle furent bientôt liées d'une étroite amitié avec la personne d'élite qui le dirigeait, 51°"= Lagut. Ce pensionnat a été dispersé depuis et transporté ailleurs par suite des démolitions, des embellissements et des prolondes modifications du vieux Paris. Il était alors très prospère et très suivi. Le salon de sa directrice était aussi très fréquenté, et entre autres personnes, Sainte-Beuve, déjà célèbre, y était reçu amicalement, et même familièrement.

Chaque soir, les jeunes maîtresses de classe, non occupées, étaient admises aux réunions de la famille. Dans un coin du salon un wislh sérieux était installé, pendant que dans un autre coin on se livrait à des conversations va-

fiées et même à des petits jeux d'esprit où Oiidine Valmore brillait tout particulièrement. Parfois Sainte-Beuve lui-même daignait prendre part à ces modestes et innocentes distractions, et il excellait dans le jeu des petits papiers, quiproquos ou bouts rimes qu'une personne de la société lisait à haute voix au milieu des éclats de rire de tout le monde.

« Bien qu'il ne fût pas beau, Sainte-Beuve avait une physionomie agréable, un regard vif et mobile, et beaucoup d'esprit naturel ; mais il était le contraire d'un gentleman ; il se rapprochait précisément des deux dames Valmore par son peu de respect de la mode et l'insouciance de sa tenue. Ses pantalons étaient ou trop longs ou trop larges, et ses redingotes venaient évidemment de la confectiorî, voire même de la confection à bas prix. Il avait heureusement d'autres moyens de plaire plus sérieux et plus réels ; il était alors en pleine réputation et très estimé et recherché dans le monde littéraire ; mais il était pauvre, parfois besoigneux, vivant même d'une existence un peu bohème.

« Il remarqua bien vite Ondine Valmore, et cette préférence se maiiifesta par une assiduité de plus en plus fidèle aux soirées familiales de la rue de Ch lillot. Un beau jour, enfin, il se déclara, non pas à M''^" Valmore ou à sa fille, mais à ^1""= Laguf, et lui fit la confidence de cet amour naissant et du projet qu'il avait formé de demander la main d'Ondine. M™*: Valmore, pressentie, ne put que se montrer très honorée de la demande d'un tel candidat ; Ondine elle-même n'y fut pas rebelle. Il semblait donc que les choses dussent marcher vite et toutes seules, il n'en fut pas ainsi. Après s'être déclaré un peu vivement , Sainte • Beuve parut ensuite comme effrayé de s'être trop avancé et d'en avoir trop dit ; il eut des hésitations inexpliquées, et qu'il a avouées depuis. Il voulait bien se marier, et le mariage lui faisait peur. Il tergiversa, il temporisa; il éprouvait pour Ondine Valmore une respectueuse affection, il appréciait toutes ses qualités

éminentes de cœur et d'esprit, et cependant il restait indécis, et il n'osait pas prononcer le oui définitif. Sur ces entrefaites la famille Valniore reçut d'autres propositions; un jeune avocat, M. Jacques Langlais , se présenta comme candidat à la main d'Oadiiie, et, en présence du silence persistant de Siinte- Beuve, M. et M"" Valmore accordèrent la main de leur fille au nouveau postulant.

« C'était une union moins brillante, à ce mometit-là surtout, mais qui offrait peut-être plus de garantie et de solidité. Il ne semble pas en effet que Sainte-Beuve eût jamais pu être un mari possible : il avait de grandes et d'incontestables qualités, mais les habitudes irrégulières et parfois équivoques de sa vi? ordinaire ne se seraient sans doute pas pliécs à la fi.xité obligatoire d'un ménage. Il conçut, d'ailleurs, un chagrin véritable en apprenant le mariage d'Ondine; mais il ne pouvait cependant imputer raisonnablement sa déception qu'à lui seul.

«Devenue M"><" Langlais, Ondine Valmore put croire avoir trouvé le re[ios et la stabilité de h vie dans une union qui était des plus honorables; mais elle fut bientôt prise par un mal implacable qui l'enleva en peu de temps.. . » X. page 240. Severiaiio de Heredia.

Y. page 2.j6. Probablemetit l'ouvrage de M. le baron Charles Dembowski : Deux cuis en Espagne el en Portugal pendant la guerre civile.

Z page 2)1. Souvenir d'un ouvrage d'Eugène Fromentin : Un été dans le Sahara, (page 28) : « Et de ce » tableau que je copie sur nature, mais auquel il » manquera la grandeur, l'éclat et le silence, et que » je voudrais décrire avec des signes de flammes et » des mois dits tous bas. je ne garderai qu'une seule » note qui contient tout : Koiscn pai.x. »

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