‹ Correspondance intime. Publiée (volume 2)Chapitre 17 sur 18 · CCL3CI · texte numérisé non relu

CCL3CI

Le 8 (juillGt 1856).

Voilà, ma plus chère amie, un nouveau coup de foudre qui éclate. Le Ministre de l'Instruction publique enlevé à sa famille, toute jeune et toute glorieuse de lui ! ... Si je n'étais affaiblie de tant de secousses, et si le temps était au moins sec par terre,

je courrais à toi pour te regarder et te demander quelque diversion à tant de tristes épreuves. M. Fortoul a été très bon pour mon cher Hippolyte. Il lui disait, en le plaçant sous-chef :. « Je vous éloigne un peu de moi par amitié, et pour que vous ne dépendiez plus du ministre qui pourrait me succéder. On ne sait pas ce qui peut arriver, mais je veillerai à votre avancement, en dehors de mon cabinet, (n'ayant pu à cause de mon frère vous y donner la première place ! )» — Ce frère, toujours charmant pour mon fils est au

désespoir. Il adorait le chef de la famille

Mon Dieu I Pauline, que les paroles sont inutiles dans de si grands désastre?. Mon cher Hippolyte est pénétré de ce malheur vraiment intime, Augier, l'adorable cœur, ainsi que sa femme, nous en avait fait un ami sérieux . — Que de petites grâces j'en avais obtenues pour des écoliers et autres.... Ah! que je suis triste! C'est lui seul qui avait fait arriver Valmore à la Bibliothèque, Tu peux juger du grave souci de mon cher misanthrope.

Que je te remercie du Rocher que tu as retrouvé. Pauline ! et que de vérité tu me dis dans les lettres de deux ans que l'on retrouve pleines de feux de paille.... Je sais maintenant bien des choses.... et surtout que je t'aime de toute mon âme !

003Li:2CII A PAULINE DUCHAMBGE

Le 31 octobre 1856.

7 a chère lettre m'a ouvert le cœur parce qu'elle n'est que trop |vraie ! Oui, tu es infiniment déçue, je le sens bien, va ! Si je ne t'en parle pas sans cesse, c'est de peur d'affaiblir le courage ou la résignation dans laquelle tu es entrée après tous tes désespoirs Ils laissent après eux tant de faiblesse de corps que tu en es à chaque instant renversée. Mais s'il sert à ton pauvre cœur blessé, d'une sorte de consolation de me sentir toute à toi, prends du moins ma tristesse d'amie. Je pleurais tout le long de ta lettre ! et tu avais déjà tant souffert du cœur, l'autre jour, que j'en étais consternée. Il est si vrai que ta santé soutient la mienne, que c'est une loyauté à toi de te soigner à mon intention. Je ne te dis pas non plus à ce sujet tout ce qui me passe d'épouvante dans l'âme, Dieu qui voit le sait bien, pour t'encourager et te préserver de trop d'abattement. Pour moi , je suis d'une grande faiblesse, ayant été reprise hier dans la nuit de cette perte de sang qui étonne et trouble malgré soi. Je suis cependant sortie forcément dans la journée,

-sans aucun nouvel inconvénient, que d'être aujourd'hui comme une imbécile. Sitôt que je pourrai, bonne chérie, j'irai reprendre auprès de toi la vie intelligente et te raconter bien des incidents qui remplissent tristement les jours où je ne te vois pas.

M'"' Berteau est venu après six mois d'absence. Pauvre Gabrielle ! Elle se plaignait amèrement à moi d'Auguste Aub., qu'elle croit toujours vivant. Je me suis bien gardée de la détromper. J'aime mieux qu'elle soit en colère, qu'anéantie de cette nouvelle, car sa colère c'est encore de l'amour... Rien peut-il ressembler au coup irrévocable de cette dernière absence !

M. de Jussieu revivra-t-il jamais entièrement ?... Que de livres j'ai dans le cœur, si je pouvais les écrire, sur ce sujet qui m'a tuée.

Chère Pauline ! à bientôt et à toujours partout. Ton livre de Marinier est encore introuvable, nous cherchons.

Conviens cependant qu'il vaut mieux être Pauline, ruinée et solitaire, que cette âme qu'on appelle Em. de G. Serais-tu aussi profondément aimée de ceux qui t'aiment ? Et être aimée, n'est-ce pas un peu le ciel ?

Mon cher Hippolyte a perdu un ami. Tu devineras tout ce que cette perte a d'imprévu et presque de terrible, quand tu sau-

ras que c'est le jeune astronome de l'Observatoire.... Quel coup de foudre, et il allait se marier! Je te dirai des choses étranges à ce sujet, entre le ciel et la terre. Quel bonheur grave aujourd'hui de n'avoir jamais fait un vœu contre lui ! Le désespoir de sa mère-^ change-t-il rien à celui de l'autre mère ?

C03Li22:iII

Lel" janvier 1857.

Je suis restée au lit ces derniers jours, avec un nouvel accès de fièvre et de joue enflée. Je ne sais plus comment me tenir dans la vie, ma bien chère Pauline.... et pourtant je ne voudrais pas te dire un seul mot attristant aujourd'hui. Je vais à toi uniquement parce que ce jour ouvre l'année, et que c'est une pensée douce de l'ouvrirpar toi. Je ne sortirai pas plus que toi-même, sois tranquille. Valmore va et vient de chambre en chambre, comme une âme en peine. Il aura fait vingt lieues ainsi jusqu'à ce soir.

Je suis comme toi devant les tiers qui entrent entre nous, mais c'est égal, je t'ai vue et je m'en vais soulagée!

Le tumulte de la rue est étrange. Pauvres petits marchands, pleins de pluie et

d'espérances cassées comme leurs joujoux. Mais c'est à toi que je pense, mon amie , sans pouvoir te dire tout ce qui m'emplit l'âme, en te tendant les mains.

A PAULINE DUCHAMBGE

Le 9 janvier 1857.

Il y a cinq jours, quand je rêvais la force d'aller te voir et de te répondre moi-même à ta dernière lettre, un rhume tout-à-fait violent , tout-à-fait inattendu m'a rendu plus de fièvre que jamais. Ma bien chère ! il est impossible de te raconter l'état d'imbécillité triste où tout cela me met. Je ne sais plus si j'ai passé de tels jours. Je dois le croire, ayant beaucoup souffert en tous temps, mais je suis trop accablée pour me rendre compte de rien. Je devine par là comme tu dois être. Ah ! que je te plains ! que je m'affîige amèrement de ce que ma solitude effrayée soit si loin de la tienne, toi, la seule amie qui pourrait beaucoup obtenir de ma raison assombrie.

Pourquoi t'étonnes-tu de retourner si jeune dans le passé ? Ne sommes-nous pas toujours jeunes ? D'où vient que tu t'atfliges presque de cette preuve incontestable de l'immortalité de notre vie, — elle

peut donc être fatiguée, mais non finir. Nous ne finissons pas du tout, sois-en sûre. Il n'y a pas de nuit où je ne retrouve mes petits enfants dans mes bras, sur mes genoux. C'est bien eux, va ! Sois persuadée comme moi qu'ils vivent tout-à-fait ! tandis que nous, c'est avec gêne et tristesse et peur ! Je soutiens donc que cet amour, que tu retrouves si souvent dans les heures les plus tristes et les plus inattendues, fait partie de toi-même, et que tu n'en revois alors que le miroir... Celui-là a été ardent, ne te plains pas. C'est le sens de ce que tu ne pouvais t'expliquer alors. C'est ton âme qui continue et qui suit sa pente d'aimer immortellement.

Voilà ce que j'ai pu trouver pour Alexandre Dumas. Je ne sais ce qu'il y a dans ma lettre, mais c'est une lettre, et ton petit créole (x) en fera une sonnette à cette porte souhaitée. Dieu sait si on lui ouvrira. Il y a bien des entraves vulgaires autour de cet excellent cœur distrait.

Ceci est dans un billet de Brizeux, écrit de Bordeaux pour nous deux : « Dites à notre chère Pauline que de Montpellier, d'où, après quelques jours, je remonterai vers Paris, je lui adresserai quelques lignes d'un souvenir qui ne me quitte pas. » — Il a été malade en Bretagne, avec danger. C'est sa bonne mère, qui, à force de soins, l'a guéri. Pauvre Virgile breton, si ses cris

pouvaient être apaisés ! Il t'aime bien, je le sais, brusquement mais vraiment. Juge donc ! combien peu d'amis reviennent à nos foyers refroidis. Pour moi, je le regarde de loin comme un pigeon déplumé sur le bord de son toit désert. — Ah ! ce serait trop navrant si Dieu n'était au-dessus du toit et des amis.

A PAULINE DUCHAMBGE

20 janvier 1857.

Surtout, ma chère Pauline, ne sors pas pour moi ! n'ajoute rien à la fatale obligation qui t'a menée au Carrousel. Tu vois ce que tu as souffert, et ce qui me fait beaucoup de mal par contre-coup. Je t'assure que tout est un danger dans Paris, par une saison si désastreuse. Ce que l'on voit journellement rue de Rivoli fait horreur, et c'est partout de même. Ta présence me bouleverserait. Je te promets, de mon côté, n'ayant pas les bottes de mon cher fils, que je n'irai pas te voir avant le dessèchement des marais que tu viens de voir toi-même, pour les prendre, j'espère, dans la même terreur que moi.

J'ai eu ta lettre à M. Jars, et je la lui ai soigneusement envoyée après l'avoir lue.

Pourquoi dis-tu tant de bien de moi. Cela II 11

m'a fait honte et plaisir. Comment veux-tu qu'il croie à l'aveuglement de ton amitié ? Il sait bien à quoi s'en tenir. Et moi, depuis que je suis son obligée, je n'ose plus témoigner mon attachement moins libre... Comme toute la vie nous est incisive et dure ! Les plus beaux et les plus purs liens deviennent lourds pour la misère et l'orgueil éveillé. Je deviens aussi bien triste et bien accablée, va! surtout de te savoir, à tant de titres, aussi désenchantée que moi de tout espoir,. , Je n'avais pas autre chose. Voici le Musée des Familles en procès. Je crois que ma Nouvelle va me revenir. Le directeur paraît très malheureux. Il fallait donc aussi ce surcroît? Je te dirai ce que j'en sais, c'est trop long.

Connais-tu, de ton côté, un moyen honnête et simple d'arriver à M. Alfred de Musset (que l'on dit malheureusement très malade). C'est qu'un jeune Anglais, musicien, auquel s'intéresse beaucoup AI. Jars, veut offrir au poète une mélodie qu'il a faite sur ses paroles. Je ne sais pas une âme en rapport avec ce talent dédaigneux et charmant, et il faudrait que ce fût un homme, Charpentier, par exemple, s'il était resté simplement poli avec moi; car si c'est une femme, lui, M. de Lamartine et d'autres ne manquent pas de dire : « Encore une amoureuse ! » Je t'assure que cela m'a été raconté. Ah ! que mes instincts sauvages

m'ont toujours bien servie ! Le pauvre banni n'a jamais dit cela, j'espère. Il n'a du moins jamais passé pour fat, et franchement, il est trop grand pour cela. Il y a un grain de stupidité dans la préoccupation que tout un sexe brûle pour votre gloire. C'est ce qui m'a toujours rendue muette comme un poisson, sinon pour M. Auber, qu'il n'aurait pas fallu prier beaucoup, pour attribuer mon admiration à ses charmes plutôt qu'à sa sa musique et à mon fanatisme pour tes jugements.

Toujours est-il que M. Jars voudrait faire arriver son Anglais jusqu'à M. de Musset, sans qu'on lui ferme brusquement la porte au nez. Je te le dis, sans espoir de rien, mais par acquit de conscience. Je sais que tu as de la joie de me donner une satisfaction. Hélas ! j'en aurais eu tant de mon côté à t'en consoler journellement pour une vie si triste et si laborieuse qui t'était réservée ! Je ne sais pas plus que toi comment gouverner la mienne ... et le plus raisonnable est de ne pas t'en parler ce soir. Je ne voudrais finir ma lettre que pour te donner du courage. Prends donc quelques bonnes paroles de mon cher fils qui t'aime. C'est assurément une des meilleures âmes qui soient entre nous. Tu n'en connais pas même la moitié !

Je t'aime de toute la mienne. Crois bien à cela.

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A PAULINE DUCHAMBGE

Le2ô janvier 1857.

Ah ! bon jour, ma chère Pauline ! Le temps ne change pas plus que mon cœur, mon cœur est pourtant moins triste que le temps.

Ne pouvant sortir ni l'une ni l'autre, j'ai eu la douceur de m'occuper de toi. J'ai lu, avec tout l'intérêt qu'il t'inspire, les vers du jeune poète Havanais. Je le crois d'autant plus destiné à réussir qu'il a la conviction profonde , l'enthousiasme sincère et le sentiment le plus délicat de la poésie. Il ne m'appartient pas de signaler un défaut , celui-là passe avec l'habitude et la réflexion. Tu as remarqué comme moi des vers charmants, une couleur ardente, sombre et vraie, une grâce naturelle aussi pour peindre les femmes, si douloureuses qu'elles soient dans ce tableau qui déchire le cœur et la raison. Oui, j'en vois comme il les a vues , et j'aime ce jeune homme, de les plaindre avec tant d'énergie. Cette pièce a beaucoup plus d'ordre et de clarté que l'autre. Pour tout ce qui m'est resté du caractère loyal et charmant de sa mère adop-

tive, je souhaite très vivement un bel avenir à son lils, et je t'avoue que j'y crois de tout mon cœur. Je suis sûre aussi que le tien s'en réjouira, cœur d'ange et de femme sincère.

11 faut que j'aie été malade pour n'avoir pas couru te dire ce que je t'écris si mal, — non pas que j'ai souffert. — Mais comment expliquer ces stupéfactions qui entravent mon existence, et comment faire pour en sortir ! même pour aller serrer tes chères mains , et causer avec toi, comme je ne le peux avec personne.

Je te renvoie les vers manuscrits et imprimés de M. Saveriano de Heredia.

Je t'envoie aussi Turcaret. Pour Virgile^ nous ne l'avons pas. Si je pouvais le découvrir, je me le ferais prêter pour toi. Tout ce que je sais d'un Virgile compréhensible pour moi , c'est que le nôtre ou celui de la Bretagne voyage dans le midi, sous le nom de Brizeux, dont la santé et le silence commencent à m'inquiéter, à moins que tu n'en aies reçu quelque lettre. Son ami Lacaussade est aussi parti vers le soleil de Bordeaux, je crois. Mais tout cela est à l'état de rêve.

AU DOCTEUR VEYXE

Le 3 février 1857.

11 VOUS est bien démontré, cher et fidèle ami , que j'ai renoncé à toute prétention de m'acquitter jamais envers vous, même à la simple douceur de vous offrir parfois ces humbles présents de l'âme qu'une âme comme la vôtre accueille avec plus d'émotion que la paix de tant de soins... Et quels soins ! inscrits au ciel , depuis dix ans, déjà!... pour vous porter bonheur ici. C'est ma croyance ! sous tant de larmes.

Mais, toutes les ruines accomplies (je parle de moi), n'amènent pas le dessèchement du cœur, et vous y nagez en pleine tendresse, cher et généreux ami, médecin selon Dieu, vrai Samaritain du pauvre et du blessé. Ainsi, vous puiserez dans l'écritoire qu'Hippolyte vous porte, au nom de sa mère, tous vos décrets de santé et de consolation terrestre dont les malheureux ont besoin et qu'ils sont sûrs d'obtenir en s'adressant à vous, charité vivante. Gardez-moi, je vous en prie, pour votre plus attachée et sincère.

Mne Desbordes- Valmore.

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a pauline duchambge

Le 3 février i 857.

Je ferai ce que tu veux tenter près de M. Langlais, quand je le verrai, mais il est toujours en voyage, dans la Hollande, dans la Belgique, dans l'Anjou, partout il plaide et ne semble pas respirer. Nous ne voyons que son enfant qui vient souvent dîner avec nous. Au coup poignant que me donne cet effort que tu veux tenter , se joint le désespoir de réussir, car il fait tout lui-même et gémit bien plus haut que nous de la dureté des temps.

Le soir.

Je venais d'écrire cette première page quand ton jeune créole est entré tout sincère et bien venu en ton nom, si puissant sur moi. Je l'ai trouvé tel que tu me l'as dit, avec des yeux grands comme des salières, et le sérieux espagnol qui n'est pas ennuyé. Je n'ai pas été longtemps seule avec lui parce que ma maison n'a pas même le calme de la solitude. Les personnes que j'y attire le moins mettent le plus d'empressement à y monter ! Grand Dieu, quel goût de la montagne ! — Enfin ce jeune homme t'intéresse et moi aussi,

pour sa mère, pour lui, et il reviendra. Je suis sûre à présent qu'Hippolyte le prendra en affection, lui si craintif des figures nouvelles.

Je partage ta préoccupation sur Brizeux. Pourquoi ne t'écrit-il pas ? Le sentir làbas, loin de sa mère, malade peut-être, et presque certainement sans argent , est un chagrin de plus dans tous nos chagrins qui s'accumulent à ne plus savoir comment les porter. Lui, si farouche et si irritable quand il ne cueille pas tranquillement ses fleurs et ses blés. Ah ! Pauline ! n'être que poète, n'être qu'artiste au milieu de toutes les faims dévorantes des ours et des loups qui courent les rues... J'ai l'âme triste comme la tienne, et je crois que c'est tout dire.

Je sais que M. Lacaussade n'est point parti. Il ne l'aura pas pu sans doute... Son infortune devient aussi de la misanthropie. C'est un mal contagieux, je ne vois plus autre chose. On ne peut plus vivre, matériellement parlant, que sur des charbons ardents. Je ne veux pas te déchirer le cœur, mais si je te disais avec quoi je commence le mois fiévreux de février !... pourrais-tu, mon bon ange, t'étonner que je sois malade ? Une grande partie du trouble de ma santé, comme chez la tienne, est l'horrible terreur qui envahit nos indigences . Comment veux - tu que

M, Auber comprenne cela puisqu'il ne comprend pas la désolation de ton cœur par le délaissement de son amitié. Heureux Anacréon qui fait de la musique. Il serait du reste peut-être très étonné et touché de tes silences, si tu te mettais à lui raconter ce que ton cœur sincère a souffert de cette longue affection. Ah ! là ! que de blessures sous les sourires et les bon jour convenants du monde.

Le livre de Turcaret est remis dans la Bibliothèque. Je n'ai en ce moment que des livres anglais.

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Le iO mars 1857.

Le temps est rempli d'imprévu , ma bonne chérie, et nos corps en dépendent ; n'en souffres-tu pas beaucoup ? Pour moi, je suis comme une hirondelle. Tu sais qu'en sortant de chez ton feu, l'autre jour, j'ai trouvé la pluie dont je ne me doutais pas près de toi, car à vrai dire il tait toujours beau quand nous sommes ensemble, malgré nos tristes entretiens. Je renvoie bien tard à Gérardine le parapluie dont elle m'a protégée, mais notre Victoire a déjà perdu les ailes de ses talons. Je crois que la hauteur des appartements

que nous habitons en est la cause, le fait est que c'est un effroi pour moi-même.

L'air vous porte sur les montagnes, mais nos escaliers nous étouffent l'haleine et rendent les jambes tristes. Il neige , il grêle, il pleut, et ce balcon qui nous entoure est un lac de glace. Il est si beau frappé par la lune ou le soleil ! Nous qui n'avons d'autre richesse et d'autres protecteurs, nous ne vivons qu'à moitié dan? leur absence.

Hier j'ai erré comme une âme en peine. 11 fallait assister à la bénédiction du mariage d'un fils de notre cher M. Bayard. Je m'en suis fait un devoir plein de mélancolie. C'était pour midi juste à Saint- Vincent-de-Paul. A une heure, tout était encore désert de ce qui était noce. Puis il y avait plus de mille personnes, toutes les portes ouvertes de ce froid monument sans feu, c'était la Sibérie. Nous n'avons pu entrevoir personne dans cette foule qui -me perçait le cœur... J'ai fini par m'enîuir chez mon pauvre beau-frère, qui ne m'attendait guère au milieu des giboulées. Tout ce que j'ai eu de chances parisiennes avec ces monstrueux omnibus n'est pas à te raconter. Les conducteurs trompent tout le monde, et rient de leur mauvais vouloir. Hélas ! le malheur aigrit leurs âmes. Mais j'ai passé du moins deux heures calmes et chaudes avec tous ces

vieillards qui représentent un autre monde au milieu de Paris.

J'ai à peine le temps de t'écrire et de te serrer les mains aujourd'hui, par des visites nulles^ comme tu en reçois, qui m'ont pris toute la grande matinée. Je ne sais plus me plaindre, plains-moi ! J'irai te voir le plus tôt qu'il me sera possible ; sois en bien sûre, comme de ma tendresse éternelle.

A PAULINE DUCHAMBGE

Mardi, 7 avril 1857.

Aujourd'hui j'ai essayé mes forces, ma bien chérie. Depuis le jour où je suis allée te voir, je n'étais pas sortie. Je derreurais toujours sous l'impression de ta visite, sans pouvoir même t'en parler, à force que la fièvre m'avait surmontéee. Mon cher Hippolyte te l'aura dit, n'est-ce pas? Il n'est lui-même que trop préoccupé de l'état singulier où j'ai vécu depuis deux mois. Sois sûre que depuis deux jours j'ai moins de faiblesse. Je me suis beaucoup soignée; rien pourtant n'a cessé, ni changé quand au fond de mon indisposition, je n'y conçois rien. Tant il y a pourtant qu'aujourd'hui je suis descendue et que j'ai marché assez longtemps sans fatigue, ni étonnement d'être restée si longtemps à la

chambre. J'ai senti bien péniblement ce que tu as dû souffrir des lourdeurs d'orages qui nous écrasent par ici. Ton cher cœur a dû ressentir de cruelles oppressions ! J'en ai tristement jugé par l'abattement complet de tout mon corps. Quoiqu'on en dise, Paris est un terrible climat, et ses printemps ressemblent à des luttes d'amour. Il faut être de bronze ou de plum.es, pour ne pas être par terre au milieu d'un duel si violent. S'il n'y avait pas autant de voitures, de monde et de bruit dans Paris , on s'en apercevrait bien davantage, et les trois quarts seraient dans leur lit.

Penses-tu, ma chère Pauline, qu'il soit besoin, même pour Valmore, d'entrer dans tous les détails de ton passé, pour comprendre et plaindre l'isolement et la dureté de ton présent ? Y a-t-il un jour où ta position ne m'occupe tristement et jusqu'aux larmes? Et tout cela n'est-il pas pour beaucoup dans la misanthropie sombre de mon pauvre Valmore, qui grince des dents de nos pauvretés réciproques... si comblées en ce moment, que je n'ose plus t'en parler, ma bien chère. Je sais que tout ce que tu as possédé doit te rendre plus affreuses les mille privations et humiliations présentes. Aussi, de qui es-tu plainte plus profondément que de nous? Ne crois pas que ce soit possible.

Un autre que toi, (que moi-même) tirerait sans nul doute un parti sûr de ce roman historique qui te lie d'un fil au Sultan que j'aime d'instinct. Nous en parlerons, ne fût-ce que pour occuper notre imagination si assombrie de tout ce qui nous tue. Il faudrait un voyageur, une voyageuse intelligente, une relation providentielle comme Dieu en ordonne quelquefois. Est-il jamais trop tard, pour lui, de nous consoler?

00x^22:22:1 A PAULINE DUCHAMBGE

J'ai obtenu d'Hippolyte qu'il allât se promener tous les soirs. C'est un soulagement pour moi de ne pas attrister une âme si bonne. Sa santé gagne à ne pas écrire, par là, jusqu'à l'épuisement, car il travaille comme un nègre dans sa nouvelle place. Il est d'un naturel si parfait qu'il se loue de ce surcroit, trop heureux d'acheter comptant un meilleur avenir. Ce n'est pas une phrase chez lui, c'est comme cela tout simplement. Il a fait un voyage à Fontainebleau qu'il ne connaissait pas, et l'a trouvé très beau ? Mais ayant vu la Chartreuse près de Grenoble, que sont ces forêts sur terrains plats ?.... Mon village flamand et ses blés m'attireraient mieux, si rien pouvait m'attirer au monde.

On a enlevé Hippolyte à Saint-Germain.

Ils étaient douze camarades, poussant des cris à en demeurer enroués pour quinze jours. Figure-toi qu'Hippolyte est toujours le chef d'orchestre dans ces bacchanales où il les fait mourir de rire. Ils sont tous revenus sans jambes ni bras.

Hier, ces deux princesses sont venues pour m'enlever de force à dîner. Tu sais que j'ai horreur de dîner en ville. Elles m'ont trouvé dans mon lit pour toute réponse. Quelle dérision avec nos deux sorts. J'avais un franc dans mon tiroir pour commencer mon mois, avec Victoire furieuse... Et ces bonnes dames disent : « M'"° Valmore sait si bien s'arranger. » La femme de son fils a cinq cent mille livres de rentes.

Je ne sais où je vais prendre tant de paroles pour occuper tes yeux. Elles sont bien inutiles d'ailleurs et ne valent pas la tendre assurance de mon amitié, dont tu feras toujours quelque chose de bon pour ta tristesse. Ah ! ma douleur est de ne pouvoir te l'ôter tout entière , même en t'embrassant de tout ce que j'ai de cœur pour aimer.

A PAULINE DUCHAMBGE

(Avril 1857).

Hier je voulais te voir en sortant d'une visite fort triste à Déranger. Je m'y étais forcée, malgré l'étrange état où je suis toujours. Il faut pourtant essayer de vivre. J'ai trouvé M. Béranger si malade et le sachant lui-même si profondément, que cette visite m'a fait beaucoup de mal.

Il m'a dit assez clairement, et d'un sérieux résigné, qu'il ne supporterait pas la perte de sa pauvre amie. Véritablement, c'est visible dans toute sa personne affaissée. Ce n'est plus lui ! J'en suis sortie moins courageuse que je n'y étais entrée. Son embrassement m'a fait mal.

L'orage et la foule m'ont donné plus de fièvre, et voulant aller jusque chez toi, je me suis résolue, de la porte Saint- Martin, à chercher quelque voiture pour revenir, mais je n'en ai pas trouvé, et j'ai marché comme j'ai pu. C'est un contretemps toujours douloureux quand je ne peux accomplir ma volonté d'aller à toi. Je n'avais pourtant à te porter qu'une âme sans courage et sans vertu , car je ne suis consolée par le bonheur de personne. Le bonheur d'autrui serait ma

— ^56 — force !... Tu n'en as pas non plus, ma chère amie, et je ressens par moi-même que tu dois beaucoup lutter avec une telle vie.

J'ai pourtant obtenu qu'Hippolyte sortît plusieurs fois pour aller entendre de la musique dont il est très épris, jusqu'à l'admiration. Mais l'admiration , je crois , n'est un danger que pour la femme, parce qu'elle y donne sa vie. N'oublie jamais avec quelle précaution je m'en suis défendue. De quoi m'a servi cette fierté sauvage ?

L'été commence aujourd'hui par plus d'orage.

Je reprendrai l'étude de l'espagnol sitôt que je pourrai tenir un livre. — Je te porterai un Voyage en Espagne^ très joli, à ce point que je m'en rappelle avec reconnaissance (y). J'étais gaie en le lisant. Tu le seras aussi. En ce moment le rire et la force me manquent.

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A PAULINE DUCHAMBGE

22 aviil 1857.

Il faut que je t'écrive pour ne pas trop souffrir. Je n'ai pourtant rien à t'apprendre, mais tout est au-dessus de mes forces. A qui dirais-je cela pour être entendue dans

ce que ce mot a de profond : « Tout est au-dessus de mes forces. »

Tu craignais de m'avoir fait mal en me racontant M™" Dorval. Est-ce que je ne la connaissais pas toute pour la plaindre et pour l'aimer, en y comprenant même les choses que, par ma nature, je détestais en elle. Mais les choses que l'on déteste dans quelqu'un empêchent-elles de l'aimer ? Hélas, non, pas toujours. Elles y entraînent quelquefois fatalement. Je te dirai pourtant que si j'avais là ce volume dont tu me parles, je ne le lirais pas. D'ailleurs, mon cher fils ne peut se le procurer. Ce serait aussi le charger d'un soin, et je ne me soucie de rien, d'autant plus que j'ai peur de m'attendrir. Je t'ai toujours trouvé ce tort funeste de te jeter au devant des couteaux. Seigneur ! Ils ne viennent que trop nous chercher le cœur à travers les portes et les murailles.

Quand je cesse de coudre, dans l'horreur d'écrire où je suis et de penser à rien, je lis des choses monotones. Je lis les Mille et une Nuits, j'étudie de l'espagnol que j'aime par-dessus tout autre étude. Je sens que je suis Espagnole par mon père que j'adore toujours. Je suis triste d'avoir perdu tant d'heures pour l'anglais qui m'a glacée en tous temps, mais les froids hasards disposent de nous comme ceux qui brûlent. L'Enfer est ici.

Ne crois pas qu'il soit possible d'aimer rien de ce qui te navre et te froisse. Je hais toutes les insolences vulgaires qui peuvent ajouter à ton infortune, et je pleure en moi quand tu me dis que tu es malheureuse, car je ne t'aime pas un peu seulement. Tu vois que nous sommes en pénitence et qu'il ne faut tendre nos bras que vers Jésus-Christ.

Voici un temps qui doit te faire battre horriblement le cœur ! Sois sûre qu'il y a un duel entre l'hiver et l'été : nous sommes sous leurs épées. Moi, je ne vis plus qu'à genoux. Je n'ose te dire ce que j'ai eu à subir de rentrer dans un bain, les deux mains sur mes yeux ; tomber dans l'Océan ne m'eût rien rappelé... et pardon pour te prouver que j'ai tant de mémoire. C'est très étrange d'être destinée à vivre sans ses enfants. Je n'y comprends rien, si c'est vivre en effet que d'être comme je suis.

Cette affection douce et innocente de M. Jars me manque bien ! Dans les orages de ma vie, c'était une chapelle silencieuse où ma pensée allait s'abattre, et j'avais le bonheur de le sentir heureux, exempt des luttes avec le besoin qui brûle l'honneur. — Tout ce que j'aime aujourd'hui est en proie à ce mal caché, etje suis sans consolation. Ce n'est pas en t 'écrivant que je devrais oser dire cela, ma bien chère Pauline, mais c'est que je suis trop faible pour sortir et que je ne peux te porter ce ra-

meau, tandis qu'il est encore vert. Bientôt j'irai, jusque-là je t'aimerai.

A PAULINE DUCHAMBGE

Lundi, 11 mai 1857.

Hier dimanche, lo mai, durant tout le jour d'une longueur de purgatoire, je pensais que son poids était le même pour toi, ma chère Pauline, que pour moi, si triste ! Hippolyte avait prémédité une visite près de toi, mais il a passé tout le jour en courses écrasantes, d'une part chez M.

Bascans, malade, de l'autre chez la mère de l'infortuné jeune homme de l'Observatoire qui l'avait fait demander... je ne sais pourquoi. Mon cher fils ne m'en parle jamais. Mon mari arpentait Paris, de son côté.

J'étais donc seule, comme tous les autres jours de la semaine. J'étais parvenue à supporter ces longues solitudes, avec la résignation que les prisonniers finissent par obtenir du Ciel. Une sorte d'engourdissement y aidait mon âme. C'était là mon calme, comme le tien sans doute ?....

Où est le tien ? L'orage est partout. Il y a des temps où l'on ne peut plus soulever un brin d'herbe sans en faire sortir un serpent. C'est ce qui me tient depuis longtemps immobile et cachée. J'en reprendrai

la force en priant pour nous deux. S'il reste en moi une ombre de courage, je suis résolue à t'en donner l'exemple, j'aurais horreur de moi si je te faisais souffrir. Tu ne sais pas à quel point je suis touchée de la tendresse dont tu viens de me donner tant de preuves. Que ne pouvonsnous envoyer nos cœurs, l'une pour l'autre, à qui les ignore, moi seule je connais le tien dans son humble et sublime tendresse. Quelle autre femme que toi sait le profond désespoir du mien ?

Tu parais décidée à envoyer par un tiers la lettre dont tu me parlais l'autre jour. Ne feras-tu pas de la peine en ayant l'air d'éluder l'adieu d'une personne malade et assurément déçue dans bien des vœux? Je ne pourrais me résoudre à rien ajouter d'amer à tout ce que le sort jette dans cette vie sauvage et fière.

L'affection existe vraiment pour toi. Je le sais peut-être mieux que toi-même, à la manière attendrie dont elle s'est montrée plusieurs fois avec moi pour toi. Je serais bien attristée qu'il pût ressentir un peu de froideur dans ce coin de pitié divine qui lui a toujours été cher. Et toi, ma plus fidèle, qu'en dis-tu?... Il n'y a jamais eu de personne au monde plus innocente du mal dont elle est cause, et qu'elle ignore si profondément. La blessure envenim.ée qui faisait fléchir tes ge-

noux hier même ne t'ôtera pas un cheveu de ta bonté... j'en pleurerais.

Restons nous-mêmes à travers tout. C'est bien de la part du Christ que je te le demande, car il est impossible qu'il ne trouve pas tout ceci digne de lui, tant c'est triste !... Le plus beau vers de M. de Lamartine, le sais-tu ?

Rien ne reste de nous, sinon d'avoir aimé!

Nous pouvons dire par là : sinon d'avoir pleuré ! c'est à ce compte qu'il sera gravé sur notre tasse : « Bois en paix ! » (Z)

Je t'écris comme si je tenais tes mains dans les miennes , et tu sens bien que c'est mon âme que tu lis. C'est pourtant une grande consolation, Pauline 1

A PAULINE DUCHAMBGE

Paris, le 11 juin 1857.

Non, ma bien chère Pauline, je ne sais pas analyser, mais je sens bien quand j'ai le cœur arraché de moi-même. Juge dans quelles blessures le mal doit rentrer, et n'es-tu pas bien surprise que depuis dix ans je survive ainsi à moi-même. Avoir obtenu pour Hippolyte et poijr son père, et je peux dire pour toi, de continuer de marcher, tiens, c'est tout ce qu'une mère -peut offrir en dévouement... hélas, pour un tel

sort !... car je vous nomme tous trois, sachant bien que personne ne m'aime ni ne me hait, et que je suis nécessaire à qui que ce soit, quand même je mourrais de tendresse et de pitié divine pour quelque autre. — Je te dis cela à toi qui l'as si terriblement compris pour un Chatterton 7'cvé. Car il n'était pas souffrant, le tien, et le sort ne le chassait pas d'où il voulait demeurer. Je t'embrasse , l'âme noyée de pleurs ; tu as bien fait de souffrir tout ce qui t'a rendue si chère alors, à moi du moins. Non, je ne t'aimerais pas tant si tu n'avais pas été si bonne et si saintement insensée.

J'avais surtout à cœur de te promettre, en t'écrivant, de ne pas négliger ma santé. Je n'ai pas pu marcher pour aller à toi. Je tâcherai de me ressouvenir de ce que tu me rappelles :

Donnez, dormez, mon père, et laissez couler l'eau Ne cesse pas de m'aimer, je tâche de vivre. Et résolument je veux me taire, surtout dans mes lettres, parce qu'elles sont contraintes et peuvent t'alarmer , n'ayant pas tout l'abandon de ma tristesse, de mon courage aussi.

COLi35:2S:VI

A PAULINE DUCHAMBGE

Mardi, le 7 juillet (1857).

Maintenant quelques paroles pour nousmêmes, ma plus chérie, à travers ces rues que je ne peux braver souvent. Tu m'as accoutumée à ta chère écriture, et ta santé pleine d'incidents me donne beaucoup de souci quand Je ne vois pas un de tes chers billets. Le lendemain du jour où je t'ai vue, le jour de ma visite chez le médecin, j'ai forcément gardé le lit, et ne vaux pas davantage l'ayant quitté. Le phénomène de mon corps est un obstacle pour distraire l'âme. Le grand air me ferait plus ce bien que toutes ces voix étrangères qui forcent mon silence sauvage.

M. Langlais m'a apporté sa nomination au Conseil d'Etat. Lui et ses enfans sont heureux et m'ont beaucoup embrassée. Lui veut m'emmener en Flandre où il va prendre congé de tous ses plaideurs, ne pouvant plus plaider. Mais ce voyage est impossible. Il me rappellerait trop de douleurs. Elle me dirait : « Te souviens-tu quand tu m'as ramenée? » Tout est défait. Cependant je suis sérieusement contente de voir les deux enfants abrités dans la

fortune croissante de leur père. Ils pourront impunément, (si Dieu le voulait), avoir du génie, l'infortune ne les menacerait pas de s'en repentir.

A PAULINE DUCHAMBGE

Le 1°' août 1857. Au soir.

Il me semble que je pense plus à toi le dimanche que les autres jours. Tout ce que tu m'as dit des tiens me fait baisser la tête, pour regarder tes tristesses au fond des miennes.

Tant que je n'aurai pas revu ton écriture, je serai inquiète de ton retour chez toi. Je me suis reproché ta visite, quoique j'aie toujours le courage de te la défendre. Et pourtant t'avoir vue m'a donné comme une joie. Pense à ce mot là, une joie ! Je me suis levée aujourd'hui pour ne pas affliger Hippolyte et son père, en me voyant au lit. Quand je ne les sers pas à table, ils sont désorientés. Si j'étais moins loin de chez toi, je trouverais bien la force d'aller te voir, sinon je te regarde dans ma lettre. Que tu es bonne d'être venue à travers tout Paris et l'immense chaleur. Mais que t'est-il arrivé en t'en allant ?

Liiiidi,

L'i.\mérique et l'Italie n'ont pas brûlé mon sang comme cet été. J'entends des palpitations dans l'air. La rue de Rivoli est comme une grande route, voilée de poussière. Si nous étions dans un village de Flandre que je sais, nous causerions paisibles et rafraîchies. J'ai toujours eu Paris en crainte.

M. Langlais m'envoie ses enfants pour les égayer... Je leur donne des tartes, et ils m'appellent leur grand'mère à triple carillon. Hélas ! je n'en ai que les cheveux blancs, la petite fleur étant partie avant elle !... L'aîné de ceux-ci me touche beaucoup. Il est maladif et mécontent, jaloux de tout, pauvre jeune âm,e. Il eut adoré sa jeune ml're. Quand il avait sept ans, c'était déjà menaçant. Elle ne savait comment faire. A présent qu'il en a été malade avec danger, il est devenu austère et veut se faire marin. Que Dieu le prenne en amitié et que ma charmante lettrée gui :1e sa barque. Elle était mieux apprise que moi ! Hélas, dans un temps où j'étais encore plus ignorante de science et de lecture qu'à présent, on m'appelait le bon sens incarné ! C'est devenu du beau ! Les chagrins, au rebours des autres, m'ont rendue imbécile.

A PAULINE DUCHAMBGE

Le H septembre 1857,

Et toi, ma chère Pauline ? Et toi? Comment es-tu ? Est-ce l'orage qui a fait monter le mal aux degrés sans nom que je viens de souffrir et que j'endure ? Il doit avoir eu sur toi des effets violents, sur ton cœur bouleversé... Le mien, quoiqu'il soit comprimé et comme éperdu, n'est pas éteint, je demande au milieu de tout cela: « Et toi, Pauline ? Souffres-tu beaucoup ? » Je te parle bien souvent.

On m'a couverte de papier chimique, dans la croyance que c'est une névralgie. J'avais dormi deux nuits, — ce bien-être comme divin s'est en allé. Les crises les plus dévorantes ont recommencé autour de la ceinture, — et la fièvre d'arriver, avec les rêves les plus tristes.

Le plus renommé de Paris est venu.

Je n'en parlerai qu'à toi seule, songes-y ; cela mettrait l'autre au désespoir. Son examen atteste qu'il n'y a rien de sérieux. Tout est l'effet d'une irritation nerveuse et sanguine et d'un peu de faiblesse. Il approuve le traitement tout entier, et ne me prescrirait rien de plus ou de moins, s'il me soignait lui-même.

Cette journée d'échafaud m'a beaucoup

éprouvée, mais elle a porté un grand bonheur autour de moi. Valmore pleurait à chaudes larmes. — Je suis restée trop faible pour t'écrire, — et hier j'ai eu vingt heures la crise névralgique. J'ai rêvé que je te priais à genoux de me montrer une lettre. Pourquoi rêver à ce qu'on ne pense pas ? — Cette impression est-elle au fond d'une si pauvre vie ? Si je n'avais pas eu peur pour l'autre, tout serait encore calme et ignoré de moi-même, — mais tout est modifié du moins. Embrasse-moi !

Tu devines si je tends les mains à ton écriture, et si je t'aime de ce peu de force que la maladie me laisse, c'est bien à présent que tu peux te dire aimée de ta fidèle

Marceline.

a pauline duchambge,

20 oClobref857.

Ta chère visite et ta chère lettre auraient dû me porter bonheur. Il m'en est du moins resté une impression tendre qui circule dans mes tourments. Oh ! ma Pauline, ils sont infinis. Le jour même que tu es venue, j'ai eu des crises torturantes. Je n'ai pas de plaintes pour ces choses, ni de force pour les écrire. Aucune amélioration. Je

garde rigoureusement le lit où je dévore mon cœur. Je ne t'écris qu'à force de tendresse, pour ne pas trop t'alarmer... Où trouver le courage d'un tel état. J'ai vu le médecin de Monaco. Il me prescrit de ne rien faire, que des calmants. Il vient de guérir une dame qui a souffert un an!...

Ah ! je te ne parle que de moi ! Ecoute : le nom que tu portes et le mépris dont tu parles ne peuvent se trouver ensemble dans aucun cœur. Tu te tresses des couronnes d'épines, et j'en suis affligée. Le mépris convient seul à qui ne sait pas t 'apprécier.

Hélas ! Nous faisons nos maux. Tous les tiens sont venus de n'avoir rendu aucune justice à ton mérite et à ton caractère. Nous nous traitons à l'état de grains de sable, ce qui n'est pas loyal, même envers Dieu. Je t'en supplie! Ecoute mon cœur. Tu va.ux immensément. Ton affection honore qui la reçoit. Voilà ce que je pense, dans l'état sérieux où je me trouve. Qui te connaît et ne t'aime pas est un imbécile.

J'ai l'esprit de l'âme et je t'aime!... sans pouvoir te l'écrire.

A PAULINE DUCHAMBGE

Jeudi ?> décembre (1857\

Que tu as une adorable bonté! m'écrirasans que je puisse te répondre, ma Pauline ! Quelle tendresse que la tienne dans cette terrible époque. Aussi comme je t'embrasse de l'àme. Aucun détail ne m'est indifférent de ce qui t'entoure et te tourmente. Le mot le plus pénétrant de ta lettre est celui-là : « Je vais mieux ! » Ah ! oui, c'est un peu de ciel. Je sais qu'il y a bien des orages dans peu d'espace, même entre honnêtes gens. L'am.our seul , l'amour divin les apaise, et tu as cet amour. Emploie-le !

Samedi.

Tu vois... je n'ai pu iinir. Je pense à toi... et je me tais pour souffrir sans hurlements. Je vis dans l'impossible. Je ne sais plus rien de la vie réelle, si c'est la vie. Ma chère âme, je ne puis que t'embrasser et te tracer sans suite ce sentiment immuable qui m'attache à toi.

Mes douleurs sont sans expression. Je ne sais pas trouver une place.

Bon ange aimé, ne viens pas. Soignetoi, c'est un crime envers ce qu'on aime de se négliger. Je le vois ! Je fais beau-

coup pour me soulager, mais rien... Tu as raison dans tout ce que (tu) penses de cette maladie.

J'ai mieux aimé t'écrire ce brouillon que de faire écrire mon cher Hippolyte, enfin tu vois mion écriture et le nom bien tendre et fidèle (de ta)

Marceline.

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A PAULINE DUCHAMBGE

Le 21 décembre (i857).

Je ne t'écris qu'avec de l'âme. J'amasse bien des inquiétudes sur toi , ma plus chère!... — Mon fils n'a pu t'aller voir, tout malade de mes tourments. Je broie ce qui m'entoure. C'est vivre dans l'impossible. ' — Ta chère lettre me livre à la tristesse sur toi-même. Mais toutes plaintes sont faibles et inutiles devant de tels événements. Ta pensée est sûre de me trouver au-devant d'elle, quand elle me cherche. Je t'aime uniquement comme amie ! dans ce vaste espace. Oh ! souffre moins ! et reçois comme une caresse cet élan de mon cœur.

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A PAULINE DUCHAMBGE

Sans date.

Ne pouvoir l'écrire ! te donner du chagrin... et n'oser te dire même à quel point j'en ai ! Toujours une ceinture de force me retient au lit. La force me manque pour la supporter. Mon cher fils t'aime de tout son cœur et du mien ensemble. Il revient plein de toi quand il t'a vue, et cela me soulage un 'peu... Je persiste à te défendre de venir par ces temps... Ma plus chérie, ménage-toi dans toi, j'ai tant besoin de ta santé ! Cède-moi là-dessus, je t'en prie ! Ce qui est raisonnable est toujours sain en amitié, tendre aussi quand le sacrifice prouve l'affection. Ne viens pas. Tes bonnes et charmantes lettres sont des visites de l'âme. Que de grâces je te rends pour m'aimer comme je t'aime.

Je ne te donne aucun détail, tu pleurerais. La résignation m'abandonne. Je n'envoie à Dieu que des gémissements.

Si je pouvais t'écrire , je suspendrais le supplice. Tes lettres aimées font ce miracle. Ah! oui, je t'aime!

Valmore s'épuise en tendresse et en soins. Quelle épreuve pour tous, ma Pauline.

Je voudrais répondre à vingt articles de tes lettres qui m'ont beaucoup émue, mais je ne puis. Tout est apprécié , tu peux le croire, tu as une si grande part dans mon existence. Tiens bien tout ton être à l'abri. Un peu de calme sur la santé de ce qu'on aime aide à souffrir ses maux. Oui, je crois que si pous eussions été ensemble, le mal moral qui a amené tout ceci n'eut pas eu lieu, qu'avec bien des modifications. Mais il était venu d'en haut.

Tout ce que les médecins m'ont donné ne m'a fait que du mal. Je serre ta main sur le cœur le plus vrai du monde. Il t'appartient.

A PAULINE DUCHAMBGE

Le 28 décembre 1857.

Ala plus chérie ! Ton écriture, seule puissance extérieure, est venue luire dans mon âme. Oh ! qu'elle m'a fait de bien ! Je n'ai pu y répondre dans les diverses émotions qu'elle m'a apportées, — devine ce qu'il faut pour me priver d'une telle réciprocité. Te le dire est impossible. Nous nous tenons par les mains et par l'âme. Mon cher fils va t'écrire, moi ne pouvant, mais j'ai voulu commencer ce billet pour que tes regards

soient consolés. Ma bonne bien-aimée Pauline ! Sais-tu ma tendresse ? Sais-tu le prix de la tienne pour moi ! La vue de ton écriture me pénètre, et c'est pourquoi je me figure que la mienne te fait du bien. Tu dis : « C'est elle, c'est ma fidèle Marceline ! »

(La lettre est continuée par son fils).

Malgré sa faiblesse et la défense qui lui est faite d'écrire, ma mère a voulu envoyer quelques lignes de sa main à sa chère Pauline, et me charge de continuer sa lettre. Il n'y a pas encore de mieux sensible. Ma mère souffre autant d'avoir souffert que de l'appréhension de souffrir encore, que de la douleur présente ellemême. Il nous semble, à nous, voir une amélioration imperceptible ; mais comment le persuader à quelqu'un qui est cloué sur son lit, et sur ce lit même ne peut trouver une place qui donne le repos, sans sommeil la nuit , et comme brûlé dans toutes les parties du corps par cette interminable torture. Vous pouvez penser, bien chère amie de ma mère et la nôtre, quelle existence nous menons ; bien qu'on ne puisse comparer notre position à la sienne, nous aussi cherchons le repos, sans le trouver. Nous n'osons rien faire , rien exiger, rien prescrire. Avec tout l'espoir dont nous sommes remplis, il est impossible d'échapper d'une part

aux mouvements du cœur qui nous font anticiper et courir plus vite que le mal, de l'autre aux déceptions quotidiennes , quand après avoir cru voir arriver enfin le jour de la santé et de la délivrance , nous sommes obligés de nous rasseoir, en disant : à demain. On doit éprouver de ces choses-là en mer.

Vous, bien chère malade, j'irai vous voir dans peu , le premier jour de l'année, s'il est possible ; j'espère ne pas vous trouver, vous aussi, sur la claie.

Je prends vos deux mains à la fois, et je les embrasse bien tendrement.

H. Valmore.

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