VII
A MADEMOISELLE MARS
Bordeaux, le 28 seplenibre 1835.
Si j'attendais pour vous écrire que vous ïespiriez de vos triomphes et des hommages dont vous êtes entourée, je ne m'y hasarderais plus, mais l'habitude fait que vous n'en êtes pas étourdie, et mon père m'a donné la joie d'apprendre que vous vous êtes ressouvenue de moi.
Depuis que nous sommes à Bordeaux, je rêve de six mois en six l'espoir de vous y voir •arriver, parce que ce bruit court dans le public, et qu'il n'intéresse ici personne plus que moi. A quoi tient-il donc que ce soit toujours une fausse joie? Est-ce parce que je le désire trop vivement ? J'en ai peur, car tout va de travers dans ma vie, et si vous renoncez pour toujours à vous en mêler un peu comme vous me l'aviez promis, je la passerai toute entière errante et incertaine.
Je ne vois pas sans quelque frayeur les
obstacles qui s'amassent devant la rentrée de Valmore aux Français , des concessions d'amour-propre , un changement d'emploi, rien ne peut-il les aplanir ? Votre appui vaudrait tous les droits, s'il en avait. Tout le monde me renvoie à vous quand il est question d'une tentative à ce sujet. Mon admiration et mon attachement pour vous ne me font pas redouter de vous avoir une grande obligation, et je peux vous dire que je serais heureuse de ma reconnaissance. Vous connaissez assez mon caractère pour croire que je n'en dirais pas autant à beaucoup d'autres.
Si vous pensiez qu'il y ait quelque espoir fondé pour Valmore, ayez la bonté de le dire à mon père, nous ne prendrions alors que des engagements conditionnels pour l'avenir.
L'idée de nous lier pour plusieurs années en province m'est très sensible, mais après cette dernière démarche, je prendrai le parti d'une entière résignation.
Je vous aime et je vous embrasse avec l'affection la plus vraie.
A SON MARI
Paris, le 5avnU827.
... J'ai VU M. de Forbin, le plus beau, le plus élégant des courtisans qui puissent
chanter : « Je suis encore un peu dans mon printemps. ^> Ah ! qu'ils sont loin tous cesbeaux de ta grâce romaine, non, grecque, toutepure, etmieux,s'il est possible. N'es-tu pas dans ce délicieux tableau des Bergers du Poussin? Tu ferais faire des élégies au milieu des landes. Il a été plus que bien, ce M. deForbin.et c'est ce qui m'assomme. Tu sais combien j'aime le pain de ménage ? Enfin, il m'a promis beaucoup pour mon oncle, et j'ai appris avec surprise et douleur qu'il en méprise le talent. C'est M. de Brack, qui dit tout, qui me l'a dit. Autre beau fort à la mode, mais tout rond, tout uni avec le? simples qu'il aime. Il chante toutes nos romances d'une manière qui t'enlèverait parcequ'elle est pleine d'accent. Nous aurons ton Molière s'il existe, et le reste de ce que tu souhaites. Merci de ces soins que tu me confies, je les aime, c'est du repos. Lilite a quitté courageusement sa première dent : « Mais, maman, je n'aime pas les enfants sans dents; m'aimera-t-on à présent? » II est fort enrhumé, et garde tout pour la nuit. Je ne dors pas, je suis lasse à mourir.
44 avril.
Je donne tout un jour au repos, et tu en auras une grande part, mon amour. J'ai tant à te parler! à t'aimer, à te le dire! Ta dernière et charmante lettre, je l'ai prise hi^r matin chez mon oncle; de quel secours elle
m'a été ! Ne pense pas que tout soit bien dans ce voyage; d'abord sans toi, il y aurait toujours un vide que je ne pourrais longtemps soutenir sans devenir malade. Mais la certitude d'êtreàtoi tout à l'heure, me fortifierait contre cette rupture de mes chères habitudes. Tu ne sais donc pas 'comme tu es moi , commej 'existe à présent de toi seul, du besoin d'être là, de sentir tes mains, tes yeux sur moi, cet amour, cette âme sincère et pure qui tourne autour de ma vie, qui, sans toi, ne me serait plus supportable! Va! tu peux me donner, j'ai de quoi te rendre, et si tu as le bonheur d'aimer ta femme, j'ai celui de te préférer à tout l'univers. Je ne veux que toi, je n'aime que toi. Je t'en prie, ne me parle pas de couronne, de talent, de rien du tout. La vanité ne tient pas de place dans mon cœur plein de tendresse, de larmes, car je pleure souvent, tu sais, en cachette, et ce n'est pas toujours de tristesse !
M'"*^ Nairac me donne une lettre de Talma, unpeu de cette âme aimable et douce qui animait ton idole. Cette lettre est charmante de bonté naïve. J'ai beaucoup de bonheur de te la reporter. J'ai dîné avec elle avant-hier, avec la brillante M""" O'Donnel , iille de JV'jme Gay. Je n'en veux pas beaucoup. On dirait un charmant gendarme déguisé. Elle parle... toujours! et sa voix est grosse comme un basson. Elle montre ses dents avec une sorte de grincement qui fait mal, et sans
■doute elles jauniraient devant les tiennes, mon Prosper, si humblement cachées soustes belles lèvres. Elle m'a dit un mal affreux de M. de L., à la bonne heure. Il est à la campagne, ce qui me dispense d'aucune démarche où je ne suis pas portée. J'ai été chez M"'6 Récamier, sans la trouver. J'ai vu M'"" de Marsillac auprès d'une de ses filles, mourante de la poitrine. Seize ans, et belle !
A MADEMOISELLE MARS
Lyon, le 2 juin 1829.
Je vous remercie du fond de l'âme, et je vous aime trop pour ne pas trouver une grande douceur à vous devoir beaucoup. Ce ■projet de retour n'est peut-être encore qu'un beau rayon d'espérance sans effet, car je sens îa solidité des craintes de Valmore ; une famille si nombreuse à soutenir arrête l'élan de notre joie. Mais enfin, j'aurai reçu de vous un témoignage de souvenir et d'attachement qui ne sortira jamais de mon souvenir.
Si je suis fort timide à croire à quelque bonheur, vous savez que j'ai mes raisons pour cela. Et dans la retraite absolue où je vis, j'ai le temps de peser sur les conséquences d'appointements trop faibles pour soutenir ceUe tribu dont Valmore s'est fait le chef.
Si nous perdons cette dernière occasionde retourner à Paris, je sens que tout est fini, et que je ne vous reverrai plus.
Adieu, que toutes les félicités vous entourent, c'est un besoin pour moi de vous croire heureuse autant que je vous sais sincère. Mille causes m'ont rendue superstitieuse et confiante dans mes rêves, ils ne m'ont jamais trompée, et vous pouvez croire au bonheur. C'est une de mes consolations dans l'avenir, car je vous aime bien !
A CAROLINE BRANCHU
Lyon, le 4 mars 1830.
J'ai dit quelquefois^ dans tous ces jours d'étoufïement : Que pense- t- elle de mon silence? Qu'il vous soit expliqué tout d'un coup, bonne Caroline. J'ai été garde-malade tout l'hiver. Mes deux aînés, à peine remis de lafièvre scarlatine, ontprisensemble lapetite vérole volante dont la vaccine n'exempte pas. Mon fils a beaucoup de peine à se remettre, et vouspouvezjugerquecen'estpas de fatigue que j'ai le plus souffert. Je passerais vite sur ces détails qui vous font du mal, je crois, si je n'avais à cœur de me bien justifier devant vous, à cause que je vous aime d'un sentiment à part. Il est né au milieu des premières impressions de ma vie, et je n'en perdrai jamais
le souvenir ni le charme. Je vous admirais avec tant dejoie, ma bonne Caroline! decette joie sérieuse que donne un grand talent, je ne savais pas trop vous le dire , car vous n'étiez pas là quand je pleurais de vous entendre. Mais vous avez bien vu sur ma pensive personne quelques traces de ces émotions profondes qui ne se révèlent bien qu'à ceux qui les inspirent. Je vous jure que c'est toujours à cause de vous que je n'entends jamais prononcer les noms d'Alceste et de Didon sans tressaillir comme si je vous voyais, il ne m'est pas possible de leur prêter une autre voie et d'autres traits que les vôtres.
A vous dire la vérité, Caroline, je n'ai pas eu de bonheur d'attacher de prix à ces pauvres élégies dont vous me parlez avec bonté. Je les ai toutes écrites devant les murailles de ma chambre, et comme si je disais un peu de mes ennuis qui n'intéressaient personne, je n'avais aucune éducation littéraire, et il y a cent choses de travers qui me causeraient maintenant de la honte et du chagrin si je n'étais absorbée dans d'autres pensées. Je vous les offre de bon cœur telles quelles sont, et je suis affligée d'avoir su trop tard un un désir que je n'anrais pas osé espérer. Votre beau nom qui m'a toujours été si cher n'y sera donc pas pour cette édition qui était imprimée quand j'ai reçu votre lettre, et ce sera pour la prochaine. Je vous saurai un gré éternel de me l'avoir demandé. Que pouviez-
vous me dire qui me prouvât davantage que vous m'aimez comme je vous aime. Ma lettre qui doit partir ce soir par occasion vient d'être brusquement interrompue par le feu qui a roulé une heure dans ma cheminée. Deux branches de cyprès secs dont j'avais couronné le portrait de Talma ont failli causer un événement bien grave autour de moi. Mais tout est éteint comme Talma. Talma ! vous avez souffert, n'est-ce pas ? Je ne sais pour ce qui me regarde, ce qu'on a pu vous dire, chère. Vous ne risquez rien de me plaindre quelquefois, vous n'ignorez pas que la vie a de tristes étonnements. Je voudrais vous embrasser en même temps que cette Fauvette qui n'a jamais non plus fait grand tapage de ses peines. Je ne parlerais peutêtre pas entre vous deux, mais je vous embrasserais, et je croirais que l'on m'aime.
Adieu. Soyez heureuse. Je finis vite, sans vous quitter de la pensée, envoyez quelquefois la vôtre vers moi.
SCI
.A madp:moiselle mars
Lyon, le 5 mai 1831.
Je n'ose guère vous écrire. Non pas que je doute de votre amitié pour moi. J'y crois par le sentiment profond que je vous ai
voué, et aussi par la preuve réelle d'intérêt que vous m'avez donnée. Mais peut être que vous êtes froissée qu'on n'y ait pas répondu dans le temps; vous savez si c'est ma faute, et combien je suis soumise à une volonté qui fait mon sort.
Enfin cette administration a la funeste conséquence que j'en redoutais, tout est rompu et perdu. Ma famille est là sans ressources et Valmore, éclairé, sans engagement, libre et désirant avec ardeur en retrouver un. Les deux théâtres sont fermés. Les autorités, comme il arrive en province, ne prêtent nul appui aux artistes, et chacun a la triste liberté du grand chemin. Je ne vous arrêterai pas longtemps sur. ce tableau, mais je laisse à votre âme, qui a quelquefois plaint la mienne, le soin de tenter encore un effort pour obtenir la rentrée de ce grand enfant prodigue,
« Cacliaiil sous un front grave un esprit inipruJen'. »
J'ai hésité à vous importuner de nouveau d'une prière qu'il n'oserait vous adresser lui-même. Mais le désespoir me gagne, et si vous n'y pouvez rien, je me rendrai du moins témoignage de n'avoir rien négligé pour servir Valm.ore, et alors vous me plaindrez, car le désespoir me gagne. Je suis à peine convalescente d'une maladie étrange que je partage depuis deux mois avec tous mes enfants. C'est une coqueluche contagieuse, appelée choléra spasmodique. Val-
more lui-même a été frappé de ce fléau et j'étais seule pour veiller nuit et jour tous mes pauvres malades. Je suis fort brisée, et c'est un redoublement d'étoile. Un libraire me prend deux mille francs, et une petite pension que m'accordait Vautre gouvernement ne m'est pas continuée. C'est trop peu ponr vivre. Que vos belles mains s'élèvent en ma faveur; si vous êtes aussi puissante qu'adorable, vous obtiendrez une seconde fois cet engagement qui semblerait aujourd'hui si précieux àValmore. Répondez-moi ou faitesmoi répondre. Votre silence me ferait mal, car vous savez que personne ne vous aime plus que Marceline Valmore.
A MADEMOISELLE MARS
Lyon, le 2ïjuin 1831.
Je ne sais ce que je donnerais pour vous -embrasser et vous voir ! \'otre lettre m'a fait du bien, elle est telle que je la désirais de vous bonne et sincère. Vous savez qu'après votre talent, qui est de ce monde une des choses que j'aime le plus, votre caractère est ce qui m'attache éternellement à vous, parce qu'il est vrai.
Vous avez raison de ne pas me donner de vaine espérance, je sens qu'il n'y en a pas <îe raisonnable pour moi.
Le tableau que vous me faites de la situation des arts en France est d'une affligeante intégrité. Dans l'intérêt que je suis bien sûre que vous me portez, vous aurez appris avec plaisir le retour de M. Singier ; il est revenu juste au moment où nous allions partir, moi et mes enfants, pour uu coin de la Normandie où ma sœur m'offrait un asile provisoire, et \'almore pour aller chercher à Paris quelque engagement pour la province. Il se croirait heureux d'entrer à la Porte St-Martin, car entre nous, ce qu'il aime le mieux, c'est le drame avec ses formes nouvelles et historiques, il y réussit bien. Mais il a cherché inutilement à se placer à cette Porte St-Martin, qui nous est aussi fermée que toutes les autres. Je persiste à me croire exilée de vous et de ceux qui m'étaient chers, par quelque puissance invisible, mais vous savez qu'il y a longtemps que la résignation me tient lieu de beaucoup de choses !
Par le retour de Singier, du moins, l'horrible misère s'arrête : on ouvre le grand théâtre le premier de juillet, et nous ne perdrons que trois mois et dix jours... Il faut encore en bénir la providence. Mais vous êtes malade, et je m'en inquiète avec mon cœur de femme, l'un des plus tendres à vos peines que vous ayez, je crois, trouvé dans votre chemin. Si c'est une indisposition, bien que grave , elle passera pour vous
laisser heureuse et belle. Si c'est une douleur d'âme, vous la ressentirez plus longtemps, et je les ai toujours vivement partagées. Car je vous connais ! J'ai vu et lu jusqu'au fond de vos célestes yeux. Ainsi, et j'en prie Dieu ! soyez-un peu malade, s'il le faut, mais soyez calme et heureuse plus que celle qui vous souhaite toutes les félicités de la terre!
J'ai vu deux fois iine tête toujours pleine de vous.
« J'étais né pour elle, — m'a-t-il dit avec beaucoup d'émotion, il y a trois ou cinq
mois de cela, je le regardais en pitié,
croyez-le, m'a-t-il répété plusieurs fois, je l'adorerai toujours, il n'y avait qu'elle pour moi. » Mon Dieu ! pourquoi vais-je vous dire cela ? Eh! qu'importe des remords ? ils ne réparent rien.
Dites à la bonne Julienne que ma petite Inès lui ressemble toujours étonnamment.
Non, ne demandez rien pour moi. Je n'ai ni goût ni courage à rien devoir à ce monde, où j'ai été, où je serai toujours malheureuse^ Mais je ne vous cacherai pas que j'ai été touchée jusqu'au cœur de l'idée qui vous en est venue. Vous me connaissez, je suis plus sensible à cela qu'à l'argent.
Je vous embrasse, et je nourris l'espoir que vous viendrez à Lyon puisque l'excellent Singier fera encore tout pour se faire aimer. La salle est belle ; mais au train des choses,.
vous seule, je crois, feriez reprendre ici le goût du théâtre. — J'ai donc encore une joie dans l'avenir, où vous me retrouverez votre fidèle.
M. Valmore.
A CAROLINE BRAN'CHU
Rouen Je 23 mai 183J.
Il a fallu la réunion de bien des embarras pourm'arrêterdet'écrire, mon ange Caroline, mais jamais tu n'as vu une pauvre femme plus femme que moi depuis que ce déploiement s'effectue. Nous vivons après avoir traversé les terreurs du choléra et vu tomber tant de ses victimes. Son influence à Rouen s'amortit tous les jours, et pour moi du moins et ma famille qui fintéresse, tu peux respirer librement. Puisses-tu n'avoir aucun être cher à déplorer dans cette grande calamité qui a remplacé la guerre avec tant de fureur qu'elle frappait tout, enfants , femmes et vieillards. Je vois et j'ai vu ces tristes civières, plus éloquentes que tous les mots humains pour entrer dans l'âme, l'affreux tableau dont, au reste, je ne veux pas te navrer. Il m'eùtété plus doux de te rassurer aussitôt ta bonne lettre reçue en arrivant ici, car mon départ de Lyon a été dans le
temps beaucoup retardé par la terreur même de nos amis qu m écrivaient de Paris et de Rouen, pour me conjurer de ne pas venir. Ceux de Lyon m'arrêtaient aussi de tout leur pouvoir, et comme il s'agissait de mes enfants, tu penses bien que je bougeais pas. Enfin la probité a parlé quand l'engagement de \'almore a été fini, et sans qu'il voulût entendre au délai d'une heure, nous sommes partis tousensemble. Quel voyage, Caroline! et que de frayeurs quand on tremble pour sa famille m^enée au-devant de la mort, je le croyais. J'ai donc souffert et traversé Paris n'ayant que le temps d'y voir trois chères femmes que j'y aime de tout mon cœur, et qui m'ont poussée hors de cette ville désolée. Nous sommes arrivés le 28 avril à Rouen , soumis au fléau, mais moins infecté que Paris. Et puis, j'étais avec tout mon monde dans un tel tourbillon de soins pour les loger et les établir, les débuts de Valmore ajoutaient tant de trouble à tout cela que je n'avais plus un moment à moi, et si tu joins à cela, chère ! les visites de famille, d'anciennes relations , et la fatigue de cœur qui m'écrasaient de toutes sortes de poids et de regrets, tu n'auras pas la triste pensée que c'est distraction volontaire si je n'ai pas répondu à ta lettre comme tu le demandais. Il ya déjà bien longtemps. Caroline, que je ne fais plus ce que je veux, que je n'appartiens -que par l'âme à ceux que j'ai aimés comme
toi pour les aimer toujours, ainsi grâce même pour l'avenir, si quelque retard se mêle encore de m'enlever la consolation de te parler, à toi, qui entends tout, même dans l'absence.
Si tu es plus libre que moi, ne tarde pas à me rassurer dans mes craintes sur ta santé, sur 1 état de ton âme dans toutes tes peines. Je te souhaite à présent l'espèce d'engourdissement où je me crois tombée pour les miennes. Il vient une heure, vois-tu, où l'on n'a plus la force de souffrir. On reste immobile devant le passé. On regarde l'incendie qui a tout dévoré, et le désespoir finit par s'amortir comme toutes ces flammes éteintes. Ce n'est qu'en voyant le ciel qu'on peut achever cette vie. Je veux le ciel, et j'y crois ! Tu peux croire de même à ma tendre amitié.
Les débuts sont terminés heureusement.
Valmore est adopté dans cette ville , la dernière où j'eusse voulu appuyer un an des jours qui me restent. Et toi, resteras-tu longtemps où tu es ?
A SON MAKI
Paris, le 7 novembre au soir 1832,
Je t'ai promis , mon bon Prosper , de t'écrire pour ta tranquillité, et je sens que
je ne fais que céder au premier besoin démon cœur. Toute ma journée a été en course.. Voilà la première : Arago m'a prise avec Hippolyte, bien joli, bien paré et nous avons été en droite ligne chez M'"'' Tastu. Elle nous a accueillis avec tout l'empressement de la véritable bonté. Nous y sommes restés deux heures, et je suis vraiment heureuse de la connaître, elle est bonne. C'est elle qui me servira pour la vente des petits livres, elle le fera de cœur. Je serai son obligée avec plaisir. — En sortant de là, Arago nous a conduits au Louvre, aux tombes de Juillet. Quel triste et doux cimetière ! Je n'avais pas l'idée d'une telle impression.
(Paris), 9 novembre (.1832.)
Je sors de chez Mars qui jetait des cris de ne pas me voir accourir. Elle m'afaitbiendes reproches sur mon silence, et notre passage à Paris sans l'avoir vue. Elle voulait me retenir à dîner pour m'emmenerà \^Clotildc"^>, mais j'ai tenu bon, parce que j'ai besoin de forces, et qu'il est impossible, dit-on, même Arago, de la voir dans cette pièce sans être brisé. J'irai en revenant de Grenoble. Alors
je pourrai me dévouer à quelque émotion étrangère. Mais tu sais que son talent me pénètre. Ah ! et puis elle daigne souhaiter venir à Rouen, un peu, dit-elle, à cause de toi, qui peux la seconder dans ce genre qu'elle adore, où elle a, en effet, du sublime, et puis que devant aller à Bruxelles, mais n'ayant encore rien signé, ellefait la grimace à tous ces préparatifs de guerre. Elle est très craintive à présent, je t'assure, parce que ce genre romantique lui a porté sur les nerfs. J'ai trouvé sa figure un peu altérée, mais je l'ai vue rire, elle m'a parlé avec cette voix, tu sais, et ces yeux ! Elle était charmante.
Elle irait à Rouen pour le même traité qu'elle aurait à Bruxelles : mille francs par représentation. M.Walter y gagnera encore. D'ailleurs elle ne bouge qu'à ce prix. Elle sera libre tout le mois de mars. Parles-en sans délai à M. Walter, et qu'il en profite, si cette brillante affaire lui sourit.
Hier soir en la quittant, j'ai dîné avec M'"° et M. Fournier, cette famille bonne et simple me convient mieux que la maison de Mars, suffoquante de luxe. Nous avons été voir au Vaudeville « Les Jours gras. » Je suis malade ce matin d'avoir pleuré. C'est une pièce à immense succès. Point de dépense, point d'embarras.
A SON MARI
Paris, le 11 novembre 183Î.
Je t'ai écrit, mon bon Prosper, par M. Walter, mais c'était comme rien pour notre intimité, et je veux avant de pSiTtir demam 12 à // heures du matin , décidément arrêté par Arago, je veux t'écrire autant que je pourrai à travers quelques visites et mes préparatifs de malles. Tu sais bien aussi qu'il n'y a rien de calme dans mon affection pour toi. J'ai souvent renfermé des orages qui auraient troublé ta vie, déjà fort agitée par ton caractère qui ne te pardonne rien. A ce titre seulement, je mérite de toi une amitié, un sentiment indestructible, et tu me le garderas ! Sois toujours sûr d'une vérité : c'est que tu peux en toute confiance me céder quand je te demande quoi que ce soit avec instance et chaleur, car je te le proteste, ta dignité d'homme, dont tu es quelquefois si jaloux, m'est aussi sacrée qu'à toi. C'est pour qu'elle ne fut jamais compromise que j'ai toujours évité d'exalter ton cœur déjà si sévère contre tes étourderies. Le mien pleurait souvent, mais tu n'en savais rien, car tu aurais été trop irrité sur toi-même ou contre d'autres, à qui je pardonne devant Dieu tout ce qui peut t'attrister dans le passé. N'y pense
plus! Sois indulgent avec toi, et alors tu m'aimeras mieux pour ton bonheur. Nous pouvons être infiniment heureux l'un par l'autre, en ce qui concerne au moins la douceur d'un ménagebien uni, et c'est le premier bien de ce monde. Je te défends d'abord de te fanatiser sur le peu que je vaux, ce qui te rendrait irritable et injuste contre ceux dont tu me croirais méconnue. Promets-le moi ! Par exemple Pauline, si tu savais ce que je sais à présent ! D'abord elle est très malade, c'est une femme que l'infortune dévore. Elle n'a pas de bois, elle a tout mis en gages. Elle garde son loyer dans l'impossible de sortir en payant. J'ai tout vu, je suis restée consternée, et j'ai pleuré de douleur d'avoir ignoré cette triste arrière-scène. C'est souvent ainsi. On ne voit pas la vie à jour, il faut nous garantir des apparences. Pauline est une pauvre victime de sa faiblesse. Je t'en parlerai dans des détails qui te feront du mal.
Hier matin, j'ai été chezM"!'' Gay qui me poursuivait de tous côtés. J'ai vu sa brillante fille, toujours belle et heureuse. Cela repose le cœur et les yeux.
A SON MARI
Grenoble, le 18 novembre 1832.
Espoir et Grenoble! Nous y sommes entrés
ce matin à sept heures, mon bon Prosper ; J'ai vu M. Froussard ! Sois heureux de tout le bonheur que j'éprouve de l'avoir trouvé mieux que tout ce que nous pouvions en espérer. Hippolyte sera le plus fortuné des enfants hors de la maison paternelle. Cet homme, vois-tu, Prosper, tu l'adorerais. J'ai aussi été visiter avec cet excellent M. Froussard l'établissement qu'il va faire succéder à son pensionnat actuel. A Pâques prochain, tout sera prêt pour y recevoir ses cinquante élèves. C'est ravissant ! Dans l'air le plus pur, au pied de la ville, entouré de jardins, de sources vives, de montagnes à perte de vue, ton fils était heureux d'avenir. Pauvre petit! qu'il est bon, que je l'aime! Que je suis ingrate de pleurer autrement que de joie... Mais j'ai beau faire, non, la joie n'est pas là. C'est d'une amertume dont je n'avais jamais eu l'idée... Je n'ai pas autre chose que la résignation, comme ceux qui avancent leur tête...
Ta lettre que j'ai reçue hier au moment de quitter Lyon, ta dernière de Paris, qu'Arago a reçue et renvoyée pour moi à Herdliska, cette lettre, mon ami, m'a fait beaucoup pleurer. Elle m'a reportée à des temps de torture et de malheur qu'il ne faut pas réveiller, puisque j'ai pu y survivre. — Quoi ! j'impose, moi ! moi si écrasée alors dans le sentiment de dédain que je croyais t'inspirer, c'est de moi que tu parles ! Tiens, je te le dis, on vit
en aveugle dans ce monde, et à côté l'un de l'autre, on ne s'entend pas. La pensée est donc bien voilée chez moi, mon ami. Moi, si vraie, j'ose dire si naïve pour tous les autres, c'est toi qui me redoutais ! quand j'avais le cœur martyrisé de ta froideur et de ta lassitude de me voir. J'ai cru cela ! Pourquoi dis-tu que je n'aime pas les correspondances dans l'intimité ? Peux-tu trouver le moindre rapprochement dans Ve'garement solennel de deux êtres qui ont voulu s'unir et s'aimer et se rendre heureux, avec les tracasseries jalouses d'une mère aigrie par de petites prétentions d'autorité menacée ! Ah ! Prosper, qu'il y a de tristesse dans la découverte des causes qui nous ont fait verser tant de larmes ! N'en doute pas, mon ami, c'est à ces premières sources que tu as puisé, à ton insu, mille vagues préjugés contre moi, tu m'as vue souvent à travers les jugements bien troublés de ta maman. Je respecte les vertus réelles qu'elle avait, mais elle nous a été bien cruelle sans le vouloir méchamment. Sois toi-même ! Vois-moi comme je suis, ta dévouée, ton intime, et, j'ose dire, ta bonne Marceline ! et ta seule vraie amie !