‹ Correspondance intime. PubliéeChapitre 5 sur 15 · CVIII · texte numérisé non relu

CVIII

A SON MARI

Lyon, le 23 novembre 1832

Je suis arrivée, mon Prosper, hier à trois

heures, plus abattue que je n'avais été. Mon sacrifice à moi venait de s'accomplir. Il est un de ceux qui font deviner l'angoisse de la mort. Ma tête a tourné dans un affreux éblouissement... et je suis ici étonnée, seule, mais plus calme. Sois en paix sur ton fils, puisque je le suis. La position où il serait si ton pèreavait cent mille francs de rentes, et si nous étions nous-mêmes de grands et solides personnages, Hippolyte en jouit dans les bras, car il y est sans cesse, d'un homme qui est un mélange de tout ce que nous estimons dans nos meilleurs amis. Il est passionné comme toi, il a cette active charité de M. Dessaix que je nomme mon pur apôtre, il est actif d'âme et de corps. La vie est complète auprès d'un tel homme, car il est fortuné et ne poursuit ce rude métier de père de cinquante petits hommes, que pour remplir sa mission, une vocation, un culte ! Dans toutes mes larmes, en m'arrachant de notre ange qui te ressemble tant ! il y en avait pour cet homme que j'ai connu trois jours. Tout notre avenir est maintenant lié au sien. Sois calme, heureux, et crois dans une providence cachée. N'est-elle pas sensible dans ce qui nous arrive ! Je m'y abandonne comme un enfant à sa mère... Et puis écoute, tu m'as parlé de mots détournés et qui t'avaient fait du mal. Du mal à toi ! quand je te donnerais mon sang, quand je te suivrais au bout du monde, et partout et

— Jj — atout prix? Oh! bien, reçois le serment vrai que jamais une parole volontaire ne te réveillera du passé, qu'il est anéanti pour moi, et queje te conjure del'oublier de même. Mais aussi, prends bien les choses ! A force d'être rigide avec toi-même, tu ne crois pas assez que les autres t'aiment, et t'aiment, et t'aiment ! Sois liant, sois sans crainte, je n'ai de rancune contre quoi que ce soit, et juge avec toi ? Embrassons-nous, Prosper, veux-tu ?

A SON MARI Paris, le 2 décembre 1832, huit heures du soir.

Que je te raconte ma vie, mon cher Prosper, puisque tu ne peux la partager. J'attendais Arago, et je te l'avoue, avec l'espoir qu'il allait me remettre le prix de ce qu'on m'avait demandé pour le v\ Journal des enfants ^^. L'étoile était là! toujours inclémente. On a trouvé le «Petit Railleur » trop scientifique pour le premier âge, et le « Petit Oreiller » trop court... J'ai gardé un pénible silence et j'ai reconnu mon sort! Je crois le pauvre Arago sous la même influence, aussi n'est-ce pas à lui que je dirai : <<. Je manque d'argent. » S'il en avait, j'en aurais.

J'ai écrit un mot à Alibert pour qu'il m'indiquât l'heure exacte de le trouver, et, après un petit dîner bien triste dans ma chambre, au moment où je sortais avec Arago pour me rendre chez M™° Tastu qui m'attendait, Alibert est entré lui-même. Il nous a embarqués dans sa voiture et nous a conduits rue Vaugirard chez M'"° Tastu qu'il connaît. Cette visite a renoué l'espoir de la vente d'un livre, mais du dernier volume, le reste étant encore chez tous les libraires. Mardi j'ai rendez- vous avec le sien pour terminer ce petit marché, qui ne me paraît pas devoir être brillant; ce genre d'affaires est déplorable. L'argent comptant manque partout, et pourtant on ne passe plus un ruisseau de cette vie, sans payer la main qui nous aide à n'y pas tomber. Cher ami ! je voudrais tant rafraîchir ta tête qui brûle, et te rendre heureux, en te disant : « Je le suis. » Mais j'ai le poids d'une tristesse amère sur le cœur. Hippolyte me manque partout. Quel supplice d'avoir repassé seule tous les lieux où sa jolie petite tête était là devant mes yeux ! Quoi ! tu demandes s'il pensera longtemps à nous ! Ah ! c'est moi qui t'en réponds ! Il y a tant d'âme chez cet entant, il m'a dit des choses! inattendues, charmantes. Oui, il t'aimera toujours. Je te raconterai tout cela. M™" Tastu est bonne, raisonnable, essentielle. On est sans gêne devant ce talent sans enflure. Elle est bien !

Elle est aussi une mère tendre, et deux femmes s'entendent vite sur ce sentiment.

J'ai reçu toutes tes lettres, je crois en être sûre. Nous compterons pour notre sincérité. Tu ne voudrais donc pas que l'on sût que tu m'aimes bien ? Et tu m'appelles orgueilleuse, tu vois ?

Ces poésies qui pèsent sur ton cœur, soulèvent maintenant le mien du regret de les avoir écrites. Je te répète avec candeur qu'elles sont nées de notre organisation : c'est une musique comme en faisait Dalairac ; ce sont des impressions observées souvent chez d'autres femmes qui soufïraient devant moi. Je disais : « Moi, j'éprouverais telle chose dans cette position »; et je faisais une musique solitaire. Dieu le sait.

Pari?, lo 6 décembre 1832, 7 heures du soir.

J'ai été trois heures chez M"i° Paradol, et je l'ai quittée à la porte du Théâtre- Français, pour me rendre chez M'"" Nairac. J'y ai dîné avec Mm" Gay , qui est sortie de son lit poijr venir avec nous. Elle est accablée de douleur et pleure plus qu'elle ne parle. Delphine l'a quittée depuis cinq jours. Leurs destinées sont séparées, la voilà

seule loin de cette gloire qui la consolait de toutes les siennes mourantes. C'estbien triste de voir pleurer une femme si brillante, et de la sentir blessée jusqu'au tombeau. Delphine sans sa mère, c'est comme M'"" Fav sans sa fille. Cette année n'est pas heureuse pour les mères.

Je suivrai à la lettre toutes tes instructions pour mon retour. Ne crains donc pas que je m'arrête en route, je t'avoue que ce me serait impossible. Je n'ai plus de courage pour les autres, j'ai besoin de vivre un peu pour moimême, c'est-à-dire pour nous deux. En quittant Alfred, j'ai été déjeuner à midi chez M""" Favier, après chez Alibert avec elle et sa sœur. J'y ai vu M"° Mercœur. Je ne peux mieux te la peindre qu'en te rappelant M"" Michelet de Bruxelles , peu élégante , l'air sincère et très bizarre. Elle m'a fait beaucoup d'accueil. Sa mère lui nuira partout, c'est une drôle de femme, très commune, jusqu'au cuir, comme la mère de Simonet, le bon sens excepté. Après... tu ne devines pas où Alibert m'a emportée ? Chez M"" Cinti où m'attendaient frémissantes d'impatience M™° Paradol qui me l'avait fait jurer, et M™" Ponchard. Dis-le à M. Fournier, je suis quitte maintenant de tout ce qu'il m'avait demandé de faire à Paris. Un luxe ! une beauté ! des cris de joie à me faire tomber, j'ai tout subi par reconnaissance... et je rentre à six heures, après avoir été pardes-

sus tout dire adieu à M™^ Branchu, qui ne voulait pas me laisser sortir sans dîner, et qui revient demain matin. Les cruelles gens ! J'ai refusé fermement de même M'"'^ Paradol qui voulait m'entraîner, et j'ai dit que je voulais t'ccrire. Enfin me voilà libre, avec toi c'est un peu de la vie; le reste, mon cher Prosper , c'est du bruit qui finit par m'enivrer comme la fumée de tabac, et ternir l'espèce de petit charme de se croire un peu estimée du monde.

Que Paris est triste en décembre ! Cette cohue mouillée, ces pauvres soldats qui font l'exercice, et ce bruit de tant de gens qui se pressent de vivre, tout cela, mon ami, m'abat davantage que les grands chemins. Ils sont déserts, mais personne n'y souffre; je n'aime point Paris.

A SON MARI Paris le 10 (décembre) au so^r (1832)

Pauline vient de se sauver pour retournerrue Saint-Lazare. K\\ ! si je n'étais qu'avec elle, ce serait comme toi avec ton chien. Tu sais bien que jeté remercierai toujours d'attirer à toi tout ce qui paraît souffrir, mais il arrive pourtant que nous sommes trop attirants, car moi, ici, je te jure, mon bon Pros-

per. que j'étouffe. Arrange-toi à Rouen pour dire, pendant trois jours, que je ne suis pas encore arrivée. Il faut que jeté regarde, que je t'écoute et que je parle, que je t'embrasse, €tmes petites chéries, et que j'embrasse bon papa pour son pauvre Hippolyte. Je me suis éveillée en tenant la tête de cet enfant sur mon cœur. Je rêvais, il s'était enfui pour me revoir, il pleurait et je le couvrais de caresses. Boitel le guidait et le justifiait en me disant qu'on Pavait séparé de son maître. Moi, je ne sentais que l'immense joie de le ravoir , et je m'en suis éveillée , le cœur battant comme une cloche. J'ai pleuré, car j'étais bien seule !

J'ai passé une grande part du jour chez David. C'est lui qui fait la statue de Corneille pour Rouen. Je l'ai vue, elle est prodigieuse, noble, calme et simple. II se repose d'avoir trouvé <\ qu'il mourût ! » Cet atelier est bien loin, mais bien plein d'illustres. David est bon comme un paysan, il a une blouse bleue, et il m'a reçue en frère. Il m'a demandé en grâce de rester encore mercredi pour achever le plâtre qu'il va mouler d'après son ébauche en cire. Ce sera un médaillon deux fois grand comme unecrtichade, je ne trouve pas d'autre mot. C'est une collection qu'il fait ainsi. J'ai vu M. de \'igny et trente autres dans cette grandeur. Hélas ! moucher Ange, ton amour ne sera peut-être pas content, moi, je me trouve d'un laid aux larmes. La coiffure est belle

pourtant ette plaira, j'en suis sûre. Il dit que je ressemble aux filles des bardes de Girodet, enfin tu verras. Arago pousse des cris sur la ressemblance. Moi, je ne connais pas bien mon profil.

Et puis, rien de fini avec M. Janet. C'est ceci, c'est cela, qui fait perdre un jour. Ils sont si courts ! si furtifs dans cette saison ! Je n'ai d'espoir solide que sept cents francs, encore faut-il que je livre mon manuscrit pour les recevoir. Ainsi je partirai mercredi soir, après ma séance chez David. Il me semble que la mesure de mes forces et de ma patience s'arrête là. Je te l'écrirai d'une manière positive la veille au soir, à toi, mais tu ne le diras qu'à papa et à ma sœur. Que nous soyons en paix ! que nous vivions quelques bonnes heures de nous-mêmes, je me sens malade de cette soif, Prosper, comme toi.

A SON FILS

Rouen, le 23 avril 1833,

Ta lettre nous a rendus bien heureux, mon petit ami ! Que ne puis-je t'embrasser moi-même pour te récompenser d'avoir été ce que tu dois être, en tâchant de répondre aux soins de ton maître que je ne cesse de bénir ! Ton application et ta douceur me

consolent de ta pénible absence. Que je t'aime, mon cher fils, de tenir ta promesse, et de chercher ainsi à t'acquitter de tout ce que tu dois à M. Froussard ! Tu sauras un jour l'immensité de tes obligations envers lui. Où pouvais-tu mieux apprendre à devenir un honnête homme, et à garder l'innocence de ton cœur ? Et de combien de douceurs il entoure tes devoirs ! Si tu savais, mon petit ange, de quel attendrissement cette idée me pénètre 1 Acquitte-moi bien par ta soumission et ton amour pour lui. Comme tu n'es pas destiné à avoir d'autre fortune que la probité, il faut que celle-là du moins soit solide et immense. Ton père et ton grand-papa en ont mis les germes dans ton coeur ; qui pouvait les développer mieux que le meilleur des hommes qui t'a pris pour son élève et son Emile ? Ne t'endors pas sans une pensée vers Dieu ! Remercie-le, mon cher enfant, du guide qu'il t'a donné. Ne te guéris jamais de l'horreur du mensonge, il n'y a pas d'honnêtes menteurs. Garde-toi de promettre jamais ce que tu ne peux remplir. Sois heureux d'obliger, prends soin du peu qui t'appartient, et surtout de ce qui appartient aux autres, n'y touche pas indiscrètement.

N'emprunte que ce que tu peux rendre avec exactitude, et que la propreté embellisse toute ta vie. Elle devient la récréation innocente du pauvre. Dieu a mis de l'eau par-

— 41 ~ tout pour se purifier. Ne te livre jamais à la moquerie. Les amitiés les plus profondes en sont affligées. On ne croit jamais plus à la tendresse de celui qui s'est moqué de nous. C'est une grande amertume pour un petit triomphe !

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