VIII LA VIE ET LES TRAVAUX
Falguière, dont je l'ai vu depuis protéger le petit-fils, M. le baron d'André, aujourd'hui l'nn des hauts fonctionnaires de notre corps diplomatique , s'étaient empressées d'accueillir un jeune homme qui alliait à la candeur de l'âge un esprit déjà plein de culture et d'urbanité. Montignac , il faut bien l'avouer, ne lui offrait pas les mêmes ressources. Sans doute son cœur éprouvait de douces joies près d'une mère qu'il chérissait; mais il fallait à son esprit des aliments qui devenaient de jour en jour plus rares. 11 n'avait pas tardé à s'apercevoir que les interlocuteurs manquaient aux entretiens littéraires ; les petites bibliothèques du lieu s'étaient promptement épuisées sous ses mains, et, aux regrets de la vie qu'il venait de quitter, se mêlait une ambition dont nous avons tous été agités, nous qui avons passé notre jeunesse dans la province, l'ambition de connaître Paris. Là, en effet, le domaine des lettres s'était fort agrandi. Ce n'était plus la terre écartée où quelques hommes timides venaient laborieusement tracer leur sillon, se croyant assez honorés quand un regard tombant d'en haut daignait encourager leur effort, et ne songeant guère à confondre les choses de l'esprit avec celles du pouvoir. La Httérature avait fait irruption dans le sanctuaire et dans les conseils ; elle régnait dans les salons, et la société tout entière s'abandonnait avec sécurité à un progrès qui semblait n'être que l'avènement de l'intelligence, tant il était empreint encore d'alticisme
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et de sérénité. M. Joubert aspirait impatiomment, non pas sans doute à prendre sa part du triomphe, il y avait en lui trop de modestie et de retenue, mais à connaître les écrivains qui exerçaient tant d'influence sur son pays , à écouter de près ces bruits , ces conversations des salons dont il n'avait entendu jusque-là que le retentissement lointain.
Comme toutes les provinces où s'était maintenue l'inégalité des partages, le Périgord avait l'antique coutume d'envoyer une partie de ses fils chercher fortune au dehors. Les emplois dans l'armée > les bénéfices ecclésiastiques, les charges de judicature ou de finances ouvraient leurs largesses à une foule de familles bourgeoises ou titrées. Une émigration incessante peuplait Paris et la province de ces enfants du Midi qui, pleins de vivacité et d'adresse, se pressaient aux avenues du pouvoir, y pénétraient en s'entr'aidant l'un l'autre, et souvent, dans leurs vieux jours, rapportaient au foyer natal quelque fortune amassée, im blason conquis, l'élégance du monde ou de la cour. M. Joubert n'en demandait pas tant ; il ne voulait que voir, apprendre, connaître, et, certain de trouver partout des compatriotes qui lui serviraient, sinon d'appuis, au moins d'introducteurs, il vint à Paris vers le commencement de 1778,
Son premier soin fut d'y rechercher la société des gens de lettres; tentative heureuse, car, au bout de
X La vie et les travaux
peu de mois, il connaissait Marmontel, Laharpe, d'Alembert. Bientôt même il était admis dans la familiarité de Diderot, qui tenait encore à Paris le sceptre ô^ la conversation. C'était débuter par les grandes entrées. Ses relations avec les chefs des encyclopédistes ne nous sont connues que par les récits qu'il en faisait quelquefois et par des notes retrouvées dans ses cahiers. Il n'avait pu entendre , sans en être profondément remué, la parole de Diderot, cet homme étrange chez qui la conviction semblait s'allier au sophisme, la folie à l'éloquence, le cynisme à la bonhomie. Il étudiait les arts pour être digne de lui parler de ses Salons; il s'occupait des questions sociales, afin de s'élever à lui par un autre côté ; peu à peu, enfin, pour le suivre, il se laissait aller, du moins il s'en accuse, à l'entraînement du flot philosophique. Il était difficile, on le comprend, qu'un jeune homme récemment arrivé de la province et tombé, par une bonne fortune inattendue, dans cette enivrante atmosphère, se garantît complètement des séductions qui subjuguaient une société déjà blasée. N'était-il pas à cet âge où, pour peu qu'on relâche les rênes, l'esprit s'échappe en courses folles sans se détourner des obstacles, sans respecter les barrières? Diderot, d'ailleurs, l'accueillait avec bonté ; il lui ouvrait de toutes parts des vues nouvelles, l'encourageait dans ses travaux, et ne dédaignait pas de proposer à son ardeur impatiente certains
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stijets d'ouvrages dont je retrouve dans le journal du néophyte les traces abandonnées. C'étaient de ces aperçus fugitifs que la magie du grand causeur avait su revêtir de formes précises et douer d'une réalité saisissante. Plein de confiance en la parole du maître, le disciple ébloui se mettait à Tœuvre ; mais les lignes délicates d'un dessin improvisé ne tardaient guère à s'effacer sous le travail, et les éclairs du premier jet à s'éteindre dans la réflexion. Dupe de son illu^ion, cependant, M. Jûubert imputait à sa propre impuissance des mécomptes dont il eût pu rejeter la faute sur la stérilité des sujets. Ce n'est que plus tard, au souvenir des efforts tentés par sa jeunesse pour donner l'être à je ne sais quels traités sur les perspectives de V esprit^ sur la bienveillance universelle^ ou sur quelques autres thèmes tout aussi vagues, que, découvrant son erreur, il put à la fin s'écrier : « C'est la matière qui manquait, « et je ne sus pas le voir ! » Combien d'hommes de lettres, avant de rencontrer l'idée que devait féconder leur génie, se sont égarés comme lui à la poursuite de feux follets décevants et insaisissables !
Ainsi trompé sur la valeur des données littéraires de Diderot, ne se méprenait-il pas également en attribuant à ses doctrines philosophiques plus d'influence qu'elles n'en exerçaient réellement sur son esprit? 1: est au moins permis de le croire. On comprend très-» bien, en effet, qu'il s'abandonnât un moment aux se-