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XII LA VIE ET LES TRAVAUX

ductions d*ime société dont rintelligence hardie, ren- Tersant les matériaux du vieux monde, se mettait bravement à reconstruire un monde nouveau. Il y avait- dans cette lutte de l'esprit d'une époque contre l'esprit des siècles passés, quelque chose d'audacieux et de puissant qui ne pouvait manquer d'échaulFer, au moins à la surface, une imagination curieuse de mouvement et de nouveauté. Mais d'où vient que le journal de M. Joubert, confident habituel de ses pensées les plus intimes, laisse à peine découvrir le vestige des opinions qu'il s'est reproché plus tard d'avoir partagées? D'où vient qu'au milieu des aperçus de toute nature qui s'y trouvent jetés pêle-mêle et à la hâte, on rencontre d'innombrables sentences dignes de l'école du Portique ou de l'école des Pères, et presque aucune de celles qui composaient le symbole de la pléiade philosophique? Ce recueil où, sous des formes diverses, sont fidèlement consignées les impressions reçues pendant une longue vie , aurait-il été épuré dans les derniers temps? L'auteur aurait-il fait disparaître les passages où dominaient des principes qui n'étaient plus les ôiens? En présence des manuscrits qu'il a laissés, une telle supposition ne saurait être admise. Il y a là tant de précipitation et de désordre , tant de néghgences et de contradictions, qu'il est impossible, en y jetant les yeuX| de s'arrêter à la pensée d'une révision ultérieure. Quoi qu'il en soit, M. Joubert s'accuse, et peut-être

DK .M. J. JOUKEUT. XIII

n'est-ce point h moi de lui donner un démenti. Admettons donc que, dans un jour d'abandon, il a touché du bout des lèvres la coupe où s'abreuvaient ses amis. Mais si sa sérénité n'en a point été troublée, si les germes renfermés en son ûme ne se sont point desséchés à ce contact, si sa pensée est demeurée chaste et pieuse, et qu'en passant au milieu des erreurs du temps il ait appris à mieux aimer les vérités éternelles, qu'importe qu'il se soit assis un moment au banquet de la philosophie? Nous tous qui n'avons vécu que des restes tombés de la table, en serions-nous sortis, comme lui , avec la parole libre , l'esprit ferme et le cœur droit?

11 trouvait, au surplus, dans l'étude un puissant préservatif contre tous les entraînements. Au milieu du tumulte de Paris , il ne mettait pas en oubli les écrivains de l'antiquité, délices de sa jeunesse, et son bonheur était grand lorsque, dans le monde littéraire, il rencontrait des hommes qui les aimaient et savaient les comprendre comme lui. C'est ainsi qu'il s'était rapproché d'un jeune écrivain dont le début récent et plein d'éclat semblait promettre à la France un grand ^oëte de plus. Recherché par lui, M. de Fontanes n*avait pas tardé à reconnaître le prix de son commerce. Aussi bientôt s'était formée entre eux une de ces amitiés vivaces et fécondes qu'alimentent et resserrent chaque jour, à défaut des souvenirs de l'en-

XIV LA VIE i:t lk» travaux

fance , rechange d'abondantes idées et les sympathies de l'intelligence. Étaient-ce pourtant leurs ressemblances ou leurs contrastes qui les réunissaient ? Grande question qu'on retrouve au seuil de toutes les amitiés^ et qui semble plus facile à poser qu'à résoudre. N'est-il pas permis de penser, néanmoins, qu'un sérieux attachement n'est possible, entre des hommes éminents, qu'à la condition d'une certaine égalité de talents, établie par des compensations plutôt que par des rivalités, et d'une certaine différence dans les goûts, adoucie par une complaisance réciproque et une mutuelle admiration? Tels étaient, du moins, les caractères de cette intimité.

Nourris de l'antiquité l'un et l'autre, ils la regardaient comme la plus noble expression de l'intelligence humaine , et cherchaient ensemble à en retrouver les secrets, à en reproduire les merveilles. Mais, dans ce commun effort , ils s'animaient de sentiments divers, M. de Fontanes songeait à l'illustration que procurent les lettres, pendant que M. Joubert s'inquiétait de perfection bien plus que de gloire. Le premier étudiait les poètes, le second se sentait entraîné vers les philosophes , ou du moins il cherchait de la philosophie où. son ami cherchait des vers. L'un, prenant l'antiquité par son côté le plus grave, en interrogeait l'expérience, en écoutait les leçons afin d'y conformer sa vie; l'autre en étudiait surtout les habitudes poétiques, les pro-

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