XXII LA VIE ET LES TRAVAUX
ment elles ne modifiaient pas son opinion sur les productions de notre langue. 11 est, en effet, deux manières de juger les livres. L'une consiste à connaître les règles posées par les maîtres, et à appliquer à chaque œuvre une mesure convenue, en dehors de laquelle toute approbation est refusée. L'autre s'occupe moins de la règle observée que du sentiment produit, ou plutôt elle cherche la règle dans le sentiment lui-même. Cette dernière, pleine de périls et pour les esprits vulgaires et pour ceux qu'ont faussés ou de mauvaises passions ou de mauvaises doctrines, est le privilège réservé aux intelhgences d'élite qu'aucune préoccupation n'égare. C'était celle de M. Joubert. Si les philosophes, ses maîtres, n'avaient pu l'amener au dédain de l'autorité religieuse ou politique, leurs enseignements du moins lui avaient laissé, du côté de Fart, une singulière indépendance. 11 préférait de beaucoup à cette sorte de critique officielle qui s'appuie aveuglément sur la tradition et l'autorité la voix bien écoutée de ses impressions personnelles. La fibre littéraire était d'ailleurs chez lui si facilement émue , et son habileté était telle à en distinguer les plus légers frémissements, que M. de Fontanes, après ces premières luttes, ne tarda guère à l'accepter comme le juge le plus consciencieux et le plus sur des travaux de l'inteUigence.
L'amitié cependant ne se nourrit pas seulement de l'échange des idées. 11 faut que les intérêts de la vie ^
DE M. J. JOUBRUT. XXIII
rouvent leur compte aussi bien que ceux de Tespiit.
Sans doute il n'est pas rare de rencontrer dans la région des lettres des hommes habiles à peindre toutes les passions, toutes les tendresses, et pourtant assez robustes, à l'endroit du cœur, pour n'en éprouver sérieusement aucune : sortes d'histrions qui ne quittent guère l'habit de parade pour le déshabillé de l'intimité, et qui , du théâtre où la foule les contemple , daignent rarement descendre aux faiblesses pratiques des affections privées et des secrets dévouements. Peut-être, au surplus, littérairement parlant, ne faut-il pas s'en plaindre. Il est des mouvements de l'âme qui ne peuvent être bien vus et bien décrits qu'à distance , des émotions qui ne seraient fertiles qu'en lieux communs, si l'analyse n'avait plus de part à leur expression que le sentiment; et il me semble qu'en ce cas l'écrivain a la main plus sûre en copiant ce qu'il voit qu'en montrant ce qu'il éprouve, comme le peintre réussit mieux à faire le portrait des autres que le sien. Mais l'âme de M. Joubert n'était pas à ce point dégagée. L'intérêt de ses amis était pour lui l'objet d'une préoccupation constante. Ce n'était pas assez, à son gré, que M. de Fontanes fît bien les vers et jugeât bien des livres; il s'inquiétait du bonheur de l'homme autant que de la gloire de l'écrivain. Ainsi que le rappelle cette strophe amicale que je citais en commençant, la sérénité de son âme tempérait ce qu'avait d'un peu