XVI LA VIE ET LES TRAVAUX
défendre; mais je me demande si tant de sévérité ne s'expliquerait pas par cette simple parole dite par lui quelques années plus tard , « qu'il faut éviter dans « toutes les opérations littéraires ce qui sépare l'esprit «de Tâme. » L'esprit, il me semble, c'est quelque chose de palpable et qui se trouve presque à la surface. On le voit, on le touche, il se communique aisément. C'est lui qui nous défraye dans les relations du monde, dans la conversation, dans les affaires; il suffit pour placer un homme très-haut dans l'estime de son temps ; il fait la fortune de beaucoup de livres, et j'en sais, même parmi les fameux, qui ne vivent que par lui. Mais l'âme, c'est la substance divine un moment prêtée à la terre, éternel élément qui se laisse difficilement incorporer aux ouvrages des hommes, et qui leur communique, lorsqu'il s'y attache, une part de son immortalité. N'était-ce point là ce que M. Joubert cherchait dans les hvres, non par exigence calculée et de propos prémédité, mais parce que ses sympathies se refusaient malgré lui aux écrivains que n'animait pas ce souffle céleste, ou qui n'avaient pas su du moins le faire passer dans leur œuvre? M. de Fontanes peut-être se contentait à moins. Plus indulgent pour les autres et pour lui-même, il n'exigeait pas qu'au travers des jeux de l'esprit, de ses grâces ou de ses caprices, on entendît résonner sans cesse la voix profonde de l'âme, mêlant à chaque parole ses vibrations pénétrantes , Le marbre
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lui suffisait, quand l'élégance et la forme avaient été données ; ison approbation n'attendait pas que la statue s'animât et frémit sous le ciseau de Pygmalion.
Quoi qu'il en soit des dissidences qui séparaient les deux amis, leur mutuelle estime se chargeait de les p.doucir, et les fondait, si je puis dire, en nuances insensibles. M. Joubert aimait les vers de M. de Fontanes plus que M. de Fontanes ne les aimait lui-même, et celui-ci, charmé, tout en le combattant, de la franchise et de ToriginaUté de ses doctrines, y puisait des idées nouvelles qui devaient, même à son in^u, modifier plus tard les règles de sa critique. Ainsi, lorsqu'au début du siècle suivant quelques esprits chagrins Ce l'aréopage académique attaquèrent si vivement l'auteur d'Atala et des Martyrs, il en embrassa la défense avec une ardeur qu'alimentaient moins encore peut-être ses sentiments pour la personne du grand écrivain que les perspectives plus larges, les convictions plus libres que M. Joubert avait dès longtemps ouvertes ou préparées à son esprit. Bien plus, le temps n'était point éloigné où , par un de ces retours qui n'appartiennent qu'aux esprits sincères, M. de Fontanes devenait un des plus vifs admirateurs de Shakspeare, de Richardson, de lord Byron lui-même... Et qui pourrait affirmer que, vers les dernières années de sa vie, quand ses amis lui reprochaient de néghger sa gloire, il n'y avait pas, dans cet abandon de la muse, un excès de sévérité pour lui-
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même, le découragement secret du génie et comme un de ces scrupules virgiliens qui \oueDt les épopées aux flammes?
Il n'avait pas toutefois cédé sans combattre aux influences qui devaient ainsi le modifier. Je retrouve, dans quelques lettres adressées par lui de Londres à son contradicteur, la trace de leurs débats. Conduit en Angleterre, vers la fin de 1785, par le projet, bientôt abandonné, d'une Revue littéraire qu'ils avaient espéré de fonder en commun, il gourmandait assez vivement M. Joubeft sur son goût pour les écrivains d'outre- Manche :
(( Les idées changent étrangement quand on habite a Londres, » lui écrivait-il. « Vous avez entendu dire « quelquefois que Richardson était moins admiré des « Anglais que de nous; mais on est loin de vous avoir « tout appris. Le fait est que Richardson est à peine lu « aujourd'hui. On le trouve hors de nature, sans élo- (( quence et surchargé de longueurs. Paméla est dans « le mépris ; Clémentine seule fait lire Grandisson^ et c( Clarisse est mise fort au-dessous de tous les romans « de Fielding, sans exception. Voilà la vérité; le conte traire n'est que mensonge. A Paris je n'oserais parler c( de ce que j'entends à Londres : on me prendrait « infailliblement pour un homme de mauvaise foi c( Shakspeare seul consente ses honneurs. Cependant « les Écossais n'ont pas pour cet auteur la même vené-
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« ration que les Anglais ; ils se rapprochent fort du <( goût français à cet égard. Les descendants d'Ossian « regardent un peu leurs vainqueurs comme des barce bares. Plusieurs gens d'esprit d'Edimbourg m'ont « parlé en blasphémateurs de Shakspeare ; mais ils ont « tous ajouté qu'aucun d'eux ne voudrait écrire puce bliquement ce qu'il pensait. Je n*ai nul intérêt à vous « tromper. Je me mets en garde contre les fausses « observations, et jusqu'à présent je pense n'en avoir c( laissé entrer aucune dans ma tête. Cependant, comme « je ne veux pas vous donner plus de vérités que n'en (( peut porter votre foi chancelante, je ne vous dirai (( pas que toutes les tragédies de Voltaire sont traduites c( et jouées souvent; que Mahomet^ Alzire et Tan-- « crède ont été représentés depuis mon séjour en cette c( ville ; que Voltaire, com^me poëte tragique et comme (( historien, jouit de la plus grande célébrité. J'attends « que vous soyez plus fort pour vous mettre à de si « cruelles épreuves. »
11 n'attendait pas longtemps ; car, quelques jours après, il lui écrivait encore :
(c La France a souvent averti les Anglais du mérite « de leurs grands hommes. Ce n'est qu'en 1742 que (( Shakspeare a eu un monument à Westminster. Yol- « taire , qui passe maintenant, chez quelques enthou- « siastes, pour son détracteur, l'a véritablement plus
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«loué dans ses premières Lettres sur V Angleterre ^ « que -T^^ilord Bolingbroke, que lord Shaftesbury, que (( Dryden, Walter, Buckingham, Rochester et tous les « autres écrivains du siècle de Charles II et de la reine c( Anne. Pope lui-même, dans sa préface de Fédilion « de Shakspeare , met de grandes restrictions à ses « éloges. Les critiques n'ont point été traduites dans « la Préface des Préfaces de Letourneur. Je ne crois « pas, au surplus, qu'il y ait rien de plus réjouissant « par l'absurdité que cette Préface des Préfaces. Je « ne connais que l'ouvrage du chevalier de Cubières « qui soit digne de lui être comparé. Je m'amuse le « soir avec un ministre écossais, homme d'esprit et « même de génie, qui entend fort bien notre langue, à << lire cette étrange traduction. Il en rit comme un fou, « et ne conçoit pas l'enthousiasme forcené de Letour- (( neur, qui admire obstinément tout ce qui est honni, «même en Angleterre. J'ai été obligé, pour sauver (( l'honneur du traducteur d'Ossian, de mettre ces « éloges ridicules sur le compte de Catuelan. Cet estiez mable ministre, dont je vous porterai des vers, me tt dit souvent : « Nous ne vaudrons rien en littérature « tant que l'Angleterre ne sera pas, sous ce rapport,une « province de la France. » Il croit, avec tout ce qui a « quelque instruction, que la renommée de Shakspeare « ne tardera pas à décliner dans sa patrie. Il m'a donné « de bonnes raisons pour m'expliquer sa grande ré-
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H putation, et je m'applaudis d'en avoir deviné plii- « sieurs
(( Voilà des vérités dures. Qu'y puis-je faire? Je sais (( admirer ce qui le mérite dans la littérature anglaise ; « mais je vous avoue que votre Shakspeare me fait « rarement plaisir. Dans reffervescence de la première « jeunesse, j'ai eu la plus grande admiration pour les « Soirées helvétiennes et VAn 2440 ; aujourd'hui que « mes idées sont mûres, je vous dirai en conscience « qu'il ne faudrait, pour me punir, que me condamner « à relire ces ouvrages.
(( 11 y a mille choses que je vous écrirais si je ne « craignais de vous bouleverser totalement. Ma con- « clusion est que le peuple anglais vaut moins de près « que de loin. La patrie de l'imagination est celle où «vous êtes né. Pour Dieu! ne calomniez point la «France, à qui vous pouvez faire tant d'honneur! « Lisez dorénavant quelques pages de Shakspeare, et (( Xqw{q Athalie , toute Zaïre ^ toute Mérope\ féUcitons- « nous d'être nés sous ce beau ciel, sur cette belle « terre , parmi ces aimables habitants du premier « royaume de l'Europe. )>
Ces vives attaques contre la littérature anglaise houleversaient-elles ^ en effet, les idées de M. Joubert? Peut-être son admiration pour Shakspeare en étaitelle mtimidée , car il ne pouvait le lire que dans une traduction qu'on lui disait mauvaise; mais assuré-