XXXVI LA VIE ET LES TRAVAUX
pâleur empreinte sur son visage semblaient présager une fin prochaine, et les envoyés du Comité la repoussèrent comme une proie trop chétive pour être offerte à leurs maîtres. Bien que M. Joubert ne la connût point et n'en fût pas connu, profondément touché de son isolement et de ses douleurs, il courut lui offrir quelques consolations. Ce fut devant la porte d'une chaumière , où de pauvres paysans l'avaient recueillie après le désastre du château, qu'eut lieu leur première entrevue, origine d'une intimité que la mort seule a pu rompre.
Madame de Beaumont, après avoir subi fort jeune une de ces unions qui gâtent toute une -vie, avait cherché quelques dédommagements dans les lettres ; non pas qu'elle eût songé à s'y faire un nom; elle regardait, au contraire, ces deux vers de Lebrun :
Voulez-vous ressembler aux Muscs?
Inspirez, mais n'écrivez pas,
comme un beau conseil et une bene leçon donnés à tout son sexe ; mais douée d'un goût exquis et d'une admirable inteUigence , elle saisissait sans effort ce qu'il y avait de plus déhcat dans les pensées, dans les mots, et y applaudissait avec une franchise pure des retours intéressés qui sont la condition tacite de tant d'éloges. Les esprits d'élite qui savent ainsi discerner les saveurs littéraires sont le complément né-
DE M. J. JOUnF.riT. XXXVII
cessaire de ceux qui savent les produire. Non-seulement ils les encouragent, mais ils les fécondent. Leur voix protectrice est comme une voix divine : elle enfante des prodiges. Aussi madame de Beau mont exerçait-elle, sans y prétendre, l'influence créatrice dont pariait le poëte. Chénier avait écrit, dans son cabinet même, les pages dignes de Tacite qu'il nous a léguées; c'était près d'elle que plus tard M. de Chateaubriand devait rencontrer ses plus brillantes inspirations ; madame de Staël interrogeait son goût avant celui du public; enfin, s'il est permis de rapprocher de ces noms illustres un nom modeste encore, M. Joubert trouvait d'inépuisables aliments dans son commerce avec elle, et regrettait bientôt pour son jeune ami, M. Mole, les trésors de cette approbation féconde.
Il y avait bien chez madame de Beaumont une sorte de dédain négligent, sans apprêt, mais aussi sans contrainte, pour tout ce qui était vulgaire dans les choses ou parmi les hommes. Soit que le malheur eût désenchanté sa vie, soit qu'elle reçût de ses souffrances l'avertissement silencieux qu'il faudrait de bonne heure quitter la terre , elle se défiait des affections humaines et se laissait aller, avec trop d'indifférence peut-être, au détachement du monde ; mais sous cette enveloppe un peu froide, les ardeurs de son âme étaient promptes k s'éveiller pour tout ce qui était noble, juste et bon; peu émue des petites choses, elle se passionnait pour