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« sans jamais me tromper d'une minute. Ce petit « commerce , si propre à reposer l'âme , l'esprit et « l'imagination, ne me déplaît pas toujours et me jf- divertit quelquefois. C'est d'ailleurs par régime que « je m'y livre; mais je ne sais si le bon M. Perron, « qui n'a nullement besoin de régime, s'en accom- « mode également. Pour calmer mes remords, je tâche « de me persuader qu'il n'est pas bien sûr de son « ennui et n'en est encore qu'au doute. »
Je ne parlerais pas des charmes extérieurs de madame de Beaumont, car ce n'était pas là ce que M. Joubert cherchait auprès d'elle, si, même dans nos relations les plus pures avec les femmes, ces avantages éphémères semblaient n'être, à notre insu, une des causes des longs attachements. La grâce de sa physionomie était due, moins à la beauté de ses traits, qu'à l'expression d'intelligence et de sentiment qui les animait. Son regard était profond, vif et tendre; son sourire spirituel et doux, toute sa personne empreinte de délicatesse et d'élégance. M. Joubert la comparait v. à ces figures d'Herculanum qui coulent « sans bruit dans les airs, à peine enveloppées d'un « corps. )) Autant que j'en puis juger par un portrait d'elle, dû au pinceau de madame Lebrun, et dont elle fit plus tard présent à notre famille, la comparaison n'était pas moins juste qu'ingénieuse.
On n'aime pas faiblement ces êtres fragiles qui sem-
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blent n'être retenus dans la vie que par quelques lions prêts à se rompre. M. Joubert ne tarda pas à l'éprouver. Sa correspondance renferme trop de témoignages de l'affection profonde qui l'unit à madame de Beaumont pour que je me dispense d'en parler ici ; mais je ne saurais manquer d'insister sur une observation qui se rattache, si l'on peut dire, à l'histoire de son esprit : c'est que, pendant tout le temps que dura sa liaison avec elle, c'est-à-dire de 1794 à 1803, époque de la mort de cette femme si digne de regrets, les cahiers où il inscrivait ses pensées étaient plus vite remplis, plus fréquemment renouvelés, plus remarquables par le nombre, la fraîcheur, la finesse des p.perçus. Il semble qu'une source intarissable et nouvelle se fût ouverte devant lui, une de ces sources sacrées que l'antiquité avait placées au pied de l'Hélicon. Madame de Beaumont était pour lui plus qu'une amie : c'était sa muse. « Confidente de mes pensées et « de mes erreurs , » s'écriait-il quand il l'eut perdue, « de mes travaux et de mes écarts, de mes témérités -:< anciennes et de ma sagesse tardive, à qui les dire « désormais ? Vous étiez pour moi le public. »
Autour d'elle, il est vrai, s'était formé, dès sou retour à Paris, un des petits cercles où s'assemblaient, vers la fin du siècle dernier, les débris échappés à la tourmente révolutionnaire. Cette réunion peu nombreuse se distinguait par une simplicité charmante.
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On se réunissait chaque soir dans le salon de madame de Beaumont, sans autre dessein que celui de se voir, de causer, de se féliciter de vivre encore. Chacun \ apportait le désir d'écouter plus que de se faire entendre, d'approuver plus que d'être applaudi. On n'avait là, en faveur ou à l'eucontre de pcîrsonne, de ces partis pris qui font dégénérer les intimités en coteries. Il s'y dépensait beaucoup d'esprit sans doute, car aucun des interlocuteurs n'avait aux mains la menue monnaie qui fait les frais de tant de conversations vulgaires; mais on le dépensait sans prétentions, sans exigence, comme les princes répandent de l'or. « Faite sible société, » disait plus tard M. Joubert, « où « n'avait accès aucune des prétentions qui peuvent « désunir les hommes; où la bonhomie s'unissait à « la célébrité ; où , sans y penser, on se faisait une « occupation assidue de louer tout ce qui est louable, « où l'on ne songeait qu'à ce qui est beau; paisible « société dont les débris ne se réuniront jamais que (( pour s'entretenir entre eux de celle qui en était le « nœud et qui les avait rassemblés. »
Je voudrais nommer tous les membres de cette réunion trop tôt dispersée. Les plus fidèles étaiem MM. Pasquier, Mole, de Yintimille, Julien, Chênedollé, Guéneau de Mussy, de Fontanes; mesdames deKrudner, de Yintimille , de Duras, de Lévis. Dans cet élégant cénacle, M. Joubert avait été bientôt distingué,
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et la bienveillance parfaite dont on l'honorait, les hautes relations qu'il trouvait ainsi l'occasion de former n'étaient pas sans influence sur le progrès et l'élévation de ses idées. C'était, pourquoi le taire? une heureuse circonstance dans sa vie que cette familiarité par hasard établie entre lui et ce que Paris comptait encore de gens distingués par la naissance, la fortune, l'éducation et le bon goût. Les hommes assurément sont enfants de leurs œuvres; mais, quelque doués qu'ils soient, ils doivent presque toujours à de fortuites rencontres une partie de leur dernière valeur. Ces bons hasards leur deviennent surtout profitables quand, placés au niveau de tous par les quahtés de l'esprit, ils doivent à la modestie de leur caractère d'échapper aux jalousies , aux aigreurs , qui , dans de telles situations, altèrent ou corrompent en secret de moins heureuses natures.
M. Joubert, au surplus, payait généreusement l'accueil qu'il recevait chez madame de Beaumont. 11 y avait conduit M. de Fontanes, et il y introduisit M. de Chateaubriand , M. de Chateaubriand bientôt devenu le dieu du temple.
C'était par M. de Fontanes qu'il l'avait connu. Ce dernier, comme on sait, réfugié en Angleterre au temps de la déportation, s'y était lié étroitement avec ^illu^tre écrivain. Frappés par la politique l'un et l'autre, ces hommes de lettres éminents s'occupaient