LXXXII LA VIE ET LES TRAVAUX
(( de Turin, 17 juin 1803, adressée à M. Joubeil; c( Y Essai sur la Littérature anglaise renferme quelu ques détails relatifs à mon ami, et j'avais écrit dans (( le Journal des Débats, le 8 mai 1824, ce peu de « lignes au moment où le rare et excellent homme a venait de quitter la terre :
8 mai 1824.
« M. Joubert aîné, conseiller honoraire de FUniver- « site, et le plus ancien ami de M. de Fontanes, yient « de mourir. Né avec des talents qui l'auraient pu (( rendre célèbre comme son illustre ami, il a préféré « passer une vie inconnue au milieu d'une société « choisie ; elle a pu seule l'apprécier. C'était un de ces (c hommes qui attachent par la délicatesse de leurs « sentiments, la bienveillance de leur âme, l'égalité « de leur humeur, l'originalité de leur caractère, « par un esprit vif et éclairé, s'intéressant à tout « et comprenant tout. Personne ne s'est plus oublié « et ne s'est plus occupé des autres. Celui qui dé- « plore aujourd'hui sa perte ne peut s'empêcher de « remarquer la rapidité avec laquelle disparaît le K peu d'hommes qui , formés sous les anciennes tt mœurs françaises, tiennent encore le fil des traditt tions d'une société que la révolution a brisée. M. Jou- \ bert avait de vastes connaissances. Il a laissé un
DE M. J. jounrnx. lxxxtii
« manuscrit à la manière de Platon, et des maté- « riaux historiques. On ne vit dans la mémoire du « monde que par des travaux pour le monde ; mais a il y a d'autres souvenirs que Tamitié conserve, et « elle ne fait ici mention des talents littéraires de « M. Joubert qu'afm d'avoir le droit d'exprimer pu- « bliquement ses regrets *.
« Chateaubriand. »
Dire le succès de ce recueil, ce ne serait que répéter
1 . Il faut encore rapporter ici ce qu'a dît, dans ses Mémoires d' outre-tombe, sur le compte de M. Joubert, l'illustre ami resté dans tous les temps si fidèle à sa mémoire. C'est le complément nécessaire des citations qu'on vient de lire.
« 1801 Je me rendais chaque soir cnez ehe (madame d«
Beauraont), avec ses amis et les miens, M. Joubert, M. de Fontanes, M. deBoiiald, M. Mole, M. Pasquier, M. Chênodolié, hommes qui ont occupé une place dans les lettres et dans les affaires.
a Plein de manies et d'originalité, M. Joubert manquera éternellement à ceux qui Font connu. Il avait une prise extraordinaire sur l'esprit et sur le cœur, et quand une fois il s'était emparé de vous, son image était là comme un fait, comme une pensée fixe, comme une obsession qu'on ne pouvait plus chasser. Sa grande prétention était au calme, et personne n'était aussi trou'jlé que lui; il se surveillait pour arrêter ces émotions de l'âme qu'il croyait nuisibles à sa santé, et toujours ses amis venaient déranger les précautions qu'il a\ait prises pour se bien porter, car il ne pouvait s'empêcher d'être ému de leur tristesse ou de leur joie : c'était un égoïste qui ne s'oc» cupaitque des autres. Afin de retrouver d'es forces, il se croyait souvent obligé de former les yeux et de ne point parler pendant des heures entières. Dieu sait quel bruit et quel mouvement se passaient