XCVIII JUGEMENTS LITTÉRAIRES
maintenant pour cela, en ouvrant son volume au hasard, d'avoir lu. Sur quantité de points qui reviennent sans cesse, sur bien des thèmes éternels, on ne saurait dire mieux ni plus singulièrement que lui : « U n'y a pas, pense-t-il, de musique plus agréable que les variations des airs connus. » Or, ses variations, à lui, mériteraient bien souvent d'être retenues comme définitives. Sa pensée a la forme comme le fond, elle fait image et apophthegme. Espérons, à tant de titres, qu'elle aura cours désormais, qu'elle entrera en échange habituel chez les meilleurs, et enfin qu'il vérifiera à nos yeux sa propre parole : « Quelques mots dignes de mémoire peuvent suffire pour illustrer ua grand esprit. »
Lorsque M. Sainte-Beuve consacra à M. Joubert une seconde noliic dans les Causeries du Lundi, l'édition plus complète de 1842 était depuis assez longtemps épuisée , et une réimpression était devenus nécessaire et venait de paraître :
La première fois que je parlai de M. Joubert, j'eus à répondre à celle question, qu'on était en droit de m'adresser : Qu'est-ce que M. Joubert? Aujourd'hui on ne fera plus cette question. Quoiqu'il ne soit pas de ces écrivains destinés jamais à devenir populaires, la publication première de ses deux volumes de Pensées et de Lettres, en 1842, a suffi poulie classer, dès l'abord, dans l'estime des connaisseurs et des juges; il ne s'agit que d'étendre un peu le cercle de ses lecteurs aujourd'hui.
Ce fut un de ces heureux esprits qui passent leur vie à penser, à converser avec leurs amis, à songer dans la solitude, à méditer quelque grand ouvrage qu'ils n'accomphront jamais et qui ne nous arrive qu'en fragments. Ces fragments, par leur qualité et malgré quelques défauts d'une pensée trop subtile, sont assez distingués cette fois pour que l'auteur mérite de vivre dans la mémoire future. M. Joubert fut en
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M)n temps le type le plus délicat et le plu? original de celte claFse'd'honnCtes gens, comme l'ancienne soci«5t(5 seule en produisait, spectateurs, t^couleurs sans ambition, sans envie, curieux, vacants, attentifs, désintéressés et prenant intérêt h tout, le véritable amateur des belles choses. « Converser el connaître, c'était en cela surtout que consistait, selon Platon, le bonheur de la vie privée. » Celte classe de connaisseurs et d'amateurs, si faite pour éclairer et pour contenir le talent, a presque disparu en France depuis que chacun y fait un métier. « il faut, disait M. Joubert, toujours avoir dans la tête un coin ouvert et libre, pour y donner une place aux opinions de ses amis, et les y loger en pnssant. 11 devient réellement insupportable de converser avec des hommes qui n'ont, dans le cerveau, que des cases où tout est pris, et où rien d'extérieur ne peut entrer. Ayons le cœur et l'esprit hospitaliers. » Mais allez donc aujourd'hui demander l'hospitalité intellt.'Ctuelle, l'accueil pourvos idées, pourvos aperçus naissants, à des esprits pressés, affairés, tout remplis d'eux-mêmes, vrais torrents tcut bruissants de leurs propres pensées! M. Joubert, dans sa jeunesse, venu de sa province du Périgord à Paris, en 1778, à l'âge de vingt-quatre ans, y trouva ce qu'on n'y trouve plus aujourd'hui; il y vécut comme on vivait alors : il causa. Ce qu'il fit en ces années de jeunesse peut se résumer en ce seul mot. Il causa donc avec les gens de lettres en renom; il connut Marmontel, La Harpe, d'Alembert; il connut surtout Diderot, le plus accueillant par nature et le plus hospitalier des esprits. L'influence de ce dernier sur lui tut grande, plus grande qu'on ne le supposerait, à voir la différence des résultats. Diderot eut, certes, en M. Joubert un singulier élève, un élève épuré, finalement platonicien et chrétien, épris du beau idéal et du saint, étudiant et adorant la piété, la chasteté, la pudeur, ne trouvant, pour s'exprimer sur ces nobles sujets, aucune forme assez éthérée, aucune expression assez lumineuse. Pourtant ce n'est que par ce contact de Diderot qu'on s'explique bien en M. Joubcri la naissance, l'inoculation de certaines idées si neuves, si har-