C JUGEMENTS LITTERAIRES
dies alors, et qu'il rendit plus vraies en les élevant et en les rectifiant. M. Joubert eut sa période de Diderot dans laquelle il essaya tout; plus tard il choisit. De tout temps, même de bonne heure, il eut du tact; le goût ne lui vint qu'ensuite, « Le bon jugement en liUérature, disait-il, est une faculté très-lente, et qui n'atteint que fort tard le dernier point de son accroissement. » Arrivé à ce point de maturité, M. Joubert rendait encore à Diderot cette justice qu'il y a bien plus de folies de style que de folies d'idées dans ses ouvrages. Ce fut surtout en matière d'art et de littérature qu'il lui dut l'éveil et l'initiation. Mais, en tombant dans une âme si délicate et si légère, ces idées de réforme littéraire et de régénération de l'art qui, chez Diderot, avaient conservé je ne sais quoi de bourgeois et de prosaïque, de fumeux et de déclamatoire, s'éclaircirent et s'épurèrent, revêtirent un caractère d'idéal qui les rapprocha insensiblement de la beauté grecque; car c'étai-.' un Grec que M. Joubert, c'était un Athénien touché de la grâce socratique : « 11 me semble, disait-il, beaucoup plus difficile d'être un moderne que d'être un ancien. » 11 était surtout un ancien en ce qu'il avait la sentiment calme, modéré; il ne voulait pas qu'on forçât lei effets, qu'on appuyât outre mesure. 11 demandait un agrément vif et doux, une certaine joie intérieure, perpétuelle, donnant au mouvement et à la forme l'aisance et la souplesse, à l'expression la clarté, la lumière et la transparence.
Ainsi donc, vers l'époque de 89, il y avait en France un homme déjà fait, âgé de trente-cinq ans, qui avait huit ans de plus qu'André Chénier, quatorze ans de plus que Chateaubriand, et qui eût été tout préparé à les comprendre, à les unir, à leur donner des excitations et des vues, à les mettre à même chacun d'étendre et de compléter leur horizon. Ce fut le rôle, en effet, de M. Joubert auprès de M. de Chateaubriand, qu'il connut en 1800, dès le retour de celui-ci de Londres. M. de Chateaubriand, à ce beau moment de sa via
M. SAINTE-BEUVE. Cl
(ce beau moment, pour moi, est le moment litti^raire, el sYlend depuis Atala, par René, par les Martyrs, jusqu'au Dernier des Abencerrages), M. de Chateaubriand eut alors, comme poëte, un bonheur que bien peu obtiennent : il rencontra deux amis, deux critiques à part, Fontanes et Joubert, faits tout exprès pour lui, pour l'avertir ou pour le guider. On n'a ordinairement qu'un ange gardien, il en eut deux alors ; l'un tout à fait gardien, Fontanes, le contenant en particulier, le défendant au besoin devant tous, le couvrant du bouclier dans la mêlée; l'autre plutôt excitant et inspirateur, M. Joubert, celui-ci l'enhardissant à demi-voix, ou lui murmurant de doux avis dans une contradiction pleine de grâce. La meilleure, la plus fine critique à faire sur les premiers et grands ouvrages littéraires de M. de Chateaubriand, se trouverait encore dans les Lettres et les pensées de M. Joubert.
C*est quand il revient à parler des mœurs et des arts, de l'antiquité et du siècle, de la poésie et de la critique, du style et du goût, c'est sur tous ces sujets qu'il nous plaît et nous charme, qu'il paraît nous avoir ajouté une part notable et neuve au trésor de ses devanciers les plus excellents. Le goût, pour lui, est la conscience littéraire de rame. Pas plus que Montaigne, il n'aime le style livrier ou livresque, celui qui sent l'encre et qu'on n'a jamais que la plume à la main : « Il faut qu'il y ait, dans notre langage écrit, de la voix, de l'âme, de l'esprit, du grand air, des mots qui subsistent tout seuls, et qui portent avec eux leur place. » Cette vie qu'il demande à l'auteur, et sans laquelle le style n'existe que sur le papier, il la veut aussi dans le lecteur : « Les écrivains qui ont de l'influence ne sont que des hommes qui expriment parfaitement ce que les autres pensent, et qui réveillent dans les esprits des idées ou des sentiments qui tendaient à éclore. C'est dans le fond des esprits que sont les littératures, i» Aussi, lui qui sent si bien les anciens, l'antiquité de Rome,
cil JUGEMENTS LITTERAIRES.
de la Grèce, et celle de Louis XIV, il ne nous demande pas l'impossible; il nous dira de la sentir, mais non point d'y retourner.
Ce que M. Joubert demande surtout aux modernes, c'est de ne pas insister sur leurs défauts, de ne pas verser du côté où ils penchent, de ne pas s'y jeter de toutes leurs forces. Nature idéale et légère, le sensuel, le boursouflé, le colossal, lui déplaisent par-dessus tout. Nous sommes très-sensibles depuis quelques années à ce que nous nommons la force, la puissance. Souvent, quand il m'est arrivé de hasarder quelque remarque critique sur un talent du jour, on m'a répondu : « Qu'importe! ce talent a de la puissance. » Mais quelle sorte de puissance? M. Joubert va répliquer pour moi : « La force n'est pas l'énergie : quelques auteurs ont plus de muscles que de talent. La force, je ne la hais ni ne la crains; mais j'en suis, grâce au Ciel, tout à fait désabusé. C'est une qualité qui n'est louable que lorsqu'elle est ou cachée ou vêtue. Dans le sens vulgaire, Lucain en eut plus que Platon, Brébeuf plus que Racine. » U nous dira encore : « Où il n'y a point de délicatesse, il n'y a point de littérature. Un écrit où ne se rencontrent que de la force et un certain feu sans éclat, n'annonce que le caractère. On en fait de pareils, si l'on a des nerfs, de la bile, du sang et de la fierté. » M. Joubert adore l'enthousiasme, mais il le distingue de l'explosion, et même de la verve, qui n'est que de seconde qualité dans l'inspiration, et qui remue, tandis que l'autre émeut : « Boileau, Horace, Aristophane eurent de la verve ; La Fontaine, Ménandre et Virgile, ie plus doux et le plus exquis enthousiasme qui ut jamais. » L'enthousiasme, en ce sens, pourrait se définir une sorte de paix exaltée. Les beaux ouvrages, selon lui, n'enivrent pas, mais ils enchantent. Il exige de l'agrément et une certaine aménité, même dans les sujets austères; il réclame du charme partout, même dans la profondeur : « Il faut porter du charme dans ce qu'on approfondit, et faire
M. SAINTK-BF.UVE. CIII
entrer dans ces cavernos sombres, où l'on n'a pén(5tn'i que depuis poil, la pure et ancienne clarté des siècles moins inslruils, mais plus lumineux que le nôtre. » Ces mois de lumineux et de lumière reviennent fr(^qiiemment chez lui et trahissent cette nature ailée, amie du ciel et des hauteurs. Le brillant, qu'il distingue du lumineux, ne le séduit pas : tt II est bon, il est beau que les pensées rayonnent, mais il ne faut pas qu'elles étinceilent. » Ce qu'il leur souhaite plutôt, c'est la splendeur, qu'il définit un éclat paisible, intime, uniformément répandu, et qui pénètre tout un ensemble. On aurait beaucoup à tirer des chapitres de M. Joubert sur la critique et sur le style, de ses jugements sur les divers écrivains : il y paraît neuf, hardi, vrai presque toujours. Il étonne au premier abord, il satisfait le plus souvent quand on y songe. Il a l'art de rafraîchir les préceptes usés, de les renouveler à l'usage d'une époque qui ne tient plus à la tradition qu'à demi. Par ce côté, il est critique essentiellement moderne. Malgré toutes ses religions de l'antique et ses regrets du passé, on distingue aussitôt en lui le cachet du temps où il vit. Il ne hait pas un certain air de recherche, et y voit plutôt un malheur qu'un défaut. Il va jusqu'à croire « qu'il est permis de s'écarter de la simplicité, lorsque cela est absolument nécessaire pour l'agrément et que la simplicité seule ne serait pas belle. » S'il veut le naturel, ce n'est pas le naturel vulgaire, mais le naturel exquis. Y atteint-il toujours? 11 sent qu'il n'est pas exempt de quelque subtilité, et il s'en excuse : « Souvent on ne peut éviter de passer par le subtil pour s'élever et arriver au sublime, comme pour monter aux cieux il faut passer par les nuées. » Il s'élève souvent aux plus hautes idées, mais ce n'est jamais en suivant les grandes routes; il a des sentiers qui échappent. Enfin, pour tout dire, il a de la singularité et de Vhumeur individuelle dans ses jugements. C'est un humoriste indulgent, qiû rappelle quelquefois Sterne, ou plutôt Charles Lamb. Il a une manière qui fait qu'il ne dit rien, absolument rien, comme un autre. Cela est sensible dans les lettres qu'il écrit,
CTV JUGEMENTS LITTERAIRES.
et ne laisse pas de fatiguer à la longue. Par tous ces coins, M. Joubert n'est pas un classique, mais un moderne, et c'est à ce titre qu'il me paraît propre peut-être plus qu'un autre à donner de l'accent au bon conseil et à nous enfoncer le trait.
En résumé, s'il s'agissait de lui assigner son caractère, M. Joubert avait toute la délicatesse qu'on peut désirer d'un esprit, mais il n'eut pas toute la puissance. Il était « de ces esprits méditatifs et difficiles qui sont distraits sans cesse de leur œuvre par des perspectives immenses et les lointains du beau céleste dont ils voudraient mettre partout quelque image ou quelque rayon. » Ils se consument à la peine. 11 avait à un trop haut degré le sentiment du parfait et du fini : « Achever sa pensée ! s'écria-t-il, cela est long, cela est rare, cela cause un plaisir extrême; car les pensées achevées entrent aisément dans les esprits; elles n'ont pas même besoin d'être belles pour plaire, il leur suffît d'être finies. La situation de l'âme qui les a eues se communique aux autres âmes, et y transporte son repos. » 11 eut quelquefois cette douceur d'achever une pensée, mais il n'eut jamais celle de les joindre entre elles et de composer un monument.
Un philosophe de ce temps-ci, homme d'infiniment d'esprit lui-même, a coutume de distinguer ainsi trois sortes d'esprits :
Les premiers, à la fois puissants et délicats, qui excellent comme ils l'entendent, exécutent ce qu'ils conçoivent, et atteignent le grand et le vrai beau; une rare élite entre les mortels!
Les seconds, déUcats surfout, et qui sentent leur idée supérieure à leur exécution, leur intelligence plus grande encore que leur talent, même quand celui-ci est très-réel. Ils se dégoûtent aisément, dédaignent les suffrages faciles, aiment mieux juger, goûter et s'abstenir, que de rester audessous de leur idée et d'eux-mêmes. Ou s'ils écrivent, c'est