M. DE SACY
Js ne pense pas que les livres où il y a le plus d'espr soient capables d'en donner aux gens qui n'en ont pas. Un sol peut lire et relire La Bruyère en toute sûreté de conscioncc ; il n'en restera pas moins un sot. Certains livres pourtant font illusion ; on s'approprie en les lisant ce qu'ils ont d'ing(5nieux, de fin, de profond ; on s'en fait honneur ; on se sait bon gré de penser si délicatement et d'avoir rencontré, pour exprimer une idée piquante, un mot si juste et un tour si heureux; on s'attribue familièrement sa part dans le mérite de l'invention et dans celui de l exécution; et si l'on n'a pas plus d'esprit au bout de ta lecture, on a eu du moins le plaisir de s'en croire beaucoup pendant qu'on la Taisait. Il n'a pas paru depuis longtemps, si je ne me trompe, un livre plus propre que les Pensées de M. Joubert à faire éprouver cette sensation ou cette illusion flatteuse.
Qu'était-ce que M. Joubert? Un homme modeste et retiré qui s'est borné pendant presque toute sa vie à exercer sur ses amis, et parmi eux il y en a eu de bien illustres, le genre d'influence que je crois son livre destiné à avoir sur les lecteurs intelligents. M. Joubert écrivait peu et n'écrivait que pour lui-môme; il pensait pour les autres et lès faisait penser ; il leur livrait son esprit et réveillait le leur ; il répandait libéralement ses idées et fécondait celles qu'on lui apportait* sa conversation était une source vive, toujours ouverte à qr voulait y puiser. M. Joubert est mort en 1824, inconnu, ou peu s'en faut, du public, mais bien connu el placé au premier rang par ce petit cercle d'amis qui formaient son puljlic
M. DK SACY. CVIl
à lui, public d'tilite, dans lequel on comptait M. de Fontanes et M. del^onald, les deux hommes les plus spiriluels de leur temps, et un homme de génie, M. de Clialcaubriand.' En 1838, quatorze ans après la mort de M. Joubert, sa veuve fit imprimer un premier recueil de pensées qui ne levait encore qu*à demi le voile modeste sous lequel M. Joubert s'était plu à cacher &a supériorité. Distribué comme un souvenir, et retenu presque encore avec une sorte de pudeur religieuse dans les mains de la famille et des amis, le livre fit pourtant sensation: M. de Chateaubriand y avait joint une préface éloquente et n'avait pas dédai^ié le tilre d'éditeur de ce petit ouvrage si substantiel. Ce n'est donc, chose singulière l que quatorze ans après sa mort que M. Joubert a commencé à vivre pour tout le monde. Cette vie glorieuse qu'il n'a pas recherchée , qu'il a fuie plutôt , elle lui est maintenant assurée. Madame Joubert n'avait voulu que préserver de la destruction les feuilles légères où celui qu'elle devait bientôt aller rejoindre avait gravé ses pensées de chaque jour. ce que la piété de la veuve avait commencé, le dévouement de la famille à la mémoire de M. Joubert vient de l'achever. M. de Raynal, que les liens les plus étroits unissent à un respectable et savant magistrat, frère de l'auteur des PeJisées, s'est chargé du soin de revoir, de coordonner, de livrer au public tout ce qui reste de M. Joubert, pensées, maximes, correspondance, et de nous faire connaître, dans une excellente notice biographique, l'homme qui s'était si peu préoccupé pendant sa vie de sa réputation future.
L'éditeur mérite bien que je dise dabord un mot de cette notice. Elle est remplie d'intérêt, écrite avec une simplicité touchante et une sorte d attendrissement sans affectation qui donne un prix aux moindres détails. C'est un de ces portraits vivants dont la ressemblance se fait sentir à ceux mêmes qui n'ont jamais vu le modèle. Je connais maintenant M. Joubert 3 je l'ai entendu causer; j'ai été admis dans cette bibliotùèque qu'il n'ouvrait qu'à ses meilleurs amis; j'ai manié son vieux Platon tout couvert de ses notes ; il m'a conté l'histoire,