‹ CorrespondanceChapitre 57 sur 102 · CM II JUGEMENTS LITTERAIRES · texte numérisé non relu

CM II JUGEMENTS LITTERAIRES

pt pour ainsi dire la généalogie de chacun de ses livres. Je l'ai vu aussi bon et aussi simple dans les relations de famille, que supérieur dans le commerce de l'esprit et de la pensée; j'ai admiré la facilité avec laquelle il se pliait aux affaires saDs les aimer; je pourrais presque dire à quelle occasion, sous l'influence de quel événement public ou privé, après quelle conversation ou quelle lecture il a écrit chacune des maximes que je trouve dans son recueil; et je m'explique très-bien, par la rigueur de son goût, et par le besoin qu'il éprouvait de rendre avec une précision extrême des idées plus élevées que précises , pourquoi il n'a fait un excellent ouvrage qu'en rédigeant jour par jour ses réflexions et ses jugements. Avec plus de talent qu'il n'en faut pour produire un gros livre, il serait mort à la peine avant d'en avoir achevé les premières pages. Je juge enfin que chez lui l'homme dé- :)assait encore l'écrivain, et que l'aSèctation que l'on remarque quelquefois dans son style .~»''est que la trace du tourment qu'il se donnait pour égaler ses expressions à sa pensée. Les esprits médiocres écrivent parce qu'ils sont médiocres, et peut-être y a-t-il plus d'esprits supérieurs qu'on ne pense qui n'écrivent pas parce qu'ils sont supérieurs. Grâces soient rendues à M. de Raynal de nous avoir introduits dans l'intimité de M. Joubert ! Nous n'aurions eu que les pensées écrites; no^s avons l'homme même, cela vaut encore mieux.

Une autre partie toute neuve de cette édition, c'est la correspondance. Je commence par avouer avec franchise que je çuia très-las des correspondances; j'ai horreur de ce gros volume de lettres par lequel il est d'usage aujourd'hui de lerminer une édition complète des œuvres de tout le monde. i.es gens qui n'ont pas écrit un billet sans songer que ce billet serait peut-être imprimé, auraient bien mérité de perdre leur peine; quant à ceux qui ont eu le bon sens de n'employer la poste que pour se livrer à d'innocents bavardages ivec leuis amis ou leurs cousins de province, je demande qu'on respecte à leur égard le secret des lettres. En un mot, des lettres écrites pour être imprimées sont de mauva-sec

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lettres avant et après l'iniprcssion; c'est un double mensongece ne sont ni de vraies lettres, ni un livre sérieux. Il est tout simple, d'un autre côté, qu'une correspondance qui n'a pas été faite pour subir la publicité résiste Irés-mal à cette épreuve. Combien y a-t-il d'écrivains qui aient su , comme Voltaire, mettre de l'esprit et de la grâce jusque dans le bulletin de leur sanlé? Et de tant de femmes aimables et spirituelles, madame de Sévigné n'est-elle pas la seule qui ait fait un livre immortel avec les caprices de sa plume? il faut tout connaître des gens d'esprit et des bommes célèbres ! Non, vraiment; car il y a beaucoup d'heures dans la journée où les gens d'esprit et les hommes célèbres ressemblent parfaitement à des sots ou à des hommes vulgaires. Entre nous, je ne suis pas fâché que le hasard ait détruit les lettres de madame de Grignan; elles grossiraient de douze volumes peut-être le recueil de celles de sa mère; et quelque chose me dit qu'il y a plus de plaisir à les imaginer qu'il n'y en aurait à les connaître. J'ajoute, au risque de me faire lapider par certains amateurs, qu'à mes yeux la découverte de nouvelles lettres de Voltaire serait une véritable calamité. Bon ou mauvais, voilà mon avis sur les correspondances.

Après cela oserais-je dire que les lettres de M. Joubert me paraissent excellentes et forment la meilleure partie peutêtre de ce recueil? C'est pourtant la vérité. Elles sont d'abord en petit nombre, et l'on aurait pu, je crois, en retrancher encore quelques-unes. En fait de lettres surtout, je suis pour les œuvres choisies. Les lettres de M. Joubert ont le singulier mérite d'être à la fois parfaitement naturelles et travaillées avec beaucoup de soin. En les écrivant, M. Joubert n'a jamais pensé, Dieu merci! qu'elles dussent recevoir l'honneur dangereux de l'impression ; seulement le goût de la perfection qu'il avait ne lui permettait pas de tracer un mot sans l'avoir choisi. Cette correspondance, c'est, je le suppose, sa conversation vive, piquante, animée d'une gaieté douce et familière, mais jamais triviale et négligée. Le moindre travail coûtait trop à l'extrême délicatesse de sa santé pour qu'il

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écrivît ou qu'il parlât sans avoir quelque chose à dire ou à écrire. Quoi qu'il fît, il se mettait tout entier dans ce qu'il faisait, et je ne sais quel parfum de délicatesse ingénieuse respire jusque dans la bonhomie de ses lettres les plus simples. C'est toujours l'auteur des Pensées. Chacun a son abandon et son naturel. Le naturel de M. '^oubert le portait vers les choses fines , exquises , un peu subtiles ; il n'est [jamais plus a son aise que lorsqu'il s'élève avec Platon jusqu'aux /dées éternelles; et c'est, je crois, dans ses lettres à madame de Beaumont qu'il analyse Kant en quelques lignes. M. Joubert a dû d'ailleurs à son mérite d'une part, et à sa chère obscurité de l'autre, un grand avantage, celui de|n'être en relation qu'avec des personnes de l'esprit le plus distingué, hommes ou femmes. La plupart de ses lettres sont adressées soit à M. de Fontanes, soit à M. Mole, alors tout jeune. M. de Chateaubriand, dans tout l'éclat de sa réputation naisfiaute, BL de Chateaubriand, que M. Joubert couvait des yeux, si je puis ainsi parler, comme la dernière espérance de la littérature et de la religion^ y est nommé sans cesse. La correspondance avec madame de Beaumont est pleine de cett^ amitié passionnée que les feoiimes seules inspirent, n^iême lorsqu'un autre sentiment ne s'y joint pas. M. Joubert y met 'Out son cœur ; c'est presque la sollicitude d'un père, la tenilresse d'une mère. Je crois qu'il aurait consenti à se dépouiller de tout ce qu'il avait d'idées, de connaissances et d'esprit, pour en orner madame de Beaumont et la rendre presque plus pai'faite encore et plus aimable. Il ne lisait, il ne réfléchissait, il ne jugeait que pour elle. Les lettres à madame de Vintimille sont aussi fort agréables, quoique plus recherchées à mon avis. M. de Fontanes était alors grand maître de l'université impériale. Parmi les lettres que lui adressait M. Jou^ bertonen trouvera deux qui contiennent de sévères conseils, également honorables pour celui qui avait le courage de les donner, et pour celui qui ne s'offensait pas de les recevoir. L'époque môme de cette correspondance la rend encore plus piquante. M. Joubert y juge avec toute la liberté du secret,

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et une rigueur quelquefois excessive , de» gens que nousivons connus, que nous avons admirés peu Wlre î En un mot, quand il en aurait coûtiî quelque chose à la discrétion, ce qui n'est pas, il aurait fallu imprimer les lettres de X.Joubert, je le reconnais moi-mt}me : elles complètent on ne peut mieux ses Pensées.

Il me reste à parler de celles-ci. C'est le fond de l'ouvTage. L'éditeur, M. deRaynal, n'a pas mis moins de trois ans i les réunir, a les revoir, à les classer, autant que possible, par ordre de matières. On ne s'étonnera pas de la longueur de ce travail, si l'on songe que M. Joubert écrivait ses Pensées au moment même où elles lui venaient, où une expression heureuse, un tour vif, une clarté soudaine frappait son esprit^ et qu'il prenait pour cela, tantôt la marge de ses livres, tantôt de petits registres sur lesquels il traçait au crayon des phrases quelquefois inachevées. M. Joubert a-t-il jamais eu l'intention de composer un livre de maximes et de pensées t Je crois que pour lui-même la question est restée douteuse. 11 pensait, il écrivait, et il laissait au hasard le soin de décider s'il sortirait de là un hvre, ou s'il n'en sortirait rien. La piété de sa. famille et l'amitié de M. de Chateaubriand ont tranché la question ; le public s'en est mêlé : le premier recueil a fait désirer le second, cl aujourd'hui, dans l'ordre où M. de Raynal les a mises à force de patience et de soin, les Pensées de M. Joubert forment un vrai livre qui ne périra pas. Que le succès soit plus ou moins populaire, il n'importe. M. Joubert n'a peut-être pas écrit pour tout le monde ; ceux pour qui il a écrit aimeront son livre, le garderont comme un souve nir précieux, retourneront souvent y chercher quelque chose de cet esprit si élevé et si vif, qui n'auro pas brillé un moment en ce monde pour s'éteindre à jamais. Je croLs bien que M. ^oubert était encore supérieur à ce qui reste de lui; de temps en temps, on le voit, la force lui manque, la plume échappe de ses mains, il désespère d'exprimer tout ce qu'il pense. Cela même a du charme. Je ne hais pas jusqu'à ces nffeclations et jusqu'à ces recherches dont i'ai déjà parlé.

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