M. SAINT-MARC GIRARDIN
l'aime les moralistes qui, dans les institutions humaines, voient plus volontiers la grande raison qui rend ces institutions bonnes et dignes d'être conservées que les mille petites raisons qui les font critiquer et changer. Il y a plus de mérite à voir ce qu'il y a de bien dans les choses humaines et ce qui les conserve, qu'à voir ce qu'il y a de mal et ce qui les détruit : de même que c'est Dieu seul qui voit s'il y a dans les villes de ce monde le nombre de justes nécessaire pour que ces villes ne périssent pas, comme Gomorre et Sodome, tandis que le nombre infini des injustes et des impies frappe les yeux les moins ouverts. C'a été l'honneur de quelques-UTis des hommes de lettres et des hommes du monde qui ont brillé au commencement de notre siècle , de M. de Chateaubriand, de M. de Maistre, de madame de Staël, de M. Benjamin Constant, de M. Royer-CoUard, c'a été, dis-je. leur honneur, que venant après le dix- huitième siècle et après la science qui voit le mal, ils ont lâché d'avoir la science qui voit le bien. Ils ont cherché à relever et à affermir dans le cœur de l'homme les sentiments qui conservent, au lieu d'encourager Q{ d? répandre, comme leurs devanciers, les sentiments qui détruisent. Ils ont trouvé aux choses qui avaient duréautrefois, et qu'ils voulaient réhabiliter, des raisons d'être que les contemporains n'avaient pas toujours soupçonnées et qui étaient parfois trop ingénieuses pour avoir été les vraies rai-
M. SAINT-MAUC f.IRAUDiN. CXV
sons. F/espi'it ou le gÔDÏe cooimenlait eouvent le sens commun des siècles. Quoi qu'il en soit, c'est à cette élite d'hon»mes dont je n'ai pas cité tous les noms, parce qu'il y en y quelques-uns encore qui sont vivants, que notre siècle doit de mieux comprendre le passé et d'en avoir repris ce qu'il était encore possible de reprendre.
M. Joubert a sa place dans celte élite de régénérateurs, et ses pensées morales sont empreintes de l'esprit nouveau que je viens d'indiquer.
« Il faut, dit M. Joubert, opposer aux idées libérales de siècle les idées morales de tous les temps. » Voilà, si j'ose le dire, la devise de l'école dont M. Joubert a fait partie ; et cette devise montre combien l'œuvre de cette école était difficile. Elle voulait enseigner le respect du passé à un peuple qui n'aimait et qui n'aime encore que l'avenir, parce que l'avenir flatte toujours, tandis que le passé afflige et humilie souvent les hommes.
Cette manie d'aimer l'avenir et de dédaigner le passé, laquelle est propre à notre temps, est le sujet de quelques-unob des meilleures pensées de M. Joubert. Voyez celle-ci : « Les anciens disaient; Nos ancêtres; nous disons: La postérité. Nous n'aimons pas comme eux la patrie, c'est-à-dire le pays et les lois de nos pères ; nous aimons plutôt les lois et le pays de nos enfants. C'est la magie de l'avenir et non pas celle du passé qui nous séduit. » Cela veut-il dire que nous sommes plus capables d'aimer nos enfants que d'aimer nos parents? Si cela était, je me consolerais de la maxime, non assurément que je fasse bon marché de la piété filiale; mais l'amour paternel a cela de bon et de commun avec la piété filiale, que c'est un sentiment où l'égoïsme n'entre pas, et où le dévouement est toujours de mise, et cela sans pompe et sans éclat. Je m'accommoderais donc fort de l'amour des enfants comme d'un des meilleurs appuis de la société- Mais l'amour de l'avenir est tout autre chose. Aimer l'avenir, c'est en généial s'aimer soi-même, c'est aimer ses illusions, ses rêveries, ses utopies qu'on transporte dans l'avenir qui les