CXII JUGEMENTS LITTERAIRES
Tout est bon d'un auteur qui se lifre lui-môme, et il n*y a que les excellents écrivains qui sachent donner à leurs défauts un caractère d'originalité qui plaît.
On n'analyse pas des pensées. Le mieux que j'aurais à faire, ce serait de citer quelques-unes de celles de M. Joubert, si le public ne connaissait pas déjà leur mérite. Quiconque a conservé le goût des lettres a lu le premier recueil, malgré sa publication presque clandestine, et sait combien M. Joubert a l'expression juste et pittoresque, la phrase concise et piquante. L'avantage de la nouvelle édition est de faire mieux saisir la suite et le rapport des idées de M. Joubert, l'ensemble de ses opinions, le nœud de son système. En philosophie, M. Joubert adore Platon, se défie de Descartes, ne peut pas sentir Condillac. En religion comme en philosophie, c'est le beau qui l'attire ; il laisse volontiers de côté les vérités tristes et sombres; il n'y arrête pas son esprit; pour lui, la religion n'est que lumière, consolation, amour; sa foi choisit. En politique, il penche vers la monarchie absolue. Marat et Robespierre lui avaient gâté pour jamais la liberté, et la Restauration môme ne Tempécha pas, je le suppose au moins, de regretter quelquefois les jours éclatants du Consulat et de l'Empire. En littérature, la sévéïité du goût de M. Joubert, son culte pour les anciens, l'amène, chose remarquable I à porter sur Racine un jugement dont la rigueur aurait scandalisé M. de Fontanes. Ce chapitre, intitulé Jugements littéraires, est mon chapitre de prédilection. Nulle part M. Joubert ne fait briller plus d'esprit, ne déploie plus de sagacité et de pénétration, ne se livre d'une manière plus agréable à son humeur. Voltaire et Jean-Jacques, ses deux ennemis capitaux, y sont percés des épigrammes les plus acérées. Mais quelle religion pour Virgile, pour La Fontaine, et pour les poètes dont l'imagination semble avoir quelque chose de sacré! Je n'ai pas besoin de dire que le sens moral le plus droit, l'amour le plus vif du bien et du vrai, je ne sais quel goût pur de vertu et d'honnêteté respire dans les moindres lignes échappées à M. Joybert. La simplicité de son cœur se
M. DE SACy. CXIII
fait sentir jusque dans les hardiesses de son esprit. Son imagination se tourmente pour atteindre des vériliîs qui échappent à l'homme; sa conscience est toujours calme, et il n'a de colùre que contre ceux qui portent du calcul dans le mal et de la perversitL' dans l'erreur. En lisant ces Pensées, on est port(5 à croire que M. Joubert, malgré l'état habituel de souffrance où le tenait sa santé, a été heureux. Jere^prends ma joie et mes ailes, dit-il quelque part, et je vole vers d'autres clartés. Quand les affaires de ce monde lui pesaient trop, il trouvait un asile tout préparé dans les régions de lumière qu'il s'était créées et où il passait la meilleure partie de sa vie. Je n'aime pas, pour mon compte, les moralistes qui n'ont à nous faire entendre que des paroles d'amertume et de découragement; leur air malheureux me fait douter de la sincérité de leur vertu; on dirait presque qu'ils regrettent le vice. S'il y a un homme heureux en ce monde, ce doit être l'honnôte homme, et la sagesse profonde de Socrate brille en ceci surtout, qu'au moment même de mourir il savoure, si je puis ainsi parler, le bonheur de sa vie tout entière et le calme de ses derniers instants 1
Je ne veux ajouter que le passage suivant de La Bruyère, c'est le meilleur résumé que je puisse donner de mon opinion sur les Pensées de M. Joubert : « Quand une lecture vous « élève l'esprit, et qu'elle vous inspire des sentiments no- « blés et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour f juger de l'ouvrage ; il est bon et fait de main d'ouvrier. •
ô juin 1842.