‹ CorrespondanceChapitre 62 sur 102 · CXX JUGEMENTS LITTERAIRES · texte numérisé non relu

CXX JUGEMENTS LITTERAIRES

pensées graves, me rappelle le verset du psaume 06: «La clarté se fait pour le juste et la joie pour les hommes qui ont le cœur droit. » La clarté et la joie, deux grandes choses qui manquent dans les époques de désordre moral. Le grand avantage de la règle et de la discipline, des pensées graves, c'est qu'elles font que l'homme n'est jamais indécis sur la roule qu'il doit suivre. 11 a toujours une lumière qui marche devant lui et qui dirige ses actions ; et, comme il n'est jamais incertain sur son devoir, il n'est jamais triste non plus. La tristesse vient du trouble de l'âme. La certitude du devoir accompli ou à accomplir donne un calme qui conduit aisément à la joie. Les siècles qui ne savent pas être graves ne savent pas non plus être gais. Ils sont tour à tour fous de plaisir et fous de tristesse, licencieux et sombres, parce que Dieu a voulu que tous les lendemains du plaisir appartinssent au mécontentement et à l'ennui. Voulez-vous retrouver la gaieté? retrouvez la gravité, l'ordre, la discipline. Vuulez-vous devenir chaque jour plus mélancoliques et plus sombres? amusez-vous beaucoup, amusez-vous tous les jours, amusez-vous tant que vous serez amusables, et vous serea étonnés bientôt et désespérés de voir combien peu de temps J homme est amusable.

M. GERUZEZ

M. Joubert était mort depuis une quinzaine d'années, lorsque M. de Chateaubriand, avec la noble désinvolture du génie et le fin discernement d'un homme de goût, publia en 1840, au profit d'un petit nombre d'élus, un choix exquis des pensées de cet homme rare, qui avait voulu vivre sans bruit, et qui était parvenu à tromper la renommée par autant de soins et d'efforts que d'autres en mettent à la surprendre. M. Sainte-Beuve ébruita le mystère et alluma la curiosité des profanes par un de ces articles qui disent beaucoup sans tout dire, qui font voir le nuage doré et qui se gardent de le dissiper entièrement. Cette révélation circonscrite constituait un privilège exorbitant dans notre époque démocratique. De quel droit avait-on limité la confidence de tant de pensées délicates ou profondes à un petit cercle aristocratique qui se trouvait ainsi en possession d'un majorât intellectuel, quand la pensée exprimée est de domaine public? On protesta autour du cénacle, la clameur fut vive, et dès lors on songea à lui donner satisfaction.

Heureusement, dans la famille même de M. Joubert, un de ses neveux par aUiance, M. de RaynaP, sans se laisser décourager par la perspective d'un nouveau dépouillement de textes incomplets, et trop souvent énigmatiques, par la nécessité d'un classement méthodique qui devait donner à cette

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