XXVI
Villeneuve-sur- Yonne, 6 mars 1801.
A madame de Beaumont^ à Paris.
Je ne partage point vos craintes, car ce qui est beau ce peut manquer de plaire; et il y a dans cet ouvrage une Vénus, céleste pour les uns, terrestre pour les autres, mais se faisant sentir à tous.
Ce livre-ci n'est point un livre comme un autre. Son prix ne dépend point de sa matière, qui sera cependanl
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regard(^e par les uns comme son mérite, et uar les autres comme son défaut. Il ne dépend pas même de sa forme, objet plus important, et où les bons juges trouveront peut-être à reprendre, mais ne trouveront rien \ désirer. Pourquoi? Parce que, pour être content, le goût n'a pas besoin de trouver la perfection. Il y a un charme, un talisman qui tient aux doigts de l'ouvrier. Il l'aura mis partout, parce qu'il a tout manié, et partout où sera ce charme, cette empreinte, ce caractère, là sera aussi un plaisir dont l'esprit sera satisfait. Je voudrais avoir le temps de vous expliquer tout cela, et de vous le faire sentir, pour chasser vos poltronneries ; mais je n'ai qu'un moment à vous donner aujourd'hui, et je ne veux pas différer de vous dire combien vous êtes peu raisonnable dans vos défiances. Le livre est fait, et, par conséquent, le moment critique est passé. Il réussira, parce qu'il est de l'enchanteur. S'il y a laissé des gaucheries, c'est à vous aue je m'en prendrai ; mais vous m'avez paru si rassurée sur ce point, que je n'ai aucune inquiétude. Au surplus, eût-il cent mille défauts, il a tant de beautés qu'il réussira : voilà mon mot. J'irai vous le dire incessamment. Si j'étais garçon, je serais déjà parti.
Encore une quinzaine, et je pourrai vous gronder et vous regarder tout à mon aise. Portez-vous mieux, je vous en prie.
Paris, l"aoûl 1801.
A madame de Beaumont, à Savigny.
J'envoie à M. de Chateaubriand la traduction italienne û'Atala. Je vous prie de la hre ; c'est un mot à mot qui
VOUS fera le plus grand plaisir. Recommandez à l'auteur d'être plus original que jamais, et de se montrer constamment ce que Dieu l'a fait. Les étrangers, qui composent les trois quarts et demi de l'Europe, ne trouveront que frappant ce que les habitudes de notre langue nous portent machinalement à croire bizarre dans le premier moment. L'essentiel est d'être naturel pour soi : on le paraît bientôt aux autres. Que chacun garde donc avec soin les singularités qui lui sont propres , s'il en a dételles. On doit toute déférence à la raison; on doit de la complaisance à la coutume; mais on en doit aussi à sa coutume particulière , dont la pratique mêle à nos travaux un plaisir de caprice qui devient bientôt celui des lecteurs. L'accent personnel plaît toujours. Il n'y a que l'accent d'imitation qui déplaise, quand il n'est pas celui de tout le monde. Vous verrez quelle grâce incontestable a celui de 31. de Chateaubriand en Italie.
Je voulais vous envoyer une lettre de mademoiselle Piat, où il est fort question de vous et de l'abbé. Mais ma femme a prétendu que cela ne pourrait vous faire aucun plaisir à Savigny, et que vous aviez besoin d'être dans notre atmosphère pour trouver du goût à de pareilles bonhomies.
J'ai reçu de nouveaux détails sur les derniers jours de ma pauvre mère. Je vous les montrerai, quand je pourrai vous parler en secret , et diïe à votre oreille les choses de la douleur.
Je joins à tout ceci le feuilleton de notre journal d'aujourd'hui. Geoffroy y donne d'abord assez joliment la patte ; mais il finit par des ruades qui mettent trop en évidence les quatre fers attachés à ses quatre pieds.
Il y a en outre , dans ce Journal des Débats que vous ne lisez pas, un article où l'on rend compte d'un ou-
vrage sur le divorce qui , par la nature et le caractère des idées, ne peut avoir pour auteur que ce M. de Donald dont Fontanes et notre ami nous ont tant parlé. Si cela est, je ne conçois pas comment ils disent que M. de Bonald ne sait pas écrire, car il y a un morceau en citation qui certainement annonce la plume d'un maître. Quoi qu'il en soit, l'article, qui est grave et bien fait, se termine par une espèce d'apostrophe , où certainement votre compagnon de solitude est intéressé. Voici le passage :
« Grâces soicuc rencrues à ces hommes forts qui re- « paraissent aujourd'hui avec une vigueur nouvelle,. « pour attaquer toutes les erreurs, et rétablir toutes les € vérités dans leurs droits. La philosophie , qui défend « encore les derniers restes de son empire, trouve en « eux de terribles adversaires. Nourris à l'école du mal- € heur, les uns, avec une imagination ardente et vive, nous € ramènent aux vrais principes, par le charme des peintures € les plus brillantes ; les autres , avec une logique pro- « fonde et une instruction étendue , nous subjuguent « par la force d'une raison victorieuse, etc., etc. »
Vous sentez que ce que j'ai souligné ne peut s'entendre que de notre ami. Offrez à son esprit, à son talent et à son âme ce peu de justice qu'on lui a rendu en passant, et qui ne peut que lui faire du bien dans l'état d'abattement où le réduisent, par-ci, par-là, les rudesses de la critique.
Je me suis promené hier pendant quatre heures avec Fontanes. J'ai voulu lui prêcher l'amour des hauteurs et ^'horreur des champs de bataille. Mais il n'est pas encore assez dépouillé des choses de la bile et du sang. Beaucoup de flegme, cependant, en tempérait hier la force, et il n'y a point eu d'explosion, mais un feu con-
60 k MADAME DE BEAUMONT.
centré. Je m'étais épuisé le matin à revoir et à noter k' preirler volume de Kant, pour le mettre en état de le jugrr en pleine connaissance de cause. J'avais relu, compulsé, extrait, comparé, à la sueur de tout mon être. J'étais en inquiétude d'avoir omis quoi que ce fût. Mon esprit en était tendu ; ma mémoire et ma complaisance étaient montées au point le plus haut de l'effort. Mon homme arrive et, au premier mot que je dis, il me répond : « Phou ! phou !! j'ai fait mon extrait. — Il n'y « a rien de neuf dans tout cela , ni rien qui vaille la « peine d'y penser. — Phou ! phou ! phou ! phou ! » Me voilà bien payé de ma matinée perdue, si je ne l'avais pas mieux employée pour moi que pour lui ! Au surplus il m'a dit qu'il traitait Kant avec respect, et qu'il n'était tombé que sur son interprète. — C'est tout ce que je demandais. Il s'est un peu réconcilié, par l'efTet de notre conversation, avec la matière même qu'il avait d'abord traitée avec si peu de considération, et m'a dit : « J'imagine que le bonheur d'un métaphysicien « est celui de ce chartreux à qui l'on demandait, à « l'heure de sa mort, de quels plaisirs il avait joui dans « sa vie, et qui répondait, en homme fort content : Co- « gitavi dies antiquos et annos œternos in mente habui (j'ai « occupé mon esprit des jours anciens et des années « éternelles). » Précisément, lui dis-je, et avouez que ce plaisir en vaut bien un autre. 11 en convint, et nou^ dîmes ensemble que tel n'avait pas été cependant le plaisir que Condillac, l'Institut et Locke lui-même avaient retiré de leurs doctrines.
Je ne sais à quoi je pense de tant bavarder. C'est l'influence de ma plume qui, en mon absence, a servi sans doute à quelque avocat venu chez mon frère. Elle est si usée qu'elle glisse sur le papier, malgré qu'on en ait, et
qu'il serait pénible de l'arrêter. Je la retaillerai pour vous, riiiver prochain, car il est })robable que d'ici là je n'écrirai plus, surtout après un tel débordement d'encre.
J'en suis, pour la doctrine de Kant, sur ce que je vous ai dit en vous quittant; et j'ajoute qu'il s'est trompé du tout au tout sur la mesure de toutes choses. Je la fais remonter plus haut, et j'ai raison. La mesure de toutes choses est \ immobile pour le mobile, \ infini pour le limité ^ le même pour le changeant^ Y étemel pour le passager. L'esprit n'est content d'aucune autre. Dieu est aussi nécessaire à la métaphysique qu'à la morale, et plus encore.... Mais où vais-je m'enfoncer, bons dieux!
Vous savez bien si je vous aime. Bonjour, et ditesnous quand vous viendrez.
Paris, 14 août 1801.
A madame de Beaumont, à Savigny.
Victor a la fièvre ; mais ce ne sera rien. Un peu de froid, un peu de pluie y ont contribué , je crois. Le repos seul le guérira.
Nous quitterons Paris d'ici à huit jours. Arrangezvous , et que la paille légère que les tourbillons se disputent s'arrange aussi. Venez avec elle ou sans elle; mais venez, puisque vous nous l'avez promis.
J'ai été tenté dix fois, depuis huit jours, de vous envoyer un courrier extraordinaire, pour vous faire part otriciellement et solennellement d'une nouvelle étrange ^t grande.
Kant, ce terrible Kant qui doit changer le monde, ce
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Kant qui tourne tant de têtes , qui occupait tant la mienne, et qui a fait rêver la vôtre, Kant enfin, le grand Kant,
Ce Kant dont les sourcils
Font trembler les savants dans leurs chaires assis,
Kant est traduit, et traduit presque tout entier; mais il n'est traduit qu'en latin! J'ai ses critiques, toutes ses critiques , à Texception de celle du droit que j'ai tenue entre mes mains et que j'aurai dès ce soir, si cela me plaît. Quatre gros et énormes volumes in-octavo, qui me coûtent, s'il vous plaît, trente-six grosses livres, argent de France ! C'est le papier le plus cher de la librairie. Figurez-vous un latin allemand , dur comme des cailloux; un homme qui accouche de ses idées sur son papier, et qui n'y met jamais rien de net, de tout prêt et de tout lavé ; des œufs d'autruche qu'il faut casser avec sa tête, et où la plupart du temps on ne trouve rien.
Il faut qu'il y ait entre l'esprit allemand et l'esprit français, dans leurs opérations intellectuelles, la même différence qui s'est trouvée , pendant toute la guerre, entre les mouvements des soldats des deux nations. J'ai ouï dire et vous savez qu'un soldat français se remuait vingt fois, dans le temps nécessaire à un soldat allemand pour se remuer une : voilà notre homme. Un esprit français dirait, en une ligne et en un mot, ce qu'il dit à peine dans un tome; un créateur d'ombres opaques qui, séduit et séduisant les autres par cette opacité même, croit et fait croire qu'il y a, dans ses abstractions ténébreuses , une solidité qui , certes , n'y est pas ; des aperçus, quelques clairières cependant; du sens, de l'esprit quelquefois; des chimères de logique qui rem
A MÂDAMi: DE BEAUMONT. 6^
plissent et détruisent assez bien les néants que la dernière école était si fière d'avoir établis , et qu'elle donnait pour du plein avec une intrépidité si froide et un amour-propre si content.
Je me casserai la tête encore une fois , et plus d'une fois, contre ces cailloux, ce fer, ces œufs de pierre et ces granits, pour essayer d'en retirer quelque lumière; mais je n'y pourrai, je crois, gagner que des bosses au front.
Que voulez-vous que je vous dise? Je bats les champs, on parlant de cet homme, parce qu'il les bat aussi en parlant à son lecteur. Il ne permet de juger vite ni de lui, ni de ce qu'il dit; il n'est pas clair. C'est un fantôme, un mont Athos taillé en philosophe. Enfin je suis las d'y penser. Nous en parlerons cet hiver.
En attendant, je vous prêterai ses Considérations sur le beau et le sublime, son Traité de paix perpétuelle, son idée d'une Histoire universelle, tout cela en français. Il y a de l'esprit et de la clarté dans le premier de ces ouvrages, qu'il publia en 1764. J'ai franchi de terribles hauteurs escaladé bien des greniers à livres pour me procurer tout cela. Je veux aussi vous laisser un Salon de 1765 par Diderot, et vous reprendrez toutes vos anciennes admirations pour lui; les Mémoires de Valentin Duval; c'eï>t une connaissance à faire et qui ne vous déplaira pas.
Venez donc chercher tout cela, avec nos embrassades, qui en valent bien la peine, par la tendre et invariable affection dont elles sont le naïf et respectueux témoignage.
Ma femme et mon frère vous parleront affaires. Pour moi, je suis las d'avoir voulu vous parler et de n'avoir su que vous dire de Kant. Mais cela même est en parler que de montrer la disposition d'esprit où il nous laisse.
J'espéraîs trouver en lui une espèce de Klopstock de la philosophie; mais il s'en faut. Ce génie allemand peut se laisser monter très-haut, quand il est porté; mais il ne sait pas se remuer ; il n'a point de désinvolture. Klopstock n'en avait pas besoin; mais Kant ne pouvait s'en passer. Fontanes, au surplus, a fait sur lui un fort bon article. J'ai été l'en féliciter et lui conter ma chance. Il a ri de l'un et de l'autre, me trouvant bien bon d'être assez consciencieux pour vouloir absolument peser et connaître les gens, avant de les juger.
J'ai rendu compte à M. de Chateaubriand de toui ce qui le concernait. Portez-vous bien et venez
P. S, Kant , au surplus , est grand partisan de la perfectibilité, et je suis sûr qu'il regarde la révolution de France comme le plus heureux événement qu'ait pu compter V espèce humaine.
Sa morale m'a paru plus neuve et plus belle que sa métaphysique; mais je verrai.
Le Salon est détestable.
Villeneuve-sur- Yonne, 12 septembre 1801.
A madame de Beaumont, à Savigny.
Je n'ai pas encore à moi V Histoire ecclésiastique; mais Fontanes en a une très-complète et assez joliment conditionnée, qu'il prête d'autant plus volontiers qu'il cherche à s'en défaire : elle est in-12, et il veut l'édition in-4°. Notre abbé a, de celle-ci, les vingt premiers volumes, c'est-à-dire tout ce que Fleury en a écrit. Je trouverai facilement les autres par la ville. Ainsi M. de Chateaubriand ne manquera point ici de celiVre,
si c'est ici qu'il veut le compulser, et il le fera veni. aisément de la bibliothèque de Fontanes , s'il veut l'avoir à Savigny.
J'ai VHistoire du Paraguay, par le père Charlevoi>. . six volumes in-12. J'écris un mot à madame de Bussy^ pour que M. de Chateaubriand puisse les prendre dans ma chambre, à Paris, s'il en a envie. Ils se trouvent seuls sur la plus haute tablette de l'armoire qui est près de ma cheminée, du côté de la fenêtre.
Mon libraire Jardé m'a dit, il y a quelque temps, avoir dans son commerce VHistoire de la nouvelle France y histoire qui vaut mieux que l'autre. Je lui écris pour en faire l'acquisition, et il la remettra certainement à M. de Chateaubriand, au vu de ma lettre. Je suis ce compte courant avec lui. C'est un honnête garçon et un garçon honnête.
Quant aux Lettres édifiantes et aux Missions du Levant , elles ne sont certainement pas dans la bibliothèque de Passy, car je les aurais lues, si je les y avais vues, et je les aurais vues, si elles y eussent été de mon temps. Le bon Armand, qui part demain pour Paris et qui vous ira voir, vous donnera là-dessus des éclaircissements plus positifs que les miens. Si ces livres avaient échappé au furetage de mon œil et se trouvaient à Passy contre mon attente, je les emprunterais volontiers en mon nom et pour l'usage de celui qui en a besoin. Armand, au surplus, vous avait expédié, à mon arrivée, tous les livres énormes que vous lui aviez demandés. Vous devez en ce moment les avoir reçus.
Ces Lettres édifiantes, en vingt-six volumes, édition la plus récente , se trouvent chez un nommé Bichois, libraire, près du Petit-Pont, dans une petite boutique
imperceptible, adossée aux bâtiments neufs de i'Hôtel- Dieu. C'est le gîte où je me proposais de les rendre miennes un jour, si elles s'y trouvaient encore, lorsque je pourrais en faire l'acquisition. Mon homme en demandait, je crois, 50 livres, et je crois aussi que je m'étais proposé de les avoir pour 40. Ce peu de renseignements est le seul bon office que je puisse rendre sur ce point à notre auteur. Aucun liseur de ma connaissance n*a cet excellent recueil en sa possession, ce qui fait que moi-même je ne l'ai jamais lu en entier, à mon grand regret.
Rien n'en peut tenir lieu à M. de Chateaubriand; mais les Opuscules de Fleury, en cinq volumes, que j'ai à moi , et ses Discours sur r histoire ecclésiastique , que j'ai aussi, auraient pu remplacer, très-utilement pour lui, son Histoire des moines, son Montfaucon , son d'Héricourt et la grande Histoire ecclésiastique de Fleury lui-même.
Ce bon et sage abbé Fleury a une érudition qui est de l'eau toute pure, toute claire et beaucoup plus limpide que les textes mêmes, qu'il indique d'ailleurs presque à chaque ligne, et qu'on peut consulter à son loisir, après avoir opéré sur sa parole avec toute la sécurité possible. C'est un excellent homme et un excellent auteur. Je le lis ou je le regarde, lorsque je veux me mettre en harmonie littéraire avec moi-même. Aucun esprit n'eut jamais autant de repos dans l'action que celui-là. Je veux que vous ayez à vous ceux de ses ouvrages que je viens de nommer, et qui sont plus siene que son Histoire, où il n'a pas eu assez le temps de digérer et d'abréger les textes. Il y a là da la graisse, des os et de la peau; dans ses Opuscules, il n'y a que du suc, mais un suc parfait, où rien n'est dénaturf
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J^ \cu\ donc que vous les ayez, dussicz-vous ne l'aire de sa doctrine que ce que j'en ai fait jusqu'ici : vous contenter d'en contempler le cours et d'en respirer la vapeur. En attendant, je les offre à M. de Chateaubriand, et je suis bien fâché de ne lui avoir pas plus tôt donné le sage conseil de se contenter de ce livre pour toute son antiquité chrétienne. Cela lui eût épargné bien du temps, et facilité bien de l'instruction. Quant aux sauvages, qui sont l'antiquité moderne, les jésuites en sont seuls la loi et les prophètes, et je suis bien fâché que ce que je puis lui offrir en ce genre ne puisse pas lui suffire.
Dites-lui, au surplus, qu'il en fait trop; que le public se souciera fort peu de ses citations, mais beaucoup de ses pensées; que c'est plus de son génie que de son savoir qu'on est curieux; que c'est de la beauté, et non pas de la vérité, qu'on cherchera dans son ouvrage; que son esprit seul, et non pas sa doctrine, en pourra faire la fortune; qu'enfin il compte sur Chateaubriand pour faire aimer le christianisme, et non pas sur le christianisme pour faire aimer Chateaubriand. J'avouerai, à la suite de ce blasphème, qu'il ne doit rien dire, lui, qu'il ne croie la vérité; que, pour le croire, il faut qu'il se le prouve, et que, pour se le prouver, il a souvent besoin de lire, de consulter, de compulser, etc. Mais , hors de là , qu'il se souvienne bien que toute étude lui est inutile; qu'il ait pour seul but, dans son livre, de montrer la beauté de Dieu dans le christianisme, et qu'il se prescrive une règle imposée à tout écrivain par la nécessité de plaire et d'être lu facilement, plus impérieusement imposée à lui qu'à tout autre par la nature même de son esprit, esprit à part, qui a le don de transporter les autres hors et loin de
tout ce qui est connu. Cette règle trop négligée, et que les savants mêmes, en titre d'office, devraient observer jusqu'à un certain point, est celle-ci : Cache ton savoir. Je ne veux pas qu'on soit un charlatan, et qu'on use en rien d'artifice; mais je veux qu'on observe l'art. Lart est de cacher Vart. Notre ami n'est point un tuyau, comme tant d'autres ; c'est une source, et je veux que tout paraisse jaillir de lui. Ses citations sont, pour la plupart, des maladresses; quand elles deviennent des nécessités, il faut les jeter dans les notes. On se fâchait autrefois de ce qu'à l'Opéra on entendait le bruit du buton qui battait les mesures. Que serait-ce si on interrompait la musique pour lire quelque pièce justificative à l'appui de chaque air? Écrivain en prose, M. de Chateaubriand ne ressemble point aux autres prosateurs; par la puissance de sa pensée et de ses mots, sa prose est de la musique et des vers. Qu'il fasse son métier : qu'il nous enchante. Il rompt trop souvent les cercles tracés par sa magie; il y laisse entrer des voix qui n'ont rien de surhumain, et qui ne sont bonnes qu'à rompre le charme et à mettre en fuite les prestiges. Ses in-folio me font trembler. Recommandez-lui, je vous prie, d'en faire ce qu'il voudra dans sa chambre, mais de se garder bien d'en rien transporter dans ses opérations. Bossuet citait, mais il citait en chaire, en mitre et en croix pectorale; il citait aux persuadés. Ces temps-ci ne sont pas les mêmes. Que notre ami nous raccoutume à regarder avec quelque faveur le christianisme; à respirer, avec quelque plaisir, l'encens qu'il otfre au ciel; à entendre ses cantiques avec quelque approbation : il aura fait ce qu'on peut faire de meilleur, et sa tâche sera remplie. Le reste sera l'œuvre de la religion. Si la poésie et la philosophie
peuvent lui ramener l'iiomme une fois, elle s'en sera bientôt réemparée, car elle a ses séductions et ses puissances, qui sont grandes. On n'entre point dans ses temples, bien préparé, sans en sortir asservi. Le difficile est de rendre aujourd'hui aux hommes l'envie d'y revenir. C'est à quoi il faut se borner; c'est ce que M. de Chateaubriand peut faire; mais qu'il écarte la contrainte; qu'il renonce aux autorités que l'on ne veut plus reconnaître ; qu'il ne mette en usage que des moyens qui soient nouveaux, qui soient siens exclusivement, qui soient du temps et de l' auteur.
11 me faut du nouveau, n'en fùt-il plus au monde,
a dit le siècle. Notre ami a été créé et mis au jour tout exprès pour les circonstances. Dites-lui de remplir son sort et d'agir selon son instinct. Qu'il file la soie de son sein; qu'il pétrisse son propre miel; qu'il chante son propre ramage; il a son arbre, sa ruche et son trou : qu'a-t-il besoin d'appeler là tant de ressources étrangères?
Je le reprends, au reste, et je le blâme avec une grande défiance de moi-même. Je sais que, dans le travail , on est quelquefois arrêté par des scrupules , des curiosités, même par de vains caprices qu'il est plus utile et plus aisé de satisfaire que de vaincre. Mais je sais aussi combien serait quelquefois profitable un uon avertissement qui viendrait à propos , et je vous charge de lui faire part du mien. S'il vous dit qu'il y aurait bien des choses à dire là-dessus, répondez-lui qu'il y aurait aussi bien des choses à répliquer à ce qu'il répondrait.
J'ai lu ce petit Villeterque. Ce Desmahis de la philo-
Sophie est, en critique, un moucheron. Il a, en effet, comme une mouche, une petite trompe à l'aide de laquelle il goûte à ce qui est exquis. Mais , quand les excellences ont une certaine étendue en toutes dimensions, et une sorte de solidité, il ne peut pas y pénétrer, et il murmure. Si tous ses goûts se ressemblent, il aime le sucre; mais je suis sûr qu'il n'en use qu'en poudre ou fondu, et qu'il ne l'a jamais croqué en morceaux. Il a aimé Atala, parce qu'il y a de l'onctueux à la surface; mais le serpent, qui est plus parfait, tout taillé en cubes , dans sa forme, tout marbre ou or, dans sa matière, il l'a trouvé trop dur.
Je suis las, et je n'écrirai pas à M. de Chateaubriand, comme je me l'étais proposé. Je n'ai d'ailleurs que deux mots essentiels à lui dire; les voici; ne les lisez pas.
Le porc à s'engraisser coiitera peu de son ;
on l'en gorge, et dans peu de jours, il ne sera bon qu*à être tué. Mais il est amoureux de vos dents blanches, et ne veut être mangé que par vous. Venez donc, que nous puissions vous offrir le mets d'Eumée, les festins du divin porcher; la première graisse et les grillades opimes seront pour vous. Je salue et j'attends avec impatience votre ogrerie, qui me demandait d'un ton à faire tremoier les etables : « Et le cochon! est-ce qu'il vivra toujours? » Vous aviez la fièvre canine, apparemment, en parlant d'une voix si forte, et avec cette impatience d'affamé. Je souhaite qu'il vous soit resté quelque pointe de cet effroyable appétit. Mais on est puni par où l'on pèche : vous vouliez dévorer, et l'on vous a mordu; vous savez bien? le Journal de Paris. Je suis fâché pourtant que vous l'ayez su , et que vous
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l'ayez senti. Cela n'en valait pas la peine. Vous devriez ne lire aucun journal, tant que vous serez en travail. Pour Dieu , fermez à tous ces vents folliculaires les fenêtres de votre tête, ou ils souffleront votre chandelle. Elle se rallumera d'elle-même avec le temps , il est vrai, mais ce sera du temps perdu, et du bon ouvrage de moins.
Portez-vous bien et achevez. Vous corrigerez à la fm
Ce dimanche, 10 juin 1803.
A M. de Chênedolléy à Paris ' .
Bonjour, pauvre convalescent.
Fontanes aurait une grande envie de vous consulter sur les vers de Saint-Clou d , que Paesiello va mettre en musique, et qu'on doit chanter incessamment à l'Opéra.
Tenez-vous pour bien averti que ces vers ne sont point du tout ceux que nous avons lus dans le Journal de Paris , et que nous avons été tentés de croire siens :
Voilà de vos arrêts, messieurs les gens de goûtl Il ne faut pas même lui avouer cette méprise, qu'il
1. Cette lettre et celles qu'on trouvera plus loin, et qui sont adressées à la même personne, ont été publiées pour la première fois par M. Sainte-Beuve , dans une intéressante élude sur M. de ChênedoUé 'Revue des Deux Mondes, 1«' et 15 juin 1849). — M. Sainte-Beuve vient àe les reproduire dans le second volume de son livre sur M. de Chateaubriand et son Groupe littéraire tous VEmpire, 2 vol. in-8, Paris, Gar- Dler, 1860.
72 A M. DE CHÈNEDOLLÈ.
ne nous pardonnerait pas. Il appelle cela des vers canaille.
Les siens sont des vers fort honnêtes, puisqu'ils commencent par l'éloge de Racine et de Louis XIV.
Il m'a témoigné un grand désir de savoir de vous si, en homme du métier, vous en trouveriez la coupe assez lyrique pour le musicien. Deux circonstances me paraissent peu favorables à cette épreuve. Il ne peut pa.» aller chez vous ce matin , parce qu'il est obligé d'atten dre chez lui de pied ferme si on viendra le cherchei pour aller à Saint-Cloud, auquel cas il serait possible qu'il fût parti à onze heures, et possible aussi qu'on le ht attendre jusqu'à quatre. Votre santé ne vous permettra peut-être pas de vous rendre chez lui, surtout avec l'incertitude de le trouver parti, et l'inconvénient de prendre une peine inutile; et, à cet égard, c'est surtout de votre santé qu'il faut que vous preniez conseil. Gardez-vous de la contrarier. J'ai voulu cependant vous instruire de tout ceci, afin que la marque d'estime et de confiance qu'il vous a donnée de lui à moi ne fût pas entièrement perdue.
Madame de Caud ' a chargé madame Joubert de vous faire savoir qu'au lieu de l'adresse que nous vous avons donnée de sa part, il fallait faire usage de celle qui suit; Va?ier, libraire, rue Derrière, à Fougères,
Elle vous invite, ainsi que madame de Beaumont, à déguiser un peu vos écritures.
Quand vous voudrez venir nous voir, vous savez que vous nous ferez toujours plaisir.