A MADAME DE PA.NGE
moi que, dans notre isolement et dans une telle âe meure, un hôte pareil est sans prix.
Ce Dujeu trouverait en moi toutes les facilités et tous les ponts qu'il pourrait désirer. Voici, à boulevue, le parti que je lui proposerais. Il serait, dans la maison, votre concierge, chargé de veiller aux toits, clôtures et sûretés, et, comme tel, il aurait de plein droit le logement, en le choisissant où il lui plairait, pourvu qu'il fût séparé des chambres les plus logeables. Il aurait communauté pleine dans les écuries, étables, fournils, etc. Ses volailles et les nôtres pourraient jucher sur le même bois. Il y a dans le clos une vigne dont il me paraît amoureux ; je la lui donnerais jusqu'au dernier cep, à l'exception des chasselas. Vous avez une luzerne dont je me réserverais in pettole plaisir de lui laisser part, en lui offrant tous les matins le lait nécessaire à son ménage. Enfin, je lui ferais tous les au très avantages que vous jugeriez convenables.
Consultez dès aujourd'hui, s'il se peut. Madame, vos gens d'affaires, et faites-les s'expliquer net sur mes propositions. Nous ne pouvons nous livrer à aucune nouvelle délibération, qu'au préalable leur avis ne nous soit connu.
Ma femme est raisonnable ; mais elle est un peu malade; toutes les douleurs la tuent, comme moi tous les plaisirs.
Je me borne à vous assurer de mon profond respect. Ce sentiment en moi est assez vaste pour contenir tous les autres; ils s'y rangent, sans se gêner, comme de petits ronds dans un grand cercle. Agréez tous mes dévouements.
k MADAME DE lANCE. 29
VilIcneuve-sur-Yonne, 2? janvier 1707.
A madame de Pange^ à Passy.
J'ose vous prier de mettre le comble à vos bontés, Madame, en me liant au plus tôt d'un nœud indissoluble, par un bail à long terme, et revêtu de toutes les clauses et formalités de style qui pourront le rendre inattaquable. J'ai besoin d'avoir en poche un pareil roc, pour l'opposer aux flots de propositions séduisantes dont mes beaux-frères commencent à nous assaillir. Je crains la puissance du voeu commun ; il a sur moi un irrésistible empire quand je ne me suis pas prémuni. Je ne voudrais pas mécontenter l'amitié de ceux qui m'entourent; mais je veux pouvoir vivre quelque temps à l'écart, et y paraître comme forcé par quelque engagement antérieur à la manifestation définitive de leur bonne volonté. Si mes engagements sont clairs, mon beau-frère l'abbé trouvera tout simple qu'obligé de payer, je veuille gagner mon argent, en passant au moins six mois à votre campagne. Nous pourrons alors de temps en temps venir jeter les yeux sur la maisoi; commune, à Villeneuve, et consentir, sans inconvénient, à y passer la mauvaise saison.
Je vous enverrai cette après-midi un petit commissionnaire qui me rapportera , si vous voulez bien l'en charger, l'état de tout ce qui est à louer autour de la maison, avec l'estimation de chaque article. Nous choisirons, puisque vous nous le permettez, ce qui sera indispensable au bien-être de la vache, de l'âne, du cheval et des poules, dont j'espère que madame de Beaumont
30 A iMADAME DE PANGE.
viendra quelquefois manger les œufs frais : je leuf recommanderai de les faire bons.
J'ai à consoler ma femme de la mort de ma bellemère. Malgré la fermeté de son caractère, elle est toujours restée dans la timidité de l'enfance à l'égard de la durée de ses parents ; son esprit n'avait jamais osé savoir qu'ils étaient mortels. « 11 faut bien que je me « désole, me disait-elle tout à l'heure ; sans moi, qui « pleurerait ma pauvre mère? — Les pauvres, » lui ai-je répondu; et, en effet, cette excellente femme avait, sous une écorce de rudesse très-remarquable, le cœur le plus compatissant, et les mains les plus libérales, avec l'air le plus négatif.
Du reste, je ne trouve pas sa fille trop effarouchée des devoirs que lui imposera votre voisinage. Elle se souvient avec grand plaisir du temps qu'elle a passé auprès de vous. De toutes les absences qu'elle a faites hors de son ménage, depuis que nous sommes ensemble, c'est la seule qui ne lui ait coûté aucun regret. Vous et madame de Beaumont êtes plus fortes que ses dégoûts invétérés. Elle ne partagerait volontairement les plaisirs et les amusements de qui que ce fût; mais elle a partagé bien vivement toutes vos peines. Vos dernières pertes, surtout, n'ont pas trouvé d'âme plus empressée à les sentir. Elle sait à merveille, d'ailleurs, que vous n'êtes pas du monde; que vous êtes au-dessus de lui et par conséquent hors de lui; c'est ce qui la dispose à violer sans scrupule, en votre faveur, son vœu de fuir les humains. En s'ex posant au plaisir de vous voir fréquemment, elle est en paix, sa conscience ne lui reproche rien : je ne sais quelle séduction lui persuade qu'elle est toujours inébranlable dans ses résolutions de sauvagerie- Il est avec le ciel des accommode-
A MADAiMi: DE BEAUMONT. 31
meiits; il en est aussi avec soi-même : elle l'éprouve à son insu. Je la compare à ce dévot qui avait promis à Dieu de ne jamais manger de sel, et qui se permettait le sucre. Quand vous l'aurez tout à fait apprivoisée, vous saurez si elle vous honore. Elle ne vous le dira pas, cependant; mais vous pourrez l'apercevoir. Je compte beaucoup sur votre discernement pour démêler des sentiments et un mérite qu'elle a la mauvaise habitude de ne pas étaler assez. Autrefois, quand je la rencontrais dans sa société, il me semblait toujours voir une violette sous un buisson. Depuis, le destin a marché sur elle; ses douleurs l'ont foulée aux pieds, et ses feuilles la cachent aux yeux.
Vous le voyez. Madame, cette maison est peuplée de cœurs qui sont d'accord avec le mien, et qui sont tout remplis de vous.
P. S. Je vous prie de dire à madame de Beaumont que, dans tout ce que je vous donne, sa part d'aînesse est prélevée. Elle a, sur mes prédilections, un droit que rien au monde ne peut lui ôter, pas même l'ennui que pourrait lui causer Platon.
Villeneuve-sur-Yonre, mai 1797.
A madame de Beaumont, à TheiL
Vos lettres m'ont fait un grand plaisir. 11 y règne une liberté d'esprit et d'imagination qui plaît et qui rassure sur votre bonheur. Pour être heureuse et rendre les autres heureux, vous n'avez qu'à laisser faire à la nature, et consentir à être vous.
Nous n'avons pas à nous plaindre ici. Alexandrine
32 A MADAME DK IIKAUMONT.
est guérie, et descendra demain au salon; ma femme va son train ordinaire; l'abbé est parti hier pour aller dîner aujourd'hui, à trois lieues d'ici, chez un confrère où il soupçonne quelque pâté; Victor n'a d'autre embarras dans la vie que l'incertitude où il est, depuis une heure, de savoir si certain animal qu'il m'a montré dans la Maison russique^ et que je lui ai dit être un renai'd, est un renard en effet, ou ne serait pas ijiie fouine; car vous lui avez dit que c'était une fouine, i\ ce qu'il m'a avoué un peu trop tard pour son repos. Vous voyez qu'il se souvient de vous et de vos dires. Pour moi, je suis enfoncé dans Aristote. Après avoir achevé ses Morales, me voilà jeté à corps perdu dans ses Métaphysiques ; il faudra le lire tout entier. Il me tuera; mais je ne puis plus m'en défendre.
Ne vendez pas votre Voltaire à Sens; vous n'en auriez rien. Je vous en tirerai un meilleur parti à Paris. Quant à moi, je vous en remercie. Dieu me préserve d'avoir jamais en ma possession un Voltaire tout entier!
Si vous aimez mieux voir madame de Staël ici qu'à Sens, votre chambre verte est à votre service. Je serai, je crois, assez fort pour ne pas céder au désir de la voir, et pour fuir le danger de l'entendre; ainsi consultez votre commodité.
Soignez-vous bien; portez-vous bien; gardez mes livres, et écrivez-moi. Ma femme vous recommande de vous rendre agréables les derniers jours que vous passerez dans votre Theil. Si nous étions au printemps, elle consentirait, dit-elle, volontiers, à vous aller soigner en famille, pendant une quinzaine de jours. Passer quinze jours hors de son ménage! j'ai trouvé cela trèsgalant de sa part. Mais vous faites ici des miracles. Bonjour.
A MADA.MI-: I>K l'A.NCr;. S3
P. S. Ayez soin do faire resserrer la froiirmeffe du petit cheval, et vous en ferez un mouton. L'art du torri' ber, dont vous êtes douée, a son mérite assurément; mais il y aurait quelque avantage d'obliger vos gens à mettre en pratique l'art de brider,
Sens, 2G juin 1797.
A madame de Pange, à Paris.
Je ne suis pas digne de vous remercier, Madame; j'ai une extinction d'esprit et de voix.
Je n'en suis pas moins pénétré de reconnaissance pour tous les envois dont vous avez bien voulu m'honorer. Ils m'ont été remis un peu tard par votre page à cheveux gris. Il ne m'a apporté que le l^"" floréal votre lettre du 20 germinal. Je l'accuse pour m'excuser. Sans cette triste nécessité, son âge, et la candeur de sa bai Le, auraient fait expirer ma plainte dans le silence du respect.
J'avais eu l'honneur de vous écrire, le jour de votre départ, en vous renvoyant le Don Quichotte espagnol. Un page de mon choix, et qu'on prendrait à sa mine pour l'arrière-petit-fils du vôtre, partit d'ici à sep^ heures du matin, pour revenir, à midi, m'assurer qu'il était arrivé trop tard. Je m'imaginai qu'il s'était amusé à jouer à la fossette tout le long du chemin. On ne sait plus à qui se fier. Tout le monde est trop jeune ou trop vieux, et je vois bien que les vrais milieux, même en messagerie, sont aussi difficiles à reconnaître qu'à garder.
Je su'.s en conscience obligé de démentir le docteuf, ce qui me fâche, et je suis encore plus fâché qu'il se
34 A MADAME DE PANGR.
trompe. Il a beau me voir éteint, gisant, maigre, muet, et incapable de souffrir le moindre travail et même le moindre plaisir, sans en être épuisé, il me croit en fort bon état. Je ne sais comment ses yeux se sont fascinés; mais, depuis qu'il n'a plus de nouveau remède à m'ordonner, il me voit guéri, le croit de bonne foi, et le dit à tout le monde. La vérité est que je suis toujours également malade, mais avec plus de variété, ce qui est au moins un agrément. Je suis aussi un peu plus accoutumé à mes maux, et je vois plus clair dans ma maladie. Ce sont là, si l'on veut, des mieux dont je sens vivement le prix; mais je ne puis pas convenir que j'en éprouve d'autres. Pourtant, je me suis bien trouvé de Tair de Sens. J'y habite un petit tertre qui m'enchante. J'ai sous les yeux, dans le lointain, la verdure la plus riante et la plus riche. Mes ruelles (vous ne savez pas ce que c'est) sont bordées de maisons où le bonheur semble habiter, derrière des haies et sous des treilles. Un peuple poli m'environne, et il n'a pas l'air malaisé. Rien de ce qui me touche, rien de ce que je contemple ici ne me déplaît, et je souhaite souvent que vous et madame de Beaumont puissiez m'y voir. C'est vous dire que tout semble concourir à me faire porter en ce moment aussi bien qu'il est possible, et cependant je suis malade, quoi que prétende le docteur. Les vents, à la vérité, en sont un peu la cause; mais quand on a une santé qui dépend éternellement du beau temps et de la pluie, on est condamné à se porter mal partout et toute la vie.
Si telle est ma destinée, je m'y résignerai , Madame; je rendrai même grâce à la Providence, si, dans la situation où je serai réduit, elle me laisse toujours la capacité d'être heureux par des idées et des sentiments
fort doux, qui me remplissent assez souvent de leurs délices, et si à ce bienfait elle ajoute celui de me laisser disposer librement, une fois par mois, d ma main et de ma pensée, pour écrire à votre cousine et à vous, quand je ne pourrai pas vous voir. Sans c. dernier point, tous mes biens auraient des épines, et h.^us les plaisirs de mon âme seraient gâtés par un remorc^s.
Quiconque chante pouilles à Benjamin Constant semble prendre une peine et se donner un soin dont j'étais chargé : je me sens soulagé d'autant. Je crois donc vous devoir de la reconnaissance, à madame de Beaumont et à vous; à elle, de tout le mal qu'elle m'en dit, et à vous, Madame, de celui que vous en pensez. Cet homme est pour moi
Comme un violoa faux qui jure sous l'archet,
tout ce qu'il dit me blesse l'esprit. D'abord, il écrit mal, très-mal, et en \Tai Suisse à prétentions. 11 exprime avec importance, et avec une sorte de perfection travaillée, des pensées extrêmement communes, signe de médiocrité le plus grand que je connaisse. Ensuite, je ne crois pas qu'il y ait rien au monde de plus insupportable et de plus révoltant que le faux dans l'erreur. Or, Madame, examinez les erreurs de Benjamin Constant, et ditesmoi si vous croyez qu'elles soient en lui un efl'et de la bonne foi; et une simple méprise, de l'esprit. On sent qu'elles lui viennent du cœur, et que son ambition les a fabriquées de toutes pièces. J'avais lu déjà plusieurs passages de son livre, quand madame de Beaumont a eu la bonté de me le faire parvenir. J'avais trouvé et je trouve le choix de ses expressions et de ses tournures mauvais ou déplacé, et le choix de ses opinions encore
plus insoutenable. Dans cet ouvrage, tout repousse l'indulgence; tout y tend à détruire l'humanité. Vous voyez à ma colère que je dois m'interdire d'en parler. Je lui préfère mille fois la bonne gouvernante de madame de Beaur^iOnt, dont je ne parle pas, mais (]ue j'ai vue avec grind plaisir. Je lui ai fait une visite expresse, introduit par Saint-Germain, et paré de toutes les fleurs du jardin.
Notre inoculé se porte fort bien ; mais sa mère m'a bien fait enrager. Figurez-vous que ce qu'il y a de plus problématique au monde, c'est qu'elle ait eu la petite vérole, et que ce qu'elle a le moins pu se résoudre à faire, malgré sa parole donnée, a été de laisser toucher son fils par d'autres mains que par les siennes. J'ai vécu dans de grandes transes; mais j'en suis revenu. Pour elle, elle s'est entêtée à ne rien craindre, et actuellement elle persifle ma prudence avec une insolence que je serais bien fâché qu'elle n'eût pas. Cette insolence envers moi ne l'empêche pas d'être pénétrée pour vous du respect le plus senti et le mieux fondé. Regardez-la toute sa vie. Madame, comme une des âmes où votrt mérite est le mieux connu et le plus honoré.
Villeneuve-sur- Yonne, 26 août 1797.
A madame de Beaumont , à Theil. ♦
Non-seulement j'ai résolu d'aller vous voir, mais m? femme et mon fils veulent vous aller voir aussi, et passer avec vous au moins une demi-semaine. Ils partiront dès que vous vous porterez bien , et que vous aurez un Ohadiah et deux forts chevaux à nous envoyer. Tout cela sans doule se pourra, non pas demain, mais quelque
jour, dans quelque temps, et d'ici ù la fin du siècle, "luand vos lits auront des petits.
Je vous recommande à tous les saints et à toutes les maintes de Theil , à sa caverne de verdure, à ses lacs d'air et de clarté, et à ce fleuve de lumière qui coule du côté de Sens. Je vous recommande aussi à ces trumeaux où se mirent toutes vos herbes. M. Shandy vante beaucoup les pièces d'eau ; il prétend qu'il sort de leur sein /.ne vertu consolatrice. Puisse votre ame être imbibée d'une si divine vapeur!
Je sais très-mauvais gré à ceux dont la société vous a dégoûtée de la solitude, et, s'ils s'en font un compliment, moi je leur en fais une injure. Mais pourquoi aller vivre aussi avec ces esprits remuants ? Ils ont pour tête un tourbillon qui court après tous les nuages. Ils veulent brider tous les vents dont ils ne sont que le jouet. Leur tournoiement vous a gâtée ; mais vous vous raccommoderez.
Je ne crois pas que rien au monde soit plus ennemi du bonheur, ainsi que de toute sagesse, que les passions de l'esprit, quand on les éprouve à toute heure. Celles du sang sont plus sensées ; car, remarquez , je vous prie, que les premières ne peuvent être satisfaites ni tous les jours, ni tous les mois, ni tous les ans, ni quelquefois tous les vingt ans. Or, y a-t-il rien de plus maladroit et de plus propre à tourmenter que de retenir dans son sein, et d'alimenter en soi-même, à tous les instants de la vie, des désirs sans possession et des voracités sans proie?
La passion même du bien public serait en ce moment une folie. Le monde est livré au hasard. Ceux qui prétendent l'arrêter, en jetant à ses vagues le gravier et le sable fin des petites combinaisons, sont ignorants de
toutes choses. Je leur préfère de bien loin celui qui, sans prétention , s'amuse, à ses heures perdues, à faire des ronds dans son puits. Il se croit du moins inutile. ^ ?s autres se croient importants, et Dieu sait tout ce qu'ils perdent de temps, de raison, de mérite, pour le •levenir en effet 1 Je ne vois en eux qu'un besoin de traças et de mouvement, semblable à celui des enfants, vue puérile activité qui les excite à déplacer, non des ciiaises, mais des couronnes, et à façonner de leurs mains des débris de sceptres brisés. Ils vantent leur sollicitude, et ils ne sont rien qu'inquiets. L'inquiétude se démène, va, revient, monte et redescend; la sollicitude attentive est aux aguets et se tient coi : voilà ce que nous devons faire.
Ayez le repos en amour, en estime, en vénération, je vous en supplie à mains jointes. C'est, je vous assure, en ce moment, le seul moyen de ne faire que peu de fautes, de n'adopter que peu d'erreurs, de ne souffrir que peu de maux. J'en suis si persuadé, que je viens d'écrire à Paris qu'on ait à ne plus m' envoyer aucun journal dont l'auteur sache lire et écrire. Je ne veux pas ignorer ce qui se passe ; mais je ne veux plus m'en occuper.
Quand madame de Pange sera de retour, je vous supplierai d'oublier jusqu'au nom même de la guerre, et de ne plus songer à d'autres fortifications qu'à celles que pourrait élever, dans votre boulingrin, le caporal Trim- Saint-Germain.
Je me porte comme Yorick, quand il ne pouvait plus monter sur son cheval maigre. J'ai à peu près le bonheur dont il jouissait, quand il ne se sentait pas gai. Je vous amie comme il vous eût lui-même aimée, s'il vous avait vue unu Sois.
A MADAME DE BEAUMON?. 39
P. S. Ma remme est très-sensible à votre souvenir. Sa justesse et votre mérite cadrent ensemble si parfaitement, que je ne puis rien dire, en votre honneur et gloire, qu'elle ne le pense.
Le petit se souvient non-seulement de vous, mais aussi de Theil, et d'une certaine carriole sans roues qui a fait son bonheur, parce qu'il pouvait y monter tout seul. Que de gens aiment les sièges renversés, parce qu'ils peuvent s'y asseoir I
Par un très-singulier hasard, c'est moi qui lis Young^ lorsque vous lisez le Tristram. Ce Young ne me rend point farouche, et son Lilla Burello m'amusetout comme un autre.
Il n'y a que Benjamin Constant qui ne m'amuse pas. J'en ai parlé tout de travers. J'en ai dit, non pas trop de mal, mais d'autre mal que celui qu'il fallait en dire. J'en suis fâché, car, si je le battais jamais, je voudrais que le coup portât et l'ajustât comme un habit. Portezvous mieux : je me radoucirai peut-être
Villeneuve-sur- Yonne, 27 août 17 9T,
A madame de Beaiimonty à Theil.
Votre régime me fait un bien infini, rien seulement que d'y penser. Je suis persuadé que vous vous en trouverez à merveille.
Je ne vous ai pas dit que ma femme était enclouéef c'est-à-dire qu'elle avait un fort gros clou sous le bras. C'est probablement un rejeton de la petite vérole de son fils, soignée avec trop de hardiesse. Elle me charge de vous dire que, sans ce désagrément, qui durera encore
40 A MADAME DE BEAUMC^T.
quelques jours, nous vous aurions priée de nous envoyer sur-le-champ Obadiah et les grands chevaux.
Je vous ai écrit hier une grande lettre où je me suis embourbé dans le temps présent, comme Coulanges, quand il voulut plaider, s'embourba dans la mare à Colin. Je conseille à votre attention de sauter à pieds joints ce long article, et d'aller droit à la moralité : aimez le repos, le repos ! Laissez les tracassiers se tracasser, et si nous montons sur quelque bâton, ne le choisissons pas d'épines.
J'ai mangé beaucoup de fruits ces jours-ci, et je m'en trouve si bien, depuis hier après midi, que ce matin j'ai été tenté deux ou trois fois de faire claquer mes doigts, comme Yorick redevenu gai. La belle disposition pour aller vous voir! et qu'il est fâcheux qu' Obadiah ne soit pas là, et que le clou ne soit pas loin !
Je coupe court, parce que la petite Marie se dit fort pressée. Ne me faites grâce d'aucun détail, quand vous me parlerez de votre régime, et parlez-m'en souvent, si vous voulez que je me sente comblé de vos bontés. De tous les journaux de ce siècle, il n'en est point qui puisse autant m'intéresser que celui de votre pot au feu.
Vous nous promettez une chère qui passe notre gourmandise de fort loin. Vos lits ont donc fait des petits? En ce cas la fin du siècle est arrivée, et Theil nous verra très-certainement. Merci. Soignez-vous.
Villeneuve-sur-Yonne, 22 septembre 1797.
A madame de Beaumont, à Passy.
Je vous préviens qu'à l'avenir nous ne voudrons de vous que lorsque vous vous trouverez insupportable.
A MADAMK DE DnAlIMONT. 41
Vous avez donc eu tort de prendre votre médecine. Une aulre fois, gardez votre ipécacuanlia pour les gens qui ne sont pas dignes de vous aimer triste et maussade , réservez -leur tous vos rayons, et portez-nous tous vos nuages.
On vendangera mercredi prochain dans ce pays-ci ; mais nous ne commencerons nos propres vendanges que dans la semaine suivante. Cette opération cause assez de tumulte et de désordre dans les maisons; mais on n'y dîne et on n'y soupe pas moins, et si ce tracas pouvatt-vous amuser, je vous assure que vous ne gêneriez ici personne. Je ne prends personnellement à tout cela que la part qui me fait plaisir ; mon régime ordinaire n'éprouve aucune interruption ; mes beaux-frères n'en perdent pas un coup de dent; ma femme garde la maison ; nous vivons enfin à peu près comme de coutume. Les servantes seules sont un peu en l'air et un peu déroutées ; mais, à quelques petites attentions près, dont je suis sûr que vous sauriez fort bien vous passer, elles auraient du temps de reste pour vous rendre leurs devoirs.
Venez donc hardiment vendanger, si le bruit ne vous fait pas peur ; venez avant que l'on vendange, si vous aimez mieux le repos. Voilà ce que la franchise de ma femme et la mienne ont à vous dire.
Mes frères sont ici et vous attendent avec impatience. Votre chambre a déjà été balayée trois fois pour vourecevoir. Ma femme a peur que vous ne soyez mal ; je lui dis, moi, que vous vous trouviez bien chez Dominique Paquereau, et je me moque de ses craintes.
Je vous aurais fait bien bonne mine, si j'avais eu le ')onheuï de vous voir, ces huit derniers jours. Il y a eu des moments où je me suis cru presque capable d'aller
i2 A MADAME DE BEAUMONT.
VOUS chercher jusqu'à Theil ; mais un brouillard a tout détruit. Mon beau temps reviendra peut-être. Venez attendre ici le vôtre, et portez-y votre migraine. Nous sommes encore plus propres et plus dispo^és à vous soigner qu'à vous distraire, et votre appartement est plus digne de la migraine que de la santé.
J'oubliais de vous dire que, parmi les désagréments de la vendange, il y en a un dont je serais fâché pour vous : c'est que vous ne verriez point du tout mademoiselle Piat, la plus fervente vendangeuse qui soit dans tous nos environs. Je dois aussi vous représenter que si vous tardez trop, les plants de roi seront coupés, et que ce ne sera pas pour vous.
J'apprends avec plaisir qu'avant de quitter Theil, vous y lisez Cook. Ses voyages ont fait dix ans les délices de ma pensée. Je connaissais Otahiti beaucoup mieux que mon Périgord. Je me souviens encore de Tupia, de Teinamai, de Towa, de Toubouraï, de Tamaïdé, etc. Lisez bien le second voyage, et ne lisez pas le premier, si vous n'avez pas commencé par là. Cet Hawkersworth a tout gâté, et m'a dégoûté pour la vie des manieurs de relations.
Il faut finir. Bonsoir.
Villeneuve -Bur- Yonne , 15 mai 1798.
A madame de Beaumont.
Madame de Pange doit vous envoyer un livre Je J'attends, et ne sais ce que c'est.
Je vous en envoie un autre ; c'est \ Esprit des joiir^ nauxy dont j'entends que vous soyez, tôt ou tard, ainsi
\ MADA-MK DR BEAUMONT. 43
que moi, l'abonnée à vie. Ce journal-lù a l'avantage de dispenser de lire les autres, ce qui n'est pas peu. Il suflit pour connaître le bon et le mauvais esprit du siècle, ce (jui est quelque cliose, et même beaucoup.
Je vous ai en effet conseillé de lire les lettres de Voltaire. J'ai eu en cela le mérite de deviner votre goût. Je me pique d'avoir ce talent, et il me tourmente, car je suis sûr que votre esprit ne s'est point encore occupé des objets les plus propres à lui donner des jouissances ravissantes, et je suis impatient de voir en votre possession les ouvrages les plus propres à y ramener votre attention : cela me rend fort affairé.
Si Dieu me prêtait vie et mettait devant mes yeux les basards que je lui demande, il ne me faudrait cependant que trois semaines pour amasser tous les livres que je crois dignes d'être placés, non pas dans votre bibliothèque, mais dans votre alcôve; et si je parviens à me les procurer, il me semblera que je n'ai plus rien à faire au monde.
Je ne savais pas que La Bruyère était si fort de vos amis. Je ne vous envoyais le petit livre que pour vous familiariser avec lui. Vous faites fort bien de l'aimer. Il y a d'aussi beaux et de plus beaux livres que le sien; mais il n'en est point d'aussi absolument parfait. La notice qui vous a plu n'est point de l'auteur que vous voulez dire ; mais on l'a un peu imité.
Ma santé est dans une de ses baisses, co qui ne me permet pas de vous écrire plus longuement. Beauchêne s'est vanté à moi-même de vous avoir fait, de ma manière de vivre, une description où il n'y a rien d'exact, que le temps qu'il prétend que j'emploie à dire du bien de vous Si je disais tout celui que j'en pense, les jours ne me sutrirai'ent pas. Soyez sûre que plus j'y songe, plus je
trouve qu'on ne peut pas vous surpasser, tout rabattu et tout compté. Portez-vous bien ; c'est tout ce qui vous reste à faire, et ce que je vous recommande le plus. J'ai dit.
Villeneuve-sur-Yonne, 20 avril 17 99.
A madame de Beaumont, à Paris.
Vous vous occupez peut-être en ce moment du triste soin de m' annoncer l'événement qui vous afflige. Je le sais déjà; Desprez est venu hier me l'apprendre. Ayez soin de vous-même, ménagez-vous, prenez de loin des précautions pour arranger un jour votre avenir, et revenez dans ce pays au plus tôt, si vous êtes peu nécessaire à vos affaires dans les lieux où vous êtes. Ne revoyez plus Theil ; venez près de nous. Nous parlerons à notre aise de celle qui n'est plus , et dont personne dans le monde, pas même vous , ne pourra regretter la perte, autant qu'elle l'eût mérité, si sa destinée eût permis à ceux qui l'aimaient de ne s'occuper que de ses qualités. Il est impossible de se désoler autant qu'on le voudrait, et j'avoue que cette réflexion me désespère. Le cœur et la mémoire, le jugement et le sentiment se heurtent l'un contre l'autre, dans ce premier moment. Le temps épurera les souvenirs, et je suis persuadé que, dans dix ans, l'idée de cette pauvre Grande sera plus doucement et plus intimement présente à la pensée de ses amis, qu elle ne peut l'être aujourd'hui. Il est des douleurs que les âmes délicates doivent ajourner, passez-moi ce mot trop moderne, pour les éprouver plus entières, plus parfaites, plus absolues. Ne vous livrez pas à la vôtre à contre-temps. Pensez aux enfants; quand ils auront de
sûrs appuis, nous pleurerons alors leur inère. Pour moi, j'ai trouvé une manière de peiiser à elle, qui n'est point à votre usage, et qui me permet de me livrer, sans mélange et sans contrariété, à tous les sentiments que j'avais pour elle. Grâce à m.o;i secret, je n'ai pas, comme vous et le reste du monde, besoin du temps, besoin d'attendre; je lui paye dès à présent, et lui payerai toute ma vie les tributs d'estime et d'affection qui lui sont dus.
J'avoue pourtant que c'est vous surtout qui m'occupez. Quittez Paris ; restez peu à Versailles, si vous y allez, et venez ici : voilà ce que je désire sur toutes choses. Si vous aviez besoin d'argent, pardonnez tant de brusquerie, mon frère en a à votre service. Pour mon compte, je n'en ai pas besoin. Depuis hier, je ne veux plus aller à Paris qu'au mois d'août, en partant pour le Périgord. Peut-être ma femme s'y rendra-t-elle seule pour huit jours. Je lui ai arraché la plume pour la prendre, car il m'était impossible de ne pas vous dire au moins un mot, dans cette affreuse circonstance, qui, quoique prévue, certaine, inévitable, n'en fait pas moins sentir le coup frappant de la réalité.
Vous savez si nous vous aimons.
Monlîgnac, 31 décembre 1799.
A madame de Beaumont^ à Paris.
Je voudrais bien voir quelle mine vous faites aux associés de Bonaparte. Pour moi , je ne crois pas qu'on puisse jamais dire d'eux :
Soldats sous Alexandre, et rois après sa mort.
La nature avait fait tous ces hommes-la pour servir de piliers à quelque obscur musée, et on en fait des colonnes d'État ! Il est fâcheux de ne sortir de l'horrible règne des avocats que pour passer sous celui de la librairie.
11 y a deux classes d'hommes, dont les uns sont audessus et les autres au-dessous de la société : les beaux esprits en titre et les coquins de profession. « Il faut, » me disait autrefois quelqu'un, «mettre ceux-ci à Bicêtre et ceux-là à l'Académie, sans jamais les tirer de là. » Ce quelqu'un avait raison, et tellement raison, que si je devenais à mon tour consul et maître, j'en ferais volontiers mon penseur; mais, pour être conséquent, je n'en ferais pas mon ministre.
Ceux qui ont passé leur vie dans des ports de mer, à donner des leçons de pilotage, seraient de très-mauvais pilotes, et nous avons pis que cela. Notre pauvre flotte est confiée à des sous-maîtres qui ont toujours raisonné de la manœuvre sans la connaître , et qui ne sauraient pas même conduire un batelet dans des eaux douces.
Une fausse science va succéder à l'ignorance, et une fausse sagesse à la folie. On fera mal avec méthode, avec sérénité et avec une inaltérable satisfaction de soi-même. Chacun , content de ses principes et de ses bonnes intentions , nous fera périr de langueur, dans de certaines règles et avec art. On a modifié un mauvais système , mais on se gardera bien d'y renoncer. Eh! comment se pourrait-il qu'on y renonçât? Nos gens d'esprit n'ont d'esprit que par lui, et n'ont pas d'autre esprit que lui. Il faudrait, s'ils se désabusaient de leurs doctrines , qu'ils se désabusassent aussi de tout le mérite qu'ils ont, et de tout
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celui qu'on leur croit. Il faudrait ce rpii ne se peut :
Convertir un docteur est une cuuvre inipos.-ihU'.
Que le ciel désengoue Bonaparte de ces messieurs, et, à ce prix, qu'il le conserve; car, malgré nos anciei i dires , la nature et la fortune l'ont rendu supérieur aux autres hommes, et l'ont fait pour les gouverner. Mais je n'attendrai rien de bon de son pouvoir ni de sa capacité, tant qu'il sera assez sot pour croire que Sieyès même a plus d'esprit que lui. Cet homme a, dans la tète, une grandeur réelle qu'il applique à tout ce qui se trouve avoir, autour de lui , une grandeur de circonstance. Il confond les individus avec les essences; il prend l'Instilut pour les sciences, les écrivains pour des savants, et les savants pour de grands hommes. Son esprit vaste porte en soi les erreurs et les vérités d'un siècle qu'il admire trop. Sa raison le détrompera avec le temps ; mais, en attendant, ses préjugés régleront sa conduite en beaucoup de points essentiels , et ses conseillers épaissiront ses préjugés. Quel dommage qu'il soit si jeune, ou qu'il ait eu de mauvais maîtres ! Il laissera, je crois, dans les têtes humaines, une haute opinion de lui ; mais s'il vit peu, il ne laissera rien de durable, ni qui soit digne de durer.
Voilà ce que je pense sur un homme et des changements qui occupent certainement beaucoup votre attention, comme ils ont. occupé la mienne. Je n'ai partagé ni vos ravissements, ni ceux de m.on frère ; mais j'ai pris à tout un intérêt aussi vif que celui que vous avez pu ressentir. J'ai peu espéré pour l'avenir; mais j'ai joui avec délices de ce moment de liberté, dont tous les partis , tous les hommes , se sont sentis tout à coup en possession et dont presque tous ont usé. J'en fais usage
à mon tour dans ce peu de politique, dont j'ai cru devoir le tribut à la confiance qui règne entre nous, et à celle que je prends en la modération d'un gouvernement digne de plus d'estime que tous ceux qui l'ont précédé, mais non pas digne de louanges. Un homme eût pu en mériter; mais tant n'en mériteront point. S'il n'y avait, sous le chapeau de Bonaparte, d'autre esprit que le sien, et dans les conseils qu'un petit nombre d'hommes sensés, j'espérerais des temps meilleurs; je croirais même que nous y sommes arrivés ; mais avec une pareille cohue d'avis et de talents divers, je suis fortement persuadé que nous allons changer d'époque, sans changer d'esprit et de sort.
Portez-vous mieux; c'est le seul changement que je désire en vous.
Je laisse la plume à ma bonne compagne, qui va se plaindre de ce qu'il fait froid.
Montignac, ... 1800.
A madame de Beaumont, à Paris.
Etes-vous bien démariée? Il me reste sur ce point une incertitude qui arrête et tient en suspens tous les mouvements de ma joie. Votre acte d'affranchissement est-il dressé, signé, paraphé, expédié? C'est ce que je vous prie de nous faire savoir au plus vite , afin que je prenne un parti : celui d'être bien content, si vous parvenez enfm à ne dépendre que de vous-même, et à n'être appelée que d'un nom qui vous aura toujours appartenu.
Ce nom, quel sera-t-il, à votre avis ? Pauline de Montmorin est bien joli et bientôt dit. Mais, dans la société.
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nous ne dirons pas Pauline de Montmorin lorsque nous parlerons de vous. Comment vous appellerons -nous? Je vous déclare d'avance et hautement que je ne veux pas de madame de Montmorin : vous auriez l'air de n'être ju'une de vos parentes, une Montmorin par alliance et par hasard, une Montmorin comme une autre. Si donc vous reprenez ce nom que je révère et qui me plaît , appelez-vous mademoiselle ; si vous ne voulez pas qu'on vous dise mademoiselle, prenez le nom de Saint-IIérem. Au couvent que vous aimiez tant, on vous appelait Siiint-Hérem. Madame de Saint-IIérem vous siéra fort bien. Une madame de Saint-Hérem est une Montmorin voilée. Madame de Sévigué qui, comme vous*savez, m'est toutes choses, parle d'ailleurs des Saint-Hérem. Enfin, ou cachez votre nom, ou ne cachez pas votre filiation, à laquelle je tiens beaucoup. En attendant que vous vous soyez mûrement décidée sur cet article, qui est pour moi plus sérieux que vous ne pensez peut-être, nous userons de la suscription ordinaire , avec une extrême impatience de pouvoir en employer une nouvelle, à juste titre et à bon droit.
Je ne vous parlerai pas aujourd'hui de Victor, ni même de Bonaparte, qui est un inter-roi admirable. Cet homme n'est point parvenu; il est arrivé à sa place. Je l'aime.
Sanslui, on ne pourrait plus sentir aucun enthousiasme pour quelque chose de vivant et de puissant. Ce jeu de la réalité, placé en son vrai point de vue , et que vous nommez illusion, quand elle nous plaît et nous charme, ne s'opérerait dans notre âme, sans cet homme extraordinaire, en faveur de rien d'agissant. Je lui souhaite perpétuellement toutes les vertus, toutes les ressources, toutes les lumières, toutes les perfections qui lui man-
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quent peut-être, ou qu'il n'a pas eu le temps d'avoir. Il a fait renaître, non-seulement en sa faveur, mais en faveur de tous les autres grands hommes, pour lesquels il le ressent aussi, l'enthousiasme qui était perdu, oisif, éteint, anéanti. Ses aventures ont fait taire l'esprit et réveillé l'imagination. L'admiration a reparu et réjoui une terre attristée, où ne brillait aucun mérite qui imposât à tous les autres. Qu'il conserve tous ses succès; qu'il en soit de plus en plus digne ; qu'il demeuremaitre longtemps. Il l'est, certes, et il sait l'être. Nous avions grand besoin de lui !... Mais il est jeune , il est mortel, et je méprise toujours infiniment ses associés 1
Je ne vous ai pas encore parlé de ma bonne et pauvre mère. Il faudrait de trop longues lettres pour vous dire tout ce que notre réunion me fait éprouver de triste et de doux. Elle a eu bien des chagrins, et moi-même je lui en ai donné de grands, par ma vie éloignée et philosophique. Que ne puis-je les réparer tous, en lui rendant un fils à qui aucun de ses souvenirs ne peut reprocher du moins de l'avoir trop peu aimée î
Elle m'a nourri de son lait, et « jamais, » me dit-elle souvent, « jamais je ne persistai à pleurer, sitôt que « j'entendis sa voix. Un seul mot d'elle, une chanson, « arrêtaient sur-le-champ mes cris et tarissaient toutes « mes larmes, même la nuit et endormi. » Je rends grâce à la nature qui m'avait fait un enfant doux ; mais jugez combien est tendre une mère qui, lorsque son fils est devenu homme, aime à entretenir sa pensée de ces minuties de son berceau.
Mon enfance a pour elle d'autres sources de souvenirs maternels qui semblent lui devenir plus délicieux tous ies jours. Elle me cite une foule de traits de ma tendresse, dont elle ne m'avait jamais parlé, et dont elle
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me rappelle fort buu tous les détails. A chaque moment que le temps ajoute ii mes arine-es, sa mémoire me rajeunit; ma présence aide à sa mémoire.
Ma jeunesse fut plus pénible pour elle. Elle me trouva si grand dans mes sentiments, si éloigné des routes ordinaires de la fortune, si net de toutes les petites passions qui la font chercher, si intrépide dans mes espérances, si dédaigneux de prévoir, si négligent à me précautionner, si prompt ù donner, si inhabile à acquérir, si juste, en un mot, et si peu prudent, que l'avenir l'inquiéta.
Un jour qu'elle et mon père me reprochaient ma générosité, avant mon départ pour Paris, je répondis trèsfermement « que je ne voulais pas que l'âme d'aucune « espèce d'hommes eût delà supériorité sur la mienne; « que c'était bien assez que les riches eussent par-des- « sus moi les avantages delà richesse, mais que certes « ils n'auraient pas ceux de la générosité. »
Elle me vit partirdans ces sentiments; et, depuis que je l'eus quittée, je ne me livrai qu'à des occupations qui ressemblent à l'oisiveté, et dont elle ne connaissait ni le but , ni la nature. Elles m'ont procuré quelquefois des témoignages d'estime, des possibilités d'élévation, des hommages même dont j'ai pu être flatté. Mais rien ne vaut, je l'éprouve, ces suffrages de ma mère. Je vous parlerai d'elle pendant tout le temps que nous nous reverrons, car j'en serai occupé tant que pourra durer ma vie. La sienne est bien affaiblie. Elle ne mange presque pas, et souffre souvent d'un asthme sec qui est l'infirmité décidée où la délicatesse de son tempérament a abouti. Elle dit cependant qu'elle se porte bien ; mais elle se trompe et nous trompe. Sa résignation domine maintenant sur toutes les autres perfections qui avaienl autrefois tant d'éclat...
Je ne sais trop ce que j'ai pu vous dire dans cette lettre. Suppléez à tout ce qui peut y manquer, car Dour rien au monde je ne la relirais. La dernière m'avait soulagé ; mais j'ai mal pris mon temps pour celle-ci. Hier a été un mauvais jour, et je m'en ressens aujourd'hui. Ne vous en mettez pas en peine, car je serai guéri demain , ou tout au moins après-demain.
Je vous supplie de nous écrire plus souvent, et d'être persuadée qu'en cela vous avez à craindre notre appétit plus que notre satiété. Il y a Vencore de la faim , Vencore du désir, Vencore aspiratif, Vencore des enfants; Werther en parle; c'est celui-là que nous disons toujours, après avoir lu vos lettres, et jamais l'autre : il n'est pas fait pour vous.
Montignac, 2 mai 18OO.
A madame de Beaumont^ à Paris.
J'ai ri , mais je ne me suis point moqué, lorsque vous m'avez dit que « la dévotion de la Harpe était un tour « que le diable jouait à Dieu. »
Mais que dircz-vous de celle de M. de la Vauguyon , que je viens d'apprendre par les gazettes? Pour moi , je la regarde comme la plus violente persécution qui ait jamais été suscitée contre l'Eglise, dans votre esprit et dans le mien.
Je ne sais pas trop bien pourquoi vous n'aimez pas Lalande, ni pourquoi j'aime un peu Mercier. Je ne connais rien de leurs querelles; mais ce dernier me paraît aussi pardonnable lorsqu'il veut détrôner Newton, que lorsqu'il sauta sur Descartes. 11 est vrai qu'en ce der-
nier cas il troublait la paix de l'école, ce qui étail un mal; mais ce n'était pas une bêtise.
Je veux vous raconter un fait. Un Anglais, né aveugle, et qni le fut toute sa vie (il se nommait Saunderson , Diderot vousen a parlé), a donné des leçons d'opti<jue, pendant trente ou trente-cinq ans, dans l'université d'Oxford, et il était sans contredit un des plus savants newtoniens et des plus habiles professeurs de l'Europe. Cela prouve, ne vous déplaise, qu'avec notre admirable philosophie moderne, on peut savoir et enseigner beaucoup de choses, sans en avoir la moindre idée.
Que me parlez-vous de Manès? Je déteste ce vilain nom, et je ne me souviens pas de m'être jamais permis de l'écrire ou de le prononcer, même en badinant.
J'aime assez les erreurs naïves et les sottises naturelles ; mais quant aux savantes erreurs qui se fabriquent avec art, je les hais autant que ces erreurs de mauvaise foi, ces erreurs fausses que notre Benjamin Constant m'a le premier fait distinguer. Je crois même que je n'aime pas les vérités qui ne sont telles que par réflexion : autre grief contre ce siècle, où l'on n'a guère que des idées et des sentiments calculés.
Votre Manès était un fourbe qui se trompait par vanité. Quoi qu'en dise votre cuisine, notre France et le monde entier, ne laissez pas entrer un seul moment, dans votre esprit aimable, cette opinion gigantesque et ténébreuse des deux principes; cela n'est point du tout plaisant. De bonnes gens ont cru au diable; mais i! n'est qu'un mauvais valet, et cela, du moins, est naïf. Mais imaginer deux principes ! Que d'efforts il faut pour cela, et quelle erreur laborieuse !
Il n'y en a qu'un, et il a fait ce qu'il a pu. Ne vous amusez plus a n'en rien savoir. Vous ressemblez quelquelois
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à un filleul que l'on m'a apporté hier, et dans les mains duquel on a mis quelques écus. Vous avez au fond de vous-même une foule d'excellentes pensées et de vérités admirables; mais vous aimez mieux les jeter par terre, et les faire rouler, qu'en faire un véritable usage. Ne vous gênez pas cependant, ne contraignez pas votre esprit; mais, parmi ses plaisirs, choisissez du moins les plus grands. En vous livrant toujours aux seuls amusements de la pensée, vous perdez souvent ses délices.
Pour moi, je suis en proie à ses épines. J'ai passé mon hiver à fouiller les derniers recoins des antres de l'érudition en lisant M. Dupuis. J'ai passé de lui aux sciences. Je lis tous les physiciens; j'étudie les corps, et ne rêve que d'eux. Il me tarde d'être quitte des opinions d'autrui , de connaître ce qu'on a su , et de pouvoir être ignorant en toute sûreté de conscience. C'est un bonheur que j'achète, que je paye, mais que j'aurai , si le principe nnique veut me laisser tel que je suis encore un peu de temps !
En pénétrant dans ces puits et dans ces sciences, je m'aperçois de plus en plus combien les ignorants ont naturellement de lumières et de clartés, et combien nous désapprenons par l'instruction et par l'étude, faute d'être bien dirigés.
Portez-vous bien, je vous en conjure. Quittez Paris, s'il vous fait du mal ; restez-y, s'il vous fait du bien, et parlez-moi beaucoup de vous, de lui et de Bonaparte, à qui j'ai permis de me séduire. Je l'aime toujours.
Villcncuve-sur- Yonne, !•» décembre 1800, A madame de Deaumont.
Si vous arrivez jeudi, je pourrai vous aller voir vendredi ou samedi, car je suis abonné avec une carriole du pays, qui me roue, quand il me plaît. Je m'y suis enrhumé avant-hier, et aucune toux , à dix lieues à la ronde, ne peut se comparer avec celle que j'avais hier. Je n'en suis cependant pas bien malade, et j'espère pouvoir essayer, après-demain, au plus tard, d'un grand rideau de vieille bergame, que mademoiselle Piat me fabrique, et qu'on mettra entre le vent et moi.
Votre Condillac m'a roidi et desséché l'esprit, pendant dix jours, avec une telle force, qu'il n'y avait pas en moi une fibre qui ne s'en ressentît et ne se refusât à toute fonction. Il m'a fallu interrompre cette aride lecture et me jeter, pour digérer, dans d'autres livres. Un Massillon, qui m'est tombé par hasard sous la main, m'a réussi : il m'a huilé et détendu. M. Xecker, qui est survenu, ne m'a pas nui : je suis tombé de l'huile dans la graisse, et je me sens rempâté.
Ecoutez donc : il y a dans ce gros livre du ridicule, et un ridicule qu'assurément on ne pardonnera pas; mais tant pis pour ceux qui ne sauront pas y trouver de l'utilité, et se borneront à en rire. Il y a de grands profits à y faire, en parlant comme M. Necker, pour sa vie et pour son esprit.
Je voudrais bien qu'il mît son rabat de ministre dans sa poche, qu'il jetât son froc aux orties, et qu'il nous redit tout cela en habit de ville et .sans masque. 11 y
aurait là et du grand et du beau , et du vrai et de l'important, que les citations de la Bible elles-mêmes ne dépareraient pas, car la plupart sont de grandes beautés littéraires, qu'on ne trouverait point ailleurs. Quant aux singularités et même aux bizarreries de style qui y subsisteraient encore, on les pardonnerait au nom de ^'homme, au pays où il est né, à celui où il a écrit , et au métier qu'il a quitté. Il faut qu'il y ait , dans ce vaste esprit, un coin de sottise bien déterminé, pour avoir fait, avec réflexion entière et pleine, une pareille gaucherie. Dieu veuille qu'il reprenne sa matière et qu'il la repétrisse! Il en ferait un bel ouvrage, et qui serait bien nécessaire. Je fais des vœux pour sa santé; car, s'il vit, il remaniera ces grands sujets, et il ne les gâtera plus.
M. Peyron qui est là ne me permet pas de m'étendre. Gardez-vous bien de ne pas guérir tout à fait, et de venir plus tard que vous ne nous le promettez. Nous vous attendons toujours avec désir et impatience. Rappelez-nous au souvenir de vos jeunes et aimables compagnons de solitude. Nous vous sommes entièrement dévoués.