A M. MOI, F
Je soutiens qu'il vaut mieux les employer dans le sens populaire que dans le sens philosophique, et mieux encore, dans le sens naturel que dans le sens populaire. J^ entends, par le sens naturel, l'acception populaire et universelle, réduite à ce qu'elle a d'essentiel et d'invariable.
Prouver par la définition ne prouve rien, si celle-ci est purement philosophique; car, selon moi, ces définitions n'obligent que ceux qui les font. Prouver par la définition, lorsqu'elle exprime l'idée nécessaire, inévitable et claire qu'on se fait généralement de l'objet, dès qu'il est nommé, prouve tout, au contraire, parce qu'on ne fait alors que montrer aux autres ce qu'ils pensent, malgré eux et à leur insu.
La règle qu'on est le maître de donner aux mots le sens qu'on veut, et qu'il ne s'agit que de fixer celui qu'on leur donne, est fort bonne pour la simple argumentation , et peut être admise dans les salies de cette espèce d'escrime; mais, dans la métaphysique ingénue et noble, et dans le véritable monde littéraire, elle ne vaut rien.
Il faut ne jamais perdre les réalités de vue , et n'employer ses expressions que comme des milieux, des verres propres à mieux représenter ses pensées. Je sais, par ma propre expérience, combien cette règle est difficile à observer ; mais je juge de son importance par le malheur de toutes les métaphysiques. Aucune n'a prospéré, par la seule raison que, dans presque toutes, on a constamment usé de chififres au lieu de valeurs , d'idées forgées au lieu d'idées natives, de jargon au lieu d'idiome. La plus belle, et la seule qui mérite qu'on ^ prenne garde, est celle qui du moins a donné des images au lieu de raisons; car ces images plaisent, elles
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amusent; elles remuent, elles donnent à l'esprit de belles dispositions.
Au surplus , vous avez évité l'inconvénient dont je me plains dans tous les bons endroits de votre écrit. Vous y avez montré une métaphysique humaine, intelligible, pleine de bon goût et toute composée des notions communes à tous. Ne vous égarez pas en substituant des acceptions de mots privées à leur acception publique.
Il y a, dans ce chapitre sur r importance et les moyens de conserver sa volonté, des choses simples, vraies, neuves, admirables. Je vous en parlerai quelque jour, pas trop indignement peut-être , car j'en suis fort enthousiasmé. En attendant , tournez autour de votre sujet; enflez-le des accessoires convenables, et pourtant n'excédez pas la mesure. C'est une personne ; n'en faites pas une pure étendue. Tout ce qui dépasserait les pieds, les mains, le tronc, la tête, et l'espace indispensable pour loger tout cela avec ses contours, serait de trop. Quand notre esprit produit, il enfante en luimême, avec sa production, tout ce qu'il faut pour la nourrir et l'augmenter, si nous prenons le temps de la porter à terme, et que nous ayons le soin de la couver. Fouillez-vous, mais ne faites pas d'excursions; ayez soin même d'isoler, le plus que vous pourrez , votre véritable sujet. Beaucoup de pensées ne se tiennent entre elles que parce qu'elles tiennent ensemble à nous. Démêlez, divisez, séparez ce que vous avez dans la tête, pour ne mettre dans votre livre que ce qui est inséparablement lié à sa matière. En un mot, coupez le cordon.
J'ajoute pourtant à tous ces beaux conseils que s'il vous est bon de circonscrire votre plan, le plus que
VOUS pourrez, il vous est encore meilleur de laisser votre esprit agir en liberté. J'aime les petits livres; mais quand on commence surtout, il est peut-être profitable qu'un livre court soit extrait d'un long manuscrit. Si TOUS étiez porté à la diffusion , je vous recommanderais d'épargner le papier; mais, grâce au ciel, vous avez naturellement l'amour d'une concision nette et élégante. Laissez donc faire à votre esprit et à votre plume ce qu'ils voudront : ce qu'il y aura de trop sera aisément retranché.
Je vous dirai le reste une autreifois
Villeneuve-STir-Yonne, 12 octobre 1803.
A madame de Beaumont, à Rome.
Si je ne vous ai pas écrit, c'est de chagrin
Votre départ, dans les fatigues dont vous sortiez, et votre immense éloignement m'ont accablé.
Je ne crois pas avoir éprouvé un sentiment plus triste que celui dont je m'abreuvais tous les matins , comme d'un déjeuner amer, en me disant à mon réveil , depuis votre dernière lettre : Elle est maintenant hors de France, ou elle en est loin, etc.
En d'autres temps, en d'autres circonstances, j'aurais eu , à vous savoir et à vous imaginer en Italie , précisément la moitié du plaisir que je ressentirais à y être moi-même. En ce moment, je n'en ai que la douleur. Vous aviez besoin de repos, et vous allez chercher une activité qui vous épuisera. Il me semblait qu'à chaque pas que vous faisiez et à chaque regard que vous jetiez à droite et à ga'vche. pendant une si longue
route, vous dispersiez par les chemins quelqu'une dl vos forces.
Vous êtes arrivée en ce moment ; mais êtes-vous tranquille, êtes-vous en repos, êtes-vous réparée? c'est ce qu'il me sera impossible de croire pendant longtemps. Votre centre est un tourbillon. Quand vous n'y seriez tenue en haleine ou en action que par l'inévitable curiosité qui va vous agiter, elle suffirait pour vous nuire. Mon Dieu! mon Dieul... Hâtez-vous, si vous voulez que je m'apaise, que je vous pardonne, que je retrouve un peu de paix , hâtez-vous de m'apprendre que vous vous portez mieux, ou je mourrai de rage mue.
Je n'ai jamais entendu dire que l'air de Rome fût bon à rien. Vous me ferez haïr et détester ce lieu, dont je rêvais avec tant de délices, par la seule raison que vous y êtes allée, ce me semble, mal à propos. Si je me trompe, je l'aimerai plus que jamais ; sinon, je le prendrai en guignon éternel, et de la vie je ne voudrai le voir, même en songe et en description.
J'ai rompu, dans ma tristesse et ma mauvaise humeur, toute correspondance avec le monde entier. Je laisse s'entasser les lettres qu'on m'écrit; je ne les lis même pas tout entières. Je n'écris plus. Enveloppé de mon chagrin, comme d'un manteau brun, je m'y cache, je m'y enfonce, j'y vis sourd et taciturne.
Cependant il me faut, pour le supporter, quelques distractions, et j'ai pris pour amusement d'immenses et profondes lectures. Tout mon esprit m'est revenu ; il me donne de grands plaisirs , mais une réflexion désespérante les corrompt : je ne vous ai plus , et sûrement je ne vous aurai de longtemps à ma portée pour entendre ce que je pense. Le plaisir aue j'avais autrefois
à parler est entièrement perdu pour moi. Je fais vœu de silence. Je reste ici l'hiver. Ma vie intime va tout entière se passer entre le ciel et moi. Mon âme conservera ses habitudes, mais j'en ai perdu les délices.
Vous me recommandez de vous aimer toujours. Hélas! puis-je faire autrement, quelle que vous soyez, et quoi que ce soit que vous vouliez? Il y avait entre nous une sympathie à laquelle vous avez quelquefois opposé bien des obstacles et des contradictions. Mais, quand mes sentiments sont forts et bien fondés, rien ne peut les changer, les affaiblir ni les suspendre. Personne ne m'a jamais rempli d'un plus solide et plus fidèle attachement que vous.
Je vais écrire un mot à notre pauvre ami. Je lui dois depuis longtemps une réponse dont je ne puis que le payer bien mal , avec un cœur serré. Il a des peines, je le sais; au nom de toutes choses, adoucissez-les par votre présence, mais n'allez pas les partager; vous ne feriez que les doubler et rendre ses chagrins irrémédiables par le mal que vous vous feriez.
Nous parlons sans cesse de vous dans tous les coins de la maison, mon frère, madame Joubert et moi. Je ne leur dis pas à eux-mêmes la moitié de ce que je souffre, et nous n'avons encore parlé à personne de ce quartier d'hiver qui nous désole. Vous mettez cette amitié que nous avons pour vous, et qui pourrait vous faire un peu de plaisir, à une épreuve bien rude, en nous réduisant, par le parti que vous avez pris, à l'impossibilité de vous être bons en quoi que ce soit.
Votre lettre datée de Milan , 'l^"" octobre, est arrivée ici le 8. La date qui la terminait portait dans ses caractères une telle empreinte d'accablement et de fatigue, que les larmes m'en sont venues aux yeux.
Écrivez-nous le plus souvent que vous pourrez. Dans cette variété de lettres, il y en aura peut-être quelquesunes qui me consoleront. J'en ai et j'en aurai longtemps besoin. Il y aurait eu peut-être plus de prudence ou de ménagements à me taire à cet égard ; mais j'aurais trop blessé la vérité, et j'ose croire que vous aimerez mieux ma sincérité qu'une réserve qui, en vous laissant ignorer que vous m'avez affligé mortellement , vous aurait caché ce dernier et nouveau témoignage d'une affection sans bornes et que rien ne saurait diminuer le moins du monde.
Adieu , cause de tant de peines , qui avez été pour moi si souvent la source de tant de biens. Adieu. Conservez-vous, ménagez-vous , et revenez quelque jour parmi nous, ne fût-ce que pour me donner un seul moment l'inexprimable plaisir de vous revoir