XLII
Villeneuve-le-Roi , rendredi 21 octobre 1803. A M. Mole, à Paris,
Je voudrais vous dire aussi quelques mots de ce pauvre Chateaubriand.
11 est certain qu'il a blessé dans son ouvrage des
1 . Nous ayons hésité longtemps à publier cette lettre, dont M. Sainte- Beuve a signalé l'existence dans son récent ouvrage .sur M. de Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire , et qui renferme, sur le caractère moral de ce grand écrivain , une appréciation affectueuse, mais sans illusions. On y verra que M. Joubert jugeait de bonne heure son illustre ami avec la sagacité pénétrante d'un grand observateur et d'un grand moraliste : mais il continuait à l'aimer tendrement, et il en dit les raisons. Ce qui nous décide à faire connaître ce jugement , e'est qu'il s'est manifesté, dans ces derniers temps, sur ie «compte de
convenances importantes, et que même il s*en soucie lurt peu, car il croit (jue son talent s'est encore mieux déployé dans ces écarts.
Il est certain qu'il aime mieux les erreurs que les vérités dont son livre est rempli, parce que ses erreurs sont plus siennes; il en est plus l'auteur.
Il manque à cet égard d'une sincérité qu'on n'a et qu'on ne peut avoir que lorsqu'on vit beaucoup avec soi-même, qu'on se consulte, qu'on s'écoute, et que le sens intime est devenu très-vif par l'exercice qu'on lui donne et l'usage que l'on en fait. Il a, pour ainsi dire, toutes ses facultés en dehors , et ne les tourne point en dedans.
Il ne se parle point, il ne s'écoute guère, il ne s'interroge jamais , à moins que ce ne soit pour savoir si la
M. de Chateaubriand, une sorte de réaction qui a peut-être dépassé les limites du vrai, et que ropinion publique semble être devenue bien sévère à son égard, après lui avœr de son vivant prodigué l'admiration €t la faveur. Il faut reconnaître que la publication des Mémoires iVOutre-touibe a fourni à cette réaction une occasion naturelle et les arguments les plus forts. Il n'y a guère de reproches adressés à M. de (Chateaubriand qui n'eussent été pressentis par M. Joubert et ne se trouvent indiqués dans la lettre que nous reproduisons : mais ils y sont dans la juste mesure et avec les nuances qui pouvaient les mitiger. Le progrès des années avait pu à la vérité accuser plus fortement certaines particularités : mais ce qu'il faut dire, c'est que presque tous ceux qui ont eu l'honneur de vivre intimement et familièrement avec M. de Chateaubriand ont subi l'attrait de ce grand esprit, de ce caractère mélangé sans doute de bien et de mal, mais où le bien dominait après tout, de celte nature d'artiste impressionnable, mobile, uk peu personnelle, il en faut convenir, mais où les délauts n'avaient a^ moins rien de mesijuin et de calculé et se rachetaient par une sorte de simplicité native. Ce qu'il faut ajouter surtout, c'est que la femme si éminemment distinguée, si peu connue aujourd'hui, qui a été la compagne de sa vie, n'a cessé de lui porter la plus vive et la plus indulgente tendresse ; qu'il a compté des amitiés qui lui sont restées fidèles , à travers toutes les vicissitudes de sa destinée , et qu'il a été lui-même lidèle à ces amitiés. (Note des nouveaux éditeurs.)
partie extérieure de son âme, je veux dire son goût et son imagination, sont contents, si sa pensée est arrondie, si ses phrases sont bien sonnantes , si ses images sont bien peintes, etc., observant peu si tout cela est bon ; c'est le moindre de ses soucis.
Il parle aux autres, c'est pour eux seuls et non pas pour lui qu'il écrit; aussi c'est leur suffrage plus que le sien qu'il ambitionne, et de là vient que son talent ne le rendra jamais heureux, car le fondement de la satisfaction qu'il pourrait en recevoir est hors de lui, loin de lui , varié , mobile et inconnu.
Sa vie est autre chose. Il la compose, ou, pour mieux dire , il la laisse s'arranger d'une tout autre manière. Il n'écrit que pour les autres, et ne vit que pour lui. Il ne songe point à être approuvé , mais à se contenter. Il ignore même profondément ce qui est approuvé dans le monde ou ce qui ne l'est pas.
Il n'y a songé de sa vie, et ne veut point le savoir. Il y a plus : comme il ne s'occupe jamais à juger personne, il suppose aussi que personne ne s'occupe à le juger. Dans cette persuasion, il fait avec une pleine et entière sécurité ce qui lui passe par la tête, sans s'approuver ni se blâmei le moins du monde.
Un fonds d'ennui qui semble avoir pour réservoir l'espace immense qui est vacant entre lui-même et ses pensées exige perpétuellement de lui des distractions qu'aucune occupation, aucune société ne lui fourniront jamais à son gré, et auxquelles aucune fortune ne pourrait suffire s'il ne devenait tôt ou tard sage et réglé. Tel est en lui ce qu'on pourrait appeler l'homme natif. Voici celui de l'éducation.
Il paraît qu'il se proposa ou qu'on lui proposa de bonne heure, pour dernier terme d'ambition, l'honneur
d*ôtro un homme de cour. Si vous y prenez garde , la seule qualité acquise qui ait été imprimée en lui avec force, et qu'il ait invariablement retenue, dst celle «r^i rendrait propre ù ce métier, une grande circonspection. Tout transparent qu'il est par nature, il est boutonné par système. Il ne contredit point, il fait très-volontiers des mystères de tout. Avec une âme ouverte , il garde non-seulement les secrets d'autrui (ce que tout le monde doit faire), mais les siens. Je crois que de sa vie il ne les a bien dits à personne. Tout entre en lui et rien n'en sort. Il pousse les ménagements et la pratique de la discrétion jusqu'à laisser immoler à ses yeux la vérité , et peut-être quelquefois la vertu sans les défendre. Il prêterait volontiers sa plume, mais non sa langue, à la plus belle cause du monde. Enfin, dans les épanchements et l'abandon même de la société intime, il ne contrarie ses amis qu'avec une répugnance où l'on sent la résistance à l'habitude. Voilà le Chateaubriand social.
Ajoutez à cela quelques manies de grand seigneur, l'amour de ce qui est cher, le dédain de l'épargne, l'inattention à ses dépenses , l'indifférence aux maux qu'elles peuvent causer, même aux malheureux ; l'impuissance de résister à ses fantaisies, fortifiée par l'insouciance des suites qu'elles peuvent avoir, en un mot, l'inconduite des jeunes gens très-généreux dans un âge où elle n'est plus pardonnable, et avec un caractère qui ne l'excuse pas assez , car, né prodigue , il n'est point du tout né généreux. Cette vertu suppose un esprit de réflexion pratique, d'attention à autrui, d'occupation du sort des autres et de détachement de soi, qu'il n'a pas reçu, ce me semble, infus avec la vie, et qu'il a encore moins songé à se donner.
no A M. MOLE.
Le voilà, je crois, tout entier. Le voilà peint et estimé, en mal, à la rigueur; je ne crois pas que sa conduite et son caractère puissent mériter un reproche qui ne soit là.
Eh bien ! avec la même franchise et la même sévérité de jugement, je vous dirai, et en opposition avec les circonstances, que s'il me paraît inévitable qu'un tel homme fasse quelques étourderies, il ne me paraît pas possible qu'il commette des fautes graves, des fautes qui méritent une disgrâce ; il y a et il y aura toujours en lui un fonds d'enfance et d'innocence qui le rendent aussi incapable de torts sérieux que de bienfaits suivis.
Dites-moi donc, au nom du ciel, ce qu'il a fait. Qu'avez-vous vu, qu'avez-vous lu, qu'avez-vous su , qui vous porte à approuver en quelque sorte son malheur? Je croirai aisément que vous et moi, et nous tous, avons le droit de condamner en lui beaucoup de choses; notre morale et l'amitié nous en donnent le droit; mais ce droit, faudra-t-il aussi l'accorder à d'autres hommes qui certainement ne le valent pas? J'avais d'abord regardé les rigueurs de madame de V. comme de forme, comme une manière de passe-port et un droit de péage dont elle avait cru de sa prudence de prémunir sa lettre, pour lui ouvrir tous les passages; mais la vôtre est survenue et m'embarrasse beaucoup.
J'ai une grande conhance en vos jugements ; elle est naturellement indulgente, et vous naturellement un peu austère (comme il est beau , comme il est bon, comme il est nécessaire et même indispensable de l'être à votre âge, ne fût-ce que pour s'accoutumer à ne pas se faire bon marché à soi-même de sa propre approbation) ; mais vous êtes tous deux justes, et vous n'allez jamais
A M. MOLft. Mt
chercher dans votre humeur les règles qu'il faut prendre dans sa raison. Dites-moi donc, en révision et on dernier ressort, ce qu'il faut que je pense. J'ai écrit à Fontanes pour lui demander des détails; mais il ne me les donnera pas, et jusqu'ici je n'ai rien su que par vous seul.
11 y a un point essentiel et dont il faut préalablement convenir entre nous, c'est que nous l'aimerons toujours, coupable ou non coupable; que dans le premier cas, nous le défendrons ; dans le second, nous le consolerons. Cela posé , jugeons-le sans miséricorde , et parlons-en entre nous sans retenue; vous avez fort bien commencé, vous voyez que je vous suis de près; achevez, et déterminez-moi irrévocablement, car mon incertitude m'est insupportable.
J'ai écrit hier à ce pauvre garçon, par une voie indirecte, pour l'encourager. Je le soutiens, je tâche même de l'égayer ; deux de mes lettres avaient précédé votre nouvelle ; je grondais fort , mais elles ne lui parvien dront pas probablement. On a dû les mettre à l'index, ce qui, quant à moi, m'est parfaitement égal.
J'en ai reçu hier une lettre de Florence. Il y arrivait le propre jour de l'arrivée de madame de Beaumont (7octobre). J'ai calculé qu'à pareil jour, à pareille heure, on tirait sur lui de Paris le coup de canon qui devait le chasser de Rome. Jamais homme menacé d'un renversement n'eut plus la joie et la tranquillité d'une bonne conscience. 11 n'y a pas un mot dans sa lettre qui ne semble dire au lecteur, quand on fait ce rapprochement:
Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur.
Il y a, en etfet, dans le fond de ce cœur, une sorte de
bonté et de pureté qui ne permettra jamais à ce pa*:\re garçon, j'en ai bien peur, de connaître et de condamner les sottises qu'il aura faites, parce qu*à la conscience de sa conduite, qui exigerait des réflexions, il opposera toujours machinalement le sentiment de son essence, qui est fort bonne. Ce que je vous dis là n'est peut-être pas exempt de subtilité , mais la natures elle-même en est remplie.
Je finis sur ce chapitre; j'en ai parlé longtemps, trop longtemps, mais je ne sais par quelle fatalité il arrive que je ne peux rien vous dire en peu de mots; c'est que j'aimerais à vous dire tout ce que je pense. Aussi l'interruption de notre commerce a été pour moi un véritable état de souffrance et de privation. Vous avez eu bien raison de croire que je n'en pensais pas moins à vous, et que je ne vous en aimais pas moins.
Ces gens-ci ont dérangé le cours de toutes mes pensées depuis deux mois. Ma santé s'est fort dérangée par le changement de saison. Dès que j'aurai retrouvé un peu d'assiette, je reprendrai mes bavardages infinis sur le sujet qui me plaît tant. Je me bornerai à vous dire aujourd'hui, en deux mots, que votre plan nouveau est excellent. Je n'oublierai pas celui-là; il est trop naturel pour qu'on ne s'en souvienne pas.
Il ne faut pas s'imaginer qu'un plan parfaitement bon soit arbitraire, ni peu important. Le vôtre est d'une simplicité qui le montre et le rend agréable tout à coup. L'individu, la société , de la nature de l'un, des lois de l'autre.
Il faut faire de cela deux ouvrages, et ne songer qu'à la clarté, ornement de la vérité, et son indice.
J'avais prié M. de Bonald de me faire un traité de métaphysique que mon fils pût lire à onze ans ; il me
Tavait promis, mais c'est vous seul qui m'aurez tenu sa parole.
Songez à écrire toujours de sorte qu'un enfant spirituel pût à peu près vous comprendre, et qu'un esprit profond trouvât chez vous à méditer.
Votre chapitre sur le beau sera certainement très-bon.
J'aurai un titre de chapitre et une définition tout entière à vous faire char^ger. Les idées complètes, mauvais mot qui porte un sens d'autant plus faux que ce ne sont pas toutes les relations, mais les relations meilleures de chaque chose qu'il nous importe de connaître. Les idées complètes^ en ce sens, seraient peut-être une bonne expression ; dans le sens absolu elles sont impossibles, et leur nom même doit être exclu.
Je m'expliquerai là-dessus, ainsi que sur Verreur, grande matière. Je reviendrai sur la volonté. Pour ne pas garder un paquet sale, j'ai extrait quelques lignes de ce qui avait été trop maltraité parmi les papiers de la cheminée. Vous les aurez , ainsi que les fragments entiers que j'ai pu conserver honnêtement. — Dans dix jours je serai seul ici , c'est-à-dire nous n'y serons que trois personnes : un beau-frère, ma femme et moi. Dans dix ou douze jours vous serez libre, et pour le reste de rhiver. J'en passerai ici une partie ; ainsi vous pourrez y venir à compter de la Saint-Martin , aussi tôt et aussi tard qu'il vous plaira. Ce ne sera jamais assez tôt pour moi. Seulement, il y a des choses que je voudrais vous avoir dites avant de vous voir, de peur de me fatiguer à vous en parler, et je désirerais, en vous revoyant, avoir retrouvé assez de forces pour vous faire bonne et assidue compagnie.
A cela près, songez que vous m'êtes engagé par votre parole, et que je ne partirai point que vous ne soyex
M 4 A M. DE CHÈNRDOLLÉ.
venu voir comment on vit dans ces lieux où vous m'avez tant occupé.
Bonjour.
Villeneuve-sur- Yonne , 2 janvier 1804.
A M. de Chènedolléy ô. Vire.
Mon frère nous apprend que vous avez écrit à madame de Vintimille, « que la mort de madame de Beaumont s'était fait sentir à vous au milieu des plus violents chagrins et des plus grandes pertes. » Que vous est-il donc arrivé?
Soyez sûr que personne au monde ne s'intéressera jamais plus vivement et plus constamment que moi à tout ce qui pourra intéresser votre bonheur.
Je n'ai reçu cet été, et à mon grand regret en ce temps-là, qu'une seule de vos lettres. Ce fatal voyage de Rome et le désir d'y mettre obstacle absorbaient toutes mes pensées et occupaient toutes mes forces au moment où il aurait fallu vous répondre. Tous les courriers qui vinrent de ce pays-là, à compter de ce moment, m'apportèrent d'autres soucis, d'autres occupations. Vous savez les événements, et sans doute vous m'excusez. Les craintes ne m'avaient pas moins accablé que le malheur.
Je ne vous dirai rien de ma douleur. Elle n'est poini extravagante, mais elle sera éternelle. Quelle place cette femm.e aimable occupait pour moi dans le monde! Chateaubriand la regrette sûrement autant que moi, mais elle lui manquera moins longtemps. Je n'avais pas eu depuis neuf ans une pensée où elle ne se trou-
A M. DE ÎIlÊNIiDOLLÉ. 115
ViU (le manirro ou d'autre en perspective. Ce pli ne s'effacera point, et je n'aurai pas une idée à laquelle son souvenir et l'aflîiction de son absence ne soient mêlés.
Vous aurez la relation de ses derniers moments aussitôt que vous aurez indiqué à mon frère un moyen peu coûteux pour vous de vous la faire parvenir. Rien au monde n'est plus propre à faire couler les larmes que ce récit; cependant il est consolant. On adore ce bon garçon ' en le lisant; et quant ù elle, on sent, pour peu qu'on l'ait connue , qu'elle eût donné dix ans de vie pour mourir si paisiblement et pour être ainsi regrettée. Je serais désolé aujourd'hui qu'elle n'eût pas fait ce voyage, qui m'a causé tant de tourment.
La position de notre ami m'a causé aussi bien des peines pendant longtemps. Calomnié de toutes parts, il a eu un temps de disgrâce presque effrayant; mais il n'en a rien su que tard, et il ignore même en ce moment ce mal passé. Vous avez su qu'il est resté presque en faveur, puisqu'on en fait un presque ambassadeur. Nous allons bientôt le revoir, car il n'ira point à son poste sans avoir pris des instructions qui le retiendront peut-être à Paris plus longtemps que nous ne pensons. Je l'attends dans le cours du mois.
Je suis obligé d'effacer des détails de sa position qui viennent au bout de ma plume, mais qui seraient infinis et presque inutiles, puisqu'il vous les dira bientôt. Je me bornerai à vous apprendre qu'un voyageur est venu me donner avant-hier de ses nouvelles, et que par la tournure des esprits et des événements, son amitié
1 . M. de Chaleaubriand. On aime ces familiarités qui font retroufer l'homme. (Note de M. Saiute-Beuve.)
pour madame de Beaumont a été aussi honorable à l'un qu'à l'autre. Il quittera Rome ami du cardinal et estimé de tout le monde. C'est un bien bon temps pour partir.
Vous me demandez des nouvelles de mes occupations. Comptez que je vous en demanderai des vôtres. Je ne parle pas de vos vers : ce sont là des choses sacrées qui doivent se faire en silence, en leur temps, et dans le mystère. Mais je voudrais que vous vous fissiez un délassement et une habitude fructueuse de dépenser votre savoir, et de livrer aux eaux courantes cette portion de votre esprit qui ne vous servira de rien si vous ne l'avez que pour vous. Je me donne les mêmes conseils à moi-même, et je les recevrai volontiers de votre part. Je vous remercie de ce que vous m'avez déjà dit à ce sujet. Il me semble que je ne puis pas mieux le reconnaître qu'en vous assurant, comme je fais, et c^mme il est vrai, que, — de toutes les louanges que j'ai reçues en ma vie, il n'en est point qui m'aient fait autant de plaisir que les vôtres. — Je ne sais pas quelle en est la raison; mais je vous dis le fait; il est certain, et je vous en fais part, sans orgueil et sans modestie.
Portez-vous bien, traitez-moi familièrement; et pour dissiper vos chagrins, acceptez sans façon ce que je vais vous proposer.
Chateaubriand, qui est sans logement, occupera probablement notre appartement à Paris. Cela ne nous gênera aucunement, car nous ne reviendrons qu'au mois de mars. Ce serait pour vous une grande commodité, une grande consolation que de vous trouver auprès de lui. Prenez la chambre de mon fils, cette chambre où je vous ai fait boire du vin de Malaga ave@ de l'eau. Le reste pourra suflSre au chargé daffairesp (i%
A RI. dp: CHÈiNEDOLLÉ. 117
VOUS serez voisins depuis le matin jusqu'au soir. C'est pour vous faire cette proposition que j'ai voulu vous écrire aujourd'hui, quoique la fatigue qui m'en a empêché il y a huit jours ne m'en laisse guère la Ibrce. — Voilà qui est dit. C'est à vous à faire le reste. Écrivez* nous un peu souvent. Bonjour.
/illcneuve-sur-Yonne, 18 février 1804.
A M. Mole, à Paris.
A propos des inexactitudes dont vous avez quelque raison de vous plaindre, il faut que je vous dise une chose qui peut vous aider à me connaître, et réduire, en beaucoup 4e points, ce que j'appelle mes défauts à de pures nécessités, inhérentes, par la nature et la délicatesse de mon pauvre tempérament, aux bonnes qualités mêmes de mon esprit. Je ne sais si je pourrai bien m'expliquer.
Il y a, selon moi, dans tout homme, deux choses qu'il faut y distinguer soigneusement : son organisation et sa constitution.
En supposant l'homme automate, j'appellerais organisation les ressorts de la machine, et constitution sa matière- Or mes ressorts sont excellents, ce me semble; mais le bois dont je suis construit est frêle, mou, délicat. Il nuit souvent au jeu de la machine; souvent même il lui rend impossibles les mouvements où elle est le plus portée, et auxquels elle est le plus propre. Ce qui sert à la pensée abonde en moi , mais ce qui
sert à la vie est en petite quantité. Vous me disiez, au beau milieu du Palais-Royal, la dernière fois que nous nous sommes vus, que je m'affectionnais trop à tout "-.e que je faisais; oui, et trop à tout ce qui m'occupe. De U naissent je ne sais quelles déperditions, qui ne peuvent être réparées que par la cessation subite de l'opération qui m'a lassé; de là, comme vous le sentez, une grande irrégularité et des discontinuités fréquentes dans mes communications intellectuelles. Que si je veux forcer ma nature, je produis des apparences sans réalité; j'écris ou je parle sans rien dire ; ma plume et ma langue se remuent, mais ma pensée et mon sentiment ne s'expriment pas; je ^le fais que de vains efforts, beaucoup plus propres à mécontenter ceux qui me lisent ou m'écoutent, que ne le serait mon inaction ou mon silence.
Voilà, depuis que je suis né, la cause et la seule origine des inégalités que j'ai toujours eues dans mes relations. On me croit paresseux; je vous jure en toute vérité que je ne le suis point. Je ne suis pas changeant non plus; je suis, au contraire, immuable ; mais mon sang et ma chair sont capricieux au lieu de moi. Rien ne peut les dompter qu'un grand motif qui vient du cœur. Si, par exemple, je me sens évidemment nécessaire, aussitôt mon principe de mouvement se met en œuvre, avec une force, une égalité qui m'ont bien souvent étonné. Un épuisement absolu me force seul à m'y soustraire, car cette faculté vit toujours en moi par la partie de ses racines qui tient à la volonté.
Il me semble certain, d'un autre côté, que j'ai naturellement l'âme et la fibre aussi haut montées que l'harmonie humaine le permet, et que, dès qu'elles éprouvent quelque irritation, je sors du diapason. Tout
A M. DE CHKNEDOLLK. ii9
ce qui porte !\ mon cerveau plus d'esprits qu'il n'y en a d'ordinaire le trouble et met obstacle à ses fonctions; tout ce qui porte dans mon cœur plus de feu y produit le même embarras.
Voilà pourquoi, quant au premier point, une longue ou trop vive application me rend stérile, et pourquoi, quant au second, il me faudrait peu d'affections, peu d'amis. Ma tête et ma sensibilité auraient besoin, pour s'exercer avec succès, d'un mouvement qui dissipât ce qui s'y trouve, mais qui n'y amenât rien.
Le plaisir intellectuel qui m'est si nécessaire pour opérer , ce que je me reproche comme une espèce de vice spirituel, est peut-être cependant pour moi une ressource indispensable et que la Providence elle-même me prescrit. Albiis color disgregat visum, disait l'école; voilà le cas où je me trouve. Ce qui me le démontre, c'est que les idées graves me viennent en abondance, quand je me joue, et s'arrêtent des qu'elles m'ont beaucoup tendu. C'est ce qui fait aussi que mes bienveillances ont la tendresse et les feux des passions, et que toutes mes passions se sont promptement taries, en ne laissant rien d'elles-mêmes, quand tous mes sentiments laissaient en moi quelque racine indestructible. En tout il me faut quelque jeu. Si Dieu le veut, il n'y a rien à se reprocher; or, en m'examinant à fond, jusque dans mon innocence première, car il est aussi important de ne pas se condamner que de ne pas s'absoudremal à propos , j'ai trouvé que véritablement cette disposition ne venait pas en moi d'habitude.
Voilà ma confession. Si elle m'excuse aujourd'hui, elle ne me réjouit pas, je vous assure. Que ce soit, en effet, défaut de vie ou défaut de nature , les inconvénients sont les mêmes. Ne m'épargnez donc pas là-
dessus. Aidez-moi à combattre, par la honte et par la crainte de ses inconvénients, une infirmité qui est naturelle, mais à laquelle je dois résister autant que'^je le puis. Quant à ce qui passera la possibilité, je saurai m'y résigner comme à un mal qui vient d'en haut. Il y a des défauts dont nous ne pouvons tirer d'autre parti que de nous en faire une vertu par la patience et paf notre soumission à les avoir. Apparemment le mien ne me permettra jamais d'être très-utile ni à moi ni aux autres , et je mourrai rempli de beaux projets et de ''lelles intentions qui n'aboutiront à rien du tout. Quelques plaisirs que mon esprit aura donnés par-ci parlà, pendant ma vie, seront la seule récompense ou le seul dédommagement des soins que j'aurai pris de sa culture. Comme il plaira à Dieu ! C'est mon mot d'habitude et mon remède à tous ces maux. Il me rend le courage et la paix, et me rengage toujours avec joie, quand ;e le prononce du fond du cœur, aux soins, aux peines, aux travaux dont je vois rinulilité. C'est le bois de mon sacrifice ; je l'assemble tant que je peux; ainsi je n'aurai rien perdu, parce que ce qui sera inutile pour mon usage servira du moins à mon offrande.
VillencQve-sur- Yonne, 28 février 1804.
A M, de Chênedollé,
Votre lettre nous fit le plus grand plaisir. Comme j'allais y répondre. Chateaubriand arriva et me déclara qu'il se chargeait de tout.
A M. DE CHÈ.NEDOLLÉ. 121
11 y a près de quinze jours qu'il est à Paris ', et il ne nous a pas encore écrit; mais mon frère nous donne? de temps en temps de ses nouvelles, et je sais qu'il so porte bien. **
II se propose, s'il va en Suisse, de vous emmener. — Quod utrique bene vertat! J'avoue , quant à moi , que je vous regretterai infiniment.
Vous m'auriez consolé de lui.
Notre chambre est toujours à votre service, et même tout l'appartement, car le chargé d' affairées n'en a pas voulu. Nous ne partirons d'ici qu'au mois d'avril.
Nous ignorons encore s'il partira et comment il partira. Nous ne prendrons nos dernières résolutions que lorsqu'il aura pris les siennes.
Peut-être est-ce une chose faite, et vous-a-t-il déjà mandé, comme il en avait le projet.
Quelque parti qu'il prenne, et en quelque lieu que vous soyez, demeurez persuadé que je vous désirerai souvent partout oii je serai moi-même.
L'esprit, la raison, le talent et la réflexion sont des choses dont la réunion est plus rare qu'on ne croit. J'en sens le prix de plus en plus, et depuis que j'ai perdu madame de Beaumont, je ne vois plus à qui et avec qui je pourrai parler dans le monde. Je voudrais bien (]ue vous eussiez quelque grand intérêt à nous rester,
La pauvre société dissoute ne vous oublie point, malgré son éparpillement. M. Pasquier, entre autres, me parle de vous toutes les fois qu'il m'écrit. Portezvous bien, et puissé-je vous revoir — bientôt.
1 . Il s'était arrêté un momeot à Villeneuve en revenant de Rome. (Noie de M. Sainte-Beuve.)
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Villeneuve- sur-Yonne, mardi 20 mars 1804.
A M. de Chênedollém
Comme vous pourriez croire que nous avons eu de vos nouvelles par la lettre que vous avez adressée ici à Chateaubriand, je vous avertis qu'il n'en est rien.
Chateaubriand est encore à Paris, et nous lui avons renvoyé votre missive à son hôtel de France , rue de Beaune. Nous n'avons point de ses nouvelles, et mou frère même, qui court après lui sans pouvoir le joindre depuis six jours, n'a pu rien savoir et rien nous apprendre de ses affaires. Il devait partir : il n'est point parti, et nous ne savons plus s'il partira, et quand et conment il pourra partir. Il nous paraît qu'à cet égard lui-même en sait aussi peu que nous.
Son dessein le plus arrêté est de vous appeler auprès de lui partout où il ira ; mais s'il n'a que la Suisse , je ne vois pas à quoi cela vous conduira, en mettant de •côté le plaisir de vivre quelque temps ensemble, qui, je l'avoue, me paraît pour l'un et pour l'autre d'un tel prix que vous ne pouvez l'un et l'autre l'acheter trop cher.
Si cependant quelque raison de prudence vous obligeait à consulter vos intérêts plus que vos sentiments , et à avoir d'autres vues que les satisfactions de votre cœur et de votre esprit, faites-moi part de vos projets , si vous jugez qu'il me soit possible de vous y servir. Fontanes, qui est une puissance, a une volonté d'obliger qui n'est pas suffisante pour le remuer, mais qui , avec
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un peu d'aide, agit pourtant, car, dans son inertie, elle est existante et constante.
Je ne vous demande votre confiance qu'autant que j'en aurai besoin pour vous seconder. En pareil cas, accordez-la-moi tout entière, et soyez sûr que du moins vous ne sauriez la mieux placer.
J'écris à ce pauvre garçon ' par ce même courrier, et je lui témoigne ma surprise de recevoir de vous une lettre pour lui, et le regret que j'ai que vous n'ayez pas pu vous voir. Il faut qu'il n'ait pas été sûr de passer vingt-quatre heures à Paris paisiblement pour ne vous avoir pas appelé. Nous avons su qu'en effet il y avait trouvé, en arrivant, bien des sujets de surprise, et eu des contradictions qui devaient lui donner une grande envie de repartir,
Avez-vous quelquefois des nouvelles de madame Lucile? H y a un temps infini qu'elle ne nous a écrit. Nous avons su qu*elle avait été fort malade, et au point que son frère en a été inquiet. Dites-nous à ce sujet ce que vous savez.
Vous nous négligez , et vous êtes plus paresseux que moi dans le commerce épistolaire. C'est pour mon amour-propre un triomphe dont je gémis et dont nous pâtissons.
Portez-vous bien du moins, et soyez le plus heureux que vous pourrez.
p. S, Nous partirons pour Paris de demain en quinze sans faute.
1 Toujours Chateaubriand. (.Note de M. Sainte-Beuve.)
Villeneu\e-8ur- Yonne, 30 mars 1804.
A M. Mole»
Tout ce que vous m'avez dit de neuf sur l'erreur est bien dit, et non-seulement très-bien dit, mais très-vrai, mais historique.
J'ai cependant quelques objections à vous faire.
Dire aux hommes que toute erreur est funeste, n'est-ce pas les porter, par leur propre intérêt et par leurs intérêts les plus grands, à tout examiner, et, par conséquent, à tout rendre problématique, au moins quelques moments? situation la plus funeste où puisse être placé le genre humain . Il n'est pas exact, d'ailleurs, que toute erreur soit funeste. Que dis-je? il en est un grand nombre qui n'éloignent pas de la vérité , car elles en occupent. Telles sont presque partout les fables qui s'attachent aux religions. En parlant de Dieu, elles en entretiennent la croyance et en inculquent les lois ;
Le conte fait passer la morale avec lui.
Beaucoup d'erreurs sont moins des opinions que des vertus, moins des égarements de l'esprit que de beaux sentiments du cœur. Telles sont celles qui ne s'adoptent que par respect, par pitié, par soumission pour les parents, pour les anciens.
Il faut distinguer soigneusement les erreurs nouvelles des anciennes , les erreurs dogmatiques des erreurs de docilité, les systèmes inouïs et e^ oppo-
sîtion à toutes les idées antérieures des systèmes partiels et qui portent plus sur les formes que sur le fond.
Il est de l'ordre que toutes les idées nécessaires à l'ordre et à la portion de bonheur que ce monde peut nous donner soient des idées de tous les temps , et se soient trouvées partout où des peuples se sont trouvés. Par cela même , tout ce qui tend à détruire les idées précédentes est funeste , et produit sur les individus et les nations les effets déplorables dont vous avez fait le tableau.
Toute erreur qui est ancienne a perdu son venin, ou peut-être , pour parler plus exactement , toute erreur qui a subi l'épreuve du temps et y a résisté est une erreur qui est innocente par nature et peut s'amalgamer avec tout ce qui est bien. C'est ce qui l'a rendue vivace.
Dieu nous trompe perpétuellement, et veut que nous soyons trompés; je veux dire qu'il nous donne perpétuellement des opinions à la place du savoir dont nous ne sommes pas capables. Quand je prétends qu'il nous trompe, j'entends par des illusions et non par des fraudes. Il nous trompe pour nous guider, pour nous sauver, non pour nous perdre. C'est l'éternel poëte, si je puis user de ce mot, comme l'éternel géomètre.
Nous appliquons mal, au surplus, et nous entendons mal tous les jours le nom, le grand nom de vérité. Je me suis dit une fois : La vérité est des natures, et non pas des individus; des essences, et non pas des existences; de ce qui est une loi, et non de ce qui est un fait; de ce qui est éternel, et non de ce qui est passager. Souvenez-vous , par exemple , de cette fable de Saint-L?.r?^v3rt : Un courtisan puni maudissait son roi.
— Que dit-il? demanda celui-ci. — Que Dieu pardonne aux princes miséricordieux , répondit un sage. — On vous trompe , dit un méchant ; le malheureux vous maudit. — Tais-toi, reprit le roi ; — et se tournant du côté du sage : 0 mon ami, tu dis toujours la vérité.
En effet, <.< Dieu pardonne aux miséricordieux » est une vérité, une chose d'ordre, de nature, d'essence, une chose éternelle. Le sage, par une espèce d'apologue ou de supposition de fait, disait véritablement une vérité; l'autre tendait à la faire oublier, en disant un fait existant.
Ce que j'en veux conclure, c'est que si beaucoup de choses vraies, ou beaucoup d'existences, ne sont pas dignes du nom de vérités, beaucoup de choses fausses ou non existantes ne méritent pas non plus le nom d'erreurs et la mauvaise note qui semble devoir être attachée à ce mot.
Et pour m'expliquer par une autre subtilité, car il faut s'aider de tout dans les recherches déliées, j'ajoute que, dans les calculs dont il n'importe aux hommes de connaître que les résultats, ce n'est, en dernière analyse et pour l'effet nécessaire, dans aucun des chiffres partiels que se trouve la vérité ou l'erreur, mais dans la somme toute et dans le dernier énoncé. Ainsi, dans les faits d'un certain ordre, les faits religieux, par exemple, peu importe qu'il y en ait d'erronés, si celui auquel on veut parvenu^ et l'on parvient par eux, est un fait réel, comme l'existence de Dieu.
Enfin, ce n'est peut-être pas l'erreur qui trompe du vrai au faux, mais celle qui trompe du bien au mal, qui est funeste. La première, je l'observe en passant, n'a pu jamais être durable. Il y a plus, elle ne produit même pas toujours tout le mal qui, par une inévitable
conséquence, semble devoir en découler; car il arrive souvent qu'on a le sentiment d'une vérité dont on n'a pas l'opinion, et qu'en pareil cas on assortit sa conduite avec ce qu'on sent plutôt qu'avec ce qu'on pense. Cela paraît aussi subtil que ce que j'ai dit plus haut; mais je l'avance plus hardiment, et vous allez savoir pourquoi.
Cette pensée est bien de moi, et je la tiens de mon expérience; mais elle n'est pas de moi seul. Je crois aussi que les expressions sont miennes; mais elles ne sont pas de moi seul non plus. Je me souviens qu'un autre a dit à peu près la même chose. Or, savez-vous quel est cet autre? Cet un homme dont le grand sens égalait pour le moins l'esprit, c'est Bossuet, dans ses disputes sur le quiétisme, et à propos de Fénelon, dont il voulait expliquer les vertus, qui lui semblaient en contradiction avec les monstruosités de sa doctrine. Vous trouverez sans doute que je cite là une grande autorité, et je la trouve encore plus grande que vous; car, à mon gré, Bossuet, c'est Pascal, mais Pascal orateur, Pascal évêque, Pascal docteur, Pascal homme et homme d'État, homme de cour, homme du monde, homme d'Église, Pascal savant dans toutes sortes de sciences, et ayant toutes les vertus aussi bien que tous les talents. Je m'arrête : je crains devons scandaliser.
Je coupe court, fort peu content de tout ceci, mais soulagé du moins d'avoir fait ce premier acte d'explication, et jeté ce morceau de levain dans votre pâte. Sachez-moi gré de ce que je vous fais part, avec tant d'abandon et si peu d'amour-propre, de la portion de mes opinions qui se présente la première, vous les livrant tantôt avec leur lie, tantôt avec leur excès et leur extravagance. Je suis entré un moment dans ces
idées pour vous en ouvrir la fenêtre, assuré que le coup d'œil que je vous fais jeter là se représentera plus d'une fois à votre esprit, et que, peut-être, dans un moment heureux , vous y démêlerez ce que j'aperçois depuis longtemps , mais ce que je n'ai pu parfaitement saisir.
Bientôt, en nous revoyant, nous traiterons à loisir ces grands sujets. Je répondrai alors à vos lettres, dont je ne vous ai pas dit un seul mot. J'aurais dû cependant déjà faire des remer ciments à votre jeune amitié. Il est probable que je n'en profiterai jamais ; mais elle ne peut être pour moi que très-précieuse.
La première fois que je vous ai vu, je perdais ma mère, la meilleure, la plus tendre, la plus parfaite des mères! Ma tendresse pour elle fut toujours, au milieu de mes innombrables passions, mon affection la plus vive et la plus entière.
La première année où nous avons eu quelque liaison, j'ai perdu la plus nécessaire de toutes mes correspondances. Je ne pensais rien qui , à quelque égard, ne fût dirigé de ce côté, et je ne pourrai plus rien penser qui ne me fasse apercevoir et sentir ce grand vide. Madame de Beaumont avait éminemment une qualité qui, sans donner aucun talent , sans imprimer à l'esprit aucune forme particulière, met une âme au niveau des talents les plus éclatants : une admirable intelligence. Elle entendait tout, et son esprit se nourrissait de pensées, comme son cœur de sentiments, sans chercher dans les premières les satisfactions de la vanité , ni un autre plaisir qu'eux-mêmes dans les seconds. Mais vous ne l'avez tous connue que malade, et vous ne pouvez pas savoir cela comme moi. Nous nous étions liés dans un temps où nous étions tous les deux bien près d'être
parfaits, de sorte qu'il se mêlait à notre amitié quelque chose de ce qui rend si délicieux tout ce qui rappelle l'enfance, je veux dire le souvenir de l'innocence. Vous rencontrerez dans le monde beaucoup de femmes d'esprit, mais peu qui, comme elle, aient du mérite pour en jouir, et non pour l'étaler. Ses amis disaient qu'elle avait une mauvaise tête; cela peut être, mais aussi elle en avait une excellente , et que nous ne trouverons pas à remplacer vous et moi. Elle était, pour les choses intellectuelles, ce que madame de Vintimille est pour les choses morales. L'une est excellente à consulter sur les actions, l'autre l'était à consulter sur les idées. N'en ayant point de propres et de très-fixes, elle entrait dans toutes celles qu'on pouvait lui présenter. Elle en jugeait bien, et l'on pouvait compter que tout ce qui l'avait charmée était exquis, sinon pour le public, au moins pour les parfaits. Je suis trop avancé dans la vie, trop mûri par la maladie, pour pouvoir espérer ni prétendre aucun dédommagement. Toutefois, je dois vous dire que, sans de tels empêchements, la Providence, en vous plaçant pour ainsi dire devant mes pas quand j'éprouvais de telles pertes, m'aurait paru vouloir les adoucir et m'en consoler autant que possible. Je lui rends grâce ; mais laissez-moi me borner à profiter de ce bienfait, quand l'occasion s'en présentera, sans aspirer à vous lier par aucune espèce de chaînes.
Adieu, adieu, je n'en puis plus.
<3û A M, DE CHÊNEDOLLÉ.
Paris, ce 10 mai 1804.
A M» de ChênedoUé,
Votre dernière lettre a attendu quelque temps mon arrivée, et j'ai attendu le retour de Chateaubriand pour répondre à la seconde.
Use porte bien, il vous a écrit. Rien de fâcheux ne lui est arrivé. Madame de Chateaubriand , lui , les bons Saint- Germain que vous connaissez ', un portier, une portière et je ne sais combien de petits portiers , logent ensemble rue deMiroménil^dans une jolie petite maison. Enfin notre ami est le chef d'une tribu qui me paraît assez heureuse. Son bon génie et le ciel sont chargés de pourvoir au reste.
Il a passé dix jours à la campagne avec la moitié de sa peuplade. Je l'ai vu hier au soir; il est content. Vous saurez à votre arrivée tout ce qui pourrait intéresser d'ailleurs votre curiosité.
Mettez-moi au nombre de ceux qui vous reverront avec le plus de plaisir, et qui se trouveraient le plus heureux s'ils pouvaient vous servir.
Une grande partie de notre maison est malade depuis quinze jours ; mais les malades et les sains me chargent avec le même zèle de vous faire leurs compliments.
Mon frère Élie se donne de grands coups de poing de ne vous avoir pas remercié de je ne sais quelles pou-
1 . C'étaient des gens de madame de Beaumont que M. de Château- Lriand avait pris cliez lui. (Note de M. Sainte-Beuve.^
A M. ftiOI.É. 43f
lardes et quelles carpes dont les plus déj^oûtés de la famille parlent encore avec un souvenir glouton. Il n'y a pas beaucoup de noblesse à tout cela; mais il y a de la cordialité et de la reconnaissance.
Portez vous bien, et arrangez-vous de manière à venir le plus tôt possible J'ai rencontré Micliaud qui m'a paru gras. Je lui ai rendu sa salutation avec plus de bonne grâce que je n'aurais fait sans cet incident. Comme il est changé, ma rancune a été surprise, et il ne lui a pas été possible de rester la même.
Vous êtes sûr, à compter d'aujourd'hui , que vos lettres m' arriveront exactement, et que je vous répondrai sur-le-champ. Au revoir, et en attendant, adieu.
Paris, 2 juiUet 1804.
A M, Mole.
J'apprends que vous restez à Champlâtreux pour y faire tondre vos prés. Je vous approuve; mais cela me dérange.
J'avais promis d'aller passer, aux portes de Paris, la fin de cette semaine et le commencement de l'autre ; mais, comme en toutes choses il faut faire céder les petites considérations aux grandes, je va:s envoyer mon dédit : il faut bien que je vous attende.
Chateaubriand et moi voulons absolument qu'on nous instruise
Du foin que peut manger une poule en un jour;
Qous nous adresserons à vous.
J'ai brûlé votre confidence, comme vous l'avez exigé. Il me semble que vous voulez même que je l'oublie Jo ne vous en parlerai donc pas, à moins que vous ne m'en parliez. Je me permettrai seulement de vous faire, à ce sujet, quelques observations.
\° Il faut donner au mal et aux méchants le moins d'empire qu'il est possible sur ses contentements.
2° Il est peu juste de punir ceux qui ne ressemblent pas exactement au portrait que nous nous en étions fait, à moins qu'ils n'aient pris un masque, dans le dessein bien prémédité de nous tromper.
3" La vie est un ouvrage à faire, où il faut, le moins qu'on peut, raturer les affections tendres.
4" Il faut mettre , dans ses actions et ses jugements, beaucoup de force et de droiture, et, dans ses sentiments, beaucoup d'indulgence et de bonté, pour que l'ouvrage de la vie soit beau.
5° Tâchons de donner au bien les plus beaux noms, et au mal les noms les plus doux, toutes les fois que nous voulons apprécier les traitements que nous ont faits les hommes, car on s'apaise ainsi soi-même. Souvenons-nous de Fénelon, lorsqu'il dit, en parlant des bâtards de Lacédémone : « Nés de femmes qui avaient « oublié leurs maris absents pendant la guerre de « Troie. »
Je cherche à vous consoler, comme vous pouvez l'être, avec un caractère tel que le vôtre, en vous élevant à votre hauteur naturelle; cela soulage. Tout le reste met Tâme dans une fausse position qui la tourmente.
Il y a cependant ici une vérité de fait à reconnaître : c'est que l'humeur exhalée purge les passions.
Vous voulez tout concentrer et ne pas vous plaindre;
VOUS avez tort. Ce rôle, qui paraît plus beau , est beaucoup moins sage. La plainte est un soulagement naturel, dont il ne faut faire le sacrifice qu'à la grandeur d'ame proprement dite, et à la prudence véritable.
Il n'y a point de cas où l'on ne puisse et où l'on ne doive parler, lorsqu'on a à sa portée , dans le monde, des oreilles discrètes et un silence intelligent. Il faut alors jeter son feu, comme la surabondance d'un élément qui a besoin d'être évacué. On est tout étonné, aiprès cela, de la plénitude de raison ou de santé morale qu'on sent renaître en soi.
Il est vrai que, pour se permettre ce remède, il faut avoir un confident auquel on soit assuré de ne pas donner son mal. Quand le confident manque, il faut garder le mal et le digérer par sa propre force, qui est alors employée et consumée par un abus devenu de nécessité.
Tâchez de faire un meilleur emploi de la vôtre. Cherchez l'écouteur qu'il vous faut, et jetez vos hauts cris. Je ne vous demande point la préférence.
Adieu; je m'intéresse encore plus à votre bonheur qu'à vos succès, et plus à votre vie qu'à vos livres. C'est beaucoup dire. Je vous aurais écrit un mot, si j'avais su que vous ne reviendriez pas plus tôt. Je le fais aujourd'hui, afin que vous ne sachiez pas trop tard que les moindres souftrances de votre cœur affligeront toujours le mien.
Portez- vous bien, et fauchez vite.
Villeneuve-sur-Yonne, 18 novembre 1804.
A M. Mole, à Paris.
Venez aussitôt que vous le pourrez, et soyez sûr que votre présence sera pour moi un plaisir utile et qui est vivement souhaité.
Je ne vous dirai qu'un mot de l'état où je suis depuis deux mois. Il a résisté jusqu'ici à tous les régimes , au mien, qui n'a pu le changer, au vôtre qui l'a aggravé. J'ai pris le parti désespéré délivrer le mal à son propre cours , en écartant seulement ce qui pourrait le contrarier en son chemin. Je m'abandonne au temps tout seul, au temps tout pur. Décidément, pendant quelques jours, je vais vivre d'air et d'un peu de liquide; car, après tant d'essais, je vois qu'il faut renoncer à me nourrir, si je veux guérir, et surtout si je veux avoir des sentiments et des pensées. Il y a au moins cinquante jours que je n'avale rien d'un peu solide qui ne me rende stupide complètement.
Le travail de mon estomac m'ôte le sens et la mémoire; mon crayon se repose, et mes petits cahiers, qui ne m'avaient jamais quitté, restent dans un tiroir. Je n'ai plus aucun besoin de les mettre sur ma table de nuit ou dans ma poche. Je ris dans la journée, mais sans plaisir, comme un nigaud ; ma parole même est liée, et les mots dont j'ai besoin me fuient. Personne ne s'en aperçoit autant que moi, parce que je paye de mine. Je n'ai point de ces accablements extérieurs qui m'onl quelquefois tant abattu; point d'impossibilité déparier,
point de faiblesse dans la voix. Je fais mes promerinries sans fatigue ; j'ai l'œil etlos manières assez vives, le j»iod bon, et point mauvais visage. Je parais fort, je parais gai ; le changement est tout dans le dedans. Là est le vide, le néant : j'ai le cœur et l'esprit perclus. Cette âme où, dans le temps de mes dépérissements anciens, et dans mes crises les plus accablantes, se faisaient des circulations si rapides , est sans action , sans mouvement; elle dort perpétuellement, les yeux ouverts. Cette inanimation m'ôte jusqu'à la force d'en être inquiet. Je vis à cet égard dans une indifférence qui n'est pas un des moindres effets du mal. Il me reste encore assez de sensibilité pour m'apercevoir de ma faiblesse, mais pas assez pour avoir le désir de m'en plaindre; si cela continuait, je n'y penserais plus, et n'y prendrais plus garde; car une longue habitude de vivacité est, je crois, la seule chose qui m'ait décidément empêché de regarder cet engourdissement comme mon état naturel.
Un tel excès d'inutilité et d'inaction est fort triste , à mon avis; mais il ne m'attriste point du tout, ce qui est affreux. Il est vrai que je pense que cette situation changera d'un moment à l'autre. J'y comptais si bien, que, depuis mon arrivée, j'espérais chaque jour pouvoir vous annoncer le lendemain que j'étais mieux. Mais ma bêtise et mon silence se sont éfiernisés, sans m'irapatienter seulement. Vous conviendrez que c'est un mauvais signe que cette tranquillité machinale. Oh ! si c'était de la résignation ! mais je suis incapable de faire un pareil mouvement; à peine en ai-je le souhait; je n'en ai que l'estime et la passive volonté. I D'où tout cela vient-il? je n'en sais rien. J'ai, il est vrai , forcé , contristé et contrarié pendant quelque
temps mon attention , mais non pas au point de m'excéder jusque-là. Quant au remède, j'ai usé de toutes sortes de variétés pour le trouver dans les aliments. Je vais le chercher dans l'abstinence. Une diète plus sévère, dont j'ai essayé hier, m'a donné un peu plus d'esprit pendant le jour, et beaucoup plus de calme pendant la nuit. Enfin, j'ai ce matin la possibilité et le plaisir de vous écrire. C'est un grand pas, et cela doit un peu vous réconcilier avec le lait, auquel j'ai eu recours, et contre lequel vous avez tant de préventions. J'espère qu'en arrivant vous me trouverez mieux. Préparez-moi tous vos conseils ; je les écouterai avec attention, je les suivrai tant que je pourrai, et je vous fournirai volontiers l'occasion de vous éclairer vousmême par mes expériences. Vous savez qu'en toute occasion je désirerais beaucoup servir de quelque chose au bon usage que vous faites de votre esprit. Je n'ai point évité d'entrer avec vous en examen sur mon état et mon régime. Seulement, je n'aurais pas mis sans provocation cette matière sur le tapis, parce que je la croyais peu propre à vous occuper avec utilité, ou pour vous ou pour moi. Puisqu'il en est autrement, je suis fort à votre service. Je n'ai pas trouvé dans la vie de meilleur conseiller que vous, et je vous prendrai volontiers pour mon médecin consultant. J'aime beaucoup qu'on me parle de soi, ou qu'on me parle de moi, soit pour la santé, soit pour toute autre chose, quand on m'en parle du cœur.
Chateaubriand , que je vois la moitié de la journée, me fait peu compagnie; mais ce n'est pas sa faute, c'est celle de ma léthargie. Je serai fort aise que vous le voyiez ici, pour juger de quelle incomparable bonté, de quelle parfaite innocence , de quelle simplicité de
vie et de mœurs, et, au milieu de tout cela, de quelle inépuisable gaieté, de quelle paix , de quel bonheur il est capable, quand il n'est soumis qu'aux influences des saisons, et remué que par lui-même. Sa femme et lui me paraissent ici dans leur véritable élément. Quant à lui, sa vie est pour moi un spectacle, un sujet de contemplation; elle m'offre vraiment un modèle, et je vous assure qu'il ne s'en doute pas; s'il voulait bien faire, il ne ferait pas si bien. Le pauvre garçon a perdu, depuis huit jours, sa sœur Lucile, également regrettée de sa femme et de lui , également honorée de l'abondance de leurs larmes. Ils ont eu l'affliction du monde la plus sincère et la plus raisonnable. Ce sont deux aimables enfants , sans compter que le garçon est , en outre, un hom.me de génie. S'ils font bien, ils passeront ici le mois de décembre. Je crois qu'ils ne pourront s'en dispenser.
Arrivez donc, arrivez vite. Je vous verrais volontiers tout seul , mais je vous verrai sans peine mêlé à cette société.
M. Guéneau doit nous venir d'ici à deux jours. Je ne sais s'il s'arrêtera; je le désire, pour honorer son beau côté des soins de l'hospitalité.
Adieu. Je vous embrasse, je vous attends, je vous désire. C'est beaucoup dans l'apathie où je suis noyé malgré moi.
i'SS A M. MOLE.
Villeneuve-sur-Yonne, 9 janvier 1805.
A M. Mole, à Paris.
Vous avez tort d'être mécontent de vous et des autres ; il me semble que vous pourriez mieux employer votre temps.
Il ne tiendrait qu'à moi d'être mécontent, à mon lour, et de me plaindre de ce que vous tardez tant à venir; mais la cause qui vous relient me paraît pour vous un tel bonheur, que je n'ose pas être fâché de vos lenteurs.
Je lis l'abbé Delille. Oui, vous avez raison, cela est beau. Il n'y a point de livre où la langue française soit si brillante. Cet homme en a fouillé les mines, et a trouvé partout de l'or. Il a fait resplendir, par l'usage, jusques aux mots qui sont de fer,
... et sulco attritus splendescere vonier.
Les exemples en sont partout, et j'aimerais à les citer, si j'en avais le temps. J'admire comment le public sent quelquefois son homme ! On a souvent comparé celui-ci à Virgile; il ne lui a jamais ressemblé qu'en traduisant Milton. Ses Géorgiques sont bien loin de cette souplesse de veine, de cette vie et de ce charme. Les vers de Virgile sont de chair, et il les avait faits de marbre; mais ceux de Milton sont d'acier, je le parie, et il les a faits d'argent pur. Il y a bien, par-ci, par-là, quelques pompons, quelques aigrettes; mais il faudrait être insen-
sible aux vraies beautés pour prendre garde à ces clinquants. Cet homme aura, plus (jue tout autre, révélé à la langue française ses richesses et ses couleurs Il aura, le premier, montré comment on peut nous faire lire sans fatigue et sans ennui une longue suite de vers sérieux , secret qui consiste tout simplement à les faire si beaux, que l'esprit, toujours entraîné, se repose toujours en s'arrêtant dans son plaisir. Je ne sais pas s'il a traduit Milton exactement; mais je suis sûr qu'il lui a donné des sons qui lui manquaient, et un éclat qu'il n'avait pas. 11 m'a fait aimer et admirer ce bizarre génie , qui m'avait toujours repoussé , je vous l'avoue. Jamais il ne m'avait été possible d'achever ce Paradis perdu, où je suis encore choqué de voir le diable mis en parallèle avec Dieu. Je sens aujourd'hui qu'il doit mériter sa renommée. Enfin , j'apprends qu'il est possible de traduire les poètes en vers , ce que je ne croyais pas du tout. Mais je crois aussi que l'on ne peut bien traduire que les poètes imparfaits.
J'ajoute que je n'avais pas eu de tels plaisirs depuis le jour où je lus les vers de Fontanes pour la première fois; et si celui-ci, comme je n'en doute pas, reprend un jour son instrument, soyez sûr que trois hommes, lui, l'abbé Delille et Lebrun, auront trouvé sur la lyre française des cordes qu'on n'avait point encore ouïes , et que Malherbe seul , peut-être , y avait soupçonnées.
Le président me mangerait, si je lui disais cela, surtout à cause de Lebrun , qu'il appelle avec raison wn poète de mots. Mais je me moquerais de sa cogère, et lui dirais que les mots bien employés sont une chose si merveilleuse et si belle, que ce talent seul, lorsqu'il est porté très-loin , place un esprit au premier rang.
Je VOUS scandalise peut-être, mais je suis sûr d'avoir raison
J'ajoute , pour vous désarmer, que ce talent est trèsutile aux hommes, en ce qu'il fournit aux esprits puissants en pensées les moyens et la facilité de mettre au monde leurs plus rares conceptions dans tout le lustre et toute la sublimité qui y conviennent.
Puisque nous en sommes sur les mots , je vais vous en citer un sur lequel vous vous arrêtez plus qu'il ne le mérite. Vous ne voulez pas qu'on dise une idée claire pour une idée nette , réservant le mot clair pour l'expression. Cette fantaisie est assurément d'un penseur trompé par un scrupule mal fondé. Une idée nette est une idée qui est distincte d'une autre , qui se détache bien, qui a sa forme individuelle, et sa rondeur ou son carré , pour ainsi parler. Une idée claire est celle qui a de la clarté, ou quelque chose de vitreux, de transparent. Nos idées sont des visions ou des images. Or, quand je vois un homme au haut d'une montagne, je puis bien le voir nettement : il se détache de partout ; mais je ne le vois pas clairement, car je ne distingue ni ses traits , ni la couleur de ses habits , etc. La netteté tient à la circonscription , et la clarté à la substance. Enfin, rapportez-vous-en au sens commun, à l'intelligence en repos. Elle trouve, sans y penser, une différence sensible entre ces mots , et autant de raisons de dire d'une idée qu'elle est c/a?re, que de dire qu'elle est nette. Les deux expressions sont toutes deux fort bonnes, et toutes deux nécessaires ; vous nous en ôtez une mal à propos.
Je viens d'entrer dans ces explications, parce que vous êtes tombé quelquefois, autant qu'il peut m'en souvenir, dans un inconvénient auquel v^us avez de la
pente, celui de soustraire les mots à leur sens ordinaire, en resserrant dans un point trop étroit leur signification, tandis qu'il faudrait faire le contraire peut-être, et étendre les idées des hommes en leui montrant le sens tout entier des mots dont ils sont obligés de se servir, pour s'entendre chacun avec soi, ou un seul avec tous. Ils disent presque toujours et mieux et plus qu'ils ne pensent, parce que l'esprit ordinaire ne met partout, en général, que des commencements. Rien n'est si rare qu'une pensée qui a été conduite à son bout. Je crois donc que, pour redresser les hommes et les instruire par les expressions mêmes dont ils se servent, il faudrait moins leur dire : « Votre « expression ne signifie que cela, » que leur dire au contraire :« Votre expression, en l'approfondissant, « veut dire tout cela et va jusque-là. »
Vous sentez que, dans des matières pareilles à celles dont il est ici question, on s'égare aisément en tcaitant tout au courant de la plume. Si j'ai raison, profitez-en; sinon, supposez que je n'ai rien dit.
J'oubliais de vous dire que les témoignages d'amitié dont votre lettre est pleine plus que les autres m'ont très-sensiblement touché. Bonjour.
LU
Villeneuve-sur-Yonne, le 18 février 1805.
A M» Mole , à Paris,
Je me porte extrêmement mal; si mal, qu'il n'y a eu guère dA jours, depuis que j'ai reçu votre lettre, où je n'aie délibéré de partir le lendemain pour Paris ,
dans la seule intention de consulter les médecins espèce d'hommes dont les ordonnances ne pourraient guère qu'aggraver mon mal, mais dont il ne faut jamais avoir à se reprocher de n'avoir pas interrogé l'expérience.
L'impulsion précédente et la puissance d'une résolution première; l'espoir d'un changement en mieux, qui renaît au moindre relâche du pire ; le printemps qui s'approche ; l'accroissement des jours dont je puis mieux jouir ici ; les regrets et presque les remords que j'aurais d'arriver là-bas, avec une foule de commencements dont je ne tirerais plus aucun parti, même pour moi, si je changeais de place, dans l'état où ils sont; le peu de plaisir que j'aurais d'arriver, en partant ainsi mécontent; le trop peu d'agrément que causerait infailliblement à ceux que j'aimerais à voir, dans des circonstances meilleures, la présence d'un homme aussi mal disposé que je le suis; mille petits dérangements qu'occasionnent toujours les résolutions subites et la rupture des premières résolutions; enfin, l'embarras d'emporter son bonnet de nuit, comme le disait Fontenelle, me retiendront probablement dans le lieu où je suis jusqu'au temps que je m'étais prescrit.
Il me reste peu d'espérance maintenant de vous voir arriver bientôt. J'en suis extrêmement fâché. C'est un plaisir sur lequel j'avais toujours compté, de semaine en semaine, depuis trois mois. Cette perspective mobile tenait mon espérance en action, et donnait souvent de la distraction à mes maux. J'avais renvoyé au temps où nous serions ensemble une foule d'explications, de réflexions, de réponses et de questions que j'aurais peutêtre fait entrer dans mes lettres, si je ne m'étais cru à la veille de vous parler.
Si VOUS n'êtes pas de mon avis sur les trois poëtes, je vous assure que j'en suis bien. Quant à votre Milton que Tabbé Delille me fait admirer, et contre lequel j'ai cependant toujours un grand grief, pourquoi , je vous prie, êtes-vous scandalisé que je n'aie jamais pu le lire? Je n'entends pas sa langue, et j'y ai peu de regret. S'il n'est pas supportable dans la prose même de Racine le fils, est-ce ma faute?
Quant à la force, je ne la hais ni ne la crains ; mais j'en suis, grâce au ciel, tout à fait désabusé. C'est une qualité qui n'est louable que lorsqu'elle est ou cachée ou vêtue. Dans le sens vulgaire, Lucain en eut plus que Platon , Brébeuf plus que Racine. Fiévée même en a, et Delaîot, le plus haïssable des écrivains, n'en manque pas. Que si vous voulez lui donner une signification particulière , ce que peut-être il ne faut jamais faire dans les mots très-intelligibles ; si, par exemple, vous voulez entendre par là la puissance du beau , qui ne sera jamais qu'une idée ou qu'une forme , je vous soutiendrai que l'abbé Delille a plus de force que Milton,
Voilà un nouveau sujet de querelle entre nous. Je ne dis pourtant que ce que je pense ; mais je ne réponds pas toujours de ce que je dis. Il faudrait pour cela que la réflexion en eût approuvé la pensée et l'expression. Si l'on ne pouvait avoir avec ses amis, impunément, sans reddition de compte et sans responsabilité , la liberté des jugements d'humeur, des jugements de verve, des jugements même de caprice, le commerce épistolaire ou la conversation auraient les fatiguas et les épines d'une continuelle argumentation.
Je suis bien loin de lire des in-folio. Je voudrais fort en avoir, mais seulement pour les ouvrir. Cependant, si j'en avais le temps , je prendrais avec raison leur
parti contre vous, ainsi que celui du P. André, qui est fort éloigné de mériter tant de dédain.
La lecture de tous les livres un peu bons fait souvent penser à beaucoup d'excellentes choses qui, sans eux, ne se seraient pas présentées dans le cours de nos réflexions. Elle apprend aussi une grande vérité , c'est qu'il y a , dans beaucoup de livres oubliés sans retour, un mérite et des pensées dont nous ferions le plus grand cas dans nos contemporains. Si la raison, le bon esprit, et même le bon style, suffisaient pour faire vivre les livres, combien, qui sont obscurs, seraient fameux ! Mais , pour durer, il faut être excellent et beau.
Il n'est pas inutile, non plus, d'observer ce que les siècles précédents ont aimé ou dédaigné dans les livres que le temps a abolis. Enfin, il en est où le beau et l'excellent se trouvent, jusqu'à un certain point, et que les gens d'un goût indépendant de la mode doivent tenir entre leurs mains.
Je bavarde; bonjour.
P. S. Ne parlez ni à Chateaubriand , ni à mon frère , si vous le voyez, ni à personne au monde de mes intentions de partir avant le temps. Cette disposition de toutes les nuits, qui change tous les jours, est un secret qui n'est connu que de vous et de moi.