‹ CorrespondanceChapitre 93 sur 102 · A M. CLAUSEL DE COUSSERGUES · texte numérisé non relu

A M. CLAUSEL DE COUSSERGUES

Madame de Chateaubriand, à la suite d'un catarrhe qui avait extrêmement fatigué sa poitrine, a eu la rougeole, à Montboissier. Elle est mieux; mais elle nous a fort inquiétés, et nous avions envoyé son médecin, M. Laënnec. Je vous connais trop fidèle aux amitiés même passées, pour vous croire indifférente à cette nouvelle, qui d'ailleurs me touche de près, et je vous la donne.

Ce pauvre garçon est bien malheureux cette année!... mais je ne veux pas vous parler de lui. Je ne saurais supprimer cependant une réflexion qui vient au bout de ma plume, et qui me tourmente quelquefois, en pensant à vous, à lui et à bien d'autres que je vois quelquefois si bizarrement unis ou désunis. Il me semble que le monde est plein d'aimants qui se tournent leurs pôles, et d'antipathies qui se donnent la main.

Pour moi, dans mon isolement et au milieu de mes maux, je goûte et cultive le bonheur de n'éprouver et de n'inspirer que des inclinations conformes à ma nature primitive et invariable. Souvenez-vous qu'il est de mon essence de penser à vous avec délices, et de vous être éternellement attaché.

Villeneuve-le-Roi, 20 septembre 1817.

A M. Clausel de CoussergueSy à Paris.

Comment vous portez-vous? En quel temps comptezvous qu'arrivera madame de Clausel? Que dit et que pense madame la duchesse de Lévis, que je suis dé-

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soie de ne plus pouvoir entendre, une fois par semaine , et à laquelle j'aurai l'honneur d'écrire incessamment? Où faut-il adresser notre réponse à madame de Chateaubriand, qui nous écrit qu'elle ;part pour la terre de son neveu, sans nommer ni la terre, ni le pays où elle est située? Enlin, nous aimez-vous toujours assez pour persister à venir nous voir, et pouvez-vous assigner un jour fixe à l'exécution de ce projet obligeant, que nous aurions une joie extrême à vous voir réaliser?

Répondez d'abord nettement et catégoriquement à ces six questions, car je les ai comptées, et occupezvous ensuite , toutes distractions , et même toutes occupations cessantes, d'une commission que vous seul pouvez faire habilement, et dont je vais prendre la liberté de vous charger. Ecoutez bien.

Je me suis longtemps, comme un autre, et aussi péniblement, aussi douloureusement, aussi inutilement que qui que ce soit, occupé du monde politique; mais j'ai découvert à la fin que pour conserver un peu de bon sens, un peu de justice habituelle, un peu de bonté d'âme et de droiture de jugement, il fallait en détourner entièrement son attention, et le laisser aller comme il plaît à Dieu et à ses lieutenants sur la terre : je ne lis donc plus aucun journal.

J'en suis resté aux marquis du Lauret ou de Tuascarille, et, depuis cette promotion, grâce aux trente-trois lieues qui me séparent de Paris, je ne sais et ne veux savoir aucune nouvelle de paix ou de guerre, intestine DU extérieure, entre aucun peuple ou aucun parti. J'ignore si l'on écrit sur les élections, si l'on a fait de nouveaux ministres, si Benjamin Constant est mort, ou si l'abbé de Pradt est en vie. « Je ne sais rien, » comme

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faisait Sanclio Pança, et, comme lui, « je suis couché « dès vêpres, et je reviens des vignes. »

Mais si le monde politique ne m'occupe plus du tout, îe monde moral, en revanche, m'occupe beaucoup, et, dans ce monde, il y a eu un événement (|ui est l'objet de mes réflexions, le jour, la nuit, et à toute heure, événement qui s'est passé dans votre pays : c'est l'assassinat de Fualdès.

Voilà, certes, un crime bien conditionné, un crime tout entier, avec toutes ses dimensions et toutes ses difformités; un crime horrible, et par cela même un beau crime, car il est propre à dégoûter de tous les autres. Rien n*est d'un effet utile, en ce genre, comme une longue histoire et des circonstances qui s'accrochent l'une à l'autre dans la mémoire, et s'y attachent de manière à l'occuper tout entière, et à effrayer, pour des années, l'imagination même des scélérats les plus froids, les plus durs et les plus grossiers. Or, trouvez-moi, dans les causes célèbres, un forfait qui ait, autant que celuici, ce mérite et ces caractères !

Un caractère et un mérite qui sont encore particuliers à cette effroyable monstruosité, c'est d'être née de cette obscure débauche et de cette obscure usure bourgeoises, les pires des débauches et des usures, qui avaient presque échappé jusqu'ici à l'horreur publique, mais qui enfin ont montré leurs fruits I

Vous comprenez d'avance à quel point il doit m'importer de posséder, dans toute leur fidélité et dans toute leur intégrité les pièces d'un procès, je dirais presque les actes d'un drame dont l'effet théâtral me paraît devoir être si salutaire et la moralité si neuve.

On a rassemblé tout cela, à ce que l'on dit, dans l'imprimerie de Pillet, rue Christine. Pillet occupe votre

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