À M. ROUSSELLE
et de maux, et vous pouvez être persuadée que, dans ma destinée individuelle, rien au monde, rien ne m'aura fait tant de peine que la nécessité désespérante où je suis de vous dire aujourd'hui : Je ne puis rien. Je vous exprime mes regrets en parodiant, comme vous le voyez, l'expression de vos désirs; ligurez-vous bien que tout cela se ressemble exactement, en vivacité et en étendue, et jugez des uns par les autres. Je vous aime, je vous honore, je vous suis dévoué et je m'en fais gloire; mais je vous le dis aujourd'hui tristement et la tète baissée.
Paris, 17 octobre 1813.
A M, Rousselle, à Pains,
M. Mignon, que vous avez vu hier matin, est venu le soir, à heure indue, solliciter ma protection auprès de vous; je n'ai pu la lui refuser.
Il demande, pour toute grâce, la permission de voir un instant le grand maître. Obtenez-lui cette faveur.
Il y a, dans l'entrevue de ce petit Mignon avec l'empereur, des circonstances qu'on est bien aise de savoir, et qu'il raconte avec une grande naïveté.
Cet élan d'un enfant, cette botte saisie, cette jambe héroïque secouée, et l'entretien qui s'établit :
« — Que me demandes-tu? — Une recommandation « pour entrer à l'École normale. -—Bon! à l'École nor- « maie? Entre plutôt à mon service; je te ferai sous- « lieutenant. — Mon frère est au service de Votre Ma-- « jesté depuis six ans, et nous n'en avons point de nou- « velles. Je suis la seule consolation et la seule res-
A M. iionssKi.Li:. 229
f source de mes j)areiUs, (|ui sont iiilirinos et âgés. — <( Eh bien! entre à l'Ecole polytc(;hni(|ue, je lacilitera: « Ion admission. — Votre Majesté n'ignore pas qu'il « faut, pour l'École polytechnique, des études prépan, «( toires, et je ne m'en suis pas occupé. — Qu'as-tu « donc étudié? — Le latin et le grec. — Et as-tu fait de « bonnes classes?— Oui, Sire, très-bonnes. — Dans « quel lycée? — J'ai suivi quelque temps le lycée im- « périal. — C'est bon. »
Et il se fait un silence pendant lequel le petit jeune homme s'avise d'improviser un distique latin à la louange de l'empereur qui, prenant son parti en habile homme, se mit à dire en souriant: « C'est bon, c'est bon; je t'entends, je t'entends. » Et puis, étendant gravement la main : — « Va, tu seras content de moi. « Prenez son nom. »
Tout cela se passait sur le quai, un beau matin, et à la face du ciel et de la terre. L'empereur était à cheval. Rien n'avait été préparé ni prémédité de la part du petit garçon, qui est réellement un bon sujet, pieux et studieux, à ce que l'on dit, et très-hardi, comme vous voyez, mais très-décidé, en même temps, à n'être m soldat ni prêtre.
On pourrait lui donner une petite place de peti:. régent ou de maître d'étude. Le temps presse : il î> dix-huit ans. Je sens bien que cela même offre difficultés; mais l'obstacle est levé par une singularité qui n'est pas commune. L'empereur a étendu sa main sur lui, en l'assurant qu'il serait content, cum brachio extenso. Vous savez quelle était la puissance de cette formalité chez les Orientaux, dont l'empereur aime les mœurs et les manières. C'est là jurer par le Styx.
Enfin, depuis Saint-Marcellin , il n'y a point eu
d'homme aussi hardi et aussi heureux avec le plus redoutable des mortels, et cela me touche. Obtenez de l'oncle qu'en l'honneur du neveu il accueille le suppliant et qu'il écoute l'anecdote.
Vous savez que j'aime mieux, dans tous les temps, faire dix lieues qu'écrire dix lignes. Vous croirez donc facilement, en voyant cette lettre, qu'il m'est devenu impossible d'aller dîner à Courbevoie. J'avais pris mes mesures avec M. de Clarac; je me faisais une fête de ce voyage ; mais un peu d'air et d'humidité ont détruit ce rêve de bonheur. Je me suis couché enrhumé; j'ai peu dormi, et je me suis éveillé oppressé, enroué, la gorge en feu, la voix éteinte, ne pouvant enfin ni parler, ni voyager. Oh! qu'il est triste d'avoir une frôle santé! — Faites entrer M. Mignon, comme dit M. Laborie.
Paris, 6 décembre 1813.
A madame de Vintimille.
Ah! sirène! vos paroles et votre voix m'ont d'abord presque ensorcelé ; mais heureusement j'ai pris le temps de me reconnaître. J'irai vous voir, vous regarder, vous admirer; mais j'aurai les oreilles bouchées. Résolument, je ne veux chanter votre refrain, tout séduisant qu'il est, qu'au singulier, et pour mon compte seul.
Me préserve le ciel de consentir à vos visites ! Cette partie de mes reproches et de ma colère n'était qu'une plaisanterie. J'ai une fort bonne raison pour refuser cet excès de faveur; c'est qu'il me pénétrerait d'une lâche reconnaissance, et que je veux rester fâché.
A MADAÎMR DK VINTIMILLE. 23t
D*aillcurs on gagne toujours quelque douceur ou quelque mot plaisanta être grondeur avec vous, tandis que la tendresse toute pure vous endort et vous embarrasse. J'irai donc braver en personne, aussitôt que je le pourrai, l'indulgence que vous m'offrez, et dont je déclare que je n'ai pas besoin ; j'irai affronter vos bontés, que je reconnais francliement pour le plus terrible des dangers, quand on veut être mécontent. Je prendrai vos cajoleries pour de l'hospitalité, et toutes les grâces de votre accueil pour un bienfait dont le voyage me rendra quitte.
Enfin, je me tirerai de ce détroit périlleux comme je pourrai. Je veux bien vous aimer toujours, mais non pas me réconcilier. Fidèle et constant malgré moi, ce dont j'enrage, je resterai boudeur et sourd par projet, par calcul, par honneur, et pour servir de temps en temps à vos menus plaisirs.
Regardons-nous donc désormais, si vous voulez bien y consentir, comme des amis éternels, mais éternellement brouillés.
Paris, 18 mars 1816.
A madame de Vintimille,
Avez-vous le temps de penser à moi quelquefois, au milieu de votre tourbillon politico-logique? Pour moi qui, grâce au ciel, ne lis que la moitié d'un seul journal, qui vois peu de gens, et qui me bouche les oreilles quand on parle du ministère ou des deux chambres, j'ai gardé ma tête assez libre. Je m'y promène quand je veux, et je vous y trouve partout, dans les plus agréa-
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bles de ces recoins que j'aime à parcourir plus que les autres, et où sont placés les souvenirs.
Je me reproche cependant de vous exposer à croire que j'ai pu vous oublier. Mes négligences sont grandes, sont longues, et deviendraient impardonnables, si elles subsistaient plus longtemps. J'y mets un terme, et, pour apaiser mes remords, je fais l'aveu de mon iniquité. Le temps est bien choisi, puisque nous sommes en carême; le jour encore mieux, puisque c'est aujourd'hui ma fête. Je me donne un bouquet, en me réconciliant ainsi avec moi-même. Si vous avez, pour votre part, quelque petit reproche à vous faire, je vous permets de vous réconcilier avec vous.
Toutes mes incommodités accoutumées, dans cette vilaine saison, sont revenues. Il faut bien vous le dire, pour être juste dans mon humilité. Tout n'est pas négligence en moi, et mes négligences, même les plus légères, ont pour principe d'invincibles nécessités.
Je lis un ancien livre latin, d'un cardinal Paleotti, qui dit et veut prouver que rien ne rend l'homme si heureux que de vieillir, que d'être infirme, etc. Je veux encore embrasser ce système, et j'entrevois déjà qu'il est aussi incontestable que beaucoup d'opinions qui dominent en ce moment, et asservissent des esprits fort sensés. Le bon cardinal, au surplus, n'assigne aucune époque à ce qu'on appelle vieillesse, et prétend qu'elle commence justement et exclusivement au temps où l'on se courbe, où l'on maigrit, où l'on tend au dessèchement, etc. Je suis bien aise de vous le dire et de le savoir; il est évident, à ce compte, que vous ne vieillirez jamais.
M. Cornisset-Desprez a un léger service à vous demander. Je l'ai fort exhorté à être hardi, et à s'adresser
à VOUS on toute contiance. C'e^t un homme excellent, que j'ai déjà chargé de m'excuser auprès de vous, et dont je vous prie d'accueillir, avec toute votre bonté naturelle, la présence et le message, s'il ne s'est déjà présenté.
Dites-vous bien, je vous en supplie, que vous serez toujours à mes yeux ce que je vous ai vue, et daignez me voir toujours tel que je vous semblais être, quand vous me trouviez supportable. Il faut peut-être, ou du moins il iaudra bientôt pour cela un peu d'effort. Mais sans effort il n'y aurait jamais de vertu ni d'amitié perpétuelle. J'en excepte pourtant celle qu'on peut avoir pour vous, et qui me charme depuis longtemps avec tant d'uniformité.
Paris, 30 décembre 1816.
A madame de Vintimille.
Il est très-probable que nous sommes brouillés; mais nous le sommes sans doute en personnes d'honneur, et je puis, sans inconvenance, vous souhaiter la bonne année, et vous offrir mon petit présent, comme dans mes anciens beaux jours.
Ce petit présent n'est pas mince; ce sont, ne vous en déplaise, les quatre gros volumes in-S» des Réflexions morales^ que vous avez désirés, quand vous aviez quelque bonté pour moi, et que je n'ai cessé de chercher, même depuis le temps de ma disgrâce. Je les ai enfin trouvés, il y a six semaines, et j'ai employé tout ce temps à les rendre plus dignes de vous être offerts, en
y ajoutant les petites marques et remarques que pouvait y souhaiter votre curiosité. Il y manque une table des propositions notées, mais j'en ai préparé le brouilk.xi, et je le ferai copier par des mains habiles. Le premiei volume n'est pas souligné, parce que vous avez entre vos mains un premier volume à moi, qui doit me servir de modèle. Enfin tout cela sera parfait, avec le temps, et pourra vous causer quelque plaisir, si le goût que vous aviez pour les vieux livi^s n'est, pas devenu aussi changeant que votre excellent cœur l'est devenu pour moi.
Il est pourtant bien singulier que vous m'ayez traité avec tant de rigueur. Vous m'aviez écrit, pour le 22 de juillet, la plus aimable lettre du monde, je l'avoue; il y avait même dans cette lettre deux anecdotes impayables et qui me font rire encore, j'en demeure d'accord, toutes les fois que je ne suis pas trop accablé par la douleur. Je ne répondis et je ne vous remerciai que le 4 ou le 5 septembre, et j'eus grand tort, je n'en disconviens pas. Mais ce tort, je l'avais eu vingt fois, et vous me l'aviez pardonné. Enfin ma négligence et votre indulgence étaient deux biens dont j'étais en paisible et incontestable possession, depuis treize ans, et vous avez troublé mon droit» C'est vous qui êtes impardonnable.
Quatre grands mois sans m'écrire un seul mot, vous qui écrivez- deux fois par jour à tout le monde !... Je ne m'appesantis pas sur cette réflexion, qui me rendrait aussi intraitable que \^us l'avez été; je veux mettre les bons procédés de mon côté.
Je commence donc, comme si de rien n'était, par mes vœux de bonne année. Il pourra même m' arriver de passer à votre porte, au premier beau jour dont je
pourrai profiler. Je ne serai pas reçu, mais je laisserai mon billet. Enfin, pour n'avoir rien à me reprocher, si je deviens très-malade, je vous prierai de venir me voir in mticulo mortis.
En attendant je me souviendrai de vous toute ma vie, môme pendant l'éternité, si Dieu me le permet, comme dit la Harpe, dont je n'ai jamais aimé que ce mot, et à qui j'ai toujours été tenté de reprocher de ne l'avoir pas dit pour vous.
Paris, 21 juillet 1817.
A madame de Vintimille.
Vous m'avez écrit, à pareil jour, il y a un an, une lettre bien aimable, que je reçus en silence, mais non pas certes avec insensibilité.
Il y avait dans cette aimable lettre, si digne de reconnaissance et si propre à me causer de grands plaisirs, un passage qui me fit une peine extrême, et dont je ne vous ai jamais rien dit. Il faut que j'en parle aujourd'hui, et que je soulage, en l'exhalant, ma douleur trop longtemps muette. Je me plaindrai en peu de mots.,
Par un anachronisme qui me fait frémir le cœur, vous confondiez, dans une commémoration dont j'étais d'ailleurs très-flatté, deux époques très-différentes, quoique également mémorables pour moi, le 6 de mai 1802 et le 22 juillet, c'est-à-dire, le jour où je vous vis pour la première fois, et le jour où j'ai le mieux connu le bonheur qu'on trouve à vous voir, en me promenant
avec vous et Chateaubriand dans une certaine allée des Tuileries, qui semble faite exprès pour s'y promener en rêvant, où je me promène souvent, et que je trouve toujours, comme je vous l'ai dit plus d'une fois, toui embaumée de votre souvenir. C'est là (et ne l'oubliez plus) l'événement qui m'a rendu sacré le jour de Sainte- Madeleine. C'est là aussi ce qui m'a fait tant aimer les tubéreuses, dont je vous donnai ce jour-là un beau bouquet, et c'est en l'honneur de ce beau bouquet ^ue je m'en donne un pareil tous les ans, à la mêm^ neure, s'il se peut, et que je vous ai dédié et cette P ar et son odeur. Je voudrais bien n'être pas fade, ma's il faut êtr^ vrai, et je doisvousavouerque le bonheur que j'éprouve à me rappeler ces importantes minuties fut un peu troublé, il y a un an, en voyant que seul j'en gardais bien nettement la mémoire. Je me suis ravisé. Je veux oublier votre oubli; mais il était bon d'en faire mention en passant, ne fût-ce que pour constater notre état de situation et tenir nos comptes en règle : les bons comptes font, dit-on, les bons amis.
Je ne suis pas cependant si éplucheur ou si réplucheur que vous le pensez. J'examine peu si l'on m'aime plus ou moins; c'est pour moi un assez grand bienfait qu'on se fasse beaucoup aimer, et je vous ai à cet égard de hautes et constantes obligations.
Il paraît que M. de Barante vous en a aussi de cette espèce, et qu'il vous aime plus que vous ne croyez, puisqu'il a donné à notre petit grand-cousin la place qu'il sollicitait. Mon frère l'en a remercié, en le rencontrant aux bains, dans le temps. Une absence que nous fîmes alors ne me permit pas de connaître et de vous annoncer à propos ce succès que nous vous devons, je le soutiens, 1° parce que je crois que cela est vrai, et 2<»
A MADAME DE VINTrMILLE. 237
parce que je voudrais pouvoir vous attribuer tout ce qui m'est arrivé et tout ce qui m'arrivera d'agréable dans la vie. Elle est bien pénible pour moi, cette vie. Mes alTaiblissements secrets augmentent tous les jours. Je les déguise au dehors et je me les "déguise à moimême tant que je puis; mais je les sens, et ils m'accablent au dedans. Heureusement le cœur vit toujours, mais il ne ^it guère tout entier que pour vous, et peutêtre aussi pour madame de Staël, que je n'ai jamais 7ue, que j'ai mille fois évitée, qui me paraissait un être làtal et funeste, dont la mort me paraît un bien, et m'at- Iriste cependant, quand je vois l'indifférence avec laquelle ses amis mêmes ont vu descendre au tombeau cette femme encore si vivante et qu'on avait si longtemps fêtée! Je me suis informé de toutes parts : il n'y a pas eu d'exprimé un seul véritable regret ; son quartier même l'a maudite, je ne sais pourquoi. Benjamin Constant a vu pendant deux heures M. Frisell, le jour de sa mort, sans lui en parler. Quand celui-ci lui en a fait des reproches, quelques jours après, il lui a répondu : « Je croyais que vous le saviez. » Le jour des iouanges a été déplacé pour elle ; elle en avait reçu dans sa vie, il n'y en a point eu au delà. Cette infortune d'une telle célébrité m'a navré véritablement; et quand j'ai vu que personne ne voulait penser à cette pauvre femme, je me suis mis à y penser tout seul, et à regretter, avec une amertume inconsolable, le mauvais emploi qu'elle a fait de tant d'esprit, de tant de force et de tant de bonté. Elle est morte comme vous le savez, madame de La Roche ou délia Rocca, et cet incident, qui égayé un peu ma tristesse, n'a pas occupé la malignité ! Sans les journaux , la fin d'une vie qui a été si tumultueuse n'aurait pas fait le moindre bruit.