‹ CorrespondanceChapitre 95 sur 102 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

Paris, 2 janvier 181^»

A madame de Vintimille,

Hiè.r j'ai tenté l'impossible pour aller vous offrir en personne mes vœux de la nouvelle année. Je voulais arriver à votre porte à trois heures, vous voir, si vous étiez visible, et déposer au moins de mes propres mains, chez votre suisse, si je ne pouvais pas parvenir jusqu'à vous, mon compliment et mon petit présent d'usage. Tout était prévu, arrangé ; mais le sort s'est moqué de moi. Il n'y a pas eu moyen de trouver, dans mon voisinage, un liacre qui fût à sa place. Tout roulait, et rien n'a voulu s'arrêter. Dans mon désespoir , j'ai fait chercher une brouette ; mais on n'a pas pu en trouver.

Voilà, certes, commencer l'année par un désappointement qui serait de mauvais augure, si la peine que j'en ai ressentie et que j'ai acceptée à la fin de bonne grâce, comme un juste châtiment de ma vanité déconcertée, n'avait absorbé le présage. Il est certain que j'étais fier de me montrer leste et ponctuel à remplir un devoir si cher, et dont je n'ai pu m'acquitter que de loin et avec lenteur depuis tant d'années. Aujourd'hui je suis humilié de ma tentative déçue. C'est donc en toute humilité que je vous envoie ces assurances de mes regrets et de ma fidélité.

Je suis arrivé depuis quinze jours. Je n'ai pas oublié, pendant mon absence* que vous m'aviez invité à vous

écrire, si je trouvais de l'encre et du papier à ma portée. Mais, au lieu d'écrire, je me suis amusé à penser à vous, sans vous en rien dire. Je vous assur'' que j'ai bi^n vivement regretté de n'être pas votre voisin au mois d'octobre. Je l'ai passé tout entier dans une vivacité de têtie et de cœur, dans une activité d'imagination, et une disposition à communiquer mes pensées, qui me rendaient tout à fait bonne compagnie. Ah ! où étiez-vous dans ce temps-là? Mais voilà encore une vanité dont vous êtes la cause, et dont je pourrai bien être puni par le retour de cette imbécillité qui me tint si longtemps éloigné de vous, l'année dernière, et à laquelle vous ne voulûtes pas croire, quoiqu'elle fût, je vous le jure, bien réelle. Si elle revient, je la prendrai; mais je voudrais qu'elle ne revînt qu'aux vacances, pour n'être pas trop indigne de vous pendant que je suis à Paris.

Donnez-moi vos jours et vos heures, afin que je puisse mettre à profit mes bons moments tant qu'ils dureront. M. Mole vous aura fait part de mes bonnes intentions, et vous n'aurez pas été trop étonnée de n'entendra pas parler de moi hier. Je le rencontrai au coin de la rue de la Paix, il y a six jours. Il m'apprit qu'il était hors de ministère. Je voulus lui en donner un, et je le fis mon chancelier auprès de vous. Je ne sais si le brouhaha de ses fonctions passées lui aura laissé la liberté de s'acquitter de celles que je lui confiai, et qu'il voulut bien accepter; en tous cas, j'en appellerai à sa responsabilité.

Adieu. Soyez heureuse cette année et toutes les autres autant que je le désire, autant que vous le méritez, et surtout soyez bien sûre que, tant que je respirerai, leste ou impotent, malade ou sain, imbécile ou nop-

écrivant ou n'écrivant pas, je penserai à vous, je vous estimerai, je vous honorerai, et je vous aimerai toujours.

Paris, 21 juillet 1819.

A madame de Vintimille.

Voici un petit présent qui me paraît digne de vous et du lieu que vous habitez. C'est une lettre de Boileau à M. de Lamoignon, l'avocat général, qui portait le nom de cette terre de Basvillequi embellit votre voisinage; vous serez sûrement bien aise de voir et de posséder ce portrait parfaitement ressemblant de l'écriture du poëte. On me l'a donné, et je vous le donne. C'est pour moi un moyen infaillible d'augmenter le plaisir que j'en ai reçu.

Boileau se plaint, dans sa lettre, de n'avoir pas, cette année-là et ce jour-là, un soleil digne du mois où il écrivait, qui était le mois de juin. Nous avons aujourd'hui un temps bien indigne aussi du mois de juillet, et surtout du 22. Mais j'en ai de rechange, et s'il ne fait pas demain un beau jour de Sainte-Madeleine, je me souviendrai d'un autre.

Vous souvenez-vous d'avoir entendu citer à Chateaubriand deux vers d'un vieux juge de paix de Sceaux, qui traduisait Atala à sa manière, et qui faisait dire / son sauvage :

Le cruel souvenir

Ne veut pas que mes maux puissent jamais Unir.

Je parodie ce sauvage en me disant :

Un si doux souvenir

Ne veut pas que mes biens puissent jamais finir.

Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles un peu en détail, et de celles de madame de Labriche, dont j'espère que l'accident est entièrement sans vestiges. Avez-vous auprès de vous madame de Pastoret, et son affliction s'adoucit-elle? Je n'ose pas aller la voir, de peur de remuer ses douleurs; mais je pense beaucoup à elle. Je ne vous dis rien pour M. Mole; je veux me brouiller avec tous les hommes, excepté avec deux ou trois. La politique a ôté aux autres la moitié de leur esprit, la moitié de leur droit sens, les trois quarts et demi de leur bonté, et certainement leur repos et leur bonheur tout entiers. Je les attends à l'autre monde ; c'est là seulement que je renouerai mes amitiés.

A propos d'amitié, le pauvre Frisell, qui servait quelquefois de truchement à la nôtre, étant parti pour Londres, a ressenti à Dieppe une atteinte de goutte qui lui a rendu une main tout enflée et toute rouge. Le voilà qui se croit délivré de tous ses autres maux, et qui nous écrit dans sa joie pour nous prier de l'aider à chanter un Te Deum; jamais homme n'a été si content d'avoir la goutte! Mais il attend au lendemain pour cacheter sa lettre, et le voilà qui s'éveille avec la même main, il est vrai, mais aussi avec les mêmes reins et les mêmes nerfs, les mêmes muscles et les mêmes douleurs qu'auparavant. Le pauvre garçon a fini par nous demander un modeste De pi^ofundis. Nous lui dirons un Libéra, non pas pour l'autre monde, mais pour celui-ci, en priant le ciel de le délivrer de tout ce qui

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lui (Me sa gaieté, son contentement et son amabilité native.

Nous partirons pour Villeneuve beaucoup plus tôt qu'i\ Tordinaire; donnez-moi l'ordre et la marclie de votre été, afin que je sache si je puis espérer de vous revoir à Paris avant de le quitter.

Portez-vous toujours bien, et ayez toujours beaucoup d'indulgence et un peu d'attachement pour moi, qui vous ai tant aimée et qui vous aime tant.

Parii, 16 août 1819.

A M. Friselis à Londres.

J*ai reçu presque en même temps vos deux lettres, la mienne et celle de Chateaubriand. Je vous en envoie deux autres en retour. L'une m'a été adressée pour vous par M. de Favernay, qui est toujours à Chartres, et qui a oublié votre adresse. L'autre vient je ne sais d'où, et m'a été envoyée de votre hôtel. Je joins la mienne à tout cela; j'en fais un seul paquet, et, pour ménager vos finances, j'use de l'expédient que vous indiquez à Chateaubriand, en me servant de votre ambassadeur. Je désire que le tout arrive à bon port, et vous trouve en un état de santé et de désennui dont vous puissiez nous rendre un compte un peu satisfaisant. Ne m'épargnez pas les détails sur tout ce qui vous touche; j'aime à lire ces choses-là de votre part; mais, pour la mienne, je n'aime pas à les écrire. Contentezvous de savoir que nous nous portons à notre ordi-

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naire, et que notre plus vif désir est que vous vous portiez bien, ou passablement bien.

Vous avez beaucoup trop tardé à nous donner de vos nouvelles de Londres. Je commençais à être inquiet, quoique je m'inquiète toujours bien plus tard que les autres hommes. Grâce au ciel, vous avez enfin une idée nette et fixe sur votre maladie. Je suis bien aise qu'elle ait un nom déterminé. Celui de fjoutte atonique me paraît juste. Il est tout neuf à mon oreille ; mais il offre à mon esprit un sens si clair et si facile à saisir, que je le crois vrai. Tenez-vous-y. Il est dans la nature d'être soulagé de nos maux, quand nous leur avons donné un nom, quel qu'il puisse être. Je ne sais pas au juste si cela est utileen soi; mais je sais que cela est fort naturel, et par conséquent très-raisonnable. Remarquez, je vous prie, que la première question qu'on fait toujours, quand on voit souffrir les autres, ou qu'on souffre soimême, est ceile-ci : « Qu'a-t-il? — Qu'a-t-elle? — Qu'aije donc?» Dieu veuille qu'il vienne un temps où vous puissiez dire : « Je n'ai rien. » Vous êtes assez fort et assez jeune pour y prétendre, et j'ai assez bonne opinion de votre constitution et de la bénignité de vos humeurs pour l'espérer.

J'ai dit à M. Bernardi le peu de cas que vous faisiez de ses terreurs. Pour moi, je vous déclare que votre sang-froid et vos sécurités m'indignent. Si vous n'avez pas à craindre ce qui se passe chez vous comme un danger, vous devriez au moins en avoir horreur comme d'un scandale donné au monde, ou d'une difformité politique horrible à voir. Les désordres que vous supportez, non-seulement avec indifférence, mais avec une espèce d'orgueil, et pour le seul plaisir dépenser, de diid et de montrer que vous êtes libres, me prouvent seulement

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que VOUS êtes fous. Et si vous ne l'étiez qu'à vos risques et périls, encore passe ; mais vous l'êtes certes au détriment du genre humain. Vos fatales prospérités vous ont donné un tel éclat, comme nation, et cet éclat a inspiré aux peuples un tel désir de vous imiter pour vous égaler, que tous vos exemples sont contagieux. Vous avez rempli le monde de funestes émulations. Pour être riche comme vos fabricants, on voudra être turbulent et séditieux comme vos ouvriers. Pour paraître imperturbable et hardi comme vos politiques, on en viendra à rire, comme vous le faites, de ces agitations d'esprit qui sont le plus grand des désordres, si la paix et la concorde sont le plus grand des biens. Or, la concorde et la paix sont le seul bien que le vrai législateur doive se proposer, parce que sans elles il n'y a, pour un peuple, ni bonheur assuré, ni vertus constantes et faciles. Toute votre patience, si vous voulez la raisonner, ne peut au fond être établie que sur cette idée : que l'honneur et le bonheur d'un peuple consistent à se remuer quand il veut, et que le meilleur des gouvernements est celui qui le laisse toujours aller jusqu'aux bords du pillage et de l'incendie, sauf à l'arrêter quand il en sera là. Pour appuyer solidement un tel principe de conduite, il faut en venir aux théories des Sismondi et des Staël : « Que « le mouvement, quel qu'il soit, est le plus grand bien « de l'esprit, le plus grand bien de notre cœur, de « notre corps et de notre âme. » Je hais ces horribles maximes, comme auraient fait les anciens sages; j( hais la liberté, comme l'entendent les modernes. J'aime l'ordre et n'aime que lui, parce qu'il est le besoin de tous les pays, de tous les temps et de tous les hommes; l'ordre, dont le nom seul, quand il est en honneur, et l'idée seule, quelque confuse qu'elle soit, rendent les

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