Hor., Od. 9 III
son logis, au milieu de ses livres, de ses amis, de son cher entourage, écouté, applaudi, prié, et ne refusant personne ! Allons, c'est fait, il n'y a plus à reculer. J'ai vu les ducs! j'ai vu aussi quelques professeurs ! Je ne dois plus songer qu'à me tirer d'affaire avec peu de honte, et je jure ici mes grands dieux, quoi qu'il arrive, qu'on ne m'y reprendra pas.
Jugez cependant de mon étonnement quand je me suis aperçu i° que j'étais un suspect aux yeux de la majorité, et qu'elle me regardait comme une façon de sénateur;
2° Que des hommes qui m'avaient engagé à plusieurs reprises; que mon ancien camarade, un collaborateur de trente-cinq ans, M. Saint-MarC- Girardin... ; que M. Guizot, que dis-je? et peutêtre M. de Rémusat, voteraient contre moi!
Quoi donc! mon humble courage de 1848, ma fidélité à toutes les libertés que nous pleurons* quarante ans de travail, une réserve, une pru* dence, et tarit d'envie aussi de manifester ma haine de la force injuste^ aboutissent à l'oubli, presque du mépris de cette ingrate majorité !
C'est la vérité toute crue. Il me reste (espérance unique) à demander quelque assistance aux honnêtes et justes esprits de cette majorité même. Il faut (c'est leur devoir) qu'après s'être bien
comptés et bien assurés que leurs projets n'en seront pas compromis, que deux ou trois voix me soient données afin que je me tire avec honneur de ce pas difficile.
Alors j'ai compté, cher prince, que vous me seriez un avocat près de l'homme admirable qui vous écoute. Il est vôtre! il est juste! il comprendra ma peine ! il amortira ma chute ! A lui et à vous je serai éternellement reconnaissant.
A M. N. Martin.
Gaillon, 9 juillet i863.
Mmà
ous devez bien vous douter, mon cher poète, que je ne suis pas à Paris, et que c'est bien loin du chalet de Passy que j^i lu votre belle épître. Elle est vraiment horacienne, et notre poète a ceci de rare et de charmant qu'il porte honneur et bonheur à ceux qui s'en occupent. Quels beaux vers il inspirait à M. Hugo dans les Contemplations, et comme il vous convient à vous-même! Il y a dans votre épître quantité de vers charmants :
Zenon était trop haut, et trop bas Épicure.
En ce moment je prépare une troisième édition ;
j'aurai l'honneur de vous l'offrir en votre qualité d'ami A' 1 Horace; et, quand je ferai relier un exemplaire de ce nouveau livre, j'y veux joindre, avec grand souci et grand respect, cette épître excellente en l'honneur d'un païen, où se retrouvent les rares et charmantes qualités du Presbytère.
Avant qu'il soit peu de jours je rentre en mon chalet de Passy; mais, vous voyant inquiet de mon silence, je n'ai pas voulu attendre plus longtemps pour vous dire à quel point j'aime et j'honore votre talent et votre esprit.
Je suis tout à vous de tout mon cœur.
A M. Ad. Lachèse, à Angers.
Passy, 5 août l863.
ous êtes bien un véritable ami de me raconter comme vous faites les drames de votre vie intime, et j'admire à part moi comment vous faites pour suffire à tant d'émotions.
C'est qu'en vous l'honnête homme est doublé du père de famille, et vous puisez dans ce grand titre une énergie incomparable. Au contraire, ici, dans le chalet, vous ne verriez qu'un malade
inerte, un goutteux courbé sous le mal, et pas d'autre intérêt ici-bas, et pas de plus grande curiosité qu'une douzaine de vieux livres qui tombent de vieillesse. O vaillant esprit! tout vous intéresse, et vous charme, et vous trouble; un cri d'enfant vous met aux champs... vous êtes dans le ciel pour un sourire, et aux abîmes pour une coqueluche. Et vous faites bien; vous êtes dans le vrai. Ne me parlez pas de ces vieux de mon espèce : ils dorment; ils seraient morts s'ils n'étaient en proie à la douleur.
Or voici tantôt deux mois que je suis cloué dans mon fauteuil, et je demande encore aujourd'hui quand donc je pourrai marcher comme un invalide. Une béquille! il y a des moments où je l'accepterais. Donc, pardonnez-moi si je n'ai point répondu tout de suite aux bonnes nouvelles que vous me donniez de votre heureux fils, agrandi, complété, glorifié par ce nouveau petit venu, votre joie et votre inquiétude, et croyezmoi toujours, mon cher maître, un de vos amis sincères et dévoués.
A M. F. Ponsard, au Tréport.
Passy, i" mars 1864.
Mon cher camarade et mon cher ami,
e suis diablement content de te savoir claquemuré dans ta maison du bout du monde, au polus nescio du grand Océan ! Ça te fait une heureuse occasion de lire un gros tome que voici ! Et si, par bonheur, ma bonne amie M** Ponsard était en train de faire une lecture... épaisse, eh bien! voilà ce qui lui fera le plus grand bien du monde... Ah! mon cher ami, si tu savais que je suis malheureux, honteux de moi-même, impotent, passant de l'abîme au ciel, de tout à rien! Quel métier! Mais enfin dans six semaines tout sera dit... N-i-ni, ce sera fini!
Nous te disons, ma femme et moi, mille amitiés, et tout autant pour ta bonne et courageuse femme du bon Dieu ! Je t'écris en toute hâte, afin que ma lettre et mon livre aillent ensemble en ces lieux que l'hiver habite entre Eurus et Notus! Que le ciel vous accorde enfin, ô chers exilés I un ciel plus clément !
Votre ami tout dévoué.
Au prince A. Galit%in %
Passy, le 9 mars 1864.
onc, mon prince, il est convenu que vous vous oubliez vous-njême, et que vous imposez silence à vos regrets pour venir en aide à un digne écrivain de votre adoption.
Je ne vous dirai pas quelle joie et quel orgueil, ce matin, en lisant ce petit bout d'une lettre adorable ! Ah! pardonnez-moi de ne pas l'avoir brûlée ! On vous le dirait, vous ne le croiriez pas. Le bon* génie de la dame de céans, ma consolation dans ces rudes épreuves, a voulu garder le billet ; mais rassurez-vous, elle est très-fidèle, elle est trèsdiscrète et très-honnête homme; on peut se fier à sa parole. Enfin, je n'ai pas eu le courage de m'opposer à sa volonté.
J'avais et d'autant plus une vive reconnaissance qu'en ce moment, à la même heure, une lettre de M. de Montalembert me rejetait aux abîmes.
Vous savez sa bonne grâce à ma première candidature, et comment il vint chez moi avec de si bonnes et consolantes paroles... Eh bien, cette fois il m'écrit :
« Vous me feriez grand tort si vous supposiez
que j'ai pu oublier vos bons et courageux articles de 1 848 et 49 ; ils sont restés dans ma mémoire à côté de ceux que vous avez consacrés à M"* Swetchine, qui m'ont si profondément touché... »
Et plus loin :
« Je ne puis que vous féliciter de n'avoir jamais écrit une seule ligne destinée à flatter la force et le succès, — jamais démenti les sentiments que vous avez professés, 'dans des jours plus heureux, pour d'augustes et innocents exilés... »
Ceci est écrit, mot pour mot! Cènes, venant d'un pareil homme, un pareil éloge allait droit à mon cœur. Mais la conclusion ! la conclusion de tout ceci :
« Vous comprendrez, j'en suis sûr, que mes amis et moi nous ne pouvons abandonner aujourd'hui la candidature de M. Autran, que nous avons mise en avant il y a deux ans... »
Ainsi le premier venu à cette immense tâche, et le plus méritant, le voilà renvoyé à la mort de M. Dupin ! — pour emprunter la consolation que M. Thiers m'envoyait il y a huit jours.
Je suis resté atterré des conclusions de M. de Montalembert. Est-ce possible, est-ce vrai?
Tenir si peu de compte du même homme à qui l'on accorde un telle louange?... Soyez donc fidèle, honnête et laborieux pendant quarante ans,
pour que M. Thiers et M. de Montalembert se réunissent dans cette commune dénégation!
Lisez cependant, cher seigneur, les passages du feuilleton, retrouvé par grand hasard, que je faisais lire à M. de Montalembert (c'était justement sous le ministère de M. de Falloux), et voyez comment ce suspect parlait du souverain pontife à la face de Ledru-Rollin.
Si M. de Montalembert eût été juste, avant de se décider entre moi et M. Autran, il eût demandé au poëte quelle preuve d'énergie et d'indignation il avait donnée aux heures difficiles ;
Vous chantiez! j'en suis fort aise; Eh bien ! dansez maintenant.
Pardonnez-moi, je m'emporte... Hélas! c'est si triste, en effet, de rencontrer si peu de justice !... Et puis, ces messieurs me disent : « Attendez encore, un jour viendra... Recommencez! » Juste Ciel! recommencer! rentrer dans ce dédale abominable! Il faut que la route ait été bien facile à ces messieurs pour qu'ils me donnçnt un pareil conseil!
Heureusement j'ai rencontré les plus rares et les plus charmantes sympathies ! M. Guizot, qui d'abord ne voulait point de moi, s'est ému à mon aspect; M. de Barante et M. de Ségur m'ont écrit les plus aimables paroles! J'ai de grands avocats,
j'espère! Et si votre illustre et admirable ami, qui m'a vu d'un coup d'œil, me protège en effet... je suis content quoi qu'il arrive, et ma défaite égalera bien des victoires!
Je vous salue et je vous aime de tout mon cœur.
La lettre au jeune abbé Janin m'échappe; elle a fait le tour du monde. Mais est-ce à moi à m'en vanter?
A M. et à M m * F. Ponsard, au Tréport.
Passy, le 30 mars 1864.
Chers amis,
ous vous écrivons sous la tonnelle même où bientôt vous serez les bienvenus, sous un toit de houblon et de chèvrefeuille. Il n'y a rien de plus charmant que cette belle lettre, abondante en amitié, en bonne grâce, que nous écrit Votre Poésie, et Dieu sait si nous en avons été contents !
Notre joie est grande aussi de vous savoir l'un et l'autre heureux à si peu de frais, et profitant de ces tempêtes comme on ferait d'une rosée printanière. Ah ! que vous serez donc les bienrevenus de cet exil volontaire, et comme on attend impatiemment la nouvelle comédie et le nouveau drame!
CORRESPONDANCE. 25l
Au reste, le Tréport tout entier se souviendra de votre passage intrépide, à l'heure où les matelots eux-mêmes osent à peine contempler le vaste Océan. De notre côté, pour signaler dignement votre heureux séjour dans ces contrées battues des vents, nous faisons graver sur un marbre noir, en lettres d'or, pour le poser sur la muraille de votre habitation, ce joli quatrain :
Ici Ponsard, collaborant Avec un confplice charmant, A mis au jour, très-lestement, Une belle œuvre, un bel enfant.
Voilà ce qui s'appelle une œuvre académique, et nous imaginons que l'Académie en serait toute charmée.
Il nous semble, en ce moment, que nous faisons certains progrès sur lesquels nous ne comptions pas; mais qui sait? Nous marchons sur un sol si mouvant, si changeant !
Chers amis, recevez nos meilleurs compliments* avec nos vœux les plus sincères pour le double succès que nous espérons. Nous vous aimons et nous vous embrassons de tout notre coeur.
Adèle et J. Janin.
P. S. Il est très-vrai que Ricourt est marié aux autels, et même à la municipalité!
A M. F. Ponsard.
Mon cher ami ,
Passy, 5 avril 1864.
ora est! Voici l'heure! On se toise, on se compte. Autran d'ici ! J. J. de Jà!
Doucet au milieu! Je n'y comprends rien. Tel qui m'avait apporté sa voix (M. Thien et M. Feuillet) m'a dit Raca et Vade rétro, Satanas! Tel autre, un ennemi de tous les temps (M. Mérimée et M. de Carné), vote pour moi.
M. Guizot m'adopte énergiquement. MM.de Broglie arrivent à nous pede libero; MM. Pongerville et Patin , pede claudo y c'est-à-dire au second tour. Bref, quatorze Autran, treize J. J M le reste à Camille Doucet, qui s'est retiré un instant. Qu'un seul me manque, et me voilà GrosJe&n comme devant jusqu'à la fin de mes jours.
Deux ou trois, touchés soudain de mes vertus, et se souvenant que je suis peut-être un assez digne écrivain, mettront un terme à ce jeu à coups d'épingle où je suis le patito depuis dix mois.
Une belle dame à qui l'on ne peut rien refuser, M* de Rothschild (mon avocate auprès des plus féroces messieurs de l'Académie), te prie d^ccep-
ter cette double passe; elle dit qu'elle te remerciera à la première occasion.
Le chalet, qui portait assez patiemment ces tumultes, a perdu tout à fait son calme habituel depuis que .l'heure approche. Il est vraiment temps d'en finir ! Voilà ce que j'ai répondu à M. Thiers , qui me proposait un compromis par lequel moi, lui donnant de quoi que j'ai, et lui me donnant de quoi qu'il a, nous passerions, M. Autran et moi, le même jour !
Rompons, rompons tout pacte avec les poètes manques! les vrais poètes me resteront.
Je prie en grâce la belle et bonne M m * Ponsard de me pardonner cette interruption à ton travail, ce voyage intempestif, l'isolement qu'elle va subir ; mais tant je l'aime , et si fort je lui suis dévoué, que j'ai compté sur son indulgence. Au chalet, tout l'appelle! Et ma femme (un peu nerveuse pour la première fois) l'embrasse de tout son cœur.
Si tu veux dîner avec nous quand tu seras à Paris.... nous ne quitterons pas la maison.
Ton ami.
A M. Clément Janin, à Dijon.
Passy, 16 avril 1864.
l y avait une fois un officier général que Ton cassait devant ses soldats.
« Holà! de quoi pleures -tu? disait l'homme à son fils. On me casse, il est vrai ; mais rassure-toi, les morceaux en sont bons. »
Mon cher neveu, telle est mon histoire, et vous me voyez tout consolé; ajoutez très-reconnaissant de votre aimable souvenir, et vous envoyant à tous les deux nos plus sincères amitiés.
A M. Prisse, à Versailles.
Passy, ai avril 1864*
her maître! refuge aimable des pé-> cheurs! consolation des affligés? nous vous avons bien reconnu à vos bonnes paroles, à vos bonnes grâces, et votre aimable lettre ira rejoindre avec honneur une demi-douzaine de lettres, pas davantage, que nous a values ce petit combat à boules de neige dans le sein de F Académie. Heureusement que je ne me suis pas
senti blessé, mais grandement étonné, je dois en convenir.
Le chalet, cependant, est resté dans son calme habituel; le rossignol chante et les roses vont fleurir. Ah ! si je n'avais pas la goutte en ce moment, que je serais donc un homme heureux!
Je vous salue en vous priant d'agréer toutes les amitiés de la femme et du mari.
A M. Ad. Lachèse, à Angers.
Château des Rotoirs, 16 juillet 1864*
Mon cher ami,