‹ CorrespondanceChapitre 11 sur 24 · Cicéron médecin · texte numérisé non relu

Cicéron médecin

qui toute sa vie a marché dans ses sentiers ! C'est M. Louis Bonaparte lui-même qui a donné ce triste successeur à notre ami Ménière! Il est écrit: Qui est mort a tort.

Vous, cependant, vous voilà frappé de nouveau dans la personne d'un neveu qui vous était cher. Vous voilà portant un second deuil sur le premier. Vous voilà plein des inquiétudes les plus cruelles , et peut-être sans rémission ! Toute amitié est impuissante à consoler de pareilles douleurs. Seule une âme forte y peut suffire, et ce n'est pas moi qui tenterai de vous consoler. Pourtant vous avez autour de vous des consolations suprêmes, des affections charmantes : voilà bien des fêtes qui vous restent au milieu de vos désolations. Puis le devoir, le travail, la femme vaillante à vos côtés, l'orgueil de votre père et sa tendresse; toute une ville qui vous honore; enfin le sentiment de l'immortalité et des amis que nous irons rejoindre à notre tour : voilà de quoi soutenir nos pas qui chancellent, éclairer nos ténèbres et raffermir notre cœur.

Je vous dis mille amitiés, et je suis bien sincèrement votre ami.

A M. Aug. Du/our, à Saint-Quentin.

Passy, le 21 novembre 1862.

l est arrivé à bon port, en bel état, tout brillant de la grâce et de la fraîcheur d'un pastel de Latour, le fier Jean-Jacques; je l'ai reconnu tout de suite à ce front plein de rêves, à ces yeux pétillants de génie f En même temps j'ai reconnu la main de l'ami qui me l'envoie : on n'est pas plus habile à deviner une passion.

Pensez donc si la fête était grande au chalet, à recevoir ce nouvel hôte! On lui a trouvé, non sans peine, une belle place, et, pour lui faire honneur, on a délogé sans façon le maître et fondateur de céans ! Jean-Jacques, à cette heure, est réuni à l'une de ses plus brillantes soeurs, M** de Pompadour elle-même '. Ils se sont reconnus sans trop de vergogne :

« Ah! ma sœur, que vous étiez une grande coquine !

— Ah ! mon frère, étiez-vous assez triste, assez

1. Jules Janin possédait un beau portrait de M*« de Pompadour en déesse, par Latour, don de Janvier, l'horloger de Louis XVI. C'est ce portrait, connu, authentique, qu'un savant expert, comme ils le sont presque tous, a catalogué, lors de la Tente de J. Janin, areé cette indication : « Attribué à Naticr. »

morose et mal élevé! Mais enfin, que Latour, notre père commun, nous réconcilie, et désormais vivons en paix. »

Et les voilà qui se tutoient des yeux! Cependant notre joie est diminuée en pensant que vous ne venez pas encore. Il était convenu que vous arriviez, que nous vous attendions, que nous vous possédions... et pas un mot de ces grands projets! Rien n'est complet sous le soleil, et quel chapitre à l'infini, le chapitre des desiderata !

Nous espérons encore, et quelque beau jour nous recevrons la belle annonce, vingt-quatre heures à l'avance : « Attendez-nous, nous arrivons ! »

Rude est le froid, triste est la bise; il n'y a plus une feuille au jardin ! C'est bien l'heure et le bon moment de se voir et de s'aimer !

Ma femme et moi, nous vous disons, à vous quatre, un tas de reconnaissance et d'amitié !

A M. Ad. Lachèse, à Angers.

Passy, le 26 novembre 1862.

lous faites bien, mon cher ami, de m'écrire. Il me semble entendre un Idoux écho de l'ami qui n'est plus. Que je le regrette! Il manque au charme des instants

de ma vie ! Ah ! les jours sombres, pleins de neige et de pluie ! Au dehors les frimas, la goutte au dedans ! C'est alors qu'il arrivait avec sa figure aimable et ce sérieux où se lisaient tant de choses! Il savait tout ce qu'il faut savoir quand on va chez un homme accablé de littérature et de travail. C'étaient des histoires! c'étaient des rires! ou bien de longs silences... Mais, silencieux, je savais qu'il était près de moi, et qu'il ne s'en irait pas avant dix heures du soir. Voici tantôt trois mois que je suis un homme impotent. Les pieds, les reins, les genoux, tout me manque; aujourd'hui ceci, demain cela. Je ne sais plus à qui raconter ma peine! Il n'est plus là pour m'encourager, me récréer, se moquer de mes petits maux, et me fermer les yeux quand il faudra quitter ce bas monde où je n'étais pas seul, où je vivais d'étude et d'amitié !

Quoi donc! le quitter sans avoir vu la fin de tout ceci ! Rentrer dans le silence universel avant la résurrection de la libre parole! Hélas! la triste aventure! une âme plus forte que la mienne y succomberait. C'était le seul chagrin que m'eût donné notre ami Ménière. Il acceptait trop volontiers la force injuste; il était du côté des choses accomplies; il saluait Antoine et César des mêmes vœux! César l'a remplacé par un Cotin qui était

la béte noire de notre ami Manière. On eût cherché dans toute la nature un chagrin plus grave à sa mémoire, on ne l'eût pas trouvé ! C'est bien fait, ça t'apprendra, Ménière, à crier : Vive César!

Je ne suis pas si facile au pardon que vous l'êtes, et je ne pardonnerai guère à M. B..., votre indigne envoyé, de n'avoir point déposé chez moi votre lettre et le journal qui l'accompagnait. C'est un devoir rigoureux entre honnêtes gens. L'an passé, certain licencié es lettres retournait à Lyon. Il me demande une lettre pour Joséphin Soulary le poôte, et je la lui confie avec un charmant exemplaire de mon petit Horace en papier de Hollande. Eh bien ! le cuistre, en chemin, ouvre le paquet, et avec ses doigts, il déchire, il déchiquette les feuillets de ce livre qui lui était confié. Le brigand a porté mon petit Horace ainsi massacré à son adresse, et même il eût demandé quelque chose pour sa peine d'avoir coupé ces innocents feuillets!

Pensez donc si j'étais enragé de la déloyauté, du mépris, de la violence et de l'affront que contenaient les tristes procédés de ce triste monsieur ! Si j'avais eu dix ans de moins, je partais pour lui en demander satisfaction l'épée à la main! Mais je le tiens ! et je cherche une occasion de le

lacérer à mon tourf Ne parlons plus de votre ami B... : c'est un cuistre! Apporter une lettre, et la remporter pour la jeter au rebut!

Je suis bien affligé de votre père allant, d'un pas si ferme encore, où nous allons tous; grand vieillard, sage et bon, dont j'ai été l'hôte et le tyran pendant trois jours. Comme on riait encore, et comme on se prélassait dans la belle maison qu'il avait bâtie ! et comme on se doutait peu que Ton avait suivi Napoléon III !

Je vous salue et je vous dis mille amitiés de tout mon cœur.

A M. l'abbé Lama^ou, à Paris.

Passy, le to janrier i863.

eureux crime ! On vous a volé, monsieur l'abbé, deux lignes d'une assez laide écriture, et vous me faites l'honneur d'une belle page, assaisonnée à l'athénienne! Ainsi j'ai des actions de grâces à rendre à cet honnête voleur.

Revoici mon humble et très-impuissant satisfecit pour cette innocente lady Macbeth, cette naïve Marie Smart 1 Elle n'a pas trouvé dans

i. M»« Blunt, a une dame américaine que ses malheurs ont obligée à chercher une position dans le théâtre ».

tout ce Paris du brigandage un sénateur qui la protège, un sénéchal qui lui ait tendu la main. La maladroite! Elle vient d'un pays ravagé par la guerre civile, et elle s'adresse aux vaincus! aux délaissés ! aux déclassés ! aux idiots qui ne savent guère comment se fabrique une cantate! Enfin, chose étrange, elle n'a trouvé pour la protéger qu'un prêtre catholique, un évéque protestant, un journaliste enfoui dans les abîmes de i852Î — De profundis !

Les uns et les autres, dans les murs, hors des murs, celui qui parle du haut de la chaire et celui qui se tait dans le journal, autant de Saxons chez les Normands de Guillaume le Bâtard !

ùurumf Sed levius fit patientia Quidquid corrigere est ne/as 1 .

Aussi vrai que Mgr l'évêque de Nancy sera tantôt votre archevêque,

Aussi vrai que je suis, Monsieur et très-honoré confrère (fit partibus fidelium),

Votre obéissant et tout dévoué serviteur.

i. Hor*. Od. f I, xxir, 20.

Au prince A. Galittfn.

Passy, 10 janyier i863.

Cher seigneur,

'ai reçu — de votre part sans doute — un livre étrange et curieux, la Russie au XVIII e siècle , et, Payant lu d'un bout à l'autre avec le zèle d'un antiquaire, j'ai prié un mien ami, que je ne flatte guère, d'écrire à ce propos pour Y Indépendance belge un long chapitre. Il l'a fait; la chose est partie hier, et nous avons des chances pour que ce nouvel et cœtera paraisse avant la fin de la semaine. On ne sait plus lire aujourd'hui, et nos précieux critiques pensent avoir beaucoup fait lorsqu'ils ont accordé quelques paroles négligentes et négligées au plus honnête, au plus savant travail. Écrivez donc pour ces tristes récompenses ! soyez payés en monnaie de singe de vos labeurs!

Je vous salue, et je vous prie en grâce de me mettre aux pieds de M. de Falloux! Je serai beaucoup mieux là que sur le giron du dictateur. Votre obéissant et tout dévoué confrère.

A M. Ad. Lachèse, à Angers.

Passy, a 5 janyier i863.

e viens de lire avec une émotion sincère et profonde ces belles pages si 'touchantes. J'ai retrouvé l'ami que nous avons perdu. Voilà bien sa grâce et son esprit! Voilà son image et son regard... Sic oculos... sic oraferebat.

Je vous remercie, et je vous dis, en toute sincérité, que pas un n'était plus digne, en effet, de prononcer cette louange suprême. Hélas! moi qui vous parle, un vieux roué de la plume, un vieil écrivain rompu à toutes les difficultés, je n'ai pas encore osé prononcer ce nom triste et charmant. Le premier mort, je le loue ; à celui-là je ne sais que pleurer.

Vous avez raison, je Pattends! A l'heure où chaque jour il arrivait avec un encouragement, une grâce, un sourire, il me semble au premier bruit de la porte... « Ah! disons-nous, ma femme etmoi... Ménière ! » En mettant le couvert, notre vieille Julie appelle aussi M. Ménière!... Et penser qu'il est mort d'un rhume ! « On ne meurt que de bêtise », disait-il. Il ne croyait pas

si bien dire. Ah ! moi qui comptais si bien que sa main clémente me fermerait les yeux!

Voilà pourtant dans quel état vous m'avez mis : je pleure, au moment oti le soleil entre ici par ses plus doux rayons...

Je suis bien tout à vous, de tout mon cœur.

A M. Ad. Lachèse, à Angers.

Passy, le 17 mars i863.

Mon cher ami,

rfLAs! trois fois hélas! Je n'étais pas même invité à cette fête en l'honneur de votre excellent David !

Certes, il Fa bien méritée : il était un maître, un esprit ferme, une volonté ! Il signait David d 1 Angers avec le juste orgueil d'un grand artiste honneur de sa ville natale. Il est mon! et le voilà qui reparaît parmi les siens !

Plus jeune et plus invité, je me serais fait un devoir de me donner la fête et le plaisir de vous embrasser en saluant sa statue! Un ami vivant, c'est si doux ! L'ami qui n'est plus, c'est si triste ! Eh! comment donc pouvez- vous croire un seul instant que j'avais oublié l'hospitalité Lachèse?

Il faudrait, N. de D. ! que je fusse bien ingrat* (Ce N. de D. est en souvenir de votre aimable père et d'un vieux vin dont nous avons tant abusé, John Lemoinne, Ménière et moi!)

Heureusement, je n'ai pas tout perdu à cette non-invitation : j'y gagne une bonne lettre de mon ami Lachèse et de belles invitations de M. le comte de Falloux. J'en suis touché plus que je ne saurais dire, et je viens d'écrire au bourg d'Iré, de ma plus belle écriture, un grand remercîment.

Je me rappelle à tous vos bons souvenirs, et je suis, mon cher ami, tout à vous.

A M* Aug. Dufour, à SdinUQuentin.

3i mars i863.

Mon cher ami*

e vous écris moitié triste et moitié joyeux. Je crains bien que, sage et prudent comme je le suis; on ne m'ait eiitràîné en quelque tarte narbonnaise (sic). Ils m'ont tant hurlé, crié, prêché l'Académie! Eh bien I voici déjà vingt (20) visites que j'ai faites. Ah! quelle honte! A quelle extrémité peut-on

réduire un honnête homme ! On arrive et Ton récite en fausset :

...J'ai nom Éliacin.

On s'explique, on se démontre soi-même, et l'on sort de céans la rougeur au front !

On me promet quinze voix... j'en aurai huit, et tout sera dit : n-i ni, c'est fini. Hélas ! je jure bien que je ne recommencerai pas. Quelle vie ! Enfin j'en suis tout troublé.

Heureusement que le printemps arrive et que tout va pousser : ça console de tout.

Ma femme et moi nous rappelons au bon souvenir de M me Dufour et des deux frères.

Et je suis bien sincèrement votre ami.

Au prince A. Galit^in.

Passy, le 3i mars i863.

Cher prince, et grand ami de vos confrères les écrivains français ,

ous avez eu la bonté de me faire tenir les méditations de M me Swetchine, de la part de M. le comte de Falloux,

voilà donc trois motifs sérieux pour que je sois

content.

mM

Mais mon âme est triste en ce moment; j'ai grand'peur d'avoir attenté moi-même à la considération que je mérite, et je mourrais de honte si mon imprudence aboutissait à des refus, je dis certains refus qui me perceraient le cœur :

Virtus, repulsœ nescia sordidœ, lntaminatis fui g et honoribus * .

C'est mon poëte Horace qui l'a dit. Longtemps j'ai suivi son conseil : il était le meilleur du monde, il me laissait libre et vivant de ma propre vie. Aujourd'hui, par une démarche insensée, me voilà tombé dans les abîmes. De profundis je vous écris.

Une fraction de l'Académie française a voulu que je devinsse enfin, à mon âge, un candidat. J'ai résisté, je me suis débattu, j'ai prié et supplié..., puis tout d'un coup y ai posé ma candidature, et j'ai fait des visites !

Ah ! cher maître, à quelles hontes un malheureux se condamne en acceptant cette horrible tâche! Aller, venir, prier, revenir, réciter son propre commentaire, et chercher son arrêt dans ces yeux vagues, ternes, implacables ! Se demander, en sortant de là, si l'on est bien le même homme que l'on était chez soi, tout à l'heure, en

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