‹ CorrespondanceChapitre 2 sur 24 · X DCCC LXXVI · texte numérisé non relu

X DCCC LXXVI

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semaines à Sainte- Barbe avec assez de succès. Mes élèves avaient l'air de m'écouter; leurs devoirs étaient fort soignés. J'ai corrigé les versions grecques avec audace, le mot à mot était de mon secret; bref, j'y ai mis de l'amour-propre, et cela m'a réussi. J'ai été content de cette épreuve. Il y a eu à ce sujet une petite altercation entre Boitard » et moi. Il m'avait remis sa classe sans condition; mais, voyant qu'il ne partait pas chez le comte Daru, il a voulu la reprendre, et il y avait déjà huit jours que j'avais commencé. Je lui dis que j'étais prêt à la rendre, mais que je lui faisais observer qu'il n'était pourtant pas juste que je me fusse engagé et que lui ne le fût pas* Il réfléchit sans doute, car il ne m'a plus parlé de cela. Si tu eusses été présent, tu aurais été notre arbitre; cependant j'aime à croire que tu m'approuveras.

Quand reviendras-tu, mon ami ? quartd Recommencerons-nous cette vie douce et sans agitation qui me convient plus qu'à tout autre* et dont je sens mieux le prix depuis les inquiétudes que j'ai éprouvées? Vive le droit! A propos, ton serviteur a eu trois boules blanches avec MM. Ducaurroy,

t. Boitard, autre condisciple de J. Janin et frère du naturaliste. Celui-ci mourut jeune et au moment où sdn nom était déjà devenu célèbre.

Demante et je ne sais qui. Ce que c'est que l'exemple ! En vérité, j'en ai besoin, et, à présent que je suis seul, je ne sais comment me conduire. Du reste, je travaille. J'ai commencé un petit livre en prose qui pourra m'envoyer en prison, mais où il y aura de l'esprit qui, je l'espère, sera tout neuf. Avec cela, M. Cadet ' vient presque tous les matins travailler ici, et je puis dire sans vanité que sur deux pages qu'il écrit j'en dicte deux. Au reste, c'est un brave homme, savant, et qui m'aime beaucoup.

Et sur ce, Monsieur le plaisant, je me rappelle une ironie de votre lettre sur mon prix de Lyon. Eh bien! vous saurez que l'Académie a décidé, vu la médiocrité des pièces, qu'elle ne donnerait pas de prix cette année. Or nous savons de bonne part que notre pièce, qui, selon les règlements, n'a pu être lue que in petto, a un peu influencé cette honorable décision. Il est vrai aussi de dire que nous avons quelques amis à la ville; mais qu'importe? J'ai un an pour revoir et lécher ce joli enfant, qui certes sera lauréat, — comme l'était son père.

Telles sont les nouvelles littéraires. Tous les théâtres sont fermés. Je devais partir aujourd'hui

i. M. Cadet, de Metz, qui préparait des ouvrages sur 17mportance de la Corse et sur les Noms symboliques.

ec assez de succès. Mes :outer; leurs devoirs Tige les versions grecmot était de mon semour-propre, et cela ai de cette épreuve. Il y ^^altercation entre Boiis sa classe sans condilartaît pas chez le comte Ire, « il y avait déjà imencé. Je lut dis que is que je lui faisais it pas juste que je ne le tût pas. II rëflép :i jï'Va plus parlé de cela.

aurais été notre armoire que tu m'approu*

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même pour Montfermeil ', mais j'ai une envie de savoir quel est l'état d'une ville après la mort de son roi, et je reste. M'est avis que je ferai de bonnes observations.

Nos camarades vont bien...

Il y a quelqu'un qui parle toujours de toi et demande incessamment : « Quand reviendra-t-il ? et dis-lui mille choses de ma part, et que je suis sensible à son souvenir, etc. » Ce quelqu'un, c'est une tante qui se porte bien, Dieu merci, parfois grondeuse; mais depuis quelque temps j'ai un si mauvais caractère qu'il peut se faire qu'elle ait raison.

Adieu, ami Laplace. Écris-moi un petit mot, n'importe. Oîi es-tu? que fais-tu? où vas-tu? quand reviendras-tu surtout ? car c'est là l'important, et jusque-là je n'aurai guère de plaisir.

Ne fais pas de connaissance ! comme dit l'autre ; reviens tranquillement sur nos bancs moraliser ou déraisonner comme de coutume. Vois-tu, plus nous irons, et plus nous comprendrons qu'il n'y a rien au monde qui vaille l'amitié. Je t'embrasse de tout mon cœur.

A toi.

i. Chez M. l'abbé Guillon, aumônier du collège Louis-le- Grand, et qui deyint plus tard e>6que du Maroc.

A M. Sébastien Janin, élève du Collège royal,

à Lyon.

Paris, a 5 féfrier 1835.

Frère,

uisque ainsi je suis un paresseux à ton égard , quoique à dire vrai je t'aime en frère, je veux une fois t'écrire sans avoir fait réflexion aucune, et laissant de côté mon poème, mon code, un article de journal commencé, et mille autres conceptions de la même force !

Je prends donc la plume pour écrire à ta bénévole et je dirai à ton indulgente fraternité.

Que le dieu des discours latins, des vers et du grec te conserve toujours sous sa sauvegarde ! Mais pour ce, qu'il te souvienne que pour te rendre le dieu propice, le Conciones doit être ton livre d'heures, Horace ou Virgile ton psautier, et la grammaire de Burnouf ton catéchisme. Avec cela, des prières longues et ferventes, une assiduité de bigot, le front courbé et pensif, de la foi, de l'espérance, peu de charité, et au grand jour de la Pentecôte scolastique l'auréole de gloire, Tinsigne de l'esprit, descendra sur ton noble front sous la forme d'une couronne de laurier ou de chêne, ou de tout ce qu'il plaira à monseigneur

l'économe dudit collège de Lyon. Bref, et pour nous résumer, Conciones y Virgile et Burnouf, c'est en trois mots tous les conseils que peut te donner mon expérience doctorale, laquelle, Dieu merci, je saurais mettre à profit au moindre commandement. Et j'eusse voulu que vous fussiez à même d'en profiter, mons le rhétorrcien ; vous auriez vu beau jeu : sedfortuna negavit...

Du reste, je vois avec grand plaisir que tu tiens un bon rang dans ta classe. Cela était important cette année plus que toutes les autres, et la famille a des remercîments à t'adresser pour cela. Courage, et tout ira bien ! Pour moi, qui fais le Mentor, je ne sais trop à quel titre », je dois me rendre cette justice : c'est que depuis le matin, c'est-à-dire depuis sept heures jusqu'à minuit, je ne suis pas un instant oisif, si ce n'est une heure pour déjeuner et une heure pour dîner; et pourtant je ne suis pas très-content de moi, par la raison que mon travail ne brille guère par l'unité, qualité essentielle qu'il est impossible de remplacer ; parce que mille ennuis de toutes les façons, mille genres d'écrits, viennent à chaque instant me distraire de mon occupation principale : le droit, — le droit, ma planche de salut au milieu de l'océan

i. J. Janin était sorti de Louis-lc-Grand le 3o septembre i8a3.

orageux de ce monde; parce qu'enfin, depuis un mois ou deux, je me suis laissé entraîner aux vanités de la terre, et que je me suis même agenouillé devant la fille de Babylone : Filia Babylonis misera !

Mais, MocTatanjç (jLaraiorrJTwv xal navra fiata(4n)ç, comme dit l'autre; et à présent la quarantaine sera fine si elle me voit m'accorder le plus petit plaisir, excepté pourtant la Jettre que je t'écris. Je vais m'ensevelir dans le traité des Obligations, qui n'est guère plus amusant que le discours de ce héros de l'antiquité que tu faisais parler à tort et à travers hier peut-être, ou qui, dans ce moment-ci, est arrêté au milieu d'une période toute cicéronienne ou d'une tirade de vers virgiliens, — - tout cela pour te dire et te prouver qu'il ne faut pas te trouver mal où tu es,' parce que partout, pour qui veut et doit travailler, il y a peine, ennui, dégoût, et aussi plaisir, amusement, espoir : de sorte que le système des compensations est vrai à Paris comme à Lyon , pour toi comme pour moi ; que tu es bien et moi aussi, et que nous serons mieux quand nous serons bien ensemble, ce qui ne sera pas difficile à faire, pourvu que tu apprennes bien le latin et le grec. Entendstu? le grec! C'est là-dessus que je bâtis ton existence parisienne.

Si avec cela tu peux apprendre à écrire correctement et facilement ta langue, il n'y aura pas de mal : car, vois-tu bien, bien des choses sortent d'une plume qu'on sait manier avec esprit et talent ; mais je te démontrerai tous les secrets du métier quand ,1e temps sera venu. En attendant, fais comme les jeunes filles de l'Évangile, tiens tes reins ceints et ta lampe allumée, afin que, quand Tépoux viendra, il ne te surprenne pas sans robe nuptiale et dans les ténèbres, ce qui serait trèsmal fait.

Notre bonne tante a été bien étonnée et bien mécontente de voir que M m * Verdun ne t'avait pas donné signe de vie lors de son retour à Lyon. Cela est d'autant plus mal que tant qu'elle a été à Paris j'ai été aux petits soins pour elle. Demande-lui, pouK t'amuser, les Contes d'un Voyageur l , et tu m'en diras de bonnes nouvelles. Voilà tout ce que j'ai fait imprimer cette année, dans ce format s'entend, car j'ai bien encore quelques peccadilles littéraires à me reprocher; mais tout cela ne vaut pas un mea culpa. Je ne veux débuter et mettre mon nom à aucun frontispice que par quelque chose de bon, ce qui me reporte encore à

i. Deux volumes in-u, traduits de l'anglais par M»« ***. Cet aveu de paternité nous apprend que J. Janin avait sans doute mis en beau langage la traduction littérale de M™ w .

trois ou quatre ans. En attendant, je suis à la page.

J'avais entrepris, en revanche, de faire de la Biographie universelle; mais, outre que le travail était fastidieux et m'écartait de mon droit, rentrepreneur de l'ouvrage, en sa qualité de libraire, ne paye pas, et voilà cent francs qu'il me doit, dont nous aurions besoin et dont je ne touche pas le premier sou. J'ai donc planté là l'ouvrage jusqu'à ce que je sois payé, et alors j'en referai si besoin est; mais il faudra qu'il y soit bien.

Au demeurant , j'espère être chargé par Pane* koucke de lui (aire la traduction de Stace et Claudien, qui doit entrer dans sa Collection des Classiques (100 volumes), et alors je mettrai mon nom à ce travail, qui me sera plus profitable du côté de l'esprit que de la bourse, mais qui cependant de ce côté-là même n'est pas ingrat. Voilà tout, si ce n'est un peu d'histoire de France que je ne sais pas, à l'instar de tous ceux qui sortent de leur collège, oU on leur a tout appris, excepté l'histoire de leur pays.

Si par hasard le Courrier des Théâtres se trouvait à Lyon, je te recommande le numéro du mardi seulement. Tu y verras la leçon de M. Villemain, dont je rends compte très-exactement, et tu pourras [te faire une idée de ma manière. Au reste, ces résumés seront imprimés à la fin de

Tannée, et d'ailleurs je te les garde à mesure qu'ils paraissent. Pour le dire en passant, c'est dans cette même feuille que j'avais parlé des tableaux de l'école de Lyon, où M. Petit-Jean ne manquait pas d'éloges, et vous aurez confondu notre Courrier avec tous les Courriers qui paraissent chaque jour.

Il est encore un très-bon journal qui a nom le Globe, dont la lecture te serait bien utile, et que j'aurais peut-être pouvoir de Renvoyer, n'étaient les frais de poste et le veto de votre consigne.

De fait, tout cela te distrairait de ton grec et de ton latin, et j'en serais bien fâché, car c'est là que gît mon espérance pour toi. Travaille donc, et puis il se pourra que tous les deux nous sortions de peine avec cela, aidés par notre père et notre mère, si bons tous deux. Je n'ai crainte à présent que de cette maudite conscription, dont on ne me parle pas et qui pourrait me faire bien du tort. Au reste, quoi qu'il arrive, ils ne feront jamais de moi un César ou un Bonaparte; ils en feront tout au plus

Un de ces cent mille Alexandre»

Payés à quatre sous par jour,

ce dont le bon Dieu les préserve, et moi aussi. Amen.

Tu me parles tant de la musique que j'aurais mauvais air de ne t'en rien dire. C'est, à mon avis, une grande frivolité, qui ne mène à rien et fait perdre bien du temps et de l'argent ; mais c'est une passion comme une autre, et, en fait de passion, je sais par expérience que tous les sermons sont inutiles. Je ne t'en ferai donc point, et même je te dirai que Bédard est un bon maître, dont la méthode est estimable et vaut autant que toutes celles dont on se sert aujourd'hui, si ce n'est pourtant le méloplaste, une des meilleures manières de former des musiciens. Puisque tu as commencé, je t'engage à continuer avec zèle, à voir beaucoup de musique surtout, et à ne pas ^habituer à fredonner et à accompagner toujours les mêmes airs. Cela dégénère en habitude, et l'on n'a plus qu'une £ofde à sa lyre, puisque lyre il y a. Dis aussi à Bédard de ne pas te faire toujours chanter de sa musique. Quoiqu'il fasse parfois quelques phrases très-jolies, le bonhomme a le malheur d'avoir beaucoup de réminiscences^ espèces de chevilles musicales comme tu en trouves dans le Gradus^ qu'il vous place à tout bout de champ, Adieu, mon ami. À là prochaine!

Tout à toi; P. S. Notre bonne tante se porte assei bien;

si ce n'est son bras, qui la fait souffrir beaucoup. Elle t'embrasse de tout son cœur et me charge de te dire tout ce qu'il y a de plus affectueux.

Si tu as le bonheur d'embrasser maman à Lyon, présente-lui bien mes respects et dis-lui que je te porte envie, mais qu'un beau jour je la prierai de prendre les ailes maternelles et de venir voir son féal et aimé chevalier. Chacun son tour.

M. Casimir Delavigne est nommé d'hier membre de l'Académie française, si cela t'intéresse. As-tu lu les Messéniennes? as-tu lu les Méditations poétiques de M. de Lamartine?

Un bon livre, c'est VHistoire de France de Mézeray. Demande-la à M. Rousseau 1 . Cela vaut mieux que tous les voyages du monde, que tous les Cours de littérature, qui n'apprennent rien, en un mot, que tout La Harpe, de précieuse et superficielle et monotone mémoire.

Un bon livre encore, c'est VAgricola de Tacite, et le deuxième livre de V Enéide et V Art poétique de Boileau.

Je n'en finirais pas... Adieu.

Mon Sébastien, d'après la lettre ci-jointe, tu verras bien que j'ai pensé à toi il y a longtemps, et que si tu n'as pas reçu de mes nouvelles la

t. Principal du collège de Lyon.

CORRESPONDANCE. l3

faute en est aux dieux, avares d'occasions. En voici donc une. Fais-moi le plaisir d'écrire unpetit mot à M"* Verdun de ma part, ou bien, ce qui vaudrait mieux, de l'avertir, au premier jour de sortie, que j'ai envoyé aujourd'hui même (dimanche 26) à l'Académie de Lyon un poëme que je trouve assez bien, et dont tu trouveras l'épigraphe dans ton Horace (lib. II, od. 1) : Quis non Latino, et toute la strophe. Il sera bon de la lui indiquer, mais seulement dans trois semaines 1 .

Il y a trois mois que je n'ai reçu de nouvelles de Condrieu. Je relève d'une maladie assez grave \h croup) qui m'a tenu au lit cinq semaines, et le travail forcé que je viens de faire m'a donné une fièvre terrible. Adieu, mon ami.

Mes respectueux hommages à M me Guillou, je t'en prie. Si j'ai le bonheur de la voir ces vacances,

Je la Terrai vainqueur tt couronné 1 26 juin 182 5.

1. Ce poëme avait pour titre le Siège de Lyon. M. Joséphin Souliry l'a retrouvé dans un recueil de manuscrits qui appartient à la bibliothèque du Palais des Arts, de Lyon.

L'Académie décerna un prix ex aequo à MM. A. Bignan, de Lyon, et Coigoet, de Saint-Chamond.

A Mademoiselle Camille Colonjon, à Saint-Pierre-de-Bœuf.

I er décembre 1834.

u as bien raison, petite cousine, de me dire que j'aime toujours ce charmant village de Bœuf! C'est une passion qui est là dans mon cœur. Je n'ai jamais rien vu de plus riant, de plus calme, de plus éclairé par le soleil. Que je serais heureux si je pouvais rester à Bœuf toute une année à ne rien faire, à me reposer, à m'étaler dans les saulées ! Et, si j'étais le maître, comme j'irais encore demander à ta mère et à toi cette petite chambre où vous m'avez donné une si bonne hospitalité quand je revins de Tour* non, honteusement chassé pour avoir cassé des assiettes ' ! Hélas ! cette pauvre Cécile vivait en-

I. Avant d'être renvoyé du collège de Tournon, J. Janin avait été renvoyé de celui de Lyon. Voici dans quelles circonstances :

« Les élèves se rendaient au cours de dessin et d'écriture, quand certains de leurs camarades, allant se faire confirmer, traversent leurs rangs. L'un d'eux marche sur les pieds de Jules, qui *ui applique un soufflet :

«Tiens! dit-il, voici en attendant la confirmation de l'évtque.»

« On fit de cela une attaque à la religion et on le renvoya du collège. »

core, et mes parents vivaient aussi, et nous étions là tous réunis, passant notre vie tant bien que mal, riches et pauvres, mais toujours heureux. Oh ! c'était une belle vie, dont tous les détails sont présents à ma pensée, d'autant plus que je l'ai perdue depuis longtemps. Mais toi, la sage et la bonne, tu es restée dans ton petit coin, fermant les yeux à tous ceux qui meurent, prenant soin de ta mère et même pensant à ton pauvre cousin Jules ! Je te remercie et je t'embrasse de tout mon cœur.

A M. A. Laplace.

3i décembre 1834.

Bonjour, mon ami !

uelle misère que nous autres, toi et moi, pêne gemelli, nous restions des vingt-cinq ans sans nous voir ! J'y songe souvent, je me rappelle notre belle jeunesse si pauvre, si heureuse, quand je ne te quittais guère plus qu'un jeune chien. Et puis, tout d'un coup, plus rien !.. Il faut donc que le droit et les lettres soient séparés par un immense abîme !

Il y a de quoi pleurer de rage quand on se dit : c U lui serait si facile de venir à moi, de grimper

l6 CORRESPONDANCE.

mes six étages à toute heure de la nuit et du jour, de retrouver ses vieux camarades réunis, de parler du passé, puisque déjà nous avons un passé ! Ma maison lui est ouverte comme mon cœur ! Je n'ai ni femme ni enfant qui le puissent gêner. Presque autant que lui je travaille, et je l'aime de tout mon cœur. »

Là, voyons, qui t'empêche de venir? N'es-tu pas grave depuis assez longtemps? me crois-tu aussi frivole que j'en ai l'air? n'es-tu pas touché souvent quand tu apprends combien j'ai dû travailler pour accomplir ma tâche? n'as-tu donc plus de souvenirs? penses-tu qu'il y ait un homme que j'aime plus que toi en ce monde, que je doive aimer davantage? et ne cesseras-tu pas de me jeter ta carte une fois chaque année, comme si j'étais M. Ducaurroy?

Bonjour, frère. Moi, je te dis bonjour du fond de l'âme et je t'envoie un souvenir que tu ne liras pas.

A toi.

A Madame Colonjon y à Saint-Pierre-de-Bœuf.

Parts, 27 arril i836.

Chère tante,

otre dernière lettre est triste; vous [n'êtes occupée que d'objets lugubres.

ICes idées de mort et de cimetière sont bien faites pour vous montrer la vie sous son mauvais jour. Croyez que je partage bien tous vos chagrins, et, en effet, moi qui devrais être un peu plus raisonnable que vous, je n'approuve guère ces bouleversements de sépultures. Je trouve que cela est dur et cruel de dire aux enfants : « Vous ne serez pas enterrés à côté de vos pères ! » Ce calme cimetière de Saint-Pierre-de-Bœuf, oîi nous passions le dimanche pour aller à l'église, je le vois encore comme si c'était hier ; je vois la place où repose notre vieille et bonne grand 1 mère, devant la porte de l'église, en entrant, dans un petit coin exposé au soleil. Je me rappelle encore le jour où nous accompagnions mon excellent oncle Colonjon à son dernier asile. Il est endormi de l'autre côté de l'église. Honnête homme, si digne de tous les souvenirs et de tous les respects ! Hélas f il n'y a pas seulement pour nous des vieil-

l8 CORRESPONDANCE.

lards dans ce coin de terre ! il y a encore des enfants, il y a Gabriel, il y a Victorine ! Moi, je sais les noms de tous ceux qui reposent dans ce champ funèbre. Et, vous avez raison, il faut tenir à ces tristes et saints souvenirs ; il faut pleurer quand on les perd; il faut défendre son dernier coin de terre qu'on s'était choisi à soi-même, afin d'y reposer un jour auprès des objets qui nous furent chers.

Et pourtant, comment faire ? comment se défendre? comment ne pas obéira la force? comment se battre contre le gendarme qui viendra saisir le cadavre, comme il ferait d'un malfaiteur, et qui le transportera, bon gré, mal gré, dans le trou désigné par le préfet? Je ne vois à cela nul remède, ma pauvre tante; je ne sais comment porter secours à nos morts, qui nous abandonnent tous et qui vont rester seuls jusqu'au dertiier jour ! Encore une fois, je ne suis rien qu'une voix perdue, et j'ai bien peur que toutes les réclamations soient inutiles. C'est une si ridicule, mais aussi c'est une si inébranlable volonté, celle d'un préfet soutenu par deux gendarmes et un commissaire ! Toutes les larmes, toutes les plaintes, toutes les prières, tous les efforts de ces nobles filles de, Saint-Pierre-de-Bœuf qui font l'office de fossoyeurs pour enterrer la nuit une de leurs com-

pagnes, qu'est-ce que tout cela? que sont nos morts et les ossements de nos pères, et notre propre dépouille mortelle, contre un préfet qui a dit : « Je veux » ?

Et vous, ma tante, je vous en prie, soyez plus calme. Voilà bien longtemps que vous avez d'horribles secousses. Le malheur ne vous a pas épargnée : que de pertes vous avez faites ! Mais moi, j'ai tout perdu aussi : mon père, ma mère, ma vieille tante, qui était mon amour! Je suis resté seul, et il est probable que je mourrai seul ; et alors que ne donnerais-je pas pour être enterré seulement à Chavanay ?

Je ne sais pas encore ce que je ferai cet été. J'ai depuis longtemps le projet d'aller passer un mois ou deux en Italie. En ce cas, je passerai bien certainement par vos domaines, et j'irai vous demander au moins pour huit jours la petite chambre que vous m'avez si souvent donnée. Hélas ! cette joyeuse petite chambre m'a vu plus jeune, mais elle ne m'a pas vu plus dévoué à vous, ma tante, et vous aimant plus que je ne fais !

A M. le docteur F. Michalowski, à S aint-É tienne.

5 avril 1837.

l me semble, mon ami, que pour un homme ignorant des choses de ce monde vous ne débutez pas mal à Saint- Etienne. Vous êtes heureux! Vous avez fait tout d'abord la connaissance de M™ Gérentet, et moi, qui l'ai connue enfant, il y a vingt ans que j'ai vainement cherché à la revoir. C'était en effet une aimable personne; elle était gaie et bonne, et il me semble que je la vois encore parcourir en chantant la maison assez triste où nous étions élevés. Sa mère était une femme d'un très-grand mérite. Elle avait, non loin de la ville, une maison de campagne dans laquelle il y avait des arbres (chose rare), et (chose plus rare) ces arbres donnaient de l'ombre. Nous allions quelquefois à cet Eden, et le souvenir de «cette immense joie me fait battre le cœur.

En vérité, je voudrais être à votre place, et je changerais volontiers mes beaux salons, et mes beaux meubles, et mes tableaux, et mes gravures, et mes livres, et tout mon palais, pour cette petite chambre où vous êtes, si j'y devais retrouver ma

mère, ne fût-ce qu'une heure. Elle embellissait si bien toute cette maison de sa gaieté inaltérable et de toute la sérénité de son âme! elle était si vive, et si bonne, et si courageuse! Nous avions là un petit nid bien humble, mais bien heureux. Mon père était jeune, et beau, et spirituel, mais d'une imagination vagabonde qui lui faisait négliger toutes les petites affaires qui auraient dû faire sa fortune. A présent, je ne fois qu'un vœu : c'est que vous restiez dans cette maison jusqu'au jour oii j'irai à Saint- Etienne. Alors je vous prierai de me prêter votre chambre et de m'y laisser tout seul une nuit et un jour. Peut-être y verrai-je l'ombre souriante de ma mère.

Bonjour, mon ami Félix. Ayez bon espoir, et croyez-moi, de près ou de loin, votre ami.

A M. Eissautier, à Marseille.

22 novembre 1837.

pus avez bien fait, mon cher camarade, de vous souvenir de votre condisciple I indigne, et votre lettre m'a fait passer un bon quart d'heure de ma bonne et belle enfance.

Mais quelle heureuse mémoire vous avec là !

Figurez-vous que depuis six mois je cherchais le nom de M. Peillon, sans avoir pu trouver autre chose que Juyon, et à grand 'peine encore! Quant à M me Sénéchal, j'aurais donné mon plus beau volume pour m'en être si bien souvenu. Je la vois encore, mais son diable de nom m'avait échappé.

Il faut, en vérité, que j'aie vécu plus vite que vous, et que vous soyez demeuré bien jeune pendant que je vieillissais à bride abattue. Donc, grâce à vous, je suis rentré un instant dans le petit collège par cette petite porte cachée sous le cloître en arcades, dans ce jardin qui se terminait par une mare plus belle que les jets d'eau des Tuileries. Hélas ! si vous saviez ce qu'on a fait du beau jardin !.. Une grande route ! — Et de la mare ? La mare s'est en allée en nuages ; il n'y a même plus ces vieux tilleuls que nous aimions tant. Tout passe... M. Poupara bien passé!

Merci donc de votre bon souvenir. Quant à m'occuper de votre affaire, ne doutez pas de toute ma bonne volonté, je vous prie ; mais si vous saviez que je vis loin des puissances du monde ! Quand un de mes amis me quitte pour aller à la Chambre des députés, à la Chambre des pairs, au ministère, je ne le revois plus que dans la rue, quand il passe, ou quand il revient de son ministère pour n'y plus

rentrer. Il n'y a qu'aux contributions indirectes qu'on se souvienne des condisciples ! Cependant je vais me mettre en quête...

Croyez-moi votre ami.

A M. Lucas de bfontigny.

Mon maître,

e n'ai jamais oublié qu'un beau jour, sans me connaître, il y a déjà dix-sept à dix-huit ans ( hélas ! ) , me voyant tout nu et blanc comme un poulet qui n'a pas encore passé à l'état de coq t vous m'avez fait renvoyer comme indigne de porter les armes pour mon pays, à preuve que je suis caporal de grenadiers de la garde nationale (i i e légion).

Maintenant, je vous prie et je vous supplie humblement pour un pauvre conscrit nommé Charles Giraud, Un gaillard qui ferait un beau soldat et que je n'ai pas vu tout nu. Mais ce pauvre diable vient de faire un long voyage autour du monde; il arrive du Spitzberg. Il était le dessinateur de la Recherche; il a suivi dans tous leurs travaux MM* Favre, capitaine de la corvette 9 et Gaymard, président de la

commission scientifique. Il est revenu de là tout chargé de dessins qu'il faut publier. Il est le frère et Pélève de notre ami à tous, Eugène Giraud, le meilleur garçon du monde... Et pensez combien cela serait dur, après une grande année de navigation pour le service de l'État, au milieu de nos études, au plus fort de nos travaux, sans compter qu'il y a là une vieille mère qui pleure ! — Ou bien, s'il faut un remplaçant, nous sommes ruinés pour six mois 1 ...

A M. le docteur F. Michalowski.

7 août 1840.

Mon cher ami,

rand merci de votre bonne lettre, et, que diable ! puisque vous avez ces

grands succès bien mérités, tenez-vousy. Que veulent dire ces découragements et ces spasmes de l'âme? Êtes-vous donc un homme?

Et, si quid in Flacco viri est 2 , devez- vous tant vous inquiéter des jaloux, des envieux, des meurt-

1. Extraite du catalogue de la collection de lettrée autographes de feu Lucas de Montigny. — Paris, 1860. a. H or., épod., XV, 12.

de-faim qui vous entourent ? Poule mouillée que vous êtes de vous chagriner de ces misères, comme si vous ne m'aviez pas, sous vos yeux, tout entouré que je suis de clameurs de toutes sortes ! Mais non, monsieur changerait toute sa clientèle et toute sa science, et même tout ce qu'il ne sait pas, contre un bureau de tabac. Ce n'est pas moi, croyez-le bien, qui vous dirai : « À vos souhaits!»

Vous avez bien fait d'appeler votre oncle à vous. C'est l'Évangile qui l'a dit : 77 n'est pas bon que r homme soit seul y et, à vous deux, vous vous consolerez, vous vous protégerez et vous vous aimerez. C'est .toujours autant de gagné sur la misère de chaque jour. On a beau dire que la vie est courte, la vie est longue pour ceux qui travaillent, pour ceux qui gagnent leur vie, pour ceux qui accomplissent les austérités du devoir, pour ceux surtout qui sont les exilés et les proscrits.

Bonjour donc, et courage ! Je vous dirai en toute confidence que vous me verrez dans un mois d'ici à Saint-Étienne, avec mon domestique et mon chien. J'espère bien ne rester que quelques jours dans cette ville de fumée où l'argent est la grande affaire ; mais cependant je serai fort heureux de fumer avec vous le calumet de l'amitié.

Bonjour, cher Félix, et rendez, je vous prie, à votre digne oncle amitié pour amitié.

Moi, je vous serre la main de tout mon cœur.

Je pars demain pour le Havre, où je vais prendre quelques bains de mer. De là j'irai à Saint- Étienne, de Saint-Étienne dans ma maison de Lucques », et puis, fouette cocher ! à Paris ! à Paris î — dans le ciel !

A Madame Ançette Le for t.

22 mai 18414

Mademoiselle,

t pourquoi ma priver de ces bonnes et douces récompenses qui m'arrivent si rarement? Croyez- vous donc que de rude métier de la Critique serait tenable si de temps à autre quelque voiï bienveillante ne se faisait entendre à notre oreille, si quelque belle petite main ne nous était tendue pour nous encourager dans notre carrière seniée dé tant de ronces et d'épines? Il me semble donc que vous avez eu bien tort de tant tarder; et qUe maintenant vous deveâ être heureuse d'avoir* accompli une bonne

x. C'est la villa que Jules Jdnin gagna en loterie, et dont le presse satirique fit tant de bruit à cette époque.

action, surtout si vous pouviez savoir combien je suis peu porté à m'enorgueillir de ces chères sympathies que j'ai rencontrées sur mon chemin. Je les accepte comme elles me viennent, simplement, honnêtement, en toute reconnaissance, mais aussi en toute modestie.

Donc, soyez louée et soyez bénie comme il convient. D'ailleurs, puisque votre frère était mon lecteur, puisque M. l'abbé Cambot est votre ami, je ne suis pas un étranger pour vous. Ce pauvre abbé! je vois encore son épouvante au nom d'Éliçabide! Et si notre ami a été nommé aumônier du collège de Nancy, c'est que j'ai été prier et supplier le ministre. On avait été si cruel pour lui au collège de Pau ! Mais savez -vous, Mademoiselle, quel est le meilleur ami de votre abbé? C'est tout simplement un brave garçon nommé Louis, que le sort a fait mon valet de chambre, et qui, voyant son compatriote seul à Paris, sans protection, sans défenseur, accablé par toute la méchanceté de son proviseur, me Ta conduit par la main. Et voilà comment (tant les bonnes œuvres ont leur récompense !) je me trouve, ou peu s'en faut, votre ami !

Encore une fois, merci de votre lettre, de votre bonté, de votre aimable parole, de votre élégant esprit, de votre doux style, de votre honorable

sympathie. Quand M. l'abbé Cambot sera à Paris, je le prierai de vous donner la main, ou plutôt de me conduire près de vous. Alors vous me raconterez cette belle histoire que vous n'osez pas écrire, et que pourtant vous écririez si bien. Agréez, Mademoiselle, toutes mes obéissances et tous mes respects.

A Madame Annette Le/ort.

10 juin 1841.

Madame,

e suis bien heureux que vous ne soyez pas une demoiselle. Ce titre-là mettait une trop grande distance entre vous et moi. Nous voici donc tout naturellement rapprochés l'un de l'autre. Je serai moins gêné avec vous, et vous aurez moins peur de moi. A la bonne heure ! Mais cependant, si je me suis trompé tout d'abord, c'est qu'il y avait dans votre lettre tant de grâce, de modestie et de candeur, que, ma foi ! un plus habile s'y serait trompé. Donc, je ne vous demande pas pardon de mon erreur.

Pour vous obéir tout de suite, j'écris une petite lettre à l'abbé Cambot. Voilà comment la plus petite bonne action a sa récompense ! Qui m'eût dit, lorsque ce digne homme venait chez moi, chez

moi, profane, tout éploré, et lorsque je lui tendais une main amie, qu'il me donnerait, en revanche, l'amitié d'une personne comme vous? Aussi vous pouvez penser si je suis tout dévoué à l'abbé Cambot! Bien plus, si vous continuez à être bonne comme une mère, c'est-à-dire comme vous Têtes, on pourra d'ici à six mois vous rendre votre abbé Cambot (vous l'aurez pour vos étrennes). On vous l'aurait même demandé tout de suite, car comment vous refuser ? Mais, n'êtes- vous pas de mon avis? il faut que l'aumônier du collège de Nancy reste au moins toute une année à son poste. On ne peut se mettre à deux pour enseigner le catéchisme aux enfants. La tâche commencée, il faut l'accomplir, ce me semble. N'étes-vous pas bien de mon avis ?

Quant à votre accusation contre ce Journal des Femmes, vous avez grandement raison de vous plaindre ; mais aussi comment pouvez-vous croire que j'irai me mêler à ces abominables bas-bleus tout troués et tout tachés d'encre? Je ne savais même pas qu'il y eût un journal intitulé : le Journal des Femmes. Quant à prendre mon nom, le prend qui veut. On met cela sur un prospectus qui ne coûte rien, et ça peut prendre quelques belles âmes qui ont adopté l'écrivain; seulement,

en ce cas-là, je suis obligé de rendre l'argent,

comme dit M* Chicaneau dans les Plaideurs, et c'est ce que je ferai avant peu. J'ai un livre sous presse ; j'aurai l'honneur de vous l'envoyer^ et nous serons quittes. Ne dites pas seulement que je vous ai payée en monnaie de singe !

Bonjour, bonjour, Madame (je suis votre ami), et non Mademoiselle; agréez la nouvelle assurance de mon respectueux dévouement.

A M. Arsène Houssaye.

20 juin 1841.

Mon cher ami,

ous entendrez demain, à l'examen du Conservatoire, une jeune personne intitulée Racket y qui meurt d'envie d'être un jour une grande comédienne. Elle est jolie et timide; elle a peur. Il la faut écouter doucement, avec bienveillance, et l'encourager de bonnes paroles. Alors vous verrez ce qu'elle peut faire. Je vous la recommande très-énergiquement. Soyez très-bon, propice et favorable. Elle mérite toutes vos sympathies, et je crois bien qu'un très-célèbre talent est en germe dans ce jeune esprit-là.

Votre grand ami.

CORRESPONDANCE. 3l

il ^f . Constant Janin, à Evreux.

Paris, le 10 août 1841.

Mon cher cousin,

uisque vous le voulez, je ne demande pas mieux. Que va dire monsieur votre régent s'il vient à savoir que vous vous êtes mis en correspondance avec un faiseur de romans comme moi?

Vous aurez beau lui dire que je ne suis pas aussi noir que j'en ai l'air... Quoi ! l'auteur de tant d'œuvres profanes lui écrire au fond d'un séminaire ! C'est un grand péché peut-être. Vous verrez que l'excellent homme aura bien peur.

Eh bien! non, ce n'est pas un péché, car un écrivain de romans vous donnera les meilleurs conseils, des conseils tout fraternels. Je veux dire que la vie est chose grave et sérieuse, que la jeunesse passe vite, et qu'il la faut employer non pas à admirer des écrivains futiles comme moi, mais à étudier les maîtres de la pensée et de la conscience, les grands orateurs de l'Orient et de l'Occident : saint Augustin et saint Jérôme, saint Grégoire et saint Ambroise, saint Jean Chrysostome surtout, de Maistre et Bossuet.

Lisez Bossuet... Voilà un maître! voilà un*

homme qui a créé la langue française I II appartient à Homère aussi bien qu'à Louis XIV. Lisezle. Ses sermons sont peut-être les chefs-d'œuvre de Téloquence humaine. Son Histoire des Varia* tions a rendu autant de services à la religion catholique que les épîtres de saint Paul, le grand organisateur. Je ne connais rien de plus touchant, dans aucun livre, que les Oraisons funèbres de Bossuet. Avez-vous lu ses lettres? Tout l'ensemble du catholicisme se retrouve dans ces papiers détachés, adressés au hasard à quiconque avait besoin de cette féconde et nerveuse parole.

Voilà, mon cher enfant, voilà nos maîtres!

voilà ceux qu'il faut aimer, admirer, applaudir, étudier la nuit et le jour ! voilà où se trouve la solide nourriture des jeunes esprits, et non pas, Dieu, merci! dans les misérables et ennuyeuses futilités qui s'écrivent de nos jours !

Quels livres ! Si vous saviez quels abominables corrupteurs du bon goût, des bonnes mœurs, de la civilisation, de la langue, de la belle langue française, par laquelle toute l'Europe nous était soumise bien plus que par les armes de l'empereur Napoléon ! Rappelez-vous ce que vous avez lu : tout ce qui vient des œuvres de ce siècle est une vaine fumée, bonne tout au plus à obscurcir les intelligences honnêtes. Toute cette écrivasserie, qui

paraît belle vue de loin/si vous pouviez en pénétrer les tristes mystères, vous porterait à la tête et au cœur. Ce ne sont que de trompeuses vanités, pauvretés, mensonges de tout genre ; et, quand vous les aurez lus, rien ne vous restera, sinon un profond dégoût, un douloureux ennui, un grand mépris de vous-même et des autres.

Prenez donc bien garde de tomber dans ces abîmes, imprudent que vous êtes! Ne lisez ni moi, ni les autres ! ne lisez pas un livre de ce siècle ! Je n'en connais pas deux qui méritent les regards honnêtes d'un brave jeune homm? qui a conservé la piété, la pudeur, les chastes enivrements de ses dix-huit ans.

Allons, point de lâcheté : revenez à la forte et si vive nourriture, à la discipline, aux enseignements de Port-Royal des Champs. Rappelez-vous Pascal, Arnauld, Nicole, Racine, Bossuet, Fénelon et Massillon, son frère dans l'art de rendre aimables les sévérités mêmes de l'Évangile; rappelezvous les beaux livres du XVII e siècle et les belles pages du siècle suivant, ou bien remontez dans les critiques de la science chrétienne. Ce seront là des auteurs utiles et sûrs; ce seront là des études remplies de douces promesses. Ainsi, vous arriverez à être un homme, un homme éloquent, austère et dévoué.

Vous avez choisi une belle et sainte profession, belle et sainte entre toutes. Soyez-en digne. Ne rougissez pas de votre habit : avec cet habit-là ont été civilisées les nations modernes. Au contraire, obéissez à votre vocation; marchez bien droit dans votre sentier, la tête haute; et quand, par hasard, vous trouverez que la nuit est épaisse,- que le chemin est couvert de ronces et d'épines, que la colonne lumineuse, c'est-à-dire votre conscience, est tournée de son côté nuageux, rappelez-vous ce que dit un ancien livre de philosophie que je lisais dans ma jeunesse :

Haudfacilem voluit Pater ipse colendi Este viam, curis acuens mortalia corda.

Donc, encore une fois, méfiez-vous des faux enthousiasmes, méfiez-vous des études mal faites ; ayez confiance dans vos guides naturels, qui sont encore les meilleurs amis que vous puissiez rencontrer en votre chemin. N'allez pas, dans un moment de caprice ou de mauvaise humeur, vous adresser, tête baissée, au premier venu dont vous aurez lu le nom dans un journal. L'imagination est une belle chose, sans doute; mais il faut avant tout l'amortir, la dominer, l'écraser tant qu'on le peut.

Voilà ce que voulais vous dire, et aussi ce que

votre lettre m'a fourni : une preuve d'un esprit peu obéissant, mais d'un cœur honnête. Elle est bien honorable pour moi, qui suis très-heureux d'inspirer de temps à autre de tels sentiments. Enfin, elle m'a donné l'occasion de vous faire une homélie polie comme bien loyale, dont j'espère que vous profiterez. Et puis un jour, quand vous signerez : Constant, episcopus Lugdunensis ou autre lieu, je pourrai, on présume, vous écrire à mon tour : < J'invoque votre parenté, Monseigneur ; bénissezmoi. » En attendant ce jour, glorieux pour tous les deux, je suis de Votre Grandeur, Monseigneur, le très-humble et très-obéissant serviteur.

A M. de Lamartine.

9 octobre 1841.

on maître que j'aime et que j'honore, ef (que je loue de toute son âme !

Il faut bien cependant que vous sachie2 par moi tout le grand bonheur «qui m'arrive. Enfin, après trois années de dévouement et d'une honnête passion, j'ai obtenu la main de la belle et charmante jeune fille dont je vous ai parlé plus d'une fois. M 11 * Adèle Huet. Elle a vingt et un ans ; elle est belle, calme, sérieusey

dévouée; elle a été pour moi un appui, un sauveur : je l'aime. Je me marie le 1 6 de ce mois. Rien ne manque à ma joie, sinon vous, vous mon appui, vous ma force et ma gloire !

O et prœsidium, et dulce decus meum • /

J'avais tant compté que vous seriez mon témoin ! j'avais tant espéré que vous me prendriez sous votre protection puissante! Mais vous êtes absent; vous êtes allé pour consoler,- pour encourager, pour aimer d'autres pauvres diables que mol.

J'aurais dû vous attendre, oui, cela, je l'aurais fait; mais j'ai eu tant de peine à arriver où j'en suis!

Donc, bénissez-moi de loin ; dites-moi que vous êtes des nôtres par la pensée; écrivez-moi que vous aimerez un peu cette chère et charmante fiHe qui se confie à nous tous; en même temps, demandez à M 1 " 6 de Lamartine un peu de sa bienveillance et de son amitié pour cette enfant que je serai heureux et fier de lui présenter cet hiver.

Voilà toutes mes prières. Vous savez si je suis avec une vive et sincère passion à vos pieds.

t. Horace, ode à Mécène.

CORRESPONDANCE. 3j

A mon frère Sébastien Janin.

3 juillet 1843.

u as bien fait, et je t'en remercie, mon ami, d'écrire mon nom à côté du tien sur la liste des fondateurs de notre bibliothèque. Seulement, ce n'est pas pour cinquante volumes, c'est pour cinq cents volumes qu'il faut m'inscrire, et soyez sûrs que je ferai de mon mieux pour que cette faible offrande d'un homme qui aime les lettres avec la passion la plus sincère et la plus dévouée soit digne de sa destination. Une bibliothèque publique à Saint- Étienne nous eût rendus si heureux quand nous n'avions que quinze ans ! En ce temps-là, les livres étaient rares dans notre ville, et partout ils étaient chers. La librairie parisienne n'avait pas encore inventé ce facile format in- 18, aux feuillets bien remplis, qui représentent en peu de tomes tant de grands ouvrages. Elle n'avait pas trouvé cette heureuse combinaison des livraisons à 25 centimes, qui permet aux plus pauvres écoliers, comme nous l'étions, de faire peu à peu, avec le prix de leur goûter, des acquisitions importantes. Le peu de livres qui s'annonçaient alors, c'étaient les œuvres de Voltaire, les œuvres

de J. J. Rousseau et autres paradoxes dangereux ou tout au moins inutiles; la librairie n'avait que cela à nous offrir, au prix fabuleux de 7 francs 5o centimes le volume, sans compter le port.

Mais les vieilles histoires, mais les vieux poèmes, mais les chroniques naïves, tous les merveilleux témoignages du temps passé, mais les langues anciennes représentées par leurs chefs-d'œuvre, et les intrépides commentateurs qui ont jeté de si vives clartés sur les grands poètes de la Grèce et de Rome; mais les travaux inestimables de tant de savants orientalistes qui nous révélaient des poésies inconnues dignes des plus beaux temps homériques, la Sacountala, par exemple; mais les leçons de tant de savants maîtres de notre jeunesse, qui essayaient à peine leurs forces naissantes : M. Villemain, M. Guizot, M. Augustin Thierry, et le patient Monteil, et le passionné Michelet, tout renseignement du Collège de France, de la Sorbonne et de l'Académie des sciences; mais tant de publications précieuses qui font la joie de notre âge mûr, ces dictionnaires auxquels a travaillé toute l'Europe savante, ces recueils, ces notices, ces collections, ces bibliothèques complètes qui renferment dans leur ensemble toute la littérature romaine, depuis ses premières tentatives jusqu'aux derniers efforts littéraires de Rome expirante;

mais les splendides inspirations de l'Église naissante à TOrient, à l'Occident, par tout le monde; et quoi encore ? les miracles de la Renaissance, toute l'antiquité réveillée dans cet amas de cendre et de poussière qu'avait soulevé le pied d'Attila, le fléau de Dieu et des villes antiques; mais les charmants et rares efforts du XVII* siècle illustré, chanté, dominé par tant de beaux esprits, l'honneur du génie français, l'espoir de la langue à venir; mais, en un mot, tout ce qui compose l'étude de l'histoire, de la poésie, l'étude des beaux-ans, tous ces éléments presque divins de l'art et du goût, nous manquaient à l'instant même où notre esprit jeune et docile eût mis à profit, et avec tant de joie, tant de chefs-d'œuvre. De la philosophie, pas un mot. Aristote nous apparaissait à travers les vieux nuages de la scolastique; qui disait Platon, disait comme un rêveur dont les œuvres étaient perdues dans l'océan des âges. A peine si nous avions entre les mains cet admirable instrument plein de bon sens qu'on appelle la Logique de Condillac, et dont M. Laromiguière, notre maître vénéré, a tiré un si admirable parti. Ainsi, nous autres, les enfants de 1804, même les plus zélés et les plus avides de toute science, dans cette disette de bons livres, nous nous doutions à peine des divines ressources que peuvent offrir

aux jeunes esprits tant de beaux ouvrages auxquels ont droit également tous les enfants des hommes. Légitime conséquence du droit de vivre, de regarder le soleil, de voir pousser l'herbe dans les champs, de suivre d'un regard charmé l'eau du fleuve qui brille au loin, d'entendre chanter le rossignol dans les bois.

Des livres et des maîtres ! telle est la première passion du jeune homme qui veut apprendre et savoir : des livres d'abord, et ensuite des maîtres. Après Dieu, le livre est le plus grand des professeurs. Il parle de très-haut à l'imagination et à l'esprit. Sa voix est imposante de toute la majesté que donnent les siècles; son enseignement porte en lui-même je ne sais quelle force toute-puissante que n'a pas le professeur dans sa chaire. Le professeur, vous le voyez, vous le touchez; c'est un homme comme tous les hommes; sous la robe noire du professeur, avec un peu de malice (cet âge est sans pitié), l'écolier peut retrouver toutes les petites passions de l'homme; mais le livre écrit par quelques-uns de ces maîtres devant qui s'inclinent les générations qui passent porte vraiment en lui-même quelque chose de surnaturel. L'homme qui a écrit ces belles pages est mort depuis longtemps, son esprit seul est resté. Il a emporté avec lui dans la tombe toutes les faiblesses de

l'humanité, mais la belle partie de son âme, sa science, ses études, ses découvertes, son expérience, tout le résultat de sa vie enfin, il l'a laissé dans ces pages qui ne peuvent plus mourir. Donc, faisons en sorte que cette lumière des belles-lettres et des sciences, entretenue à si grands frais, ne reste pas sous le boisseau; faisons en sorte que la petite main de l'enfant ait la liberté de puiser sans fin et sans cesse à ces sources vivantes de la pensée et du génie. Protecteurs de la cité stéphanoise, magistrats sortis de l'élection populaire, vous avez toutes sortes de protection et de bontés paternelles pour la ville qui vous est confiée ; vous creusez des égouts, plantez des arbres, au pied de ces arbres naissants vous placez des bancs pour les heures du repos; vous amenez l'eau dans les fontaines; vous décuplez au profit de tous le torrent salutaire, notre fleuve unique, le plus intrépide travailleur de cette cité laborieuse entre toutes les villes du monde; votre zèle embrasse tous les détails : eh bien ! par pitié pour l'avenir, n'oubliez pas cette nourriture des esprits et des âmes, les livres, les chefs-d'œuvre d'autrefois, les philosophes qui consolent, les poètes qui sont la joie de la vie, les historiens qui nous font nous souvenir, les chrétiens qui nous font espérer. Grâce à tant de zèle, la ville s'agrandit chaque jour, chaque

jour de nouveaux travailleurs accourent pour prendre leur part dans cette grande mêlée de la sueur et du travail : eh bien ! voici de nouveaux citoyens qu'on vous signale, de nouveaux amis qu'il faut appeler à notre aide, les plus grands, les plus utiles, les plus aimables habitants que puisse renfermer une grande cité : Homère et la suite de ses enfants légitimes, Eschyle, Sophocle, Euripide, Démosthène, qui n'a pu être vaincu que par Bossuet; Pindare, moins grand poète que M. de Lamartine; et vous aussi les chefs de la parole et de Téloquence : Cicéron, Virgile, Horace; et vous Hérodote, et Tite-Live, et Xénophon le soldat, qui écrit avec l'épée, comme fit Jules César; et Tacite, qui vous dira comment la tyrannie peut couvrir d'une honte éternelle non-seulement les tyrans, mais encore les esclaves ! Voilà les citoyens qu'il faut appeler dans nos murs, et avec eux tous les chefs de l'Église militante et triomphante : saint Jean Chrysostome, saint Basile, saint Augustin et saint Grégoire de Nazianze; tous les maîtres, tous les disciples. Ceux-là ont tout sauvé dans le monde barbare; ils ont apaisé la chute de Constantinople, le dernier boulevard de la grandeur romaine; ils ont préparé la venue des Médicis et le triomphe de l'Italie moderne, ressuscitée à la voix de Dante et se précipitant dans les enseigne-

CORRESPONDANCE. j\3

ments chrétiens et poétiques de la Divine Comédie. Voilà les hommes qui vous demandent droit de cité. Allez au-devant de ces illustres génies, allez les recevoir à la porte de la ville; que le canon gronde au loin en signe de joie, que les cloches de l'église remplissent les airs de leurs plus triomphantes mélodies, car dans la foule de ces nouveaux venus, et guidés par le roi Louis XIV, n'avez-vous pas reconnu à leur air inspiré, à la modeste assurance de leur démarche, aux bénédictions des peuples prosternés à leurs pieds, Bossuet et Pascal, Fénelon et Massillon, l'abbé Fleury et Bourdaloue, tous les maîtres de Part chrétien? Encore une fois, ouvrez vos portes à la phalange immortelle !

Trouvez-leur dans votre ville un palais digne de les recevoir; entourez ce palais de vieux ombrages, de silence, de respect ! Quelle belle foule f Saluez ! Voici Montaigne ! voici le Dante ! voici Montesquieu ! voici le vieux Corneille ! voici Racine, et Boileau, et Molière, leur maître à tous, et M"* de Sévigné, qui passe en souriant. Nobles hôtes, nation illustre, génies qui nous venez en aide, soyez les bienvenus f Vous êtes les maîtres de l'enfance, vous êtes les conseils de l'âge mûr; le vieillard, quand vous lui êtes en aide, ô génies protecteurs! trouve que la vieillesse est moins longue et moins chargée d'ennuis et de misères.

Oui, vous êtes l'espérance, vous êtes le souvenir, vous êtes la joie, vous êtes l'espérance et la force. « Courage, disait un philosophe grec après un naufrage, voilà des pas d'hommes! » Ces pas d'hommes, c'étaient des figures de géométrie tracées sur le sable du rivage. Et nous aussi, nous dirons maintenant : « Courage ! des hommes sont entrés dans nos murs ! »

Je me rappelle encore, parmi les grands bonheurs de ma première jeunesse, un certain vieillard honnête et bon, quoiqu'un peu renfrogné >, qui, par un hasard tout providentiel, vendait de vieux livres dans une sombre boutique de la maison de M me Gagnière, non loin du tribunal a . Ce vieillard avait entassé dans ces catacombes savantes les plus abominables bouquins qui aient jamais été exposés aux intempéries des saisons. Rien qu'à sentir de loin cette odeur nauséabonde de cuir pourri, de papier moisi, rien qu'à ouvrir ces pages où les vers couraient à travers la prose (comme disait notre bon, notre cher père, avec ce charmant sourire qui lui allait si bien), il y avait véritablement de quoi rester dégoûté de la

i. M. Celse.

3. L'ancien tribunal, cour des Ursules. — C'est dans la maison Gagnière qu'est né M. Jules Janin.

{Notes de J. J.)

science pour le reste de ses jours. Même à cette heure, il me semble que je vois encore cet amas informe de commentateurs, de théologiens, de sermonaires. Bien plus, il me souvient qu'un jour où je faisais mon butin, une énorme pile de ces livres poudreux tomba sur moi, et peu s'en fallut que je ne restasse enseveli sous cette masse, à la grande peine du digne bouquiniste, qui, malgré lui, avait fini par me prendre en amitié et par me laisser fureter et grimper dans sa boutique comme un jeune chat que j'étais alors. Dans ce trou étaient contenus tous les livres de la ville. Ce n'était pas une bibliothèque, c'était une mare dans' laquelle, nous autres ignorants de toutes choses, nous péchions à la ligne, pour ainsi dire, les quelques livres que nous pouvions lire et comprendre. Que n'aurions-nous pas donné alors pour avoir le conseil de quelque bienveillant et savant bibliothécaire ? Que de peines il nous eût épargnées ! Que de tâtonnements ! quelle confusion dans notre pauvre cerveau ! Ou seulement si cet amas avait été mis en ordre, si nous avions été sûrs de trouver le second tome quand le premier avait été lu ! Et enfin si , au lieu de nous les vendre, l'on nous eût prêté ces livres pour un grand merci! Rien qu'à penser à la joie que j'en eusse ressentie, à vingt-cinq ans de distance déjà,

mon cœur bat comme si je n'avais que quinze ans. Voilà pourquoi je vous approuve et je vous loue, et pourquoi je veux être des vôtres, vous tous qui tentez d'accomplir ce grand rêve que je n'avais pas rêvé dans ma première et studieuse jeunesse. En ce temps-là, mon rêve, c'était de trouver quelque chef-d'œuvre chez notre bouquiniste de Saint-Etienne;mon rêve, c'était d'aller à Lyon (en un jour, de six heures du matin à six heures du soir) et d'en revenir le lendemain tout chargé de livres choisis aux abords du port Morand. Mon rêve aussi, quand nous étions sur les bords du Rhône, au printemps, c'était de courir après le colporteur et de changer contre des livres, même mon chapeau et ma veste ! Donc, sous le rapport économique, nos bonnes mères de famille stéphanoisés, affligées de ces dévoreurs de poëmes et d'histoires, seront tranquillisées par l'établissement d'une bibliothèque publique : car, à présent que j'y pense, te rappelles-tu les aimables désespoirs de notre mère quand elle me voyait revenir à la maison tout chargé de mon butin, et comme, après avoir doucement grondé, elle finissait toujours par me donner tout son pauvre argent? « Jules, me disait-elle, tu me ruines! Tu porteras des sabots tout l'été, et à Pâques tu n'auras pas l'habit neuf que je t'ai promis ! » Ainsi elle di-

sait, mais cependant j'avais mon habit neuf, j'avais mes livres, j'avais tout; et elle faisait tout cela en se privant d'une robe qu'elle eût si bien portée ! Pauvre femme adorée ! et faut-il qu'elle n'ait pas vécu assez longtemps pour bénir toute sa famille, et sa nouvelle belle-fille, si digne d'elle, dont elle eût été si fière et qui l'eût entourée de tant d'amitié et de respect !

Puis enfin ( et ceci soit dit pour vous prouver que même dans le bruit et dans la fumée de notre ville natale les beaux endroits ne manquent pas, favorables à la méditation et à l'étude), quand j'avais trouvé quelque belle chose à étudier, quelque chef-d'œuvre inconnu : les fantaisies d'Apulée, les satires de Ju vénal, Horace toujours, les comédies de Térence, les lettres d'Héloïse, non pas l'Héloïse mignarde et emphatique de Rousseau, mais l'éloquente et savante Héloïse d'Abélard le docteur; quand des Vies des Hommes illustres, je passais, toujours par le hasard de ce Capharnaûm du bouquiniste, dans quelques-unes de ces facéties latines que je lisais assez couramment, grâce aux Colloques d'Érasme qui m'avaient familiarisé avec cette fine pointe de l'esprit français; le Facetiœ facetiarum, par exemple (quel beau livre ! ), ou le Democritus ridens, non, je ne crois pas qu'il y eût au monde un enfant plus

heureux que moi. Aussitôt je m'échappais de la ville, j'allais tout droit devant moi, dans de beaux petits endroits que j'avais découverts, à Rochetaillée, sur les hauteurs de Montaud, à Terre- Noire, dans cet admirable vallon si calme, si reposé, au bord de cette eau limpide, où M. de Gallois, cet homme de tant de génie et de si peu de patience, n'avait pas encore fondé ces terribles fourneaux qui ont couvert le paysage de fumée, qui ont fait du lac une eau bouillonnante; ^surtout Valbenoîte aux doux ombrages m'accordait l'hospitalité de ses prairies. Et là, couché dans l'herbe, bercé par les mille bruits de la campagne, divines harmonies des heureux enfants, je lisais, j'étudiais, et de temps à autre je m'arrêtais dans ma lecture commencée pour remercier le bon Dieu qui a créé tant d'hommes de génie tout exprès pour leur faire écrire de beaux livres. Ainsi, par ma propre expérience, soyez sûrs que notre chère patrie, toute noire sous sa fumée laborieuse, est des mieux disposées pour rétablissement et pour les heureux bénéfices d'une bibliothèque publique. Elle a tout ce qu'il faut pour que de beaux livres soient les bienvenus. Quoi de mieux et quelle inspiration plus puissante? du bruit au dedans, du calme au dehors; ici l'activité, plus loin le repos; ici la fumée et la flamme, plus loin les

eaux limpides et les frais ombrages; ville active, intelligente, puissante par les croyances, par l'action, par le travail, par les plus fortes et les plus modestes vertus. Mais cependant l'amour des belles choses, l'honnête passion des chefs-d'œuvre, le respect profond pour les travaux de l'intelligence, les joies intimes de la rêverie, la lecture des poètes, les mélancoliques contemplations du passé dont les historiens sont les dignes représentants, tous ces adorables plaisirs de l'esprit, si peu coûteux et si charmants, pas ,uiiç réunion d'hommes en ce inonde n'a le droit de les dédaigner. Renoncer à la poésie, parce qu'on est occupé de tous les rudes travaux de l'industrie; chasser les romanciers et les philosophes, parce qu'on çst un peuple savant dans l'art de tisser la soie, de forger le fer, d'arracher leurs trésors aux entrailles de la terre, ce serait manquer de reconnaissance et de respect pour les plus rares et les plus chers bienfaits de celui qui a créé toutes les grandes idées et tous les grands poèmes. Le Spartiate coupait les cordes de la lyre, et il se croyait bien fort; mais quel rôle terrible a joué Sparte, et que ce rôle a peu duré! et combien préférez- vous à cette Lacédémone brutale, dont la vertu même vous attriste et vous fait peur, cette charmante ville d'Athènes, reine encore après trois mille années,

5o CORRESPONDANCE.

tant est grande la toute-puissance du génie inspirateur !

Mais enfin, grâce au Ciel, l'œuvre est commencée. Les portes de notre musée sont ouvertes, les livres arriveront bientôt. Prenez garde seulement que vous ne soyez exposés à servir de déversoir à tout le papier moisi de la province. Rappelezvous l'histoire de mon vieux bouquiniste; n'accordez pas à tout ce qui est le papier imprimé droit de bourgeoisie dans votre bibliothèque. Si vous voulez faire une fondation respectable, commencez par la respecter vous-mêmes. Donc, si j'avais l'honneur d'être le bibliothécaire de la ville ( M . de Latour est un noble jeune homme, il a entre* pris là une belle tâche, une bonne œuvre, et puisse bientôt son dévouement être récompensé par le succès de l'entreprise commune ! ) , je me montrerais fort sévère sur l'acceptation des livres qui me seraient envoyés. Je refuserais net et je laisserais se morfondre à la porte les exemplaires incomplets, tachés, souillés, vermoulus. Parte que votre salon est ouvert à qui veut entrer, ce n'est pas une raison pour que le premier gueux venu, tout taché et tout en haillons, ait le droit de venir s'asseoir sur vos fauteuils. Au contraire, ce serait vouloir chasser les gens de la meilleure compagnie. Il en est des livres comme des hommes : trop parés, ils ne

CORRESPONDANCE. 5l

servent pas à grand'chose; trop souillés, ils font horreur. Ni or ni haillons, soyons nets. Je veux qu'un livre ait tout d'abord une bonne et honnête apparence : les guenilles ne conviennent à personne. Ne rebutons pas le lecteur par des dehors misérables, ne faisons pas d'une bibliothèque publique un dépôt de mendicité. Voilà pourquoi il faudra ne pas recevoir de toutes mains tous les livres qui vous seront envoyés. Tel qui n'oserait pas offrir cinquante centimes pour la bibliothèque de la ville, osera bien lui envoyer d'horribles feuillets tachés par la pluie, et dont le chiffonnier lui-même ne voudrait pas. Gardonsnous d'encourager par des remercîments non mérités ces aumônes honteuses. En résumé, j'aime mieux peu de livres en bon état, peu de livres qu'on lit avec soin, avec zèle, avec bonheur, les mains bien lavées, que beaucoup de livres qui offensent tout à la fois la vue et l'odorat, et que pas une main honnête ne voudrait toucher même avec des gants. Juste Ciel ! le papier imprimé n'est pas assez rare aujourd'hui pour que nous passions, pour en avoir, par ces abominables conditions. En un mot, pour celui qui offre un livre à la ville de Saint-Étienne, faites que ce soit un honneur de voir son offrande acceptée.

Tout le travail de l'heure présente, c'est de

réunir quelques bons livres, d'une bonne édition; c'est d'établir, dans votre Hôtel de ville, non pas un futile cabinet de lecture à l'usage des oisifs et des frivoles lecteurs de revues, de journaux et de livres nouveaux, mais un centre calme et prudent de toutes les graves études. Avec les bons livres arriveront les bons lecteurs; le temps fera le reste. Nous vivons dans une époque bienveillante, qui sait encourager tous les nobles efforts, qui sait comprendre tous les dévouements et tous les sacrifices. Pour peu que nous nous aidions nousmêmes, nous sommes sûrs d'être aidés. Demandons et l'on nous donnera. Mais c'est surtout en fait de livres que l'on peut dire : on ne donne qu'à ceux qui ont. Ayons-en quelques-uns d'abord, nous en aurons beaucoup ensuite. M. le ministre de l'Intérieur, qui est la bienveillance en personne, peut vous donner beaucoup de livres. Le roi luimême, qui sait donner à propos, ne vous refuserait pas les collections dont il dispose : le Musée de VersailleSjpar exemple, un beau livre de création toute royale. M. Villemain, quand on sait s'y prendre (il a tant d'esprit et tant de coeur!), a toujours le moyen de vous accorder quelques-unes de ces grandes collections dont il dispose. A leur tour, les particuliers, voyant le gouvernement en si bonnes dispositions, enverront de tous côtés,

non pas le vil rebut de leurs collections, mais leurs plus beaux ouvrages. Et qui sait? il peut se faire qu'un jour, à sa mort, quelque enfant de cette ville bien-aimée tiendra à honneur de lui laisser le résultat d'une vie tout entière passée à chercher des livres, aies parer avec luxe, à les lire avec amour ' ! Et quelle plus digne façon de témoigner sa reconnaissance ? Et quel legs porterait de plus nobles fruits dans l'avenir?

Pour ma part, je suis dévoué à l'accomplissement de cette bonne œuvre, et je vous prie, si vous avez besoin d'un bibliothécaire adjoint, de quelque bon serviteur fidèle et zélé, pensez à moi !

Je te serre la main de tout mon cœur.

Ton frère.

i. C'est ce Yœu, timidement exprimé sous une forme dubi- UtiTe, que plusieurs habitants de Saint-Étienne se sont trop bâtis de prendre pour une promesse, et qui a inspiré à certains nou rel listes l'idée de publier dans les journaux que Jules Janin arait légué sa bibliothèque à la Tille de Saint-Étienne.

A M. de La Tour de Varan, bibliothécaire

à S aint-É tienne.

Paris, le 28 juillet 1843.

Monsieur,

e vous rends mille bonnes grâces pour la lettre que vous me faites l'honneur de m'écrire. Au fait, vous et moi, nous nous connaissons depuis longtemps. Vous savez qui je suis, je sais qui vous êtes : il n'y a plus qu'à se tendre la main, et je vous la tends de bon cœur. Donc, supprimons entre nous ce qui ressemble à un remercîment; à vrai dire, je ne mérite pas tous ceux que vous me faites.

J'ai été surpris par l'annonce de votre bibliothèque, à laquelle je ne croyais pas; mais aussitôt que j'eus compris combien la chose était sérieuse, je me fis un point d'honneur d'arriver le premier, et à tout hasard, sur la brèche littéraire. Ainsi pardonnez-moi si mon premier envoi n'est pas aussi digne que je le voudrais des bons et loyaux sentiments qui m'animent.

Je vous ai envoyé en grande hâte ce qui m'est tombé sous la main, sauf à compléter mon envoi, à réparer mes oublis, à chercher de sang-froid des

livres meilleurs et plus dignes de vous être offerts. Cependant j'ai envoyé chez le correspondant de la bibliothèque plus d'un volume qui, je l'espère, sera le bienvenu. Condillac, le Pisaurensis, un très-bel exemplaire de Tacite, une belle édition des Œuvres de Buffon, les Mémoires du duc de Saint-Simon, les Petits Cahiers d'histoire, le Dictionnaire de la Conversation; à mon compte, cela fait 309 volumes. Mais, comme je veux être un honnête garçon jusqu'à la fin, je vous prie de n'accepter ces 3oo volumes que pour 25o, tout au plus la moitié de la dette que j'ai contractée. Avant qu'il soit trois mois, je vous ferai passer un second ballot de 25o tomes, et j'aurai soin de les mieux choisir. Puis, si vous voulez me continuer votre confiance, vous en aurez d'autres. Je crois bien d'ailleurs que M. le ministre de l'intérieur et M. le ministre du commerce viendront à votre aide. Je viens de leur écrire pour leur demander des poètes, des historiens et quelques philosophes. Dieu nous soit en protection, et vous verrez que nous viendrons à bout de cette entreprise excellente.

Mais cependant comprenez-vous que cette impulsion naturelle ait rencontré à Saint-Étienne même tant d'opposition, ait soulevé tant de clameurs? On n'est pas plus ridicule ni plus sot que

ces messieurs. Mon pauvre frère, qui se préoccupe beaucoup trop de ces tristes clameurs, m'écrit la phrase : « Nous verrons ! » Nous verrons! est curieux : que veulent-ils voir ? De braves gens tout disposés à donner l'exemple de la bonne volonté, et rien de plus. Ne dirait-on pas, avec leur : Nous verrons! qu'il s'agit de leur enlever de leur autorité toute-puissante sur les esprits et sur les cœurs stéphanois? Eh ! mon Dieu! qu'ils vivent et qu'ils régnent en paix. De quoi se troublent-ils? quel mal leur a-t-on fait pour motiver tant de rumeurs? Ce que je puis bien promettre pour ma part, c'est que jamais, de près ni de loin, ces loyaux gentilshommes ne me trouveront sur leur chemin.

Oui, certes, j'ai demandé à venir après vous dans la bibliothèque naissante, et ce me sera encore plus d'honneur que je ne mérite. Songez donc que vous empruntez toute la chaleur du jour; songez que votre vie entière va se perdre à faire un métier dont si peu de gens vous sauront gré. Mais qu'importe? Pour peu que vous soyez utile à quelque bon petit génie, avide de savoir et de comprendre, ne vous inquiétez guère des clameurs du café et des politiques voisins.

Bonjour! Je joins à ma lettre la liste des livres qui sont partis avant-hier par le correspon-

dant de mon frère. Aussitôt que j'aurai de bonnes nouvelles, je vous le dirai.

Croyez, je vous prie, Monsieur, à tout mon dévouement et à la sincère sympathie de votre compatriote.

A M. Charguéraud, au château de Cély.

5 janvier 1844.

on ami et collaborateur Charguéraud, je vous dis bonjour et je vous rends mille grâces de votre bon souvenir.

Quand vous avez été parti ( pour un siècle et un ami meilleurs) je me suis trouvé bien empiché d'aller plus avant; j'étais comme l'aveugle qui a perdu son bâton. Mais enfin, Dieu aidant, j'ai mené à bonne fin ce gros livre ', dans lequel on trouve deux pages d'une grâce parfaite, deux pages de notre maître, M. Monteil.

Certes, je sais très-bien ce qui manque à notre livre; il est plein de bévues, de fautes, de malentendus, et cependant, grâce à je ne sais quoi, on le lit, on l'approuve, il réussit. J'en ai honte! C'est

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