La Normandie
un livre à refaire; on peut laisser seulement quelques-unes des broderies.
Vous, cependant, dégagé de mes ténèbres, vous avez assisté à l'enfantement du siècle de Voltaire, de Diderot, du roi Louis XV, vous avez entendu le bruit de la Bastille croulante et de Mirabeau naissant; vous êtes plus heureux que moi.
Vous savez bien que je serai toujours joyeux de vous revoir, et qu'en fin de compte je reste votre ami fidèle et dévoué.
A M. Sébastien Janin, à S aint-É tienne.
Paris, 20 mars 1844.
Mon cher ami,
e t'ai dit, à la façon d'un honnête homme, toutes les sympathies qui entourent le clergé de la France; mais à Dieu ne plaise que je veuille contribuer, dans mon petit cercle, à pousser le clergé dans Pabîme oti peut l'entraîner sa trop vive résistance contre l'Université !
Aux gens que l'on aime et que l'on respecte, on doit témoigner son dévouement à force de vérité : eh bien, si Mgr l'archevêque de Lyon ou
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Ms r révêque de Châlons avaient assisté hier aux débats de la Chambre, sois certain qu'ils seraient sortis de ces débats avec la conviction profonde et bien arrêtée qu'il y aurait de l'imprudence à pousser plus loin ces éloquentes protestations.
Il faut le dire, et il faut le dire bien haut : jamais je n'avais vu l'Assemblée plus unanime, l'opinion plus générale, l'inquiétude plus entière. On eût dit que le clergé avait touché à toutes les libertés de la France, qu'il avait déchiré la Charte d'une main violente et que nous allions revenir aux temps du pape Grégoire VII !
La lettre de l'archevêque de Lyon, approuvée par cinq évêques, n'a pas peu contribué aux colères de la Chambre. La Chambre est jalouse de ses droits; elle s'est réservé le monopole de la loi écrite : touchez à son droit, qui que vous soyez, roi ou cardinal-évêque, soudain vous entendrez ses Colères.
Voilà ce qu'il faut expliquer au clergé de France, que son zèle emporte trop loin;
« Ne faites pas de lois, lui dirai-je, sans la permission des législateurs ; comptez-vous et comptez-les! Sans nul doute, vos douleurs sont légitimes ; sans nul doute, vos inquiétudes sont justes et loyales ; mais que faire contre la force ? comment résister à la volonté des législateurs? Il
y a encore ceci de dangereux que vous allez soulever les vieilles passions, réveiller la vieille ironie voltairienne, rejeter les déclamateurs dans la déclamation passée de mode. Voyez quelle faute! Grâce à ces lettres signées des évêques de France, M. Isambert, tout perdu et tout oublié qu'il était, est redevenu un homme important; M. Dupin, de son côté, est redevenu un homme populaire. Il s'est vraiment retrouvé l'orateur des anciens jours, quand il parlait avec tant d'énergie contre les menées de saint Acheul. Logicien net et incisif, jurisconsulte nourri dans toute la sévérité de l'école, s'appuyant d'une main sur la déclaration de 1789 et de l'autre main sur les doctrines de Bossuet, il a parlé en maître à tous les instincts révolutionnaires de la France. Plus il est brutal, et plus on l'écoute; plus il est incisif, et plus on l'applaudit. Il a la verve et la passion de certains discours de Saurin le protestant, et à cette verve, à cette passion, il conserve la couleur catholique. A-t-il assez attaqué l'espèce d'absolution que Tévêque de Châlons a accordée à l'abbé Combalot !
« Les évêques ne sauraient trop se méfier des conséquences de toutes ces lettres écrites un peu trop vite et dans le premier moment de la mauvaise humeur. Plus M. Dupin lui-même s'en
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rapporte à la chose jugée 7 et plus l'épiscopat français doit se tenir éloigné du jugement, de l'arrêt, du fait établi par le tribunal. Même l'envie du martyre ne doit venir qu'après les conseils de la prudence humaine, car de nos jours, la prudence vaut mieux que le martyre.
« En même temps, que les évéques daignent considérer non pas seulement leurs dangers personnels, mais les dangers de l'Eglise. Supposons qu'ils persistent dans leurs réclamations énergiques, qu'ils continuent à regarder comme non avenus les appels comme d'abus, qu'ils se lient à la bonté de leur cause, à la justice de leurs réclamations, aux sympathies des pères de famille, à la popularité toujours croissante du clergé français, qu'arriveça-t-il ? Il arrivera que dans un mauvais jour de mauvaise pensée, le gouvernement, poussé à bout, acceptera les démissions offertes. Vous le menacez de retirer les aumôniers aux collèges de l'Université? On laissera partir les aumôniers... Vous serez les moins forts, et en supposant que vous appeliez à votre aide la patience, qui est la vertu des causes éternelles, qui vous répond, malheureux! que l'émeute, cette force en dehors de toutes les lois, mais non pas, hélas ! en dehors de toutes les prévisions, ne viendra pas vous chercher jusqu'au fond du sanctuaire ?
« Ah l ne jouons pas avec rémeute ; elle est l'ennemie naturelle de tout ce qui est beau, de tout ce qui est bon, de tout ce qui est grand. Elle a mille têtes, elle est sans cœur. Pour commencer, elle brise, elle tue, elle pille, elle blasphème, elle mettrait le feu aux quatre coins du monde. Nul ne sait, pas même le roi des Français, d'où vient l'émeute, nul ne saurait dire où elle va. C'est le feu qui tombe, c'est le vent qui souffle, c'est le torrent qui déborde. Ne la heurtez pas, ne la réveillez pas ! Vous avez vu qu'à Marseille, de son premier grognement, l'émeute a mis en fuite M. Berryer et son éloquence. Elle n'est bonne à rien, elle peut tout pour le mal. Elle s'occupe pour le moins autant de religion que de politique. En i83o, l'émeute respectait le palais du Roi, elle brisait en se jouant, la plus vieille, la plus sainte église de Paris, l'église de Saint-Germain-l'Auxerfois. Moi qui vous parle, j'ai vu la foule terrible, le visage masqué, et couverte des oripeaux souillés du mardi-gras, pénétrer dans la vieille église et la réduire en poudre. Je vois encore l'autel renversé^ la chaire brisée en mille pièces, les tombeaux profanés, les ornements sacrés devenus le jouet de cette vile populace. De l'église, l'émeute hurlante s'est portée sur l'Archevêché, et, en un clin d'oeil, l'Archevêché fut démoli par ces mains abomina-
bles. O misère ! Notre-Dame de Paris tremblait jusqu'en ses fondements séculaires ! La Seine était chargée des plus nobles livres, des plus vieilles et des plus éloquentes époques de l'Évangile. A peine si quelques gardes nationaux vinrent à bout de sauver le prélat de ces bordes furieuses ! Et toute cette rage déchaînée par l'imprudence d'un prêtre qui voulut célébrer dans son église un anniversaire de funèbre mémoire ! Ne touchez pas à la hache, ne jouez pas avec le feu, ne jouez pas avec l'émeute ! »
Voilà ce que je dirais à l'évêque de Châlons aussi bien qu'à l'abbé Combalot, à l'archevêque de Lyon tout aussi bien qu'à l'archevêque de Rouen, si j'étais... le ministre des cultes. Plus ils sont haut placés dans la hiérarchie religieuse, plus ils sont forts de leur conscience et de leur bon droit, plus aussi ils doivent apporter dans cette œuvre immense l'esprit de conciliation et de prudence, si nécessaire en présence de tant de passions soulevées.
Bonjour, mon cher frère f Ma femme vous remercie fort de toutes les peines qu'elle vous donne, et nous vous embrassons tous.
A M. Sébastien Janin, à S aint-É tienne.
Paris, 3i mai 1844.
Mon cher ami,
u penses bien que je n'ai pas manqué d'assister au convoi de M. Laffitte. Ces derniers devoirs rendus à un grand citoyen ont quelque chose de touchant et de solennel qui attire toutes les sympathies.
Parmi les hommes qui ont joué, en ce tempsci, un très-grand rôle, il faut compter M. Jacques Laffitte. L'œuvre accomplie par ses émules en popularité, à force d'éloquence, d'esprit, de talent et, disons-le, à force de violence, M. Laffitte l'a accomplie par le sang-froid, par le bon sens, par la probité pratique du négociant honnête homme; sa générosité ne saurait se dire. Lui-même, il n'y a pas six mois, un jour que je l'entendais causer au coin du feu, il racontait que dans le cours de sa vie, soit par pure libéralité, soit par grande faiblesse, il avait donné plus de dix millions de son argent, dans lesquels il n'est jamais rentré. « Ma meilleure affaire, a-t-il ajouté, la voici : En 18 14, ma jeune fille était mourante, et moi j'étais au désespoir! A la fin, Dieu la sauve; dans la joie où j'étais, je constitue sur la tête de mes
serviteurs et de quelques amis pauvres pour cent cinquante mille francs de rentes viagères. La rente était à vil prix, quarante-cinq francs! J'achète, et si bien que, par l'extinction progressive de mes obligés, j'ai revendu à cent et à cent vingt francs la rente achetée quarante-cinq; donc cette fois il s'est trouvé que ma bienfaisance a été une spéculation admirable. — Ce qui vous prouve, monsieur Jacques, disait-il à son petit-fils, qu'on peut être un bon homme et s'enrichir! » Avec quelle grâce M. Laffitte racontait ces douces histoires ! Son œil était vif encore, son sourire affable; l'indulgence respirait dans toute sa personne, et nul n'aurait pu dire à le voir et *à l'entendre parler ainsi, qu'il devait sitôt mourir.
Brave homme! digne homme! Sa vie est remplie d'anecdotes de ce genre, et l'on voudrait les raconter toutes. Malheur à ceux qui d'une pareille mort font un sujet de déclamation ! Malheur à ceux qui devant un cercueil pareil ne trouvent que des cris de haine et des accusations banales!
Ah ! c'est un grand malheur, quand il s'agit de l'oraison funèbre d'un homme tel que M. Laffitte, de ne pas se contenter de ses belles actions! Mais nous gâtons les meilleures causes par nos passions lamentables; nous sommes des factieux du
dernier ordre, et plus nous sommes dans la sécurité et dans la paix, plus nous faisons de bruit et de tapage. Quel est le cercueil dont nous ne nous soyons pas servis comme d'un tambour? Quel est le cierge funèbre dont nous n'ayons tenté de faire une torche? Un homme vient de mourir en chrétien, en honnête homme, dans sa famille, entouré de calmes et silencieuses douleurs, le nom de cet homme va devenir un cri de guerre, et de son linceul nous ferons, s'il est possible, un drapeau pour l'insurrection !
Dieu merci, le cercueil de M. Laffitte n'a pas été en butte aux profanations et à la violence des partis. Une force imposante entourait le cortège, et chacun s'est maintenu dans les bornes et dans la décence d'une cérémonie religieuse. Hélas! j'ai déjà assisté à bien des funérailles célèbres! M. le duc de Berry, assassiné par l'abominable Louvel ; le roi Louis XVIII, si heureux, si fier de mourir sur le trône de France et d'être enterré à Saint- Denis, où il attend encore son noble frère; le général Sébastiani, Casimir Périer, Cuvier luimême, le roi de la science, et le plus difficile de tous à enterrer, le général La Fayette, et celui-là que toute l'Europe a pleuré pour ses qualités personnelles, Mgr le duc d'Orléans... je n'ai pas vu de funérailles pareilles à celles de M. Laffitte!
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Une armée accompagnait le cadavre, enseignes déployées; la trompette faisait retentir les airs de ses funèbres clameurs; les canons roulaient avec un bruit formidable... On n'eût pas su le nom du mort, qu'il eût été impossible de le deviner. C'était véritablement le convoi d'un général d'armée mort à la bataille : M. de Turenne n'a pas été porté à Saint-Denis dans une pompe plus magnifique. Les gens à pied, les cavaliers, les musiques retentissantes, les deux Chambres, les savants et les poètes, les artistes qui avaient chanté à l'église les plus divines mélodies de Palestrina et de Haendel, cet appareil civil et militaire, ces habits brodés et ces blouses, ces maréchaux de France et ces ouvriers aux mains calleuses, ces étudiants, ces magistrats, cette foule attentive... qu'était-ce donc tout cela, sinon la manifestation la plus complète d'un deuil public partagé par chacun et par tous? Dernier jour de popularité, il est vrai, mais la fête est complète.
Derrière le char marchaient deux hommes dont le nom seul est un chapitre bien opposé de la même histoire : Béranger et M. Thiers, le poëte et l'historien de la démocratie moderne; celui-ci qui parle aux passions les plus vives des peuples, mêlant la liberté aux joies du festin et parant la
Révolution française de la couronne de lierre des buveurs; celui-là qui a fait monter l'Histoire sur un cheval de bataille, donnant à l'Histoire pour son marchepied la tribune nationale; populaires tous les deux, M. Béranger et M. Thiers, mais à des titres bien divers : l'un, parce qu'il est pauvre, modeste, caché, silencieux, timide; l'autre, au contraire, parce que le grand bruit qui l'entoure ne l'arrête ni la nuit ni le jour, et qu'il marche encore à cette heure à la clarté des incendies allumés par son livre.
De M. Thiers et de Béranger, de l'histoire et des chansons de ce siècle, M. Jacques Laffitte a été le patron. Il a aidé, il a aimé, il a encouragé ces deux hommes d'un génie si rare ! Sa maison leur a été ouverte; il les a reçus à sa table tant qu'ils ont voulu y venir; il leur a tendu une main plus que bienfaisante, une main amicale; il les a aimés comme des enfa-nts qui complétaient la gloire de cette maison Laffitte, d'où la révolution de Juillet est sortie toute armée et précédée par un roi proclamé roi dans ces mêmes salons que la France a rachetés et rendus à leur propriétaire dépossédé. A côté de M. Thiers se tenait M. Arago; à côté de Béranger, M. Dupin, appelé par hasard à cet honneur, et qui a payé cet honneur-là à l'instant même en prononçant un discours courageux et
loyal, et dont la fermeté a bien étonné les applaudisseurs de M. Garnîer- Pages.
Après la vive et verte mercuriale de M. Dupin, messieurs les politiques d'estaminet ont voulu avoir leur ovation, et naturellement ils ont jeté les yeux sur Béranger le poète national. Béranger est un petit homme grêle, fatigué, à la vue incertaine, les yeux cachés par de grosses lunettes, la démarche d'un bonhomme. Rien qui ressemble à un triomphateur par métier! Il aimait tendrement M. Laffitte, presque autant qu'il aimait Manuel. Sa tristesse était vraie, profonde, sa fatigue visible. Les discours achevés, Béranger se retirait modestement aux cris de : Vive Béranger! quand soudain on le prend, on le jette dans une voiture de deuil ; les chevaux sont dételés, et voilà le poète de l'empereur mort traîné à bras par une trentaine de jeunes gens en casquette, la fleur des écoles. Tu penses si Béranger était malheureux de cette ovation! Il avait beau prier et supplier : « Pardon, Messieurs! pitié, Messieurs!... Vous êtes trop bons, Messieurs ! » On voulait un triomphateur, on voulait un empereur, on n'écoutait pas le grand poëte qui a conservé dans sa gloire tant de modestie et de bon sens. Ainsi avait-on fait aux funérailles de Lamarque pour M. le général La Fayette. On avait pris le général, on Ta-
vaît traîné du côté de la rivière. Trois heures après une promenade pleine de tumulte, le général La Fayette était rentré chez lui malade et sans qu'il ait jamais pu retrouver ses chevaux.
1 1 est vrai que le général La Fayette était l'homme des triomphes; il avait, comme disent les corné* diens, le physique de remploi; sa vie n'avait été qu'une longue ovation. Mais Béranger! nul au monde n'est plus modeste, plus caché, moins avide de renommée; personne n'a renoncé plus complètement aux fumées et aux vanités de la gloire humaine : rare et beau caractère, sans contredit. Il faut le bien mal connaître pour le traîner dans un pareil triomphe; aussi leur a-t-il joué un bon tour : à l'instant où il les voit le plus occupés à traîner la voiture qui l'emporte, Béranger, au hasard de se casser le cou, saute par la portière, et, fouette cocher! Les faiseurs d'ovation ne s'aperçoivent qu'à deux cents pas de là qu'ils traînaient un chariot vide: image trop fidèle des renommées et des traîneurs de renommée en ce temps-ci \
Ainsi M. Laffitte a été enterré sans scandale, au milieu des regrets les plus vifs. Partout, sur le long sentier qui sépare l'hôtel Laffitte des hauteurs du Père-Lachaise, on entendait de nobles traits à la louange de cet excellent homme. Que de gens
il a sauvés! que d'infortunes il a secourues! Il a donné cent mille écus à un misérable pour qu'il respectât le pont de la Concorde! Il a offert deux cent mille francs pour sauver les quatre sergents de la Rochelle, infortunés dont le sang a été si fécond en colères nationales ! L'histoire de Nodier est charmante. Nodier rentre un jour chez lui tout chargé de beaux livres qu'il avait achetés, et qui coûtaient beaucoup d'argent, « Mais, disait M" Nodier, es-tu fou? Et notre fille! A quoi penses-tu donc? » Elle était si triste, et Nodier était si bon ! * Console-toi, lui dit-il, notre fille est gentille, et elle ne manquera pas d'une certaine dot : j'ai placé cinquante mille francs chez M. Lafiitte. — Vraiment? dit la femme charmée. — Vas-y voir! » disait Nodier en plaçant ses livres sur les rayons.
Huit jours après, M"" Nodier s'en va chez M. Lafiitte, un peu tremblante, et n'osant guère croire à sa fortune. Elle explique de son mieux à M. Laffitte la cause de sa visite. M. Lafiitte écoute bien ce qu'on lui dit : « Ma foi ! Madame, M. Nodier est un indiscret; il m'avait fait promettre de n'en rien dire; mais, puisque vous le savez, l'argent est à votre disposition. »
Et la femme de revenir en toute hâte vers son mari. * Ah ! mon ami, c'était vrai, je les ai vus!
— Et qu'as-tu vu? disait Nodier, qui déjà avait oublié son gros mensonge. — J'ai vu les cinquante mille francs chez M. Laffitte; ils y sont bien! » Et d'embrasser ce mari prévoyant. Aussi Nodier a-til dédié à M. Laffitte son plus beau livre: Souvenirs de la Révolution!
A coup sûr, c'est bien beau, peut-être, d'avoir fait la révolution de Juillet; mais une bienfaisance si aimable et si simple, c'est bien touchant!
Je te serre la main de tout mon cœur, et j'embrasse tous les tiens.
Ton frère.
À M. Sébastien Janin, à Saint-É tienne.
Paris, 39 juin 1844.
Mon cher frère,
pus allez avoir Listz dans vos contrées; recevez-le bien, c'est un grand I artiste. Il a l'inspiration, le génie et la bonté. Il a joué, dimanche passé, au bénéfice de M m * Berton,' et il a été admirable. Konstki jouait avec Listz; Konstki a été couvert de bouquets. Listz n'a reçu qu'une rose blanche, mais la rose portait un baiser !
M. Augustin Thierry,privé par la mort de l'appui clairvoyant de sa vieillesse, a été enlevé de la maison qui lui rappelait sa femme attentive, dévouée, bien-aimée, et il habite à cette heure l'hôtel de la princesse Belgiojoso. C'est la même dame, célèbre par son esprit, son élégance, sa beauté et sa science théologique, qui a publié l'an passé V Histoire du dogme, et cette année une traduction de la Philosophie de Vico. C'est bien le cas de dire : « Où donc le dogme et la philosophie vontils se nicher? *
Au reste, les dames les plus belles, du premier ordre, se disputent à qui remplira auprès de M. Thierry le rôle de M 01 de la Sablière auprès du bon La Fontaine. Note bien que l'illustre auteur de Y Histoire de la conquête des Normands a sur notre fabuliste ce grand avantage — il est aveugle! A ses yeux, du moins, ces dames ne peuvent pas vieillir.
L'exposition de l'industrie en est à son dernier jour... Au reste, Paris se dépeuple. La province, torrent débordé, rentre dans son lit. Les théâtres ont retrouvé le vide ; les gens heureux sont partis pour la campagne. M. Guizot lui-même a loué, à Auteuil, non pas le palais habité par M. Thiers durant son dernier ministère, mais une maison plus modeste, la maison de feu le baron Gérard,
le premier peintre du feu roi Charles X. La maison est de médiocre apparence ; le pavé est grand et mal tenu; on a fait de la pelouse une meule de foin. Trois jolis enfants, un petit garçon déjà presque sévère comme son père, une jeune fille de douze à treize ans, sa sœur qui en a bien huit ou dix, — le portrait de sa mère, — prêtent à cette demeure un peu triste les grâces et l'éclat de leur enfance heureuse et respectée.
Si les ennemis de M. Guizot pouvaient le voir causant avec sa jeune famille, attentif aux moindres paroles de sa vieille mère, aimable pour ses amis, oublieux du travail de la journée, s'inquiétant peu des injures du lendemain, peut-être que cette haine s'arrêterait quelque peu, subjuguée par tant de calme, de Courage, de probité et de bon sens!
Bonjour. Nous voti9 embrassons tous.
A M. Arsène Houssaye.
Mon ami ,
e suis bien touché de votre souvenir.
Une bonne poignée de main qui nous arrive ainsi, en hiver, vous cause la joie d'un rayon de soleil.
Votre lettre m'a trouvé sous mes arbres de Passy ', de vieux bonshommes encore roides et qui ont conservé toute leur chevelure. Les arbres /
et nous, la même vie, le même avenir !
Seulement me voilà plongé dans ce bourbier qu'on appelle la vie de Paris. Depuis tantôt dix mois, je suis attelé à cette nouvelle galère, et depuis dix mois pas un pauvre petit conte, pas une fantaisie, pas un petit concerto de la quatrième corde !
Heureusement que je suis amoureux de ma femme, et que l'amour jette, même sur les Carlovingiens, je ne sais quelle auréole qui les rend invraisemblables. D'ailleurs, j'ai fini ; me voilà désarçonné! Encore six semaines, et j'écrirai (je le
I. Non pas encore le chalet, mais un petit château acheté par le beau-père de J. Janin dans la grande rue. A. H.
jure) le mot fin au bout d'un volume de six cents pages ', sans un seul blanc !
Pas de blancs! Le blanc, fléau de l'homme qui écrit... le blanc, qu'on repousse ! Cette consolation du style, que je l'ai regrettée depuis dix mois, et que de fois j'ai chanté la romance ;
Petit blanc, non bon frère!
Plus j'y pense, et plus je trouve que vous avez choisi la plus belle part de notre littérature. Vous allez, vous venez, vous riez, vous rêvez ; on vous voit, on ne vous voit plus, et tout d'un coup voilà un joli livre qui apparaît comme une carte de visite. J'ai lu et j'ai relu, et vraiment vous avez bien du talent et beaucoup d'esprit.
Bonjour, encore une fois, bonjour. Présentez à votre aimable femme tous mes respects et toutes les bonnes tendresses de ma femme, et croyezmoi, mon très-cher frère,
Tout à vous et toujours à vous.
i. La Bretagne.
A M. Arsène Houssaye, à Bruyères.
Jeudi, 1845.
Bravo et bravissimo!
ous me donnez là, mon cher confrère, une preuve d'amitié dont je suis très- I touché.
Annoncer si vite à un ami une si bonne couche, c'est preuve qu'on est sûr de la joie qu'on lui cause ; et qui mieux que moi peut vouloir votre bonheur? J'en jure par les douleurs qui m'ont brisé lorsqu'à deux reprises différentes ma pauvre jeune femme a supporté les tortures d'un accouchement prématuré :
Et tant souffrir, et ne pas être mère!
Vous êtes plus heureux, votre femme et vous ; vous vous êtes appliqués à avoir un bel enfant, et vous Pavez. Maintenant ce sera à votre femme à apprendre à la mienne comment cela se fait!
Vous rappelez-vous, vous êtes venu, à votre première journée de mariage, donner le bras de votre femme à ma femme, qui faisait alors preuve de son expérience de trois années? Qui est-ce qui enseignait, — l'une ou l'autre ? La vôtre, si igno-
rante, ou la mienne, si peu convaincue ? — heureuses, belles et charmantes toutes les deux!
Je vous remercie d'être si heureux et de si bien le dire. Soyez sûr qu'à mon tour, quand un enfant me sera né, vous serez le premier averti. Ma femme en a pleuré de jalousie, dépendant le bon mouvement est revenu ; elle a voulu écrire à l'heureuse mère, et c'est ce qu'elle va faire en se repentant.
J'embrasse le père, l'enfant et... ma foi, j'embrasse la mère.
A vous de cœur.
A Madame J. Janin.
i3 octobre 1846, minuit.
Ma chère enfant,
e ne sais pas comment fait M m * la Poste, qui devrait être une de mes amies, pour garder mes lettres si longtemps dans ses mains rapides, ailées et pleines de vapeur! Il faut que la bonne dame soit amoureuse des bons sentiments, des tendresses sincères, des vifs élans du cœur. Alors elle me lit, elle copie mes lettres, elle les garde pour se délasser de tous les men-
Mh
songes, de toutes les trahisons, de toutes les lettres anonymes qu'elle colporte chaque jour! Voilà pourquoi tu reçois mes lettres si tard, car je les écris exactement, tant je sais bien qu'un petit rayon de soleil fait grand plaisir dans le nuage, un petit mot d'amitié dans le silence!
Toute cette journée d'aujourd'hui a été employée à mille fantaisies innocentes, et, tel que tu me vois, je suis resté chez moi tout le jour avec une barbe de cénobite. Quel beau capucin j'aurais fait ! Seulement, pour me distraire, j'ai envoyé chercher Amyot. Il est venu, et nous avons causé de Clarisse, — la divine Clarisse! — et puis de Rameau, Rameau le déguenillé et le coquin, mon nouveau héros, mon nouveau conte, mon nouveau drame. Comme j'étais en train de causer, j'ai récité tout mon livre, chapitre par chapitre, et vraiment ça t'aurait amusé... Rien n'est amusant comme un homme en mal d'enfant. Amyot était ébahi; seulement il a peur de la police correctionnelle et de M. le procureur du roi !
Pendant que j'étais en train, ta chère petite lettre est arrivée, et alors j'ai congédié Clarisse d'un regard, j'ai mis Rameau à la porte d'un coup de pied, et je suis revenu à ma vraie Clarisse, Clarisse-Adèle, deux beaux noms qui veulent dire la même chose.
A ce propos, je te dirai que j'ai reçu une rêvérendissime lettre de M. le prince de Ligne. Il est impossible d'écrire mieux comme un grand seigneur plein de grâce, de bonté, de bienveillance. Il espère bien, dit-il, nous avoir, toi et moi, cet hiver, chez lui! Il se souvient avec joie de notre rencontre dans son royaume de Belgique; bref, sa lettre est parfaite, et j'en suis bien touché. Aussi* tôt que le roi sera de retour dans sa capitale, M. le prince de Ligne lui remettra ma Clarisse; du reste, il m'assure que le roi m'aime fort et que je n'avais pas besoin d'intermédiaire auprès de lui.
J'ai raccommodé les affaires de M ne Rose Chéri avec M. Mittchell. Mittchell avait renoncé un peu brusquement à M" 6 Chéri, et avait écrit une lettre peu aimable. Je l'ai fait revenir, et j'ai obtenu i,25o francs par représentation, ce qui est diablement bien payé, i,25o francs! Mais je tenais à ce que M Ue Chéri jouât Clarisse à Londres. Le père Chéri a contracté un engagement très-heureux ; reste seulement à savoir si le directeur du Gymnase consentira à laisser partir M"* Chéri au mois d'avril.
Au demeurant, Clarisse obtient à Londres un «grand et très-grand succès. Tous les théâtres auront, avant peu, leur Clarisse Harlowe. Le théâtre de la Cité a fait comme le théâtre de Maddox,
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il joue les Harlowe. C'est une rage à Londres, et maintenant la presse anglaise me loue d'avoir rendu aux Anglais un des chefs-d'œuvre de leur littérature. Ceci est mot pour mot, ce matin, dans un journal important de Londres! Je suis bien fâché de te parler toujours de la même chose ; mais c'est qu'en vérité c'est la chose importante. Il faut bien, de temps à autre, avoir sa récompense!
Aujourd'hui même j'ai reçu la visite de M. Leverrier, cet homme heureux, cet homme habile, qui a découvert une étoile, un monde nouveau, parmi tous les mondes qui courent dans l'espace. C'est encore un jeune homme — trente-quatre ans et btond! — Il m'a expliqué par quelles suites infinies de calculs il était parvenu, du fond de son cabinet, à retrouver ce monde que personne avant lui n'avait pressenti. C'est un peu long à raconter. On connaît, jusqu'à ce jour, dix-sept planètes; chaque planète est séparée du soleil de cette façonci... Suppose qui la planète n° i soit à quatre mille lieues du soleil, la planète n° 2 sera à huit mille lieues, la planète n° 3 à seize mille lieues, et toujours ainsi, en doublant toujours les distances. Depuis Newton, chacune de ces planètes obéit à la loi universelle que Dieu et Newton lui ont tracée, à Vattracti on. Les évolutions sont régulières, et f ien n'a dérangé cet ordre immuable ;
seulement la dernière planète, Uranie ( je crois que c'est son nom), n'obéissait pas à cette loi nécessaire, absolue, unique, de l'attraction. Pourquoi ces détours ? pourquoi ces hésitations? pourquoi cet astre était-il en révolte? On n'en savait rien, et cependant Uranie donnait splendidement à Dieu et à Newton le seul démenti que Dieu et Newton aient reçu dans leur vie !
Par une suite incroyable de calculs, d'inductions, et de conséquences en conséquences, M. Leverrier s'est dit àlui-même : a A coup sûr une planète invisible, inconnue, mais obéissante, est placée de toute éternité entre la planète n° 16 et la planète n° 17. Supposons ma planète sans nom, et Uranie rentre dans la règle universelle des étoiles. Or cette planète, si elle existe, domine la planète 17. Et, ceci trouvé, notre homme a trouvé le volume, le poids, le mouvement, la vie, la lumière de son étoile; il a dit quelle place elle occupe, quelle route elle doit suivre, quelle impulsion elle donne à la planète Uranie! C'est merveilleux! Et cela se faisait la nuit, sans regarder le ciel, sous le nuage, à la clarté d'une lampe, pendant que tout dormait ici-bas et là-haut! Et cet homme, d'un- doigt sûr, indiquait son astre! et il marchait d'un pas ferme à travers ces sentiers dominateurs semés de mondes inconnus !
Et, quand il a été bien sûr de son fait, il a voulu monter à PObservatoirede Paris... L'Observatoire de Paris était fermé : il n'est abordable qu'à ceux qui ne découvrent pas de planètes. Alors qu'a fait M. Leverrier? Il a écrit à un confrère de Berlin : c Vous qui avez un observatoire et des instruments puissants, armez-vous de votre plus limpide télescope, et à cette place, à côté de cette étoile, dans cet espace nu jusqu'à ce jour, cherchez! Vous trouverez une étoile faite comme ci et comme ça! » C'est ainsi que nous disons à Julie, quand elle est de bonne humeur : « Allez sur la place de l'Odéon nous chercher un cabriolet-milord pour mener M"* Janin au bois de Boulogne. »
Seulement M Ue Julie revient souvent en disant qu'elle n'a plus trouvé de citadine, et elle nous amène un horrible fiacre, pendant que le Berlinois a ramené à M. Leverrier son étoile! Cette étoile, elle attendait le genre humain à cette place que M. Leverrier indiquait, ni plus haut, ni plus bas ! Pas un quart de seconde en deçà ou au delà de sa limite! N'est-ce pas que c'est merveilleux? n'est-ce pas que c'est un grand miracle? n'est-ce pas qu'on ne saurait rien imaginer de plus majestueux dans le génie, de plus grand dans la volonté, de plus auguste dans la science ?
Voilà l'étoile! voilà le monde nouveau! voilà
le ciel agrandi par un homme dont je pourrais être le père ! Oh ! que c'est honteux pour nous autres,les jurés peseurs de diphthongues, les assembleurs de mots, les faiseurs de périodes! Chercher des drames à l'Ambigu, des poux dans la paille, pendant qu'une créature humaine trouve des étoiles dans le ciel !
Ce crétin de Salvandy s'est imaginé qu'il pouvait payer cette chose en faisant une rosette au ruban rouge de M. Leverrier!... Note bien que ce Salvandy est lui-même grrrand officier de la Légion d'honneur! Quel idiot! Il fallait qu'il arrachât son large ruban de son corps et qu'il le plaçât, en guise de tapis, sous les pieds de M. Leverrier!
J'ai été très-content et très-honoré de saluer un si grand homme. Son étoile brillera là-haut de sa clarté éternelle quand il ne sera plus question de personne parmi ce qu'on appelle des hommes, — à commencer par Homère, à finir par M. Jules Janin !
Je te prie de bien me remercier de cette leçon d'astronomie ; j'espère qu'elle t'aura fait autant de plaisir qu'elle m'en a fait à moi-même.
Bonjour, chère enfant! bonjour, mon trésor adoré! Que je suis bête d'envier M. Leverrier, comme si je n'avais pas trouvé, moi aussi, mon étoile dans le ciel !
A M. d'Afémar.
8 avril 1847.
Mon cher camarade,
e suis un bien grand ingrat envers toi !
Une si bonne lettre que tu m'as écrite !
de si bon vin que tu m'as envoyé! J'ai bu à ta santé la première bouteille ; je garde les autres pour fêter ton retour.
Vingt fois j'ai voulu te répondre et te remercier; mais le moyen ? J'ai tant de choses à écrire pour gagner ma vie ! Je remets à demain mes plus chers devoirs, et le lendemain se passe. Heureusement que tu méconnais bien et que tu ne doutes pas de moi. J'ai été trop heureux de te retrouver pour te vouloir perdre ainsi, et je t'aime trop pour que tu ne m'aimes pas un peu de ton côté. Tu m'as envoyé un bon camarade, qui a bien de l'esprit, de l'imagination et du talent. J'ai lu son dernier livre des Péchés mignons ! , et j'ai été tour à tour ému, charmé, épouvanté. Il aura la joie de te revoir avant peu, et il te remettra deux bouquins de ton amf J. J.