‹ CorrespondanceChapitre 5 sur 24 · IO · texte numérisé non relu

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i 14 CORRESPONDANCE.

épines, sur ces cendres brûlantes, et quand je ris, c'est tout à fait pour ne pas pleurer.

Nous avons été des enfants gâtés, nous autres, venus au monde après les grandes catastrophes ; l'empire est tombé que nous étions des enfants, et nous avons recueilli tous les fruits pacifiques des trois règnes heureux. Mais vous savez cette histoire, vous Pavez faite, vous en avez porté tout le fardeau et toute la gloire, et vous restez, témoin austère et bienveillant, dans votre vieillesse énergique, pour nous apprendre par votre exemple à ne pas désespérer de la Providence, à croire en ses décrets, à rester libres au milieu de l'entrave, calmes et sereins au plus fort de Pôrage. C'est pourquoi une lettre empreinte de votre calme génie est toujours pour moi une fête, un repos, une espérance. Il me semble que je reviens aux heureuses journées, que je suis, comme autrefois, un écrivain libre et honoré justement parce qu'il respecte et qu'il auge la liberté de son art.

Ainsi, soyez loué et béni cette fois encore. Il y a du soleil et du printemps dans votre lettre, et si vous saviez que je l'ai reçue à la même heure et le même jour qu'une lettre de M. Victor Hugo, empreinte à la fois de toutes les colères et de l'abattement de l'exil... Ah! quel contraste ! Ici le

philosophe et le sage, et là-bas le poëte et le tribun ! Dans sa maison de Mâcon, où il s'entoure des plus douces et des plus heureuses images, mêlées au charme des souvenirs, l'illustre et vénérable historien nourri aux plus grandes leçons de l'histoire, et les mettant à profit pour luimême; et sur la terre étrangère, à quelque fenêtre ogivale qui donne sur la place même où fut décapité le comte de Horn, où mourut d'Egmont, où le duc d'Albe arrivait porteur des sévérités de son maître, l'auteur des Orientales et des Feuilles d'Automne chassant de son souvenir les enchantements et les poèmes de sa jeunesse entourée d'admiration et de sympathie !

Dans la lettre dont je vous parle, il m'annonce qu'il vient de mettre la dernière main à un livre intitulé le Deux Décembre. Il y aura bien des larmes, bien des cris et des déchirements dans ce livre, qui sera imprimé à Londres ! Pendant ce temps, adieu la po&ie et le drame ; adieu le livre écrit avec amour : il est remplacé par le pamphlet écrit avec rage ! O misère des époques troublées, où personne n'est plus à sa place, où pas un ne fait ce qu'il doit faire! M. Hugo est expulsé de France à l'heure où M. Jubinal, en habit brodé, représente, avec M. Véron, la littérature française au palais des Tuileries ! Jubinal roi, M. de Ré-

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musat proscrit ! M. Véron empereur, M. Thiers exilé! Un autre écrivain nommé Belmontet représentant le poëme, Victor Hugo, expulsé I Bineau sénateur et M. de Lacretelle àMâcon! Enorme sujet de risée et de douleur! Grâce à Dieu, je n'ai jamais eu aucune espèce d'ambition pour moimême ; en revanche, j'en ai beaucoup pour les gens que j'honore et que j'aime, et lorsque je les vois maltraités ou négligés par des bandits, toutes les indignations se soulèvent au fond de mon cœur !

J'assistais, il y a un mois, aux funérailles de M m * Gay ; nous étions peu de monde à ce convoi du pauvre, et peu tristes, lorsque tout à coup je vis, dans un coin, M. de Lamartine, et peu s'en fallut que je n'éclatasse en sanglots. Comme il était changé! — Eheul qualis erat! Je ne l'avais pas revu depuis le jour où il s'écriait, montrant à son entourage le soleil du i ff mars 1848 (le ciel était dans toutes ses splendeurs) :

« Je vous fais quelque chose de plus beau que le soleil ! »

Ainsi il parlait. Et depuis ce jour de triomphe, son soleil était devenu une nuit profonde, son triomphe un abîme, et sa gloire une horrible et profonde déception ! «

A l'aspect de ce grand homme que j'ai tant

aimé, et d'une amitié si constante (jusqu'au jour où il se prit à me maltraiter moi-même, alors il fallut bien répondre, et je répondis), je me sentis saisi d'un si violent transport de joie et d'orgueil, qu'il me sembla que j'avais retrouvé mon roi légitime. Et comme je lui pris la main avec ardeur ! Lui, cependant, il hésitait à me donner la main. Il me gardait rancune, lui, des malheurs dans lesquels il nous a jetés ! A la fin cependant, la glace se fondit et il redevint l'homme bon, affectueux et très-simple que nous avons connu toujours. J'ai éprouvé, ce jour-là, un grand bonheur mêlé d'amertume.

Au prix de dix années de ma vie, — et ce serait beaucoup donner, m'en restant si peu, — j'aurais voulu que M. Victor Hugo et M. de Lamartine, nos chantres légitimes, eussent obéi à l'exemple que vous leur donniez vous-même; et, fidèles aux belles-lettres qui les ont faits tout ce qu'ils sont, qu'ils fussent restés, comme vous, les témoins affligés de ces grandes et inutiles émeutes, blâmant par le silence ces excès misérables et, de temps à autre, à votre exemple, arrivant au milieu du tumulte pour le calmer, pour le régler : voix écoutées, conseils sérieux, paroles honnêtes et loyales! On eût vu se presser autour de ces maîtres tant d'esprits égarés qui ne demandaient qu'à suivre

un bon conseil, pourvu que ce conseil partît de très-haut ! Telle était l'œuvre à accomplir, tel était Tordre à garder ! Vous avez été le seul qui ayez compris toute la, dignité des lettres pn ces moments difficiles, le seul qui Payez sauvegardée et maintenue à force de vous tenir éloigné de ces incendies où lt violence était reine, où le parjure était le maître, où c'étaient les aveugles et les sourds qui imposaient leurs volontés définitives à cette France au désespoir !

Allons, résignons - nous ! Dieu ne l'a pas voulu! Rendons -lui grâce cependant de nous avoir sauvés de ces déceptions, j'ai presque dit de ces remords.

J'espère que voilà une lettre assez longue; et que de peine elle va vous donner, si vous la voulez lire, en dépit de ma bonne intention d'être fort lisible f On peut bien dire de mes lettres ce qu'on dit de l'enfer : qu'elles sont pavées de bonnes intentions. Ainsi, pardonnez-moi en faveur de V intention I

J'ai gardé pour la fin le meilleur de votre lettre, et certes je suis bien heureux et bien fier de votre constante et bienveillante invitation, et pour le coup, cette année, et toute affaire cessante, soyez sûr, mon cher maître, que je vous arrive au bon moment, aux vacances, la plume au cha-

peau, et que je m'abandonne enfin au plus charmant loisir qui soit au monde : vous voir tout à Taise, et vous entendre tout le jour. C'est convenu ; comptez-y comme j'y compte.

Je ne sais pas si ma chère femme sera du voyage ; elle tient à une famille avide de la voir, et la bonne maman ne la lâche guère une fois qu'elle est à la campagne. Mais à coup sûr moi j'irai à Mâcon, et bien content, et bien heureux, et déjà j'implore l'indulgence de M"" de Lacretelle. Une fois lâché (prévenez-la), je suis terrible! Un jeune homme de quarante-huit ans dans six mois ! Horace l'a dit : Dulce est desipere in loco /

Je présente ici à M m€ de Lacretelle et à vous , cher maître, et ma femme se joint à moi, nos meilleurs, nos plus tendres et nos plus sincères respects I

A M. Ch. de Lacretelle i à Bel-Air.

3o décembre i85a.

Cher maître,

l faut que je vous dise, et tout de suite; à quel point je suis charmé des belles pages que vous me faites l'honneur de m'eiivoyer. Je les ai lues avec tout le respect que

j'attache aux choses qui me viennent de votre bonté , et j'ai été ému de cet accent jeune et de cette chaleur juvénile à parler de ces deux hommes si différents, celui-là de celui-ci , deux têtes de mort que vous faites touchantes, et que vous réunissez dans le même cadre , avec une habileté infinie. Il n'y £ que vous pour rester jeune à ce point, avec une phrase abondante, honnête et claire à Ta venant ? Soyez-en donc le bien félicité et le bien complimenté. Aujourd'hui même , en dépit du dimanche , je me suis mis à l'œuvre à votre intention, et j'ai écrit en votre honneur et gloire au moins deux belles colonnes que j'enverrai demain à M. Bertin. J'espère fort que ça passera tout de suite; mais j'ai voulu tout de suite vous avertir que la chose était faite , et que cette semaine la gueule des juges en péterait, comme on disait au Parlement de Dijon.

Je ne vous ai pas répondu l'autre jour, parce que je savais bien tout de suite la fausseté des nouvelles que l'on vous avait données. Du jour où il n'y aurait plus à la tête du Journal des Débats un Bertin , de ce jour-là il n'y aura plus de Journal des Débats. On disait aussi à Paris que le sieur Véron nous achetait à beaux deniers comptants... Il donnerait tout son argent à un de nous quatre ou cinq que nous sommes, on le lili

jetterait à la face; et, chacun de son côté, le laissant seul au milieu de son journal, s'en irait planter ses choux... Heureusement que l'on ne voit pas Tinutilité de Ja vie de ces gens-là. Un poète, un écrivain? fi, l'espèce! A la bonne heure un soldat , un tambour, un fifre, un sapeur, un sergent-major! Barbarus } non segetes!

J'ai vu cette semaine, et ça m'a été une fête, M™ Victor Hugo et M. de Rémusat. M. de Rémusat est toujours le beau parleur et le bel esprit éloquent qui manie avec art la plus belle langue parlée, et dont l'irpnie est souveraine. M" * Victor Hugo m'a semblé un peu trop courageuse, un peu trop sereine : on voyait quelquelque bravade au fond de cette gaieté. Elle venait pour chercher son jeune fils...

Il y avait chez M mi Victor Hugo notre poète Béranger, gros , grand , frais , fleuri et bien portant. Il voudrait bien n'avoir pas fait une douzaine de chansons qui n'ont pas mal contribué à la restauration impériale.

Et voilà, mon maître, tout ce qu'il y a de plus nouveau. Ajoutez que la censure et le chaste M. Romieu ne veulent pas de la pièce de notre ami Ponsard. La pièce a pour titre : l'Honneur et l'argent , et ce titre-là déplaît à ces messieurs De l'argent, vous en pourriez parler; mais de

l'honneur, halte là! Dieu sait cependant que ça ne les regarde pas. Ce malheureux Ponsard est tout abattu | et vraiment, attaquer un si galant homme, c'est grêler sur le persil.

Vous voyez, cher agriculteur, que l'on parle au besoin la langue des propriétaires-fermiers, que vous avez apprise sans oublier la belle langue académique.

Je forme des vœux bien sincères , mon cher et honoré maître, pour votre santé, pour votre repos et pour la santé de l'Antigone qui est votre appui, votre espérance et votre force. Il m'est impossible de ne pas vous aimer l'un et l'autre , et de vous séparer dans les vœux que l'on forme pour l'un de vous. Ma chère femme se joint à moi , et nous vous envoyons nos obéissances, nos hommages et nos respects*

A M. F. Ponsard,

Mon cher ami,

io septembre i853.

e viens de lire avec bien de l'admiration et bien des larmes votre élégie au tombeau de notre ami i et je ne crois pas qiie vous ayeé jamais été mieux inspiré* La

douleur est une muse ; elle a ses inspirations, elle a sa toute-puissance, elle a son accent, son génie et sa grâce. Ainsi , les difficultés mêmes qui vous faisaient peur, le rhythme et la loi poétique, et tant d'exigences accumulées, justement parce que vous étiez tout rempli de votre sujet, ont été pour vous autant d'obstacles facilement franchis.

J'étais bien sûr que vous seriez touchant et éloquent! J'étais bien sûr que vous commanderiez au poème , et qu'on rencontrerait en vous un des maîtres de Pan! Pauvre et digne Reynaud ! vous lui faites une oraison funèbre à la fois digne de lui et digne de vous ! Quand votre poème est arrivé ce matin chez nous, il y avait, dans ce cabinet où je viens de placer votre portrait, ma femme, qui est votre amie, et le vieux Ricourt, en grand deuil. Nous avons lu doucement ces beaux vers, et nous avons pleuré tous les trois. C'était moi qui lisais, et vous pouvez vous vanter d'avoir réussi par votre charme propre, et non par les charmes de la lecture et par les séductions du lecteur.

Maintenant tout notre devoir est accompli dans ces funérailles, mais votre devoir à vous, ami Ponsard, c'est de ne pas vous abandonner vousmême, et d'appeler à votre aide la résignation, le courage et cet amour de la gloire que Charles

Reynaud le premier avait allumé dans votre âme. Il faut songer à lui en songeant à vous, et prouver par de nouveaux arguments que ce juge ingénu et charmant de vos mérites avait cent fois raison lorsqu'il vous acceptait , vous , vos œuvres présentes et vos œuvres à venir. Vous êtes un peu lui-même ; il disait de vous et vous dites de lui Vanimœ dimidium meœ.

C'est pourquoi vous devez, et tout de suite, vous meure au travail , afin de nous revenir armé de toutes pièces, calme, sinon résigné.

Voilà ce que je vous dis, moi qui vous parle au nom de tant de braves et chers esprits qui vous aiment et qui attendent de vous une grande consolation à la perte que nous avons faite. Ainsi , je vous prie, ayez bon courage, et montrez que vous êtes dignes de raconter les grandes douleurs en prouvant que vous savez les dompter.

Michel aussi était chez moi ce matin ; il m'a lu votre lettre, et je lui ai dit la mienne. Il est vrai que je me suis trouvé assez mal reçu à Vienne en Dauphiné , et que l'empressement aurait pu facilement être plus grand autour de ma grosse personne ; mais plusieurs Viennois à qui je n'ai pas caché mon chagrin en ont paru tellement touchés que je n'y pense absolument plus. J'aurais aussi à m'excuser de n'avoir pas porté mes respects et mes

hommages à votre chère maman , mais votre on* cle , à qui j'ai fait une bonne visite , ne m'y a pas encouragé le moins du monde. Il savait à peine si votre mère était à la ville ou à la campagne , et même j'ai cru comprendre que cette visite serait indiscrète , porteur comme je Pétais de si* tristes nouvelles. Véritablement, j'ai été traité comme un vulgaire croque-mort : « Otons-nous, car Usent! » comme dit l'ours de la fable ; et quand je me suis vu loin de cette inhospitalière cité, je me suis senti allégé d'un grand poids. Voyez-vous , notre profession n'est pas en grand honneur parmi messieurs delà province; ils n'y comprennent rien. Et puis ça les attriste et ça les gène, une façon d'animal qui passe sa vie à vanner des participes et à scander mille paroles sonores.

M me Reynaud elle-même , elle accusait les lettres, nos mères et nos nourrices, de son deuil éternel.

(La fin de cette lettre n'a pu être retrouvée.)

A M. Ad. Fabre, à Vienne.

Dimanche, 18 septembre i853.

Mon cher confrère.

ne idée est bonne, surtout lorsqu'elle est facile à exécuter : vous avez l'intention de faire un livre avec les divers éléments de nos regrets et de nos louanges; ce livre est fait, vous l'avez intitulé : Les Obsèques de Charles Reynaud, et même il est admirablement couronné par les vers de Ponsard. Ponsard n'a jamais été mieux inspiré et d'une façon plus touchante.

Eh bien ! nous réunirions dans un volume in-8° ces feuilles éparses, nous ferions un volume qui n'aurait plus de sens. Au contraire, en publiant dans un seul et même tome in-8° toutes les œuvres de notre ami, et en mettant une préface en tête du volume, il me semble qu'en effet nous élevons un monument durable.

Il ne faut pas qu'une louange soit trop longue : on finit bientôt par ne plus la lire ; il ne faut pas viser à l'apothéose, même pour les êtres que l'on aime le plus : l'apothéose a ce grand danger, elle fait peur aux indifférents. Un

seul volume, et c'est assez. Deux feuilles d'introduction, et c'est beaucoup. Nous avons les vers de Ponsard, les vers d'Augier, votre récit ; nous aurons un portrait bien gravé; nous aurons la prose et les vers de Charles et tout ce qu'il a écrit : voilà des chances de durée, et voilà aussi des dispositions qui plairont, n'en doutez pas, aux anfis de Charles. Ils n'auront pas deux volumes à aoheter, et pour trois francs ils auront payé leur dette à l'amitié ! Je connais ce monde-là ; je sais combien durent peu les deuils littéraires, et qu'il ne faut pas compter sur un grand penchant poétique dans nos endroits.

Ainsi, arrangez, s'il vous plaît, vos plans sur ce plan-là : un volume, et rien qu'un volume. C'est l'avis d'Augier, ce sera Ta vis de Ponsard.

Ce que nous autres nous pourrons faire, ce sera de nous commander un exemplaire sur papier vélin; dans tous les cas, j'en aurai un pour vous, qui Pavez si bien mérité !

Si véritablement la bonne volonté existe, dans votre cité, d'élever un monument à la mémoire de votre jeune homme, il faudrait porter votre zélé et votre argent sur le buste que vous voulez donner à la bibliothèque. Avec 1,200 francs, s'il ne s'agit que du plâtre, vous pouvez avoir une bonne chose, en la demandant à un bon ar-

tiste. Il vous faut 3,ooo francs (plus les 1,200 francs du modèle) si vous voulez un buste en marbre. Et puis, à quel statuaire avez-vous confié ce travail? Est-ce que vous en possédez un qui puisse ainsi se souvenir de notre poète? Il me semble que la chose ne peut s'accomplir qu'à Paris, par un homme habile, sous la direction de Messonier. Et, croyez-moi, hâtez- vous; les premières minutes sont fécondes en projets magnifiques : d'abord on élève un temple, l'instant d'après on se contente d'une chapelle, on propose un tombeau le lendemain, plus tard c'est à peine si l'on se souvient de poser à cette place oubliée une croix de bois ! Pensez donc que, ici, et Balzac et Frédéric Soulié n'ont pas encore une pierre pour abriter leur cercueil !

J'ai reçu une bonne lettre de mon ami Harmet; entre autres détails, il me dit qu'il doit dîner chez vous, il espère dîner avec Ponsard, et il me prie en grâce de le présenter moi-même à Ponsard, qu'il veut emmener dans sa belle et bonne maison du Péage de Roussillon. Ponsard me fera véritablement un grand plaisir de bien accueillir les amitiés de mon ami Harmet. Je le lui présente en effet comme un brave et digne homme, trèsintelligent et très-bon. Sa jeune famille est charmante et je me rappellerai toute ma vie le moment

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où j'entrai dans cette maison qui respirait la jeunesse et le bonheur.

Je suis, Monsieur, tout à vous et de tout mon cœur.

A M. Ch. de Lacretelle, à Mâcon.

29 novembre i853.

Cher maître,

l faut que vous me rendiez le ^rand service d'annoncer à M me de Lacretelle que je viens de donner à M. Fillion, son protégé , un très-beau rôle dans la pièce de M. Ponsard, V Honneur et V Argent.

La pièce avait été froidement accueillie au Théâtre-Français; le jeune poëte était au désespoir. J'ai pris la chose à cœur et j'ai si bien fait que, moyennant 3, 000 francs d'une belle et bonne prime, qui ont été comptés dans mon cabinet, la pièce a été reçue à l'Odéon. Moimême j'en ai distribué les rôles, et j'ai donné à M. Fillion*une belle occasion de montrer ce qu'il sait faire. Ainsi M me de Lacretelle sera obéie, et complètement. Ponsard lui-même a été fort heureux .de vous être agréable à l'un et à

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l'autre ; il se souvient à merveille de votre bon accueil, car c'est une âme reconnaissante et c'est un noble cœur. Dieu veuille maintenant que sa nouvelle comédie ait le succès qu'elle mérite, et sur lequel je compte à coup sûr. C'est une belle chose, à l'ancienne marque, écrite sur le patron des vieux chefs-d'œuvre; une comédie çn présence de Lucrèce, et cette comédie tient à Molière autant que Lucrèce tenait à Corneille. Il a cette grande aptitude, le Ponsard, d'être un imitateur habile, ingénieux, sévère, des plus beaux modèles de la poésie; il les suit fidèlement et d'un pas sûr, et il arrive ainsi à des résultats véritablement académiques. Bel esprit et bon esprit tout à la fois, digne des honneurs littéraires, pour lesquels il est fait et qui sont faits, pour lui. Ça le sauverait, s'il arrivait à ces nobles récompenses, qui l'aideraient à vivre : car, s'il lui faut absolument se suffire à lui-même avec les faibles rapports de cette poésie incertaine et de cet art dramatique, le plus capricieux, le plus charmant et le plus dangereux de tous les arts, j'ai peur que l'infortuné ne soit ni assez courageux ni assez fort pour mener longtemps sa barque à travers ces difficultés, ces périls et ces . écueils. Voilà ma crainte, et avec votre bienveillance accoutumée il me semble que vous en

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jugerez ainsi que je fais moi-même, et qu'au besoin vous étendrez votre égide sur ce trèsgalant homme, qui est si digne de vos bontés.

Je n'ai guère de nouvelles à vous donner de notre monde littéraire : il est mort. L'esclavage Ta tué ! la chaîne Ta brisé ! le fusil lui fait peur ! Il est «piqué par ces frelons qu'on appelle des abeilles. Abeilles de l'Attique, où étes-vous ? J'ai vu hier M. Viennet; il revenait de sa maison des champs, et il m'a récité, avec cette ardeur juvénile qui est à lui, une très-belle épître aux Gaumistes et autres Érostrates de ce temps-ci. Cette épître, autant que je puis m'y connaître, est une belle chose, éloquente, hardie et pleine de passion ! Le voltairien s'y montre avec une grande énergie, et, tout brave que je suis, j'ai eu peur lorsque M. Viennet m'a annoncé qu'il avait l'intention de publier ce manifeste pro domo sua. Bientôt vous en aurez de bonnes nouvelles, car il doit lire une épreuve, en comité secret, mardi prochain, c'est-à-dire dans huit jours.

Vous avez appris, sans doute, que le Constitutionnel a changé de maître ; M. Véron la vendu, hic et nunCj avec toutes ses dépendances* y compris M. Sainte-Beuve. On disait hier que M. Sainte-Beuve avait refusé d'aller plus loin, et, véritablement, si cette résolution est fâcheuse

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pour le journal impérial, elle est sage pour M. Sainte-Beuve. On ne peut pas, quand on s'appelle M. Sainte-Beuve et quand on est un homme libre, se soumettre à la censure d'un M. de Césena. Un valet de l'Elysée préposé à la censure du Constitutionnel!... Véritablement, ce serait un très-grand malheur pour M. Sainte- Beuve s'il jetait ses perles brillantes à ces vils pourceaux !

Dans les journaux impérialistes on a vu une pièce de vers à la louange de Napoléon III, signée par M. Baour-Lormian. Il préfère Napoléon à Louis XIV, comme le grand Napoléon préférait Ossian au vieil Homère. O les gens de goût, Napoléon I er et Baour-Lormian !

Je vous ennuie et je vous fatigue à vous raconter toutes ces tristesses ; mais j'ai beau faire et vouloir cacher nos servitudes, il en sort toujours quelque petit bout par un certain côté, et à qui parler à cœur ouvert, sinon aux gens que l'on aime et que l'on respect de tout son cœur.

Je suis, avec le plus profond Aspect et le plus entier dévouement, Monsieur et Madame, votre obéissant et dévoué serviteur.

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A M. le capitaine Rittier, à Béthune.

Dimanche, 8 janvier 1854.

Mon cher ami ,

on malheureux cousin vient de subir pendant six belles semaines la question ordinaire et la question extraordinaire, et vraiment je ne sais pas de quel droit on ose dire encore que le roi Louis XVI a aboli la question. Il eût bien fait d'abolir la goutte, le pauvre roimartyr! Il y eût gagné ceci qu'il eût été le seul martyr de son royaume.

Ce qui m'a fait grand plaisir, c'est ta lettre, c'est ton bon souvenir, et de savoir que vous étiez chaudement et royalement campés , en attendant la guerre et les batailles à venir. Quel branle-bas! et si tu n'es pas content de celui-là , tu seras bien difficile! Il y en a pour dix bonnes années, et voilà de grandes chatices au bâton de maréchal de France ! « Quand je ne fais pas la guerre , disait M. de Vendôme, il me semble que je ne vaux guère mieux qu'un palefrenier. » Capitaine, levez la tête, et nous, pékins, courbons jusqu'à terre nos fronts humiliés. Notre temps est passé, le

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vôtre commence. Hier nous étions les maîtres, vous êtes les maîtres aujourd'hui : à chacun son tour. Seulement, soyez modérés autant que nous dans la victoire, et songez aux vicissitudes de la fortune !

Il peut se faire que tu ne saches pas que j'ai conduit en Dauphiné, cette année, un jeune homme de Vienne. Ce jeune homme était mort dans mes bras; je l'ai rapporté à sa mère, et j'ai revu notre pays par accident. Ah! misère! et que j'ai trouvé mon village, ton village, abandonné ! que notre petite maison était humble et humiliée j Hélas! j'ai vainement cherché les traces et le souvenir de mon père et de ma mère... Il n'en reste plus rien! Je suis revenu de ce pèlerinage plein de tristesse, et de modestie aussi. Ce que c'est que de nous ! combien peu nous sommes ! Que la vie est courte, et que l'oubli est profond, une fois que nous sommes oubliés !

Ce petit voyage a eu cela d'utile et de bon qu'il m'a guéri de l'envie où j'étais de revenir dans mon pays, d'acheter un jardin et de m'y enterrer; Je n'y serais pas enterré vingt-quatre heures qu'au bout de vingt -quatre heures on me trouverait tout à fait mort! Aussi je suis revenu en toute hâte à mes vieux livres et à ma chère femme, mes deux amoursj

Elle te fait mille amitiés, ma chère femme, ainsi qu'à sa cousine et à Marguerite, qu'elle embrasse de tout son cœur.

A. M. Ad. Fabre^ à Vienne.

i« février 1854.

Cher Monsieur,

e réponds tout de suite à vos deux bonnes et belles lettres, et tout d'abord soyez le bien remercié de vos corrections, de vos notes, de vos représentations. Vous avez raison, et cent fois raison ; mais comme vous êtes bon de me relever du péché de paresse, et quelle tâche vous auriez là si vous vouliez le faire en gros sur toutes les pages que j'ai écrites! C'est ma mauvaise nature qui le veut ainsi. Les choses que je sais le mieux, je les maltraite, et je irte trompe au même moment où je suis le plus sûr de mon fait. Que de colères, que d'étonnements et que d'injures m'ont valu mes balourdises ! Je ne m'en suis pas encore relevé, et toute ma patience, et toutes mes études, et cette prodigieuse lecture à laquelle je me livre et je me suis

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livré, n'ont jamais pu me mettre à l'abri de ces errata. Ne voilà-t-il pas, en effet, un beau censeur, qui ne sait pas se censurer lui-même ! Et à quoi, dès lors, me sert cette critique où je n'apprends rien?

Ce premier point épuisé , je serai bref sur le second point, qui est le sujet ardent de votre première lettre, et je serai franc avec vous. La perte de votre bibliothèque est certainement une grande perte ; mais Vassur ance était belle, et si vous n'aviez que les livres que donne le ministère à ses élus, vous les aurez bientôt remplacés. Est-ce que vous pleurez beaucoup, mais là, ce qui s'appelle beaucoup, le portrait de l'homme à la strophe unique " ? Enfin, la main sur la conscience, aviezvous dans votre bibliothèque publique beaucoup de lecteurs? Ponsard dit que non. Il prétend qu'il n'y a jamais mis les pieds et que vous vous désolez trop. Les vingt mille francs de l'assurance feraient bien mieux son affaire que tous les livres incendiés, y compris Youvrage sur l'Egypte, une des plus ineptes inutilités qui aient pesé depuis trente ans sur les fonds littéraires du ministre de l'intérieur.

i. J. Janin confond Lefranc de Pompignan, archeyêque de Vienne, ayec un frère du marquis Lefranc de Pompignan, auteur de la Strophe unique. (Note de M. Fabre.)

CORRESPONDANCE. lij

Voilà ma réponse. Elle n'est pas consolante, et surtout elle vous étonnerait si vous saviez à quel point j'aime et j'honore les livres, de quels soins pieux je les entoure, et de quelles violentes folies je suis capable quand ma passion est en jeu. Mais quoi ? je n'aime que les beaux et très-beaux livres ; les éditions vulgaires ou les livres inutiles ne me touchent pas le moins du monde. Or un livre inutile est celui qui n'est ouvert par per- ' sonne et que Ton ne montre à personne.

Ah ! si j'avais vu la bibliothèque de Vienne, si l'on m'avait fait l'honneur de me la montrer, si j'avais été traité comme un ami des livres qui a quelques droits à la bienveillance des bibliothécaires et des bibliophiles, je pourrais certainement parler de ce que j'aurais vu de mes yeux, touché de mes mains. Mais voilà, c'est brûlé, et maintenant il faudrait que je rencontrasse ce que j'ai vu, comme Hamlet , avec les yeux de mon esprit.

Mon pauvre esprit n'a pas de si grands yeux !

Ainsi, mon cher maître, il ne faut pas m'en vouloir si je refuse d'intervenir, d'autant plus que je suis sans crédit à cette heure, et que je serais malheureux d'en avoir. Je suis un vaincu, je suis un déclassé , je suis un déporté.

Laissez-moi revenir, et je vous donnerai pour votre bibliothèque un bon livre en souvenir de ce

beau marbre que je n'ai pas vu et que je pleure. Or voilà le chef-d'œuvre qu'il fallait sauver!

Tout à l'heure on va jouer V Honneur et l'Argent. Nous y serons, et j'ai la ferme assurance que cette reprise aura le succès de la première représentation. Toutefois Ponsard a peur, et moi j'ai les nerfs très-agacés ; puis je désire avec une ardeur incroyable un nouveau succès pour ce brave et digne garçon.

Ceci dit, je vous serre la main de tout mon cœur.

A MM. Jouvin et de Villemessant.

Messieurs,

12 avril 1854.

'ignorais tout à fait que vous eussiez ressuscité un pauvre vieux journal d'il y a vingt ans, et vous avez eu le plus grand tort de me l'adresser... J'aurais traité votre nouveau journal comme je traitais votre ancien journal : je ne l'aurais pas lu, et je n'y répondrais pas.

Dans votre premier numéro, que je reçois aujourd'hui 12 avril (vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer le second numéro il y a quelques jours) , vous dites, et je cite mot à mot :

CORRESPONDANCE. l3ç

c C'est au coup de feu de ses improvisations quotidiennes que Jules Janin rencontrait la forme de sa phrase. Cette forme , qui n'est plus qu'un procédé aujourd'hui, obtint un succès de vogue dans sa nouveauté et devait faire école. Une autre preuve d'originalité qu'a donnée le jeune écrivain, ce fut de chevaucher sans accident, ferme sur ses étriers, le pied droit à la Quotidienne, le pied gauche au Figaro, rudoyant vertement le poëte du Fils de l'Homme dans le premier des deux journaux, et serrant la main, en bon garçon, à M. Barthélémy, qui ne quittait pas les bureaux de la cité Bergère. »

Malgré toute ma bonne volonté, Messieurs, pour les droits de la presse, et le chagrin que me cause une réclamation pareille en ce moment, il m'est impossible de laisser passer, sans lui donner un démenti formel, ce petit article-là. Il est petit et bien innocent en apparence, mais il est tout venin. Non, Messieurs, et vous le savez aussi bien que moi, je n'étais pas homme à écrire à la fois dans la Quotidienne et dans le Figaro. Une fois que j'eus renoncé à ces premières folies de la plume en belle humeur, je n'y revins jamais. Je fus à la Quotidienne un bon et fidèle écrivain , et si je quittai ce bienveillant asile, tout rempli des bonnes et saines traditions de M. Michaud et de

M. Laurentie, honnête et digne journal qui suffisait à ma modeste ambition, c'est que la Quotidienne, au moment où j'y entrai, était un journal d'opposition. J'en sortis à l'heure même où M. de «Polignac s'emparait de l'administration des affaires, à l'heure où la Quotidienne arrivait au comble de ses vœux.

Voilà donc ce que vous savez aussi bien que moi! Il est vrai que dans la Quotidienne je me suis permis de trouver et de dire à ma façon que peut-être le Fils de l Homme n'était pas un poëme excellent, et probablement je serais encore du même avis si je voulais (à Dieu ne plaise) me donner la fête de relire le Fils de l'Homme.

Ajoutez ceci, que non-seulement je n'ai jamais été en rapports d'amitié avec l'auteur du Fils de l'Homme, mais encore que je ne Vai jamais vu.

Maintenant, Messieurs, consultez vos notes, cherchez, commentez, expliquez, arrangez-vous avec ce que je vous dis là. Arrangez-vous cependant à imprimer ma lettre en bon texte... Il me serait pénible de demander justice à des juges qui vous connaissent et que vous connaissez.

Agréez, Messieurs, l'expression de # mes sentiments.

A Mademoiselle Rachel.

31 juillet 1854.

e vous écris très-lisiblement, mon cher enfant, que je vous aime de tout mon cœur, et que je suis bien heureux et très-fier de ce que vous êtes venue à moi dans la douleur qui vous a frappée.

Je vous écris aussi de ma plus belle main qu'il faut absolument, à cette heure, surmonter le deuil que vous portez, vous montrer forte, sinon héroïque , et songer, même en l'honneur de notre aimable Rébecca, aux devoirs qui vous restent à accomplir.

Ces devoirs sontdedeux sortes.. .Vous avez votre jeune famille, dont vous êtes Viatique espérance (et vous savez que je dis vrai) ; vous avez votre père et votre mère, et tous vos frères, dont vous êtes la joie, et l'orgueil, et l'espérance. Oîi donc voulezvous que votre bon père et votre excellente mère trouvent du courage, sinon dans Pâme et dans le cœur de leur petite Rachel?

Pour accomplir ce double devoir, qui n'est en fin de compte qu'un seul et même devoir, il faut vivre; il faut se défendre contre l'ennui; il faut

songer à donner l'exemple; en un mot (entendezmoi bien), vous n'avez pas le droit de succomber au milieu de votre carrière, au plus beau moment de votre renommée, à l'heure où ce grand art que vous avez ressuscité attend de vous une nouvelle résurrection.

Certes, vous avez beaucoup fait déjà; mais que de choses vous restent à accomplir ! Voyez combien facilement le public parisien oublie , en si peu d'instants, le respect qu'il doit aux chefsd'œuvre , et voyez qu'il ne demande qu*un prétexte pour revenir en toute hâte aux petites comédies, au petit art dramatique, au drame hurlé, aux vaudevilles non chantés. C'est vous *eule, entendez-vous? qui êtes la vie et l'âme de ce grand corps expirant sous le malaise et sous l'inhabileté du citoyen Achille Fould. Si vous abandonnez ce cadavre à lui-même, c'en est fait pour vingt ans de l'art sérieux ; nous n'avons plus rien à attendre de la poésie , et les vrais poètes , que vous allez priver de leur appui naturel, maudiront votre nom et votre gloire, qui étaient leur dernière espérance. Ainsi , plus vous êtes à l'abri des coups de la fortune vulgaire , et plus c'est un devoir pour vous de ne pas quitter la partie et la bataille avant l'heure. Ehî dans le cabinet même où je vous écris, il n'y a pas déjà si longtemps que je vis

entrer l'enfant qui venait de jouer Camille en présence de vingt spectateurs.

Je n'insiste pas aujourd'hui; j'attendrai, s'il vous plaît, pour reprendre mon discours, que vous soyez plus forte et mieux portante. Ayez donc soin de vous, mon enfant, et laissez enfin le rayon clair entrer dans votre âme ! Au reste, avant qu'il soit douze ou quinze jours, je vais moimême à Bruxelles, et Dieu sait la fête que j'aurai à vous revoir ! De Bruxelles , ma femme et moi nous allons à Spa. Spa, vous le savez, est un beau lieu de rafraîchissement ex de repos. Si votre excellent guide en maladie trouvait convenable de vous envoyer à Spa (ces eaux-là ont leur danger : elles ont bien mal tourné sur notre pauvre Reynaud l'an passé!) uniquement pour bien dormir, pour vous promener et prendre l'air, à la façon d'une bête qui baille au soleil, que de bonnes causeries nous ferions ensemble! Il me semble que Ça serait trop charmant.

Je suis bien sûr que cet abominable Michel est allé vous rejoindre. Il est bien heureux d'être , à ce point le maître de ses actions ! Je lui envoie ici mes meilleures amitiés, et vous, ma belle et ma poétique Rachel, je vous embrasse, bien paternellement, sur le front, et de tout mon cœur;

A M. P. Minière, à Paris.

i5 août 1854.

Mon cher ami,

e veux cependant mettre à profit une pluie, un orage, une tempête, afin de vous dire bonjour à travers les foudres et les éclairs, comme si j'étais Moïse et que vous fussiez le peuple hébreu. Je viens de passer huit jours charmants, en pleine rêverie, en plein repos, à marcher,, à errer, à me baigner, à jouer aux dominos, à dormir, à corriger des épreuves, à saluer le plus doux paysage de ce bas monde, car rien n'est plus charmant (par un beau soleil) que nos eaux claires et le velours d'émeraude de ces vieux chênes des Ardennes. Ajoutez une foule élégante et toutes sortes de belles dames des deux mondes qui se promènent sur le soir dans le plus grand appareil.

Il y a, entre autres étrangers, ce brave Hetzel avec sa femme et un enfant, et ce m'a été une grande fête de le revoir dans son exil. Hélas! le pauvre ami, ils l'on déjà renvoyé de Belgique avec une bonne quantité de braves gens, et voici que Ton parle aujourd'hui d'une nouvelle fournée à propos de je ne sais quelle machine infernale que

Ton vient de découvrir au pays de Liège , où régnait jadis le Sanglier des Ardennes, un homme qui ne manquait pas de défenses et qui vous donnait, certes, de fameux coups de boutoir! B... aussi est arrivé ; mais dans ces coupe-gorge qu'on appelle Hombourg, Bade et Spa, il vous a pris une telle allure de joueur dupé et râpé que c'est véritablement à ne pas le reconnaître. Il a tout à fait l'allure de l'acteur des premières scènes de Trente ans, ou la Vie d'un Joueur... C'est à peine s'il m'a reconnu et s'il m'a salué en passant.

Je m'en console en corrigeant les tomes I w et II de Y Histoire de la Littérature dramatique. Ainsi, la voilà arrivée à la deuxième édition, que les tomes III et IV n'ont pas paru, ce qui me fait, Dieu le sait ! un grand plaisir. Je suis donc en pleines épreuves, aussi bien que ce brave et digne Meyerbeer, qui , tout courbé par le rhumatisme et tout plein de l'eau de Pouhon, dont il boit quatre ou cinq litres par jour, corrige avec un soin extrême les épreuves de la grande partition de l'Étoile du Nord. C'est une belle et franche nature... un bon exemple à suivre et à voir. Aussi, piqué d'honneur, j'ai fait pour Hetzel un petit conte. Il publie avec un énorme succès une collection de petits livres, et je lui en fais un

avec une dédicace 1 , afin qu'il se souvienne de moi.

Nous avons l'opéra-comique et l'opéra, y compris le vaudeville et le ballet, en deux personnes, malgré le proverbe où il est dit que Jupiter aime le nombre trois. En revanche, on attend la Pepa Vargas et sa bande, qui joue au bruit des castagnettes.

Gros jeu le soir, avec des péripéties infinies; puis, quand le jeu a cessé et que les joueurs sont à la côte, il en arrive quelques-uns pour le domino, et je vous jure qu'ils ne sont pas faciles à gagner. Où êtes- vous, ma pauvre Césarine, et que je regrette la table ronde et la lampe hospitalière, avec M. Hélie en vis-à-vis! Le monde se fait vieux. J'ai vu le temps où je gagnais deux coups sur trois. . . De cette veine il faut diablement déchanter, et, ce qui m'afflige , c'est que ça ne m'afflige pas le moins du monde. On devient insensible à tout, avec l'âge, même aux signes des dames avec ou sans domino.

Il y a aussi (voyez quel grand chroniqueur!) une petite dame appelée M m6 P..., très-jolie et très-élégante, qui joue à tourner un peu la roulette et aussi toutes les têtes. Elle est bien posée,

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