‹ CorrespondanceChapitre 4 sur 24 · Roman par M. A. de Gondrecourt · texte numérisé non relu

Roman par M. A. de Gondrecourt

En ce moment, je suis en train de mettre au four une nouvelle fournée, et je te la ferai passer aussitôt que le levain sera levé; mais quel triste métier ! On n'a pas plutôt tiré qu'il faut recharger; on n'a pas plutôt fini qu'il faut recommencer. Il faut porter son métier comme on porterait une pierre au sommet de la montagne. C'est la roche de Sisyphe; il faut lui obéir!

Je voudrais bien que tu vinsses quelque peu à Paris : une heure de causerie vaudrait mieux que toutes ces lettres. Mais enfin on fait ce qu'on peut et comme on peut.

Adieu ! adieu I Je te prie de présenter mes hommages et mes respects à M me d'Azémar, et toi, mon cher ami, je t'embrasse de tout mon cœur.

A Mademoiselle A* Brohan*

h! oui, elle est bonne! Il m'écrivait, à moi : « Mademoiselle, je vous trouve belle, charmante, pleine de grâce, et de goût, et d'esprit... Permettez..., etc. 1 »! Le drôle

1. On comprend que l'auteur de cette lettre, écrivant en même temps à J. Janin, s'était trompé d'enveloppe et avait envoyé au critique là lettre écrite pour la charmante comédienne.

n'était pas dégoûté!... Moi, modeste, j'ai gardé la lettre... pour y mettre mon nom et pour vous la renvoyer. Peut-être ça m'eût-il rapporté quelque chose! — J'attends, et, en attendant, je vous dis... je ne vous dis que ça !

Votre lettre sera rendue à ce marquis, et il en est vraiment digne ; il a de l'esprit comme trois bourgeois qui en auraient comme quatre.

Votre bien dévoué et sincère ami.

A Mademoiselle Rachel.

16 juillet 1848.

pus êtes un enfant charmant, et il faut que je vous dise combien votre aifrfxS mable petite lettre a été la bienvenue, car vous savez si je vous aime et si cela me rend heureux de vous retrouver toujours au moment où l'on y pense le moins. Ah ! ma chère Rachel. que la vie est triste et que vous avez bien fait de partir ! Vous n'entendrez que de loin le bruit de ces désordres, de ce canon qui gronde, de ces discours remplis de menaces et d'épouvantes. Nous autres surtout, qui ne vivons que du calme, du silence, de la paix universelle,

de l'attention publique, nous ne pouvons guère nous habituer à ces émotions, ou pour mieux dire à ces délires qui emportent toutes les âmes au delà des drames les plus terribles, des tragédies les plus sanglantes, laissant de côté, comme un bagage inutile, la poésie et ses interprètes les plus populaires. Voilà pourquoi l'artiste doit désirer les révolutions quand elles ne viennent pas, car leur approche donne toujours un certain éveil au génie d'un grand peuple. Sont-elles arrivées, le poëte courbe la tête, et il comprend qu'il est vaincu par une force surnaturelle. C'est là ce que disait un poëte de l'Empire, le vénérable Baour-Lormian. « On n'a pas plutôt fait un chef-d'œuvre, disait-il, que l'empereur vous le coupe sous le pied avec une fichue ( il ne disait pas fichue, il disait un plus gros mot) victoire de sa composition. » Eh bien! à nous autres, on nous coupe l'herbe sous le pied, non pas, hélas ! avec des victoires, mais avec des émeutes, des barricades, des assassinats, des menaces, des tristesses, des vengeances, des barbarismes dans toutes les bouches, de la fureur dans tous les yeux, du désespoir dans tous les cœurs.

C'est à ce point que personne, à Paris, ne songe plus à être amoureux, non pas même pour un quart d'heure. Il est vrai que vous n'êtes pas à

Paris, et que la chose devient plus vraisemblable ; mais, en fin de compte, j'estime que depuis tant et tant de jours il ne s'est pas fait une déclaration, il ne s'est pas écrit un billet doux, il ne s'est pas donné un bouquet pour le mauvais motif j qui était, ne vous déplaise, le bon motif. Bref, c'est une désolation parmi les belles et les jeunes de se voir si cruellement négligées ; elles se lamentent, et personne ne les console ; elles soupirent, et le soupir est sans écho ; elles se plaignent de leur printemps inutile. Il n'y a que vous qui soyez restée au piédestal de votre jeunesse, entourée, fêtée, applaudie, aimée, et, Dieu merci, inconstante ! car le moyen de ne pas s'arracher les cheveux, si vous n'étiez pas plus perfide que l'onde, plus inconstante que le nuage, plus légère que l'oiseau ! A propos d'oiseau de passage, j'en ai rencontré un d'une belle volée, qui s'appelle M. de Juvisy, et avec qui nous avons fait une grande amitié. Voyez la sympathie ! M. de Juvisy m'a écrit, et sa lettre et la vôtre me sont arrivées le même jour, au même instant ; mais moi, jaloux, je n'ai pas marié les deux lettres, je les ai mises à part, dans deux chemises différentes, et je les entends, les pauvres petites, qui soupirent, qui se plaignent et qui se débattent, comme si elles voulaient voler dans

les bras Pune de l'autre... Pas de ça, Lisette! je ne veux pas être le grand prêtre de ce conjungo, et c'est déjà bien assez d'avoir voyagé avec mon rival, d'avoir causé avec lui... et de vous encore, et de l'avoir conduit jusqu'aux frontières de l'Allemagne, où ce Talleyrand blond, sous prétexte d'être ambassadeur à Berne, trouvera moyen de faire les affaires de la république à Genève. O république française, quel joli métier ce monsieur et cette jeune personne te font jouer!.., Vous devriez bien, puisque je suis veuf pour trois semaines, m'écrire une lettre un peu tendre; je rêverai le reste... comme disait Héloïse, et ce serait autant de gagné.

Nos malheureux théâtres sont fermés, verrouillés, palissades, et les plus ouverts ont vu s'établir des hôpitaux dans leurs foyers en deuil. On dit cependant que lundi prochain le Théâtre- Français et l'Opéra donneront le signal d'une demi-renaissance, qui ne mènera pas à grand'chose tant que vous ne serez pas de retour; mais enfin ce sera un prétexte pour donner à votre théâtre et à l'Opéra une assez bonne somme d'argent. J'ai vu hier M me Allan, qui, m'a raconté une foule de petits cancans, qui deviennent trèsamusants dans un moment où l'on ne parle que de morts et de mourants. Il paraît que les pen-

sionnaires du Théâtre- Français et celles du Vaudeville (je parle des lionnes) sont dans une grande pénurie, M ,le Judith et M mt Doche, par exemple, que ces gueux (Vhuissiers ont beau jeu de poursuivre à outrance, comme si la contrainte par corps n'était pas abolie !

Voilà mes nouvelles. J'oublie parfaitement que de cette belle lettre que je m'amuse à vous écrire vous ne pourrez peut-être pas lire quatre mots ; heureusement que vous avez à votre suite mon confident Albert, qui est très-habitué à ma mauvaise écriture, et qui vous traduira mon grimoire en son patois. Cependant je me méfie toujours des traductions.

Bonjour, la charmante création de l'art et de la nature, de l'esprit, de la malice, de l'inconstance, du hasard et du bon sens ; mille amitiés et tout à vous.

A M. Léon Guillard, à Montpellier.

38 août 1848.

mi et confrère, vous m'avez écrit une belle et bonne lettre qui m'a rendu fort heureux et très-content. C'est en effet pour les honnêtes esprits et pour les âmes

loyales que je veux écrire, et, tant que leur appui sincère ne me manquera pas, j'aurai du zèle et du courage.

Vous cependant, mon camarade de tous les jours, au milieu de la douce oisiveté du toit paternel, dans les joies sacrées et menacées de la famille, vous me rappelez toujours le poëte qui n'est jamais content de son partage. Vous êtes heureux et inquiet, et tantôt à votre ambition littéraire, tantôt à votre père et à votre sœur; un jour à votre nièce, l'autre jour à ce bandit de Machiavel, qui serait diablement épouvanté s'il pouvait connaître Flocon, Caussidière et Ledru- Rollin. Vous allez du repos au travail, des fêtes intimes à la fête publique, du petit jardin au grand théâtre, des câlineries qui vous entourent à la coupe empoisonnée et au coup de poignard.

Eh bien! soyez content! Le Théâtre-Français s'occupe de votre drame; il était même question de vous faire la surprise de votre pièce mise à l'étude avant votre retour, et je ne comprends pas d'où vient le retard apporté au Machiavel. C'est la grande question du jour ; il n'y a pas jusqu'au directeur de l'Odéon qui ne soit venu pour me demander votre drame, avec des prières et des respects infinis. Je lui ai dit : Pas de ça y Lisette! Quant à voir M. Lockroy, bonsoir la compagnie!

Il ne vient me voir que lorsqu'il a besoin de moi ! Attendons-le, et cependant, si je le vois, soyez sûr et certain que je ne lui parlerai que de l'ami Guillard.

M ,,e Nathalie joue en ce moment Un Dernier Amour sur le théâtre national de Dieppe, où rien ne manque, sinon le public d'autrefois. Votre belle et reconnaissante comédienne se recommande à votre esprit pour cet hiver, et le Vaudeville vous a placé au premier rang de ses causes de résurrection.

On joue toujours votre pièce au Théâtre- Français, et vous l'avez échappé belle : peu s'en est fallu que Clarisse ne fût jouée à l'Opéra ! O la joie de votre oncle Guillard, retrouvant le nom de son neveu sur le théâtre de ses succès !

Mon cher ami, voulez-vous dire à votre honorable père et à votre très -aimable sœur mes meilleurs et mes plus dévoués souvenirs ?

Je vous embrasse et je vous attends.

A Mademoiselle Camille Janin, à Saint-Etienne.

8 janvier 1849.

Ma chère enfant,

élas ! depuis ton départ, que d'événements cruels, impitoyables! Tout ce que j'aimais, tout ce que j'honorais est tombé ! Nos amis sont en fuite, en exil ; quelquesuns sont morts... La ruine est partout, partout la tristesse et l'épouvante, dans toutes les âmes dans tous les cœurs! Dieu merci, tu es trop jeune et trop ignorante des choses du monde pour comprendre tous les changements que vingt-quatre heures peuvent apporter dans les travaux et dans les espérances d'un pauvre écrivain comme moi. J'avais en effet l'espoir certain d'arriver bientôt à la réalisation de mes rêves : un coup de vent a renversé ma fortune ! Heureusement que j'ai du courage, que j'ai acquis et je puis dire conquis une bonne renommée, et que le lendemain même de la tempête, je me suis remis au travail comme si nous étions en pleine paix. Voilà pourquoi je ne suis pas trop triste et pourquoi il ne faut pas me plaindre. Dans le temps où nous vivons, c'est quelque chose de sauver sa tête ; c'est beaucoup surtout de sauver l'honneur.

Mais de quoi vais-je te parler, à toi, l'enfant heureuse qui n'as qu'à te laisser vivre, l'enfant qui vas entrer dans la douce première jeunesse ? Console-toi, tu n'auras pas dix-huit ans que notre pays sera revenu à des sentiments meilleurs. La France est une bonne mère qui n'aime pas les longs désordres, les mœurs mauvaises, les mensonges, les révoltes, les menaces, les guerres civiles ; elle a bien ses quelques moments d'instabilité et de folie, mais, en fin de compte, c'est toujours la justice, la vérité et le bon sens qui l'emportent chez nous, à moins que la France nesoit condamnée à tomber au rang des peuples barbares !

Courage donc, ma chère enfant; et cependant mets à profit tes belles années pour étudier un peu, pour apprendre ce qu'on doit apprendre, c'est-à-dire à aimer les beaux livres, les études utiles, l'histoire, surtout l'histoire du passé, pour comprendre l'histoire de l'heure où nous sommes I Tu es très -Capable de cette attention sur toimême ; tu es intelligente , et ces moments bien employés seront pour toi d'un grand profit*

Pardonne-moi ce petit sermon, et, pour peu que Cela continue, écris-moi souvent. Je te répondrai toujours et je tâcherai de te guider de mon mieux.

Ta bonne et belle tante, qui a été très-touchée de ton souvenir partage tout à fait mes sympa-

thies pour toi. Tu Pas vue, et tu as pu juger par toi-même de ce noble cœur, de ce vif esprit, de cette bonne humeur calme, heureuse, et que rien n'étonne. Elle est sérieuse, elle est savante; chacun l'aime et l'honore : c'est la grâce et la simplicité mêmes, c'est mon orgueil et ma consolation.

Dans les épreuves que nous avons traversées, elle n'a pas eu un seul instant de découragement ou de terreur ; elle a vécu au milieu de l'émeute, au milieu des cris et des haines, et elle n'a pas voulu me quitter, comme je l'en priais moi-même ! Ce sont là de bons et utiles exemples, et qui doivent d'autant mieux porter leurs fruits qu'ils sont pris dans la famille, qu'ils sont là sous nos yeux, complets, parfaits, excellents! C'est la grande affaire de la vie , une femme honorée , un mari que l'on respecte et qui vous aime.

Je t'embrasse, ma chère enfant, de tout mon cœur.

A Mademoiselle RacheL

3o juillet 1849.

ue je suis heureux et que je suis fier, mon cher enfant, d'avoir retrouvé sur votre jeune et charmant esprit toute mon influence , et quel grand honneur ce sera

pour moi de vous avoir maintenue en ce Théâtre-Français que votre absence allait tuer, et qui tombait le jour même de votre démission ! Il n'y a que vous, et vous seule. « Moi seule, et c'est assez ! » disait l'ancienne Médée. Oui , certes ; mais, vous absente, adieu le reste ! Ils ont beau faire et chercher partout où vous n'êtes pas , ils ont beau annoncer à son de trompe une nouvelle Rachel tous les huit jours..., rien n'y fait, vous êtes la reine, et il faut se soumettre. Ayez donc ceci pour constant, que votre œuvre et votre vie à venir sont attachées au théâtre, et que si vous abandonniez cette force et cette gloire où vous êtes vous en auriez un éternel repentir. Songez donc à vos belles soirées, songez à la foule attentive et curieuse, au poëte ému, à la critique impatiente, à l'intime émotion du premier vers, à l'applaudissement définitif! Quiconque a bu à cette coupe une seule gorgée en a pour le reste de ses jours à sentir le goût du breuvage enivrant, à plus forte raison s'il a vidé la coupe jusqu'au fond et s'il s'est enivré de la douce liqueur.

Je ne suis qu'un petit artiste, moi qui vous parle : à peine si je suis suivi de quelques lecteurs; mais, s'il me fallait renoncer à mon lundi de chaque semaine, à coup sûr j'aimerais mieux

mourir, tant ça me charme et ça me plaît de parler au lecteur et de lui raconter ce que rêve ma tête et ce que pense mon cœur ! Ainsi, pas d'excuse à une retraite prématurée ! Heureuse, le théâtre augmente et double votre joie ; en deuil, le théâtre est une consolation. Rappelez-vous Henriette Sontag ! Elle s'en va au plus beau moment de la grâce et du charme... Vingt ans après, elle saisit le premier prétexte à revenir au théâtre; elle y revient : à peine la veut-on reconnaître, et (l'infortunée ! ) elle est morte à la peine. Elle vivrait heureuse, honorée et forte, si elle avait chanté tant qu'ont duré ses beaux jours. La belle affaire, après tout, de se reposer à trente ans !

C'est pourquoi je vous loue et je vous aime de revenir si vite et si bien prendre terre à Paris ! Qu'importe le jour de cette fête ? On vous verra, vous serez applaudie, et vous aurez prouvé, une fois encore, que le grand artiste est supérieur même au chagrin le plus légitime. Hélas ! pendant que vous quittez Bruxelles, je quitte Paris ; à peine si nous pourrons nous saluer en passant* Une poignée de main, comme c'est peu, quand on est de si grands amis que nous, quand chaque jour a serré les liens, agrandi l'estime et justifié la tendresse ! Heureusement que Spa est une ville amie et propice : on s'y trouve, on s'y dit bon-

jour à la face du ciel, on s'y câline, on s'y dorlote , on s'y repose ; et que je serai donc content de vous y rencontrer, mon enfant bien-aimé ! Je ne sais pas tout à fait le jour de notre départ. J'ai bien à écrire encore avant ce jour heureux.

Je vous embrasse de tout mon cœur.

A M. Ch. de Lacretelle, à Mdcon.

12 juillet i85o.

Monsieur et cher maître,

e ne voudrais pas abuser de vos bontés pour moi, et cependant il m'est impossible de ne pas vous rendre mille actions de grâces à propos de votre chère et bienveillante lettre du 8 juillet. Vous avez dépassé toutes mes espérances, et maintenant je n'ai plus de récompense et plus d'encouragement à demander à personne. Vous exercez, Monsieur, autour de vous, une véritable magistrature dans laquelle on retrouve le coup d'oeil du juge et la bienveillance du maître. Il faut vous entendre, il faut vous voir à l'œuvre, il faut se rappeler les tra-

IOO CORRESPONDANCE.

vaux et les pensées de votre vie entière, pour savoir avec quelle passion intelligente et généreuse un Français peut aimer la France î

En ce moment, nous sommes sous le coup de cette loi nouvelle, la loi Tinguy, qui peut tuer le Journal des Débats. Quelle embûche et quelle mauvaise foi ! et comme les journaux sans lecteurs se vengent des choses acceptées ! et combien votre cœur a dû bondir à l'annonce de ces tortures imposées à la libre pensée! Heureusement que la presse de ce pays a traversé bien d'autres lois de la même justice et du même amour!

Il faut dire cependant que le coup est rude, et que cette nécessité de signer un article politique tous les jours userait à la longue les plus intrépides écrivains; que plus d'un homme politique renoncera à la tâche quotidienne, et qu'enfin la voix du journal perdra beaucoup de sa toutepuissance à être la voix d'un seul après avoir été la voix de tous !

Voilà comment se passent, pour nous, les belles journées de cette saison délicieuse, en transes de toute sorte, en mille combats que chacun de nous est en train de livrer pro domo sua.

Puisque je vous parle de Cicéron, je lisais, ce matin même, un passage où il appelle la reconnaissance domina honoris, la mère et la reine de

CORRESPONDANCE, IOI

l'honneur. J'ai compris à merveille l'excellence de cette belle parole en songeant à mon respect et à ma vénération pour vous.

A M. Prosper Manière, à Paris.

Londres, 3 mai i85i.

Ami Ménîère,

l ne faut pas croire que l'on vous oublie au milieu de ces merveilles dont je y suis ébloui! Au contraire, à chaque moment, je voudrais vous avoir près de moi pour vous faire partager cette émotion très-sérieuse qui s'est emparée de moi, pour la première fois de ma vie, les jours derniers.

Vous savez ma peine et mon ennui aussitôt que je suis hors de mes habitudes et de mes limites naturelles? Il me faut, comme à un myope que je suis, un horizon rétréci; et, si vous me transportez au sommet de cette montagne du haut de laquelle N. S. Jésus-Christ, monté sur les épaules du diable, put contempler tous les royaumes de Punivers, soudain je ferme les yeux et je n'en veux pas voir davantage !

Grand Dieu! cette fois j'ai les yeux tout grands

ouverts; j'admire et j'écoute, je vais et je viens, et je ne reste en place que pour travailler. Il est vrai que j'ai du travail par-dessus la tête!

J'ai vu des choses ici, à l'exposition, que les Anglais eux-mêmes n'ont pas vues, et j'en suis tout fier. Quant à être reçu comme un prince, accueilli, fêté, caressé, invité, ce n'est pas croyable, et J cependant on ne sait que je suis ici que depuis deux jours ! A Londres, il faut avant tout se tenir et vivre avec grande réserve. Toute grande qu'elle est, la ville est une petite ville, et lord Carington m'a raconté qu'il était venu voir dans quelle maison j'étais logé! — Ta maison est de verre, et la rue est un théâtre...

Si, par bonheur, mes articles au Journal des Débats ont du succès ici, je serai dans huit jours un homme considérable. Mais (chose incroyable) c'est le succès et la popularité de notre journal. On dirait qu'il est partout! Il est vrai qu'il n'est pas un journal anglais qui ne le cite à tout propos et chaque jour; mais enfin nous autres, qui savons à combien peu d'exemplaires cela se tire chaque jour, comparé à ces masses énormes de certains journaux anglais qui procèdent par cent mille feuilles, il est impossible de se rendre compte d'une pareille autorité !

Je suis ici plus connu qu'en France, ce qui n'est

pas beaucoup dire, et plus aimé, ce qui n'est pas trop dire! Ils savent ce que j'ai écrit depuis bien longtemps, et je suis sûr qu'ils attendent avec impatience mes lettres sur Londres. Au reste, je serai très-bienveillant, et, si je ne montre pas tout mon enthousiasme, il sera assez transparent pour qu'on le voie, et tant pis si Ton s'en fâche là-bas !

Vous savez déjà que c'est demain dimanche que je fais ma visite à Claremont. La reine a parlé de moi avec une bonne grâce infinie, et elle a dit qu'elle serait heureuse de me voir ; elle a indiqué elle-même une heure et un jour, afin que je fusse sûr de la trouver. Elle part lundi pour Bruxelles, où vous aussi, mon cher ami, vous aurez la fortune de la voir et de l'entendre, et vous verrez de près quelle est cette grande âme et quel est ce noble esprit royal !

Que si vous voulez savoir ma façon de vivre; elle est très-simple. Je me lève à six heures (sic), j'écris jusqu'à huit. A huit heures, je sonne; on m'apporte du thé et du beurre avec une michée de pain. La barbe (le barbier de M. de Chateaubriand, rien que cela!) et des visites... Puis des choses à voir à l'infini! Je vais seul, au hasard, et je me retrouve! Je dîne où je veux : je n'ai qu'à choisir. Les clubs sont des palais, et j'ai mes entrées dans deux clubs (la Réforme et VAthœneum),

moyennant quoi c'est comme si j'entrais chez Véry! Après le dîner, je bois une bouteille de claret, c'est-à-dire du meilleur vin de Bordeaux qui mûrisse aux coteaux de la Gironde; je me promène deux heures par ces nuits claires et presque tièdes, et je rentre enfin à l'aide d'un passepartout et de ma lumière, qui m'attend paisiblement au bas de l'escalier.

Je suis logé comme un prince, dans une trèsbelle rue, et j'ai pour hôtesse la plus jolie et la plus rieuse jeune femme des trois royaumes, d'autant mieux qu'elle est née un peu dans la rue de Rivoli... Le mari est un jeune homme un peu moins vif que la femme. Il y a aussi un petit garçon de onze ans (le fils d'une blanchisseuse et d'un homme de lettres français, hélas ! ) qui est bien le plus aimable petit enfant du monde. Il ne me quitte pas d'une minute, sait l'anglais comme Samuel Johnson, le français comme moi, et je n'ai pas besoin de m'inquiéter de rien avec mon interprète.

Je ne suis pas encore allé au théâtre, et pourtant les deux grands directeurs Mittchell et Lumley m'envoient chaque jour une loge...

Voilà à peu près tout depuis tantôt trois jours que j'existe ici, car on ne m'y a deviné que depuis trois jours, et vous seriez émerveillé de

ma liste d'invitations, de présentations, de salutations!

Au reste, j'espère bien que vous verrez tout cela de vos propres yeux, et comme je serai heureux de vous revoir !

Il me semble que je ne reviendrai jamais à Paris... Je suis si bien ici et si heureux! on s'y trouve si complètement son propre maître ! on y reconnaît à des signes si vrais la force et l'empire ! On marche sur un terrain solide, on obéit à une loi ferme et respectée ; on se prend parfois à se prosterner devant ces hommes dont chacun est à l'œuvre et à la défense de la chose publique ! Et la joie encore de ne pas entendre un seul de ces mauvais bruits qui grondent chez nous dans tous les antres, au fond de toutes les cavernes, au détour de tous les carrefours !

J'espère, ami, que voilà une bonne lettre pour un homme qui fait son métier d'écrire. Écrivezmoi et aimez-moi.

io6

A M. Anatole Démidoff.

Cher prince,

23 décembre i85x.

ans ces temps d'orage où nous sommes, une tuile qui tombe sur une tête innocente est à peine un événement, et déjà j'en ai tant reçu, de ces projectiles inattendus, que j'aurais bien mauvaise grâce à me plaindre des ardoises de ma maison de Lucques. Elle obéit, Tinfortunée ! à la loi un peu brusque des tempêtes qui m'ont frappé. Quoi d'étonnant d'ailleurs ? Cette humble maison a usé déjà une monarchie, une république, une constitution, et, toute chancelante et condamnée que la voilà, j'ai bien peur qu'elle n'use encore un empire.

A coup sûr, je n'avais pas le droit d'être plus heureux que les rois Jacques ou Jean sans Terre. Ma maison peut tomber quand elle voudra, je resterai son obligé.

Lorsque notre roi Louis XIV, par la main intelligente de son grand ministre Colbert, fit distribuer de loyales et honorables récompenses aux poëtes et aux écrivains de son temps, il y eut un vieux savant qui acheta des deniers de Sa Majesté une belle maison qu'il décora de cette inscription :

ALdes a Deo datas* Ce noble logis, donné par une main royale, dura plus que son propriétaire, et l'inscription placée là perpétua la louange que Técrivain faisait à ce roi magnifique. Hélas \ ce n'est pas un dieu qui m'avait donné la j>ala\\ina La\\arini : c'était tout bêtement le hasard. Mon palais s'est écroulé sous les vices de son origine, à l'exemple des plus grandes monarchies ; il m'était venu par hasard, il s'en va comme il était venu... Mon palais et moi, nous sommes quittes. Puis donc qu'il veut tomber maintenant, laissons-le tomber, à condition cependant qu'il n'écrasera personne, non pas même le pauvre diable qui fut son maître un instant. Si maître Pagnini le veut prendre tel qu'il est et se comporte (en style d'huissier-priseur ), et employer à le consolider chaque année les 400 francs qu'il ne me donnera plus, il me semble qu'il faudrait, à ces conditions peu onéreuses, laisser cette ruine à Pagnini jusqu'à la fin de son bail. Le bail fini, ou bien Pagnini ne voulant plus continuer, on fermera les portes, on fermera [les fenêtres de ce Buett Retiro. La maison croulera peu à peu, en dedans, incognito, avec moins de bruit certes et de poussière qu'elle n'en fit quand le sort m'en fit présent, sous le bon prétexte qu'un jour ou l'autre je ne serais pas assez riche pour la garder. Vous voyez;

Monseigneur, que mon deuil est bien vite fait de ma fortune, et que je redeviens facilement Gros- Jean comme devant.

Je suis en train de composer un distique latin, que je ferai placer sur les débris de feu mon palais * quand il ressemblera tout à fait aux habitations de Thèbes, de Ninive ou de Memphis. « Admirez, passants, — dira mon distique, — les récompenses de la fortune ! Ce brin de poussière vous représente le palais d'un écrivain qui a défendu la royauté toute sa vie ; cette propriété en débris appartient au défenseur de la propriété. »

Je ferai ainsi. On n'a pas honte de sa pauvreté quand on a écrit en trois années la Religieuse de Toulouse et les Gaietés champêtres , après vingt ans d'un honnête travail de chaque jour.

Quant à vendre remplacement de mon palais, — campos ubi Troja fuit, — j'ai la faiblesse de tenir à ce dernier souvenir du beau voyage que j'ai fait, en ces beaux lieux, dans mes belles années : Venere duce et auspice.

Ceci dit, pardonnez-moi, je vous prie, tous les ennuis que cette bicoque vous a donnés, et permettez-moi de vous renouveler ici l'assurance de mon entier dévouement.

A M. Ch. de Lacretelle, à Bel- Air,

près Mâcon.

a 3 décembre i85i.

on cher maître, à tout orage, en pleine

tempête, on vous retrouve; il faut que

vous soyez la bienveillance en personne

pour vous inquiéter ainsi de près et de loin de

toutes les gens que vous aimez. Quant à moi,

enfant de la presse et de ses œuvres, vous avez

bien compris que je verrais avec une profonde

indignation qes attentats contre la libre parole,, et

que je ne me consolerais pas d'être dépouillé des

droits de ma profession, parce que mon voisin en

aura abusé. Certes, l'excès était grand partout, en

toutes les âmes, dans tous les discours, dans tous

les cœurs ; mais l'excès de la liberté ne devait pas

nous amener une extrême violence. A tomber d'un

abîme dans un autre abîme, autant valait rester

dans celui où nous étions. Je l'aimais mieux. Il

y avait un certain air de menace et de danger

dans la position difficile où nojus étions, qui ne

déplaisait pas aux honnêtes gens. Attaqués par

des gens hors de la loi, ils allaient se retrancher

dans la loi même, et de ce rempart souverain ils

auraient abattu bien des résistances. Ici, au contraire, on se place au delà de toutes les lois consenties pour attaquer justement des gens qui ont le droit pour eux. Avouez que la violence est un triste point de départ, et que vous avez vu rarement dans les histoires, vous l'historien par excellence, ces origines souillées fournir une autorité respectée et respectable. On célèbre en chœur, je le sais bien, toutes sortes de délivrances ; on crie à Page d'or, et que les temps de Rhée et de Saturne sont revenus; peu s'en faut que les vainqueurs ne hurlent en faux-bourdon les chansons de la Sicile afin de les rendre dignes du Conseil... A ces enthousiasmes, à ces délires de la peur, il n'y a rien à répondre : on se bouche les oreilles, on laisse passer le torrent, on se détourne de sa voie, afin de n'être pas forcé de saluer le triomphateur qui nous écrase sous un cylindre d'airain, et l'on se dit, à l'aspect de ces violences heureuses î « Voilà le chemin du trône, mais à Dieu ne plaise que ce soit là le droit chemin ! Via regni, sed non causa regnandil C'est du Tacite. Il a flétri aussi ces âmes avides d'autorité volée qui trouvent que tous les moyens sont honnêtes pour retenir un pouvoir injuste ! Enfin, mon maître, tar je veux maintenir l'indignation qui me domine, je ne saurais vous dira à quel point je

suis affligé et malheureux de ces misères que la France accueille avec un Te Deum?

Vous avez vu l'attitude de notre journal dans ces heures mauvaises, quel qu'en soit le résultat, et vous avez jugé de nos tristesses. On nous a soumis à une censure si honteuse que les autres censures sont une vraie liberté comparées à ces bandits qui tranchent notre pensée à coups de sabre, et qui ne disent ,méme pas leur nom. Tel était mon découragement et mon désespoir que je voulais partir à l'instant même, et me mettre en mesure de gagner ma vie à l'étranger. On est trèsbon pour moi en Angleterre, et dans mon voyage on m'a témoigné les plus vives et les plus sincères sympathies. Il y a, entre autres, un lord Carington, le meilleur et le plus sympathique de tous les hommes, qui, voyant toutes choses en doute chez nous, m'a écrit une lettre, contre-signée du nom de sa femme, pour m'inviter à les rejoindre au plus vite, et me promettant une belle et bonne position à Oxford. Oui, je serais parti si mon journal n'avait pas eu besoin de moi. Quelle misère pourtant, à mon âge, avec cette passion pour la langue française, mon grand amour ; avec ces habitudes casanières et de si longue date, et tant de beaux livres dont il aurait fallu me séparer, les quelques amis que j'aime tant, et une complète

absence de toute espèce d'ambition, content que je suis pourvu que je puisse étudier et écrire tout à mon aise ! Un coup inattendu nous frappe dans notre plus chère et plus précieuse liberté, et voilà toute une existence brisée ! Il faut s'y soumettre ! il faut obéir! Il faut dire avec ce grand philosophe Sénèque : Fœminis lugere honestum est, viris memtnisse. A la femme il est décent de pleurer ; il est ordonné à l'homme de se souvenir !

Ainsi nous attendrons les événements la plume à la main, plume à demi brisée, humiliée, insultée par un despote ! On me dit pour me consoler que je vais prendre la position de Geoffroy, mon devancier,, lorsqu'il était le seul qui fît semblant de parler dans la France écrasée sous l'épée de Bonaparte... On ne sait pas quelle douleur on me cause lorsqu'on me rappelle que j'ai pour aïeul ce Geoffroy, ce bandit, ce gredin sans talent, cette créature vénale et vendue, ce pédant qui finissait son méchant feuilleton par l'éloge commandé et soldé du Bonaparte ! Ainsi tant d'efforts que j'aurais faits depuis tantôt vingt-cinq ans, et toute cette attention sur moi-même et sur les autres, pour arriver à ce beau résultat... Recommencer M. Geoffroy qui parle au milieu de ces silences funestes où même les chiens muets n'osent pas aboyer l II y a de ces consola-

CORRESPONDANCE. I l3

tions qui vous produisent l'effet d'un coup de bâton !

Pardonnez-moi mon irritation ; j'ai beau faire, elle déborde. Mais quoi! vous m'avez habitué depuis longtemps à vous parler à cœur ouvert : il n'est rien que je vous cache dans ce cœur qui est à vous.

Permettez-moi, au nom de ma femme, de présenter à vous et à M me de Lacretelle, avec nos vœux bien sincères pour l'année qui va s'ouvrir, l'hommage de notre profond respect et de notre tendre attachement.

A M. Ch. de Lacretelle, à Mâcon.

Paris, 39 mars i852.

Cher maître ,

n dirait, qu'en effet vous avez lu au fond de mon âme toute mes tristesses.

J'ai beau faire et me consoler de mon mieux, comparant nos misères présentes à nos misères passées, il me semble que je manque d'air et d'espace. On étouffe au milieu de ce bon plaisir ; la censure nous a marqués à I'n, et marqués au fer chaud. Ainsi je vais à travers ces

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