‹ CorrespondanceChapitre 8 sur 24 · Hor. t Od., II, x · texte numérisé non relu

Hor. t Od., II, x

écrire. Tout me fuit, et j'attends dans une inerte oisiveté un peu de santé , un peu de soleil. Le rude hiver ! le triste ciel ! Mes livres mêmes ont quelque chose de sombre et d'ennuyé.

Vous, cependant, vous vous jetez à corps perdu dans les ondes salutaires; vous appelez le chefd'œuvre à votre aide, et vous voilà debout, tenant à la main votre poëme. Ainsi fait Camoëns lorsqu'il échappe à la mer en courroux.

Certes je suis bien de votre avis que YEnfer de Dante avait besoin de cette relâche, et que le dernier cercle appelait nécessairement un lieu de rafraîchissement et de repos. Ces images charmantes, ces frais horizons, ces paysages lumineux, ces voix pleines d'harmonie et ces visages de contentement, le hosanna universel après le blasphème éternel... voilà la fête de Dante et voilà son repos! Disons mieux, voilà son excuse! Et pourtant j'ai hâte de savoir si vous avez été aussi heureux dans cet horizon calme et tempéré que dans les lacs sulfureux, à travers les gémissements et les blasphèmes. Vous êtes une rude et austère nature, et la voie de fer [ferrea vox) vous convient mieux que la flûte thébaine. On n'est pas impunément un magistrat redoutable et redouté, et, quand on se trouve au milieu des cantiques, il faut une grande force d'âme pour ou-

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blier l'accent du réquisitoire et des malédictions. Certes je me fais une grande fête de lire ce nouveau travail (s'il vous plaît de me le confier) , et comme nous en causerons aussitôt que la voix ne s'arrêtera plus à ma gorge fatiguée... voxfaucibusî

Ceci dit, il faut attendre avant de rien publier. L'heure est mauvaise pour les livres; l'imagination est morte, la pensée est au pilori; la France n'a plus de lecteurs : il n'y a plus dans le pays de Voltaire et de Bossuet que des curieux qui se tiennent à l'abri de leur vitre bien close, et qui s'amusent à deviner ce qu'enferme la valise du messager d'Orient. Pas d'autre curiosité! pas d'autre plaisir! La voix qui crie est une voix dans le désert; la plainte est une risée, et l'espérance une sottise!... Attendez, attendez que l'industrie et la guerre aient accompli quelquesunes de leurs promesses.

Voyez donc ce qui arrive. Certes vous avez fait un très-beau livre ; vous avez compris, vous avez expliqué, vous avez commenté un chef-d'œuvre avec beaucoup d'éclat, d'énergie et de simplicité. Le livre écrit, vous l'avez publié royalement et d'une façon digne des plus riches bibliothèques. Voyez cependant le peu de zèle, et l'ingratitude, et le far niente de ces gens-là ! A peine s'ils ont

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parlé de ce beau livre. Us disent bien qu'ils en parleront, mais ils ne se hâtent guère. Le temps passe, et moi qui vous ai conseillé la patience, je commence à m'i m patienter.

Hélas ! ceci est un peu la faute des passions politiques. Cette nation est divisée en vaincus, en vainqueurs : ici les Saxons , plus haut les Normands! Voici les Gibelins, voici les Guelfes! La plus rude et la plus difficile de toutes les justices, la justice littéraire, où est-elle?... Elle est partie on ne sait où.

A M. le baron d*A\émar.

17 mai i855.

aïs, mon cher ami, comment donc peux-tu nous remercier d'une chose qui nous a fait tant de plaisir? Je suis ton plus vieux camarade, et vraiment, si tu laissais un enfant seul au monde (à Dieu ne plaise !), il faudrait bien que je l'adoptasse, à plus forte raison quand il ne s'agit que de lui ouvrir les portes de mon humble maison. Entre nous, vat'en et reviens, tu seras le bienvenu !

Avec ça que le jeune homme est charmant, et

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que je voudrais bien en avoir un comme celuilà, ni plus ni moins. Il est modeste, il est bien élevé; il est assez câlin; il n'a rien du fier-à-bras, du tranche-montagne et des héros de caserne; il est joli homme, autant qu'il faut l'être quand on ne veut pas pincer de la guitare aux pieds des belles ; enfin il a plu ici à tout le monde, à ma femme d'abord, et ensuite à mes deux vieilles bonnes, qui lui voulaient absolument prêter un parapluie! Il nous a bien promis de revenir, et nous l'attendons les bras ouverts. Malheureusement ma chère femme s'en va ; elle me quitte, et la voilà partie au moins pour six semaines !

Ainsi, cette fois encore, tu ne la verras pas; et même, si tu veux me trouver à coup sûr, écrismoi la veille de ton arrivée à Paris. Je t'attendrai, nous dînerons ensemble, et nous ferons nos farces en l'absence de nos épouses, qui savent que nous ne sommes guère fringants, et qui ne nous font pas l'honneur de s'inquiéter des faits et gestes de messieurs leurs maris.

C'est égal, on se retrouve avec joie, et l'on se raconte les bonheurs de la jeunesse envolée ! Ainsi, je compte bien que cette fois tu prendras la peine de m'annoncer ton arrivée. 11 faut vraiment que ma chance ait été bien mauvaise le jour où tu es venu, car il ne m'arrive pas un

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jour sur trente de sortir de chez moi avant le dîner.

Prends garde à ton rhumatisme ! Il t'annonce un embarras du côté du cœur, à moins que ce ne soit tout simplement un petit commencement de goutte ; et, ma foi ! tu ne serais pas trop à plaindre... Il n'y a pas de mal plus aimable et plus charmant que la goutte : elle vous laisse la libre et permanente disposition de votre esprit; elle vous débarrasse d'une infinité de petites misères, et tant qu'elle ne vous a pas tué elle vous sauve!

Moi qui te parle, j'ai manqué mourir il y a trois mois parce que la goutte avait oublié de me visiter. Notre ancien camarade Trousseau vint me voir et me dit à voix basse : « Il faut songer à faire ton testament. » Cette ordonnance me flatta on ne peut davantage. Qui? moi? un testament? Et pourquoi faire? Huit jours après, les mauvais symptômes de l'angine avaient disparu... J'étais sauvé sans testament!

Bonjour donc. Je suis effrayé des jurons que tu vas faire au moment où tu voudras déchiffrer cette écriture charmante; et que de pauvres diables à la salle de police, pour peu que l'on vienne déranger M. le colonel dans cette aimable occupation !

Ma femme timbrasse, et moi aussi.

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A M. Emile de Girardin.

Mercredi 28 mai i855.

Mon cher ami,

mM

ous savez tout le prix que j'attache à l'opinion de la Presse. Il y a tantôt six semaines que j'espère et que j'attends un article de M. Paulin Limayrac sur un livre dont les deux premiers tomes ont été publiés il y a trois ans ! Depuis trois ans, je n'ai rien demandé, même à vous, qui ne m'avez jamais rien refusé ; mais aujourd'hui, exposé que je suis à un évident mauvais vouloir, et cruellement retardé de jour en jour, je vous prie de confier mon Histoire de la Littérature dramatique à notre bon et chaleureux confrère Charles Edmond. Il a lu mon livre, il en est content, il est disposé à en parler tout dd suite; il sait que ceci est l'œuvre d'un galant homme qui ne manque ni de sincérité ni de courage, et ce qu'il fera sera bien fait.

Rendez-moi donc ce grand service. Il est évident que M. Paulin Limayrac ne me trouve pas digne de ses foudres ; il a tout à fait publié que, sans qu'il m'en eût même prié, j'ai été excellent pour lui il y a six mois.

A M. N. Martin, à Calais.

27 novembre i855.

ui, Monsieur, j'ai lu votre poëme, et je l'ai lu avec pleine joie hier, tout le soir, au coin de" mon feu. Grâce à vous, je n'avais que seize ans, et il me semblait tenir un poëme de l'abbé Delille. On l'a tué, de nos jours, sous les Méditations, sous les Orientales, et le voilà qui se dégage enfin de l'obstacle et qui reparaît, malgré les rochers des deux Titans.

Votre curé de village est un bon homme ; il ne rêve pas, il agit ; il tient le marteau mieux que la plume; il cloue, il n'écrit pas. Sa Laurence est un peu revêche, mais enfin c'est sa mère, et je m'assure (vous ne le dites pas) que la bonne dame n'aura pas trop grondé durant ces dernières vendanges. Votre cheminée est bien montée; elle était difficile à peindre. Quant à la maison bâtie et à bâtir, avec le voisin Larose et malgré le Traité des Servitudes, si vous saviez que moimême, en ce moment, je rêve une construction sur 352 mètres que je possède à Passy, vous sauriez en même temps ma joie en retrouvant mes ouvriers dans les vôtres :

Charmant enivrement de la propriété*...

Bref, je vous trouve un homme heureux de si bien penser et de si bien dire : Sapere et fari quœ sentiat... les deux vœux que fait Horace au poëte Tibulle. Et faut-il que vous soyez encore un homme jeune et content pour vous livrer à ces fêtes de l'imagination bourgeoise en plein exercice, en pleine liberté de votre esprit! Vraiment, c'est si rare, un accent vrai, un homme au-dessous du nuage, un poëte en langue vulgaire, un bel esprit qui jase entre l'enclume et le marteau !

Donc, je vous félicite en toute hâte, et je suis parfaitement tout à vous.

A M. P. Minière, à Paris.

Spa, 3o juillet i856.

Mon cher ami,

ous êtes toujours un brave homme avec qui les absents n'ont pas tort, et Dieu sait que votre bonne lettre a été la bienvenue. Il était temps que j'eusse enfin quelque repos, car je commençais à oublier même le petit nom que je porte, tant ma pauvre tête était fatiguée! En trois jours de bon temps et de beau temps, j'ai fini jpar me retrouver moi-même; seu-

lement, je suis pris d'une invincible paresse, et je ne me figure plus la forme d'un homme écrivant...

Ici Ton flâne... On se lève, on se promène; on déjeune, on se promène; on dîne, on se promène; on dort, et même en dormant on se promène.

Rien que l'action de respirer cet air facile à vivre et tout imprégné des douces vertus du soleil est une action clémente et charmante ; on n'est plus une béte à style, on est un homme à larges poumons. Puis tout passe, tout va et vient autour de vous : l'Anglaise aux longs cheveux, l'Allemande aux yeux bleus, la Française en crinoline et le buste à laisser tout faire ! Il y a des musiques, des ^chansons, des dominos, des roulettes, des fantaisies, des amours, et de vieux journaux qui parlent librement de la liberté, de la constitution, de la nationalité : que vous dirai-je? une grammaire de i832, un dictionnaire de 1846!

Il y a aussi des exilés, des hommes frappés, Edgar Quinet, par exemple, un des esprits les plus éloquents et les plus avancés qui se soient jamais rencontrés sur la pierre dure où Mélibée entraîne le reste de son troupeau : Ah! silice in nuda »... Si bien que la journée à peine commencée

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