Virg., Ed., I, i
l58 CORRESPONDANCE.
est achevée, et que le temps s'enfuit comme l'eau tombée d'un crible et dont on ne peut rien retenir.
Qui ne Ta pas éprouvée aurait peine à comprendre cette paresse et cette aimable langueur de l'esprit et du corps. J'ai pourtant lu, relu et corrigé trois fois mon deuxième article Victor Hugo; je l'ai envoyé à Paris, et je compte un peu, si je ne suis pas trop châtré... caudamque, disait Horace votre ami, que je ferai mon petit bruit avec ce chapitre assez écrit de la vie littéraire. Il est merveilleux, ce livre de Hugo; je l'ai relu en relisant Horace, et les deux lyriques m'ont également enchanté : le premier, justement parce qu'il est nouveau ; le second, justement parce qu'il est ancien.
Dans ce grand nombre de voyageurs de tous pays et de toutes conditions, nous avons cherché» mais en vain, M. Plumkett Johnston. Pas da Plumkett-Johnston, mais trois Johnston non Plumkett : si bien que nous avons eu peur de faire une balourdise et que nous attendons le vrai Johnston, qui sera le bienvenu, grâce aux recommandations de notre ami Ménière, et pour faire honneur aux moindres désirs de notre illustre Dubois. De Johnstons et de Schmidts le monde anglais est rempli, et c'est même une admirable plai-
CORRESPONDANCE. 15g
santerie anglaise : « Holà ! Schmidt ! ta maison brûle ! » Alors tous les Schmidts se lèvent et vous cèdent la place au spectacle, à la table d'hôte ou dans l'omnibus.
Ici, plus d'une fois, on a parlé de vous, Ménière, avec de vifs regrets de ne pas vous voir, et on vous espérait un peu; mais le moyen de vous arracher à vos clients... postico falle clientem! Faites donc entendre à des sourds que vous aussi vous avez besoin de repos !
Devinez de qui j'ai reçu une jolie et bonne petite lettre... Eh! de votre garçon lui-même! Il est charmant, ce pauvre enfant ! et comme il a bien compris que je l'aimais! L'aimable naturel! le gracieux esprit !
Allez, en passant par l'avenue de la femme du chef de l'État, visiter les maisons Seiler, et ditesmoi-%-en votre opinion. On en parle ici beaucoup plus qu'en France, et vous ne sauriez croire les jolis chalets qui embellissent la ville de Spa !
Bonjour, mon cher ami. Cette lettre n'est pas facile à lire, mais soyez sûr qu'elle est écrite par un homme heureux, content, calme et reposé, qui se souvient à peine qu'il appartient au Journal des Débats , qu'il a trois volumes sous presse, et que dans quinze jours il sera pris à la gorge par les Petits Bonheurs.
Tout le monde ici se rappelle à votre bon souvenir, tout le monde vous voudrait voir, et moi je vous serre la main de tout mon cœur.
A M me Emile Colonjon, à Saint-Pierre-de-Bœuf.
3 janvier 1857.
Ma chère cousine ,
l ne faut pas que je me montre indigne de la bonne fortune qui m'^rrive en ne répondant pas tout de suite à l'aimable petite lettre que je reçois à l'instant même. Elle porte un nom qui m'est cher, et elle me vient d'un lieu dont le souvenir est ineffaçable. Ah! le cher petit village où mon père, et ma mère, et mon frère, et ma sœur, et moi enfin nous avons passé de si belles heures ! l'humble et charmante maison qui de ses calmes hauteurs dominait tout le paysage d'alentour! Il n'y a pas un coin de vigne, il n'y a pas un grain de sable et pas une goutte d'eau dans le torrent qui ne sût mon nom quand j'avais quinze ans ; pas un brin d'herbe dans la saulée et pas un oiseau chanteur qui ne fût bien aise, en ce temps-là, de me revoir. Chères années de poésie et d'études inconstantes !
CORRESPONDANCE. IÔI
Il n'y a pas trois mois qu'en feuilletant un de mes vieux livres j'ai retrouvé une branche de saule que j'avais placée entre deux feuillets en souvenir de la grande éclipse !
Hélas ! quand je l'ai traversé après trente années d'exil, ce cher petit village, il m'a semblé qu'il était cruellement changé. La fabrique avait apporté en ce lieu de silence et de paix son triste labeur et ses bruits de chaque jour; tout semblait occupé et bruyant dans mon silence et dans mon repos d'autrefois; les morts eux-mêmes, dans le cimetière, on eût dit qu'ils étaient mal à leur aise sous cette herbe brûlée et qu'ils brûlaient dans leur linceul. Hélas! ce n'était pas le village qui était changé : c'était ce passant qui ne retrouvait plus les hommes et les femmes de sa jeunesse ! Et je revins le soir dans ma charrette, en songeant qu'il ne faudrait pas vieillir si Ton voulait retrouver la terre et le ciel d'autrefois.
Vous qui êtes jeune et vaillante, ma chère cousine, et dont la jeunesse colore de mille feux tout ce pays auquel je songe avec tant de regrets, vous ne le quitterez pas, et le pays sera toujours le même à vos yeux rassérénés; vous verrez grandir les jeunes noyers, vous verrez tomber les vieux saules; vous vieillirez ensemble, et vous ne connaîtrez pas le chagrin d'être une étrangère aux
mêmes lieux qui vous virent enfant et jeune femme! Il n'y a pas d'autre façon de vivre et de vieillir heureusement.
Quant à moi, j'ai revu pour toujours le doux Rivage, et je n'y reviendrai plus. Je m'arrange en. ce moment une cabane au milieu d'un petit jardin, et dans cette cabane j'abriterai doucement ma femme et mes livres. C'est là que nous espérons bien vous recevoir, et vous verrez que j'aurai retrouvé mon village, et ma jeunesse, et mes longues promenades d'alentour.
Pourvu cependant que la goutte, à laquelle j'appartiens en ce moment, me laisse en repos quand ma maison sera bâtie! Il y avait autrefois, à notre porte, un certain goutteux appelé le grand Béraud. Je le vois encore : on le traînait sur le seuil de sa porte, au soleil, et, la jambe étendue, il arrêtait les passants pour causer avec eux. Je l'aimais assez, le bonhomme, et je lui tenais volontiers compagnie. « Ah! fi! disais-je en moi-même, à coup sûr je ne serai jamais comme le grand Béraud ! »
Et me voilà justement écloppé comme le grand Béraud! Vanité de la jeunesse et vanité des grands espoirs ! est-ce que Ton pense, à quinze ans, à ressembler au grand Béraud !
Je vous embrasse tous de tout mon cœur.
CORRESPONDANCE. l63
A M. Gustave Révilliod, à Genève.
2 3 janvier 1857.
Monsieur,
e compte les jours, je compte les heures, et je suis comme la sœur Anne, « qui ne voit rien venir » I Cependant j'attendais le beau livre que vous m'annonciez :
i° Pour me consoler de la goutte, qui me tient aux quatre membres ;
2* Pour le lire avec le zèle et l'attention d'un lecteur qui lisait, il n'y a pas huit jours, les livres mêmes d'Henri Estienne;
3° Pour vous remercier, par ensemble, et du Bonivard et de VAnthoine Froment.
J'ai lu rarement une chronique comparable aux Actes et gestes merveilleux de la cité de Genève, et maintenant, quand je veux savoir si un homme est « Souisse de nation », comme disait Montaigne, j'interroge ce livre d'or; et, quand j'y trouve le nom de mon homme, à la bonne heure ! il est vôtre, il est de vieille souche et de bonne origine. Hélas! c'est un grand point d'orgueil pour les arrière-neveux d'être issus de ces hommes vaillants, courageux, hardis et fidèles, tout
remplis d'enthousiasme et d'ardeurs généreuses. Leur souvenir est une force, et leur ombre même est féconde. Au bout de trois siècles, leur souvenir enfante encore des prodiges; et, de même que les pères se sont battus contre les princes de la maison de Savoie, il arrive que les enfants ne demandent qu'à se battre contre les soldat^ de la Prusse. Il s'en faut de beaucoup que nous donnions un pareil exemple à ceux qui viendront après nous, nous autres, les sujets de Bonaparte! En vain nous prenons les villes et nous gagnons des batailles au dehors, nos arrière-neveux ne verront que nos servitudes, et ils se demanderont comment donc étaient faits ces hommes si braves au dehors, si lâches au dedans !
C'est que nous ne savons plus le prix de la liberté, nous autres, dont les pères la payèrent si cher! Ils étaient semblables en ceci à vos anciens, à ce Froment que l'on veut jecter au Rosne, à ce Viret qu'on empoisonne, à ce brave Bonivard que l'on enferme au château de Chillon! Vous aviez vos bûchers, nous avions les nôtres; vous avez vos héros, nous avons nos martyrs.
Cependant je n'ai pas voulu différer plus longtemps et vous faire attendre encore, maintenant que je savais où vous adresser mes humbles louanges pour les grands services que vous rendez
CORRESPONDANCE. l65
à l'histoire de votre patrie, et mes justes actions de grâces pour vos bonnes façons d'agir avec moi. Si vous saviez à quel point je suis heureux et fier de ces bonnes et glorieuses sympathies ! Il n'y a pas chez vous que votre digne compatriote et ami M. de la Rive, qui porte un bien beau nom et consacre à mon Histoire de l'Art dramatique un chapitre excellent, et ces belles pages ont été et sont encore un des meilleurs encouragements que j'aie reçus en toute ma vie. On n'est pas prophète en son pays; heureusement que de temps à autre un bruit vous arrive qui vous encourage et qui vous console !
Agréez, Monsieur, les actions de grâces et les sincères compliments de votre obéissant et tout dévoué serviteur.
A M. L. Ratisbonne.
Paris, le i5 décembre i858.
Oui,
emain, à cinq heures, nous arriverons avec notre enfant nouveau-né ! Nous le lirons en petit comité, chez vous, pour n^être pas dérangés. La chose est assez réussie ; il y a seulement beaucoup trop de musique
l66 CORRESPONDANCE.
à faire; mais votre maestro sera le maître absolu d'ajouter ou d'effacer.
Hier quelle émotion! quel silence! On eût entendu voler un foulard.
Mais j'avais raison, Louis a triomphé sur toute la ligne, et les gens qui se connaissent en belles choses ont trouvé que cette élégie était une chose adorable r ! A coup sûr, nous en aurons de la gloire, et, ce qui vaut autant, de la bonne renommée... Et puis, lundi prochain, sonnez, trompettes! battez, tambours! — Voici un petit échantillon assez joli de la critique qui l'attend !
Ma femme est là qui vous aime et qui vous embrasse de tout son cœur, et moi je vous crie itou de me croire un homme obéissant à vos moindres volontés.
A M. P. Ménière, à Paris.
Spa, 18 juillet 1859.
élas ! mon cher ami, je suis parti un peu trop vite, et, si le voyage a réussi et si l'arrivée a été bonne, il faut convenir que le séjour est triste et lamentable! A
i . Héro et Liandre.
peine à Spa, nous avons eu à subir un grand dîner chez le banquier du pays, et ce dîner a duré cinq heures, — peut-être une heure de plus. Voilà donc ma réserve et ma sobriété exposées à de grandes tentations. Je crois cependant n'avoir pas succombé, et je suis rentré lestement.
Mais le lendemain, par un temps froid et pluvieux, je me suis assis sous les arbres pendant tout le concert de sept à huit heures du soir. Le ciel était frais, la montagne était mouillée, et l'arbre au-dessus de mon épaule exposée à ces intempéries me jetait goutte à goutte un rhumatisme abominable à l'épaule droite. A mon réveil, le lendemain, je sentis de lancinantes douleurs, et je compris que j'entrais dans une phase inconnue à ma goutte. Un jour après le pied gauche était pris, le lendemain le pied droit, et le surlendemain les genoux et les mains, la main droite à l'index, ainsi que vous le pouvez voir à cette belle écriture. Ainsi, vous avez sous les yeux la Vierge aux sept douleurs!
Pourtant (voyez le bizarre accident!) ma santé est bonne, ma tête est fraîche. Hier et avant-hier j'ai dicté 88 feuillets polir la France et pour la Belgique^ En même temps, je dors comme un loir, sans fatigue et sans douleur. Je ne souffre un
peu que dans le jour, et très-patiemment. La vie
l68 CORRESPONDANCE.
est calme et lente; on ne sait rien, on dit peu, on joue au whist, voire aux dominos, où j'avais commencé par des, merveilles : 60 francs en deux jours! Pourtant je regrette un peu mon humble maison, et beaucoup, beaucoup, mon ami Ménière, un bel esprit, un excellent cœur, si grand ami! si éloquent! si chargé d'honneurs ! qui vient d'enchanter Bordeaux même, la ville du poète Ausone ! Il n'y a rien d'étonnant que votre discours ait réussi : j'en étais sûr.
Comme vous, j'ai levé l'épaule à ces décorations stupides. Bacciochi, un m... que j'ai vu exerçant son métier de m..., commandeur en même temps que Sainte-Beuve, autant que Trousseau ! Et vous, idiot, pas même officier comme Léon Gozlan, pas même académicien comme Viennet ou M. Legouvé !
Ma main s'arrête ici ; mon cœur vous dit mille amitiés.
A Mademoiselle Camille Janin, à Saint- Etienne.
Passy, le 5 août 1859, minuit.
Ma chère enfant,
1 je ne t'ai pas fait des adieux plus tendres , c'est que je sentais que tu allais pleurer, et que j'étais moi-même attendri profondément. J'espère un peu que tu auras compris mon silence et que tu garderas de moi un bon souvenir.
Pour peu que tu restes à Paris quelques jours encore, il est impossible que tu ne retournes pas dans cette hospitalière cabane où tu étais la si bienvenue. Aussi , dans le tiroir de ma table, à droite , et à ton intention, j'ai laissé un méchant volume intitulé les Contes du Chalet. C'est le seul exemplaire, et il restera seul encore assez de temps pour que tu sois seule à le lire. Il faut le prendre et remporter; il te rappellera la maison, le jardin, la table et les fleurs de mon petit enclos. Tu as bien réussi dans nos parages : tout le monde a trouvé que tu étais une aimable enfant, intelligente, et modeste, et bien élevée. Or je suis parfaitement de l'avis de tout le monde et trèsheureux de ton succès. Le projet de ta bonne tante
est de t'inviter l'hiver prochain à passer un mois à la maison. Si cela se fait, j'en serai bien heureux. Il faut qu'elle t'adopte, et d'elle-même, uniquement pour ta gentillesse et ta bonne grâce à l'aimer.
Si nous partons avant ton départ de Paris, c'est que mes jours sont comptés , que mon congé est resserré dans les plus étroites limites, et que mon passe-port même exigeait que je partisse demain.
Ceci dit, je t'embrasse avec une vraie tendresse, et je suis pour toujours ton vieil ami.
A M. Ad. Lachèse, à Angers.
A Passy, le 7 septembre 1859.
Mon chei ami,
e vous rends mille grâces de vos bonnes paroles, et croyez bien que, de mon côté, je partage vos chagrins et vos joies.
Vous ave2 fait une grande perte : un ami de moins, c'est irréparable à notre âge. Ainsi, aimons-nous les uns les autres, car qui diable nous aimerait?
Je suis tevenu dans ma cabane avec un bon*
CORRESPONDANCE. ÏJl
heur d'enfant. J'ai retrouvé tous mes livres et mon ami Ménière à leur place, avec de gros paquets d'épreuves qui contiennent Horace en entier. Mon Horace! un problème, un tour de force, et peut-être un de mes plus beaux naufrages. En même temps, je publie un nouveau livre intitulé : les Contes du Chalet, et naturellement ce livre est dédié à M. Lachèse, à qui je dois la Table ronde, qui fut le commencement de mon petit jardin. Voilà la surprise que je voulais vous faire, et que je vous ferai avant quinze jours d'ici, quand la première bise aura réuni autour de la première bûche une douzaine de lecteurs. Quel métier je fais là ! quelle peine inutile, et suis-je assez idiot de me morfondre à ces stérilités !
Ne viendrez- vous donc pas une seule fois pour voir ma jeune femme et mes vieux livres, tous mes sourires, toutes mes joies? Nous vous recevrions si bien !
Je me rappelle au bon souvenir de votre père hospitalier, et je suis tout à vous, de tout mon cœur.
A M. Gustave Révilliod, à Genève.
Passy, le 10 décembre 1859.
Cher maître,
l faut que le guignon s'en mêle! A chaque instant la poste obéissante et trop fidèle m'apporte harmonies, mélodies, soupirs, mélancolies, visions, invocations, aspirations également poétiques; mais le Théodore de Bè\e et le Pape malade, en vain je les appelle : il n'y a pas de Théodore de Bè\e au milieu du fatras poétique, et vous me voyez tout désolé et tout déconfit. J'ai réclamé, j'ai crié, j'ai prié : rien n'y fait! Il est sûr et certain que la poste de Passy n'a rien reçu, car j'y suis bien connu et bien aimé. La personne est allée à la rue Jean- Jacques- Rousseau, a fait ses recherches et n'a rien trouvé. Ne pouvez-vous pas, de votre côté, vous assurer que mon livre est en effet parti pour Paris? Donc, vous me voyez bien peiné de votre bonne volonté pour moi si mal récompensée ! Une autre fois, vous attendrez, je vous en prie, une occasion sûre, honnête et loyale. Il en coûte un peu trop pour plus s'en fier au libéralisme, à l'intelligence, à l'esprit peu lettré de notre aimable administra-
CORRESPONDANCE. IjZ
tion. Ces messieurs auront pris Théodore de Bëze pour Victor Hugo; ils se seront figuré que Bèze était un faux nom de Félix Pyat, et ils l'auront jeté au feu.
Belle conclusion et digne de Pexorde !
Toujours est-il que me voilà pestant et jurant, et très-malheureux de cette circonstance, et vous demandant pardon de la loi sous laquelle nous vivons. Mais quoi ! ce n'est pas moi qui l'ai faite, et Dieu merci !
Je vous ai mis en réserve un Conte du Chalet, — une Introduction à mon Horace, — et bientôt Horace aura vu le jour, fervet opus. Ces trois petits livres, je les tiendrai à votre disposition.
Ma chère femme se rappelle à votre bon souvenir, et se cuide avec qui vous parle un de vos bons amis.
A M. Thiers, à Paris.
Passy, le 9 février 1860.
Monsieur,
ous m'avez permis de vous présenter mon petit Horace, et, depuis tantôt six mois que je le corrige avec le zèle et l'ardeur d'un traducteur de vingt ans, la permis-
sion que vous m'avez donnée est un encouragement à bien faire.
Il y a telle épître, en effet (la belle épître du second livre), que Ton dirait adressée à M. Thiers, et, si j'ai donné l'accent français à ces belles choses en restant fidèle au texte, à coup sûr j'ai mérité qu'un homme tel que vous fit quelque attention à ce rude et charmant travail.
Voilà pourquoi je n'ai pas été très-étonné lorsque vous m'avez fait l'honneur de me parler de mon livre. Hélas f au milieu de cet abandon universel de tout ce qui n'est pas la force et la victoire, on s'attend si peu à de bonnes paroles, elles sont si rares !
D'ailleurs, Monsieur, vous avez toujours été pour moi un juge aimable et bienveillant. Le seul encouragement que j'eusse reçu en toute ma vie, il m'est venu de vous 1 ; enfin, justement parce que vous avez été un grand ministre du roi, vous savez mieux que personne quels sont les honnêtes gens et les honnêtes écrivains qui méritent votre estime. Ils ne sont pas si nombreux que je ne sois pas bien sûr de votre estime.
Au plus fort de cette mêlée où vous donnez l'exemple du courage et de l'espérance, il y a
i. Sa décoration, en i836.
encore des hommes de votre génération qui vous suivent, et je suis de ceux-là... Longo intervallo ! Donc, s'il vous plaît, agréez mon petit livre, avec les profonds respects et les meilleures déférences de votre obéissant et tout dévoué serviteur.
A M. Lucas de Montigny, à Mirabeau.
Passy, le 7 mars 1860.
ui, puisque je retrouve un ami si fidèle et si brave homme , il faut que je lui dise en effet que je suis bien content de son aimable lettre. Une chose aussi me plaît beaucoup : c'est que vous ayez découvert ce chiffon de papier dans lequel je parlais de votre admirable père, que nous avons perdu. La belle âme et le grand cœur! Je l'aimais d'une amitié toute filiale, et le (brave homme !) il m'a laissé de sa sympathie une preuve authentique, irrécusable, au milieu de sa collection d'autographes. Que de bonnes paroles il m'a consacrées ! avec quel soin merveilleux il a conservé tout ce qui pouvait servir à ma bonne renommée! A chaque page, à chaque ligne de cette heureuse collection, je parais dans un beau jour! Si bien que je vais précieusement
garder ce catalogue *. Il contient les belles années de ma vie, il contient ma jeunesse et mes bonnes actions. Je suis fier en lisant ces attestations de chaque année, et je regrette aujourd'hui de n'avoir pas des enfants pour leur laisser ce témoignage de mes années bien remplies ! Voilà ce que je ne pouvais pas dire en parlant de votre père, et voilà ce qu'on dira peut-être après ma mort.
Ce n'est pas que je renonce encore à ma part dans les fêtes de l'étude et dans les bruits de ce bas monde. Il se passe en ce moment trop de choses monstrueuses pour qu'un homme un peu curieux consente à mourir avant d'avoir vu la fin de ceci ou de cela, car soyez certain que « ceci tuera cela », et que l'instant d'après « cela tuera ceci ». Mais où? quand? comment? Voilà la curiosité; voilà pourquoi je veux vivre, et je veux vivre aussi pour revoir mes jeunes amis que le courant de la vie a poussés, çà et là, sur tous les rivages, dans tous les hasards, à la guerre, dans les arts de la paix, voire à la cour. Je sens que je vieillis, puisque à ces enfants d'autrefois je pardonnerais même d'être sénateurs !
1. Catalogue de la collection de lettres autographes, manuscrits du comte de Mirabeau, documents historiques sur la Ligue, la Fronde, la Révolution, etc., de feu M. Lucas de Montigny. Paris, Aug. Laverdet, 1860.
Donc, je prends acte et bon souvenir de votre engagement de venir me visiter dans la cabane assez jolie où j'ai logé tout ce que j'aime, à savoir ma chère femme et mes vieux livres. Là vous serez toujours le bienvenu, comme un digne fils de votre excellent père et comme un bel esprit égoïste et charmant.
Je suis parfaitement tout à vous.
A Mademoiselle- Camille Janin> à S aint-É tienne.
Passy, le 8 juin 1860.
Ma chère enfant,
a petite lettre est arrivée à bon port, et nous l'avons lue avec grand plaisir.
C'est beau et bon, le contentement mêlé de jeunesse et d'espérance !
On ne se doute pas que tout ce que peut faire un écrivain (j'entends un honnête écrivain), c'est vivre, et que, s'il meurt sans dettes et sans argent comptant, il accomplit une tâche presque impossible! Il faut tant de prévoyance et de zèle, avec tant de travail, pour mettre au jour le plus petit livre, et le plus grand succès vous rapporte si peu f
Jamais je ne dirai le peu d'argent que m'a rapporté mon Horace après une vente si rapide... Il est vrai que j'ai payé de mes deniers les corrections à ces deux éditions... Ces corrections représentent, ou peu s'en faut, tout mon bénéfice.
Au reste, un jour tu le verras toi-même : je te laisserai mon petit Horace et mes Petits bonheurs, avec Barnave et l'Ane mort, et la Littérature dramatique aussi, pour t'acheter des épingles ; seulement, tu auras soin de n'en pas trop dépenser, a Tirée à quatre épingles », c'est tout ce que tu pourras te permettre avec ce beau legs ! Sois donc prudente. Tu vaux beaucoup pour ta belle grâce et ton bel esprit; sois fière, et tu seras sauvée.
A l'heure où je t'écris, je viens d'augmenter ton héritage d'un nouveau livre intitulé : la Fin d'un monde. Il est là, tout imprimé. Il ne m'a guère pris que vingt ans de ma vie, et je le regarde avec une espèce d'hébétement, tant je me trouve en effet un franc niais d'avoir si mal dépensé de si belles heures ! Peut-être entendras-tu parler de ce nouveau tome; il est étrange, il ne ressemble en rien à mes anciens livres, et moi-même, en ce moment, je ne sais pas ce que j'ai fait. J'ai grand'peur qu'on ne me le dise rudement à coups de sifflet !
Si tu voyais mon jardin, tu battrais des mains
CORRESPONDANCE. îjg
de joie : il est plein de roses et des plus belles fleurs. Les arbustes ont poussé : ils sont gros comme moi; le bassin même éclate et brille en mille splendeurs aquatiques; le gazon est vert comme un tapis coupé ras; le merle est là qui siffle, et le moineau qui piaule ! Et les arbres m'enveloppent, que c'est une bénédiction!
J'en oublie, avec ces fleurs, la passion des vieux livres. Le jardinier fait tort au relieur, et je me ruine en arrosages. Il est très-vrai que le diable, étant vieux, se fait ermite... ou jardinier.
Écrit à ma chère nièce Camille un beau jour de Saint-Médard, qui promet à mes deux orangers un arrosage de quarante jours. Amen.
Ton oncle et ton ami.
4te
A Mè Jules Claretie.
21 août 1860.
pus avez là, Monsieur, une si bonne et si charmante disposition, que je vous I réponds avec autant.de hâte que l'archevêque à M** de Rothschild, si elle voulait se convertir.
Justement j'avais fait, il y aura tantôt six mois;
l8o CORRESPONDANCE.
pour un savant jeune homme... (un bibliophile en fleur!) une instruction pastorale où je lui indiquais les premiers devoirs, les premiers besoins des affiliés à cette honnête corporation dont M. le duc d'Aumale est le plus illustre et le plus docte maître; et vous trouverez cette instruction dans un des numéros de la Galette des Beaux-Arts, publiée par M. Charles Blanc, laquelle Galette est logée au n° 55 de la rue Vivienne, à Paris.
Cette épître à Jules Moreau vous donnera les premières indications; mais ceci est à peine un rudiment : il faudra que vous voyiez de vos yeux, que vous touchiez de vos mains la charmante et glorieuse passion à laquelle vous êtes appelé; il faudra que vous alliez vous-même aux ventes célèbres et que vous passiez glorieusement sous le feu des enchères : Fiet certaminis cui destinât ur f remens spectator » / Il faut aussi vous rendre compte de ce beau spectacle : une suffisante quantité de beaux livres réunis en un bel espace. Or, voilà, Monsieur, ce que je veux vous montrei 4 chez moi à mon retour d'un petit voyage que je vais faire pour me reposer de ma traduction tfHorace y et retrouver, si je puis, les yeux que j'ai perdus.
i. Imitation de Quintilien. Le texte réel est : Et sit certaminis cui destinatur fréquent spectator. Quint., X, 5, 19.
CORRESPONDANCE. l8l
Je pars ce soir. Je serai revenu dans trois semaines, et, s'il vous plaît, je vous mettrai le pied à Tétrier à mon retour.
Je vous loue... et je vous plains! Vous voilà heureux et ruiné pour le reste de vos jours!
A Mademoiselle Camille Janin.
hère enfant, je reçois à la même heure, et le même jour, une lettre de ma Jchère nièce, une lettre de Mgr le duc d'Aumale... J'ai lu ta lettre en premier ordre, et j'étais bien content de ton souvenir.
Je ne t'écris pas souvent, mais il est facile à toi de me suivre et de voir, même de si loin, que je suis un homme occupé et pris de toutes parts. Avec ça qu'à force d'écrire et de lire aussi, mes petits yeux gris se sont fâchés; ils ont jeté feu et flammes, et me voilà plus que jamais dictant à ma chère femme, et la pauvre enfant, quand elle a bien écrit sous ma dictée, elle est là qui me lit toutes sortes de gros tomes que je voudrais relire avant d'être un vieux bonhomme inerte, hébété, mélancolique, idiot, et parfaitement méconnais-
l82 CORRESPONDANCE.
sable aux yeux vaillants de sa nièce Camille. Ainsi, il est bien convenu que toi et moi nous nous entendons à merveille, et la preuve en est dans ta lettre et dans tes souvenirs. Chez nous, qui dit aujourd'hui dit encore hier. C'est tout à fait la même chose : un petit jardin, un grand travail, les mêmes amis, pas un nouveau, pas un qui soit perdu; M m< Joanne à la cuisine et M u# Julie au salon. Nous serions cohtents si M u ° Camille était tant seulement habitante de la Grande-Rue, et qu'elle apportât souvent sa gentillesse et sa bonne grâce au milieu de nos vieux livres!
Avant qu'il soit huit jours, j'irai rejoindre aux Rotoirs la maîtresse de céans, et pendant quinze jours nous travaillerons , car j'ai un tome à finir. Non, cette année, il n'y a pas de Spa et pas de voyage! Il y a tout simplement la campagne et les promenades à travers champs : car, voyez la métamorphose! en ce moment je marche et je vais de mon pied léger, tous les soirs, au bois de Boulogne, où je fais une lieue autour du lac. Qui m'eût dit cela l'an passé, quand j'étais pris d'une horrible goutte qui m'a tenu quatre mois sur mon fauteuil? Mais... chut! ne réveillons pas la goutte et le chat qui dort!
Je me rappelle au bon souvenir de tous les
CORRESPONDANCE. l83
tiens, qui sont les miens; ma femme aussi les embrasse, ainsi que moi, et l'un et l'autre nous t'envoyons nos meilleures tendresses.
Ton vieil oncle en cheveux blancs.
P. S. Horace y enfin, paraîtra dans quinze jours.
A M. Ménière y à Paris.
Tréport, le i3 septembre 1860,
Mon cher ami,
omme on voit tomber à toute heure un grand médecin sur la plage du Tréport, aujourd'hui le docteur Marx, le lendemain Trousseau, hier encore Guéneau de Mussj, nous espérions à chaque instant que Ménière allait venir, et Dieu sait s'il eût été reçu à bras ouverts!
Moi, cependant, que fais-je et qu'ai-je fait de ce repos si bien gagné? J'ai fait de V Horace. A peine arrivé et déjà nonchalant, je reçois une lettre de Hachette, un tocsin d'alarme. O surprise! étonnement! scandale! Horace, mon cher petit Horace, avait pris sa volée , et soudain les trois mille exemplaires étaient partis sans souci de Ga-
ribaldi, de Naples oisive et du voyage de l'empereur. C'était à n'y rien comprendre, et le libraire ébahi ressemblait tout à fait à la poule ayant couvé des œufs de cane. Or je n'étais guère moins étonné que cette poule aux œufs d'or. Horace épuisé, c'était un rêve. Et des lettres de félicitations par boisseaux! et des vers latins, des vers français, des vers grecs ! Une ode en grec de Sapho m'est venue... des cieux d'Angers, votre patrie; en grec, mon cher!... Moi, voyant cela, j'envoie au diable le repos, l'oisiveté, le rêve, et je corrige, et je corrige, et je relis... Et ce matin même, avec votre chère lettre , on m'apporte un nouveau cri de ce même Hachette. Il y a comme un bourdonnement dans mes oreilles et dans mon esprit de cette adoption presque unanime. On dirait que j'ai découvert le premier le Justum ac tenacem », et que je ramène au public une cargaison de Lalagé, Lydie, Chloé, Néobule, Leuconoë, Héros
et m tout ensemble, il n'y a pas de plus
magnifique piédestal. Bref, j'en suis tout ahuri, et je vous jure aussi que cette deuxième édition sera sans reproche et que vous aurez un vraiment joli livre.
En même temps , Dieu sait que dans mon oisiveté je n'étais pas oisif! J'écrivais dix lettres chaque
t. Hor. t Od., III, îtt, 1.
CORRESPONDANCE. l85
matin (à des inconnus, mes amis étant supprimés); je dictais deux feuilletons, — et puis je faisais un petit roman en un petit tome que je rapporte à Lahure, et dont maître Hetzel fera son profit, — puis des lettres à toutes sortes de professeurs, cuistres, etc. Voilà ma vie! Avec cela un clou sur le cou, un petit clou, mais enfin on en sent la pointe; et, moins ce clou , très-bien portant, très-content! Et lundi prochain nous partons , nous revenons ; nous rentrons au chalet de mes amours, le chalet de l'humble Ibycus! Nous retouverons nos épreuves, Horace et notre ami Ménière. Ainsi, mardi prochain, 18 septembre, au plus tard, nous vous attendons à dîner.
Quant à votre lettre au Moniteur, écrite dans une serre pleine de fleurs (c'est un mot de Pindare) , André est le nom de mon jeune fleuriste. Il s'occupe en ce moment d'une monographie des Cannas qui verra le jour bien avant certaine monographie des Orchidées, écrite par un monsieur tout rempli de son sujet. De grâce , n'oubliez pas le jeune André ! Et que je serai content d'être honoré d'une guirlande ! Au fait, je suis membre de la société de Flore depuis tantôt quarante ans! Je fus reçu le même jour que M. Etienne, un pair de France du Constitutionnel.
Ainsi, je reviens, et nous allons nous revoir et
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recauser. Je ramène avec moi cette aimable et laborieuse femme ornée de grâce et de mille tendresses charmantes. Elle est restée étonnée et confondue de cet Horace envolé dans les nues
Tout le monde ici vous dit mille amitiés. Le petit Paul est parti avant-hier pour la chasse; ici les perdreaux se promènent doucement parmi de très-belles récoltes dont on n'a pas perdu une seule gerbe, et que le paysan normand rentre assez nonchalamment, comme un bien qui lui est dû.
Vivat Emile! et son papa î sa mère itou !
Votre illustre ami.
Au prince Augustin Galitçin.
Passy, le 20 septembre 1860.
Monsieur,
otre lettre et le beau livre et le bon [souvenir de M. de Falloux m'ont rendu très-heureux et très-fier. J^ai gardé précieusement Ta lettre et placé le livre au premier rang, puis, tout enhardi de cette heureuse aubaine, il m'a semblé que vous me permettriez, vous et M. de Falloux, de vous offrir ce petit Horace en vile prose. Il est mien, voilà tout
ce que j'en puis dire, et je le corrige en ce moment avec cette ardeur toute paternelle du proverbe : Qui aime bien châtie bien!
Je voulais donc vous l'envoyer non pas expurgatus, mais bien et dûment châtié; mais il faut six semaines à M. Lahure pour arriver à cette deuxième édition; or six semaines, c'est trop long dans un temps où les plus grands établissements croulent en vingt-quatre heures. C'est pourquoi, Monsieur, voici mon petit livre en sa jouvence, et tout semblable au petit Mortara, la croûte à la tête et la morve au nez !
Agréez en même temps les meilleures déférences de votre obéissant et tout dévoué serviteur.
A M. H. Nadault de Buffon.
Passy, 38 novembre 1860.
ertes, Monsieur, je serais bien malheureux si je ne m'étais pas souvenu d'une promesse que j'avais faite avec tant de plaisir au digne petit-fils de M. de Buffon. Dieu merci, je ne suis pas un ingrat: je vous avais promis un article dans V Indépendance belge, et j'en ai fait deux. Malheureusement je ne m'étais pas
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engagé à vous annoncer que ces deux morceaux avaient vu le jour; je comptais même un peu, pour que vous en fussiez prévenu, sur la nouveauté de mon travail et sur la popularité du journal auquel il était destiné. Dis aliter visum ! Et maintenant il me serait presque aussi difficile qu'à vous-même de retrouver ces jouets des vents d'automne. Heureusement que je puis vous indiquer une date certaine. Mon premier article sur Buffon a paru dans Y Indépendance belge le jour même où paraissait à Paris, dans la Galette des Tribunaux, un morceau d'une prose magistrale et tout à fait digne de parler du grand homme dont le génie égalait le génie même de la nature 1 .
Aussi, Monsieur, soyez malheureux et content : content de votre désir accompli, malheureux de la maladresse de vos amis du cercle de Chalon, qui ne vous ont pas prévenu de ces louanges.
Vous auriez été averti beaucoup plus vite si Ton avait mal parlé de vous. L'esprit humain est ainsi fait : le moindre quolibet se colporte, une belle parole on la garde pour soi.
Je suis, Monsieur, bien sincèrement votre obéissant et tout dévoué serviteur.
i . Notice sur la correspondance inédite et annotée de Buffon, par M. de Mongis, conseiller à la Cour d'appel de Paris.
A M. L. Orfila.
Le 37 décembre 1860.
Mon cher ami,
e suis aussi leste, hardi, brillant, vaillant, dispos, saltimbanque et sénateur que je Tétais à votre départ. On dirait même (et c'est l'avis de bien des gens qui sont en leur bon sens) que je n'ai jamais été plus voisin d'un parfait goutteux ; et cependant je me résigne, attristé seulement par l'absence de quelques amis qui ont chez nous leurs grandes entrées, qui savent dîner sur un coin de la table et se contenter des services de M 116 Julie Delatour. C'est pourquoi , hier encore , on pensait à vous dans le chalet, et l'on comptait les jours qui nous séparent les uns des autres; et puis Ménière était ce même jour (six heures du soir) retenu chez son beaupère, affligé d'une fracture assez grave au col du fémur. Or voici que ce matin, comme si vous aviez voulu nous récompenser d'avoir pensé aux absents, vous nous envoyez une aimable lettre et l'annonce d'une Siraudinerie extra -muros! Et pensez si nous avons été contrariés d'être ainsi devancés par vous, au moment juste où nous envoyions à MM. Jacques et compagnie un tas de
bonshommes qui les amuseront de leur grimace. Us sont partis, ils arriveront, je l'espère, à bon port, sans rencontrer MM. Jud et compagnie, en l'hôtel de M. votre beau-père, à qui je présente mes meilleurs respects , ainsi qu'à M"" Berard , ma femme en même temps se rappelant au bon souvenir du père et de la mère et de leur aimable fille. Elle a bien travaillé, ma pauvre femme! elle a écrit des volumes sous ma dictée, et parfois je me prends à la plaindre, à l'appeler une dupe, à la trouver bien malheureuse!... Un goutteux, pour une femme jeune et belle, c'est pis qu'un receveur général, un préfet, un ministre et (voire) un maréchal de France accablé de lauriers. Un goutteux , c'est ce qu'il y a de pis à épouser ; et quand, par-dessus le marché de sa goutte, il est un faiseur de feuilletons , de romans, de versions latines, et que sais-je? il n'y a plus qu'à tirer l'échelle, et la misère de cette humble femme est au grand complet.
Voilà, belle Emilie, à quel point nous en sommes.
Donc, je compte assurément que vous nous reviendrez à l'heure indiquée à l'avance sur le calendrier de la nouvelle année. Acceptez cependant , mon cher ami , les vœux les plus sincères de vos deux amis du chalet.
Le chalet ! il a résisté à la pluie , à la neige , à rhiver, à la glace, et même au directeur des contributions !
Votre tout dévoué.
Écrit avec un doigt et demi à la main droite. — Et parte\ * /
A Madame Buloç-Blaçe.
Janvier 1861.
Madame, ^ 1
ne bonne parole venant de vous me sera toujours bien chère et bien précieuse. Hélas! si vous saviez quelle place votre aimable et bien-aimé père tient dans mes souvenirs! Il est si complètement associé à tant de morts que je pleure : Armand Bertin, M. Bertin, M™* Armand, qui vous aimait tant, hier encore la vieille et bonne M m# Bawr ! Chaque année emporte avec elle nos tendresses, et nous n'avons plus d'autres ressources que de pleurer les gens que nous avons aimés.
Dans ces petits livres que je recueille en les complétant de mon mieux, j'ai le projet d'écrire
1. Cette copie est de la main de M. Or fi la; je l'ai collationoée sur l'original. C. J.
IÇ2 CORRESPONDANCE.
un long chapitre à la louange de mon cher Castil- Blaze, ce brave esprit, ce noble cœur, ce caractère ingénu. Ainsi, lui et moi, un peu plus tôt, un peu plus tard, nous tomberons dans le même oubli. Et, si quelque bonne âme un jour veut nous relire, lui et moi, il faudra bien qu'elle nous relise en même temps tous les deux.
Ma femme est bien heureuse de vos amitiés; elle vous les rend de tout son cœur. Elle et moi nous vivons un peu loin du monde, humbles et contents.
Mais, Madame, avec le plus grand respect, je vous suis un homme obéissant et dévoué.
A M. Gustave Révilliod, à Genève.
Passy, le 27 janvier 1861.
her confrère, heureux et libre en bon
pays de franchise, agréez de nouveau
mes meilleures actions de grâce.
Aubry m'a enfin envoyé le Recteur et le Sado-
let, de bonne race, édités par un digne héritier de
cette famille de grands esprits qui savaient rire
CORRESPONDANCE. ig3
en mordant et mordre en riant. Quant au Bluet \ qui n'est rien moins qu'un bluet de la mère Oudot, je l'attends encore; il me viendra, je l'espère, et je ne confonds pas Cherbuliez avec Aubry.
Il y a quelques vingt ans que ce Cherbuliez m'accablait d'injures ; il me prenait pour l'Antéchrist, et je suis sûr qu'à mon nom seul il faisait le signe de la croix. Il s'est calmé en lisant la Religieuse de Toulouse, car les protestants du Midi Pont entourée de sympathie et de respects.
Mais ce puritain Cherbuliez (si c'est bien le même et s'il n'est pas mort, car enfin nous mourons tous ou presque tous), que va-t-il dire en lisant certain livre intitulé : La Fin d'un monde et la Fin du Neveu de Rameau, publiés par la Revue Européenne, sous le patronage de M. le ministre de l'instruction publique et des cultes?
J'espère un peu que vous lirez cette double suite au chef-d'œuvre de Diderot. J'y ai mis tout mon zèle et tout mon style, avec des rages, des extases et des malédictions à damner... Cherbuliez et M. de Montalembert. Certes, je ne suis pas
i. Bluet. M. J. Janln fait allusion à la traduction de la Prairie du Jaeinto, qui parut ornée d'une reliure d'un beau bleu barbeau.
(Note de M. G. Rèvilliod.)
sans inquiétude, et je vous demande en grâce, si la Revue Européenne vous tombe sous la main, de me dire un peu ce que vous pensez de mon exorde et de ma proposition.
Si pourtant, après la lecture de mon nouveau livre, on vous dit que j'ai cessé d'être un royaliste, un libre penseur, un honnête homme, et que j'aspire aux honneurs du Sénat, répondez hardiment que vous n'en croyez pas un mot. J'obéis cette fois encore aux inspirations de l'écrivain ; j'obéis en artiste, et non pas en bonapartiste; et, si je m'inquiète assez peu des Cherbuliez, je tiens fort à l'autorité des Révilliod, des de la Rive et des Villemain, y compris ce charmant voltairien appelé M. Thiers.
Voilà pourtant, mon cher confrère, à quoi je perds ma vie, et comment, sans trêve et sans repos, je vais d'un livre à l'autre : Horace aujourd'hui, le lendemain Diderot. Je corrige en ce moment les Voyages de Gulliver, traduits par l'abbé Desfontaines avec un sans gêne inqualifiable... et je ne comprends pas que Cherbuliez n'ait pas fait une guerre à mort à ce Gulliver décolleté. Ça n'a l'air de rien, ce pamphlet à corriger; ça m'a pris tout un mois, et je reste assez honteux de cet utile emploi de mes plus belles journées. Il est vrai que j'écris ces choses dans mon jardin,
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sous mes arbres, au chant de mes oiseaux qui me payent, à les croire, mes munificences de l'hiver :
« O grand Dieu! disait Scaliger, un jardin plein de fleurs, un cabinet plein de livres, c'est le paradis ! » Je me suis fait le paradis de Scaliger, et mon paradis vaut mieux que le sien de toute la grâce et charme et beauté d'une femme honorable et belle. O paradis! si nous avions un peu de cette liberté décente indispensable aux honnêtes gens et dont ils ne sauraient se passer pas plus que de linge blanc! Mais quoi! toujours ce spectacle honteux des plus grands coquins... des plus fameuses bassesses : Baroche et Rigolboche... et, pour clore, Anna Deslions foulant à ses pieds fangeux la fille des ducs de Savoie, alliés à la maison de Bourbon !
Où diable mon esprit prend-il ces gentillesses, et de quel droit vous attrister? Moi-même aussi, pourquoi m'attrister de ce spectacle qui échappe jusqu'à nouvel ordre aux justices du feuilleton?
Votre ami et confrère et tout dévoué.
A Madame la comtesse de Gasparin, au Rivage.
Passy, le 22 avril 1861.
Madame ,
l y a bien longtemps, bien longtemps, que je révais une récompense ; et je la voulais qui me vînt de très-haut, qui ne fût pas due à quelque importunité misérable, à quelque boule idiote jetée en quelque vieille urne par une main ridée! Il me la fallait bienveillante, active, honorée, et qu'elle n'eût rien à faire avec ce sceptre banal, ce trône insensé, cette couronne ridicule, ces Tuileries volées, ces princesses sans nom, ces princes écrasés sous une brochure! Ah! ma chère et charmante récompense au front pur, au regard plein d'intelligence, au regard sérieux ! Je révais aussi que la voix ne me dirait pas : « Tu es un homme éloquent ! tu tiens une plume habile, et je salue en toi un bel esprit! » Récompenses de Revue et de journal, cela s'en va au premier souffle. Ombre et fumée, un néant! « Et tout est vanité ! »
Un seul mot, pourvu qu'il me vînt d'une bouche éloquente et d'un noble cœur, suffisait à ma joie , à mon orgueil : « Vous êtes un brave homme! » Et rien de plus. Rien que cela? Tant
que cela? Tout cela. Voilà pourquoi depuis trente années je travaille , et pourquoi Je me maintiens, soldat obscur mais fidèle, au milieu de l'ardente mêlée.
Oui ! et pensez, Madame, à ma reconnaissance, à mon contentement jusqu'aux larmes, quand cette voix touchante et charmante, au milieu des prochains horizons, habituée au parler vrai, m'a daigné faire entendre une si fière approbation. Pour ma part, je n'en veux pas davantage, et je m'y tiens.
Laissez-moi cependant vous dire, ô lumière! à quel point je suis fier et touché de vos bonnes paroles, et que je suis, avec le plus profond respect 1 , etc.
1. Note de Madame de Gasparin. — Partout et toujours M. Jules Janin s'est montré courageux. En 1848, lorsque chacun tournait le dos à la royauté déchue, lui seul et mon mari bienaimé ont bravement rendu justice à Louis-Philippe exilé.
Ici, c'était d'un autre paria qu'il s'agissait.
On se sourient de Richard Wagner, de son Tannkaûser, du traitement ignoble que lui fit subir cette bête féroce, aveugle et lâche, qui s'appelle : coterie, prévention, parti pris!
Jules Janin seul s'indigna, se révolta, se rangea du côté de ce vaincu du jour, qui n'était pas encore le vainqueur du lendemain.
Et c'est alors que de plein cœur je lui écrivis tout droit :
c Vous êtes un brave homme! »
Comtesse de Gasparin.
Quand ces lettres furent échangées, M™« de Gasparin et Jules Janin ne pouvaient prévoir que Richard Wagner souillerait un jour sa plume en écrivant Une Capitulation, C. J.
A M. Valéry Vernier.
Passy, i3 juillet 1861.
01! j'ai lu Grêla tout d'une haleine, et j'en suis très-content.
Si vous ne m'aviez retenu, j'aurais déjà parlé de cette élégie en toute justice : cela est plein d'intérêt, de pitié, de douceur. Le charme ! Ah! quand on sort du grand tapage où je suis plongé, le charme est si doux !
Avant qu'il soit quinze jours, vous aurez votre acceptation, signée de votre ami J. J. ; vous savez si je vous ai fidèlement et sincèrement adopté !
Cependant, courez le monde, amusez-vous, reposez-vous; laissez-moi dans la fournaise, et si vous allez à Spa (je suis bourgeois de Spa, même en cela, le seul titre d'honneur qui m'ait jamais été accordé), portez cette carte à mon cher ami Davelouis. C'est un galant homme, avec toutes les grâces et toutes les bontés du monde pour la jeunesse ; il vous recevra paternellement.
Je suis tout à vous.
A M. P. Ménière, à Paris.
Tréport, le 21 août 1861.
Mon cher ami,
u bord de l'Océan, plein de bruits charmants, je vous écris pour vous dire un petit bonjour. Nous sommes arrivés par une tempête de zéphyrs, une mer splendide et fort peu de compagnie sur la plage. Ici, nous nous reposons... en travaillant toujours un peu; ici, nous menons une vie heureuse, et liberté! paysages! promenades au bois! méditations au château d'Eu! Bien souvent nous pensons à Ménière en roucoulant :
Mon frère a donc tout ce qu'il veut, Boa souper, bon gtte et le reste.
Ah ! « le reste » ! il n'y a rien de mieux que ce reste; il faut seulement pouvoir! Et, si je cite ici le bon La Fontaine, ami très-cher, n'allez pas croire au moins que ce soit pour vous rappeler certain exemplaire de la première édition que vous me donnerez un jour ou l'autre, après vous être impunément dit à vous-même : « Oh! que non pas! Je tiens à mon livre, et je le garde; il en a bien assez. » Et toutes sortes de mauvais motifs qui
s'en iront comme une fumée aussitôt que vous reviendrez à votre aimable bon sens de chaque jour.
Si, par bonheur, vous veniez ici, au bout du monde, entre la terre et Peau, vous seriez le bienvenu. Les maîtres de céans apprécient fort votre urbanité, votre courtoisie. Il y avait avant-hier le docteur Marx, qui disait que votre académie était immanquable à cette heure, et qu'il s'en ré* jouissait fort. Moi, j'achève un conte assez joli. Après avoir bien tremblé pour Rameau, je me rassure; il ne fait pas grand bruit encore, et pourtant je ne sais quoi m'avertit que la chose ira bien. Hier encore une dame (elle m'a semblé naturellement charmante) avait lu le dernier chapitre de la Revue Européenne; elle en était « stupéfaite d. Bischoffsheim affirme (il m'a écrit une aimable lettre) que Rameau fait florès à Turin même, où l'on en possède... un exemplaire au Casino des nobles! Bref, toutes sortes de rumeurs...
Ecrivez-moi, mon cher ami le Parisien, comment se comportent votre philosophie et votre rotule droite , et si la synovie morale marche du même pas que l'autre, à savoir clopin-clopinant. De la ville il n'est plus question par ici : la récolte et la vendange occupent toutes les âmes. La
récolte est pour les sages, la vendange (ici) est pour les fous. Puis la chasse en l'honneur des gringalets, tels que le sieur Paul, qui ne rêve plus que perdreaux, lièvres et fillettes... La plume et le poil, tout convient à ce jeune homme heureux, qui tire au vol sans amorces.
C'est la loi, le jeune est le maître, et les vieux tels que nous le regardent, le laissent faire, en rêvant le reste. Et toujours ce reste, avec lequel nous sommes en reste... et de reste !
Hélas! ce pauvre Adolphe Dumas... le voilà mort! mort dans un petit village assez voisin de ces falaises! mort non décoré! C'était pourtant son rêve, être aussi décoré qu'Offenbach et M. Bouchot, qui promène en ce moment un ruban tout battant neuf.
Tout le monde, ici, vous dit mille amitiés, mon cher ami.
A M. le prince A. Galit^in.
Passy, le 3o octobre 1861.
pus avez donc reçu ma lettre, et vous avez lu Rameau sans trop d'épouvante?
lEn même temps, vous voulez que je l'envoie à M. de Falloux? Ainsi fais-je... à vos
Affî
risques et périls. S'il allait se fâcher! s'il n'acceptait pas cette grande préface au martyre de Louis XVI? Pourtant j'en aurai le cœur net; j'obéis à votre conseil, je vais écrire, et puis lancer Rameau au château de Segré.
Que vous êtes aimable et bon de me suivre en mes diverses évolutions, et que vous faites justice aussi en me tenant compte de mes peines à dire un peu les chagrins de mon âme à l'aspect de tant de servitudes volontaires! Je fais de mon mieux, mais c'est si peu, si peu!
Vous, cependant, vous payez royalement l'hospitalité du pays et duché deTouraine quand vous rendez à la douce lumière une si charmante églogue. En parlant d'un très-beau livre (imprimé chez votre ami L. Perrin), la Vie de la reine Anne de Bretagne, il m'a semblé que je pouvais citer une page de messire Thibault Lcpleigney. J'ai fait ainsi, et mon humble chapitre en doit retirer un grand ornement.
Je suis avec toutes les déférences, cher prince, un homme qui vous est obéissant, reconnaissant et dévoué.
A Af. Théophile Dufour, à Saint-Quentin.
Passy, 2 décembre 1861.
mm
pus êtes vraiment très-bon, cher Monsieur, d'adopter, pour me faire hon- Ineur, ce monstre en morale appelé le Neveu de Rameau, et j'admire en effet que ce soit vous qui me remerciiez, lorsqu'en échange de ce neveu abominable, vous nous donnez à aimer, à adopter la plus charmante de toutes les nièces. Qu'elle est aimable î Avec quelle bonne grâce elle est entrée en notre humble maison, illuminée soudain du frais rayonnement de sa jeunesse f A coup sûr, ma femme et moi, nous l'aimons fort, et quand elle est partie, il nous semblait qu'on nous enlevait le plus bel ornement de notre ca* bane. Ah! jeunesse! Et songer que nous en sommes si loin ! que nous voilà exposés jusqu'à la fin à ces embûches des nerfs, des tendons, des névroses, des frissons et, qui pis est, des espérances renversées, des libertés perdues, et de la ruine de notre propre estime à l'aspect effrayant de tous ces mensonges qu'il nous faut entendre, et de toutes les hontes qu'il nous faut supporter! Voilà ma vraie et juste peine, et la goutte aurait bien à compter avec moi si elle était seule à me torturer;
Cependant je travaille et j'étudie ; il n'est pas de consolation meilleure et plus constante que l'étude et l'amour des belles-lettres; l'oubli n'est pas loin, quand elles daignent vous sourire ; elles font mieux, elles vous relèvent à vos propres yeux, elles vous encouragent, et, bonnes mères, elles vous persuadent que vous n'êtes pas le complice des malheurs de votre époque. Et plus on arrive au maître jour, le juge et le témoin de tous les autres, plus on est content de rester ce qui s'appelle un honnête homme. Il n'y a pas de plus juste orgueil, pas de consolation meilleure, ajoutez, s'il vous plaît, les bonnes et loyales amitiés que l'on rencontre en son chemin, les nobles mains qui vous sont tendues, et, de si loin l'ami lecteur qui vous salue en disant : « Marche, on te suit ; parle, on t'écoute, on t'aime, on t'honore, on te connaît î » Voilà la récompense, et je n'en sais pas de plus haute et de plus digne en effet de l'ambition d'un homme de cœur.
Peut-être aurez-vous quelque peine à déchiffrer ces hiéroglyphes de ma main peu légère : hélas! en ce moment ma plume au bruit léger, la plume ailée, est absente ; ma chère confidente m'a laissé pour deux jours ; elle est à Evreux pour la fête de son père, et me voilà réduit à mes propres forces, et vous voilà réduit à ma propre écriture.
Nous espérons fort, cher Dufour de Louis-le- Grand et du Tréport, vous posséder quelques instants cet hiver même, et nous vous invitons de tout notre cœur. Nous invitons la mère et la fille, son image, et Poncle et le père, à la condition qu'ils nous préviendront vingt-quatre heures à l'avance de leur arrivée. Us trouveront grande lumière et grand feu, et de grands bras pour les embrasser.
Ceci dit, je vous salue. Avec mes meilleures déférences, agréez mes plus sincères amitiés.
A M. Au g, Dufour, à Saint-Quentin.
Passy, i « janvier ï 862.
a bonne année à la mère, à la fille, à Poncle, au père, à l'aiguille, au piano, au livre, au fusil, au jardin, à la chanson, au flot qui gronde, à la maison du Tréport! Voici mon épaisse image en échange de la vôtre. O dieux et déesses ! étions-nous jeunes, fringants, en épais cheveux noirs, sous le consulat de Plancus !
Ne pleurons pas, embrassons-nous... Ma femme est là qui vous dit à tous mille amitiés.
A M. P. Ménière, à Paris.
Passy, le 3 janvier 1862.
a sympathie est le lien des âmes ! Il y a quinze jours que j'en tiens une de pneumonie carabinée! En ce moment, les nuits sont excellentes; le réveil est une horrible quinte, après quoi cela s'apaise, et je ne tousse plus que le soir, pendant quatre ou cinq minutes véritablement pneumoniques.
C'est pourquoi, mon cher ami, je suis bien malheureux de vous savoir avec la fièvre, avec la toux, « le plus horrible des dieux infernaux », disait Byron. Mais pourquoi la fièvre? Et le point de côté? Omne tulit punctum qui n'a point le point de côté? Un point!
Et cependant nous vdus avions fait un petit dîner très-sain pour le samedi! Hier, lundi, vous étieé pareillement attendu par la poule au pot.
Je me suis consolé de mon mieux avec Cicéron médecin. Vous avez fait là un bien charmant livre* et tout d'abord il en faut louer Tordre et Parrangement : chaque œuvre à sa place, et la vie entière du maître orateur appelée en témoignage de ces pronostics. Malheureusement, par-ci par-là, vous êtes un peu sévère, oublieux* le nunc temere
est pronuntiandum ! Somme toute, il est trèscurieux et très-amusant, ce livre-là.
Ma femme et moi nous sommes en peine de vous et demandons à vous revoir. Heureux le jour où les deux époumonnés se consoleront entre eux!
Votre ami.
A M. Aurélien Scholl, mon confrère!
Passy, le 34 janvier 1863.
l faut que je vous remercie, et je ne sais guère comment vous dire à quel point je suis touché de vos bonnes paroles. Elles vont juste à toutes mes espérances, elles accomplissent tout mon rêve. En effet, tel est mon rêve : être enfin reconnu comme un vrai homme de lettres ; laisser un exemple de l'indépendance et de la dignité des lettres ; n'accepter aucune récompense qui ne me vienne des plumes que j'honore et que j'aime.
A vrai dire, il me semblait que ce bienfait ne pouvait me manquer au maître jour, qui est le jour de la mort; mais pensez donc si je suis fier de cet avancement d'hoirie, alors qu'il me vient
spontanément des juges les plus autorisés et les plus jeunes.
Soyez donc le bien remercié pour votre part.
Enfant de la liberté de la presse, je l'entoure à plaisir de mes reconnaissantes espérances, de mon dévouement, de mon respect. Encore aujourd'hui, plus que jamais peut-être, elle est reine et maîtresse; on la tue, elle reparaît vivante; on la nie, elle a l'éclat du soleil.
Sachez aussi que je corrige avec un zèle tout paternel ce Rameau que j'ai suivi dans ses fautes et dans ses misères depuis tantôt trente années. Sitôt qu'il aura paru dans son nouveau format, j'aurai l'honneur de vous le porter moi-même avec mes plus sincères amitiés.
A M. L. Orfila.
Passy, il février 1862,
Mon cher ami,
fn^^tçfi
ous voilà cruellement frappés, et rien à dire. Il faut courber la tête. Hélas! la consolation m'a manqué de rendre à notre ami ' les derniers devoirs. Ce rhume af-