‹ Correspondance littéraire (volume 2)Chapitre 104 sur 167 · I. Lu prince Henri do Prusss · texte numérisé non relu

I. Lu prince Henri do Prusss

prêtes à changer d'avis à la voix d'un orateur, machinalement soumises à l'impulsion de ses mouvements, et plus dociles à la véhémence qu'à la raison. C'est l'élite imposante d'un des peuples les plus nombreux et les plus spirituels de l'univers qui vous entendra dans le plus éclairé des siècle-, et la raison de plusieurs milliers d'hommes sera comme déposée dans chacun des hommes qui vous écouteront. Les fastes de l'univers n'offrent point d'exemple d'un pareil auditoire. Et quel audacieux concevrait le projet de le séduire ou de le subjuguer? Non, non: et les expressions emphatiques, et les tours adroits, et l'insidieuse finesse, et la vainehyperbole, et les mouvements impétueux, toutes ces armes enfin, si souvent utiles au mensonge, offenseraient la sainteté du lieu. Là tout appareil serait vain, tout prestige serait découvert, tout artifice confondu...

« Rappelons-nous dans ces grandes circonstances la savante fiction du phénix, que le prodige de la renaissance affranchit de la condition mortelle, et qu'il soit l'emblème de la plus belle et de la plus durable de toutes les monarchies, prête à se régénérer. Lorsque cet oiseau favorisé du ciel est averti, par ses forces déchues et par ses ailes moins légères, que le cours de ses destins est prêt a s'arrêter, ce n'est point aux flammes des incendies, ce n'est point aux tourbillons des volcans, qu'il épure les principes de son existence ; mais il s'élève au-dessus des vapeurs de cette sphère tumultueuse, au-dessus de la région des vents et du tonnerre, et c'est dans le séjour du calme et de la sérénité, c'est aux rayons les plus clairs de l'astre du jour qu'il allume ce bûcher mystérieux, où il prend un nouvel être. »

La réponse que M. de Saint-Lambert a faite à ce discours, en sa qualité de directeur de l'Académie, a paru surtout avoir le mérite de louer et d'apprécier avec autant de grâce que de justesse le caractère qui distingue les productions de M. le chevalier de Boufllers. « Les travaux de nos séances, lui dit-il, ont été plus

d'une fois interrompus par le plaisir de répéter vos vers La

finesse de l'esprit, l'enjouement, je ne sais quoi de hardi qui ne l'est point trop, des traits qui excitent la surprise et ne paraissent pas extraordinaires, le talent de saisir dans les circonstances et le moment ce qu'il y a de plus piquant et de plus agréable; voilà, monsieur, le caractère de vos pièces fugitives; elles ne rappellent aucu:: des modèles, et les égalent sans leur ressembler, etc. »

ZiOO CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.

Le nouvel académicien a lu ensuite quelques observations sur les mœurs du pays dont il est gouverneur; la peinture qu'il en a faite est si douce et si intéressante, qu'il est difficile de ne pas soupçonner que l'imagination de l'observateur a fort embelli ses modèles : ce peuple si noir, grâce à ses pinceaux, devient plus blanc que la neige. On est tenté d'oublier un moment que des hommes qui vendent leurs semblables ne valent pas mieux au moins que ceux qui les achètent, et des rives du Sénégal on se croit transporté au milieu des bergers del'Arcadieousuiiesbords riants du Lignon; c'est une véritable églogue nègre.

M. le chevalier deFlorian a terminé la séance par la lecture de quelques fables, qui ont été fort applaudies; elles ont un caractère de simplesse et de naïveté qui leur est propre, et que la manière de réciter de l'auteur rend plus piquant encore. On a distingué celle du Roi et les deux Bergers ; le premier de ces bergers se tourmente infiniment, et ses moutons n'en sont pas mieux; l'autre semble se donner beaucoup moins de peine, et son troupeau paraît dans l'état le plus florissant. Le monarque en témoigne sa surprise à ce dernier, qui lui répond :

Tout mon secret consiste à choisir de bons chiens.

— Qu'est-ce que le Tiers Éteit? brochure in-8°. C'est un des ouvrages les plus vigoureux qui aient encore paru sur les affaires du temps; il est de M. l'abbé Sièyes, grand vicaire de Chartres. Le plan en est simple ; voici les trois questions qu'on y discute : Qu'est-ce que le Tiers État? Tout. Qu'a-t-il été jusqu'à présent dans l'ordre politique? Rien. Que demande-t-il à y devenir? Quelque chose.

COUPLETS A M. L ABBE BARTHELEMY FAITS A DM SOUPER PAU Mme LA BARONNE DE STAËL '.

Air : Avec les jeux clans le village.

Dans les champs heureux de la Grèce, Vous qui savez nous transporter, Aux vains essais de ma jeunesse

1. Ces couplets n'ont pas été reproduits dans l'édition des OEuvres complètes données par le fils de l'auteur.

FÉVRIER 17 89. /jOl

Votre esprit doit-il s'arrêter?

Est-elle à vos yeux une excuse?

Est-ce & vous de compter les ans?

Tributaires de votre Muse,

Tous les siècles vous sont présents. (bis.)

Si vous avez de L'indulgence

Pour un sexe souvent flatté,

Craignez que Sapho ne s'offense

De ce mouvement de bonté.

Je ne sais si nous devons croire

Que sou talent était parlait,

Mais j'aime à souscrire a sa gloire

Quand on couronne son portrait. (bis.)

A vous vanter chacun s'empresse Dans des vers qu'on fait de son mieux : Louer le peintre de la Grèce Me semble trop audacieux.

De cette Athènes qu'on révère Vous seul avez su rapporter La lyre d'or du vieil Homère :

Prêtez-la-moi pour vous chanter. (bis.)

— On a donné chez M",c la comtesse de Sabran une représentation du Bourgeois g ont il homme, pour M. le comte d'Oëls et pour M"e la duchesse d'Orléans. Le fils de M"'0 de Sabran y jouait le principal rôle. Voici l'épisode ajouté par le chevalier de Bouillers à la quatrième scène du second acte ' .

AI. Jourdain. — Au reste, j'ai quelque chose à vous confier; il m'est venu en pensée de faire un petit compliment, et pour cela il faudrait un compliment tout fait.

Le Philosophe. — Un compliment! et pour qui?

M. Jourdain. — Faites-moi d'abord le compliment, et puis je vous dirai la personne à qui je le destine.

Le Philosophe. — Sont-ce des vers que vous voulez lui faire?

M. Jourdain. — Non, non, point de vers.

Le Philosophe. — Vous ne voulez que de la prose?

M. Jourdain. — Je ne veux ni prose ni vers.

Le Philosophe. — Il faut bien que ce soit l'un ou l'autre.

M. Jourdain. — Pourquoi?

1. Reproduit dans les OEuvres posthumes de Boufllcrs, publiées par Serieys (1816, in-8°).

xv. 2G

m CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.

Le Philosophe. — Par la raison, monsieur, qu'il n'y a pour s'exprimer que la prose ou les vers.

M. Jourdain. — Il n'y a que la prose ou les vers? Le Philosophe. — Non, monsieur; tout ce qui n'est point prose est vers, et tout ce qui n'est point vers est prose.

M. Jourdain. — Et comme l'on parle, qu'est-ce que c'est donc que cela?

Le Philosophe. — De la prose.

M. Jourdain. — Quoi! quand je dis : Nicole, apporte-moi mes pantoufles, c'est de la prose?

Le Philosophe. — Oui, monsieur.

M. Jourdain. — Par ma foi, il y a plus de quarante ans que je dis de la prose sans que j'en susse rien, et je vous suis le plus obligé du monde de m' avoir appris cela.

Le Philosophe. — Dites votre dernier mot; est-ce en vers ou en prose que vous voulez le compliment?

M. Jourdain. — Encore une fois, ni en vers ni en prose. Le Philosophe. — Et en quoi donc?

M. Jourdain. — Ah! en quoi donc? en chanson... Il me faudrait... là... vous m'entendez bien... une petite chanson nouvelle.

Le Philosophe. — Ah! vous voulez quelque chose de neuf? M. Jourdain. — Oui, vraiment, de neuf, comme un pontneuf, par exemple; c'est pour un prince.

Le Philosophe. — Et pour quel prince? Est-ce pour un prince en général?

M. Jourdain. — Oui, en général; car autrefois il s'amusait à gagner des batailles, et tout le monde en mourait de peur.

Le Philosophe. — Ah! c'est pour un prince en général; ce n'est donc pas pour un prince en particulier?

M. Jourdain. — Si fait, car il est chez nous tout comme un particulier.

Le Philosophe. — Eh bien! à quoi donc peut-on le reconnaître?

M. Jourdain. — Ma foi, à rien; excepté que c'est toujours le plus aimable.

Le Philosophe. — Et ce prince a sans doute un nom? M. Jourdain. — Pardi vraiment; j'ai même entendu dire qu'il s'en était fait un bien grand, bien grand.

Le Philosophe. — Mais avant que de s'en faire un, est-ce qu'il n'en avait pas?

M. Jourdain. — Si fait; il s'appelle Henri, comme celui qui est sur le Pont-Neuf; c'est pour cela aussi que je vous demande un pont-neuf pour celui-ci.

Le Philosophe. — Ah! je comprends à cette heure, un pontneuf, une chanson?

M. Jourdain. — Oui, un pont-neuf à peu près comme celui-ci :

Si le roi m'avait donné, etc.

Le Philosophe. — Si ce n'est que cela, j'en ai un dans ma poche, et précisément sur le même air.

M. Jourdain. — Voyons.

Aux deux Henri s'est donné

Paris, la grand' ville; D'abord on a pour l'aîné

Fait le diilicile; Mais on dit à celui-ci :

Pourquoi n'avoir pas choisi Votre domicile ici,

Votre domicile?

Il va trop tôt nous quitter,

Le sort nous l'envie; Paris qui veut l'arrêter

Vainement s'écrie :

Demeurez, bon prince Henri!

Les lieux où l'on est chéri Sont une patrie aussi,

Sont une patrie.

Laissez -moi ça, je m'en servirai tantôt. Mais dites-moi, ne serait-il pas bon aussi pour une princesse?

Le Philosophe. — Non. Vous verrez dans la suite de nos leçons qu'il faut distinguer les deux genres, et, pour me servir d'une expression tirée de la poésie, pour laquelle vous montrez de si grands talents, je vous dirai que la cuirasse du dieu Mars blesserait la délicatesse de Vénus ou de Minerve.

M. Jourdain. — Et qu'est-ce que c'est que Mars?

Le Philosophe. — Vous en parliez tout à l'heure.

hOk CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.

M. Jourdain. — Et Vénus et Minerve, qu'est-ce que c'est que cela?

Le Philosophe. — Ce sont les noms poétiques que l'on donne à la Beauté et à la Vertu.

M. Jourdain. — Ce sont donc deux personnes différentes?

Le Philosophe. — Ordinairement ; cependant il n'est pas impossible que cela ne fasse qu'un.

M. Jourdain. — Je n'entends pas tout cela. Donnez-moi vite quelque chose à dire à une princesse, afin qu'elle n'aille pas me prendre pour un bourgeois. Il me faudrait encore une petite chansonnette, mais sur un air plus doux ; car la princesse que je dois voir a l'air si doux! si doux!

Le Philosophe. — Bien pensé; Aristote lui-même n'aurait pas mieux jugé des convenances. Je crois que j'ai encore quelque chose qui pourra vous convenir.

M. Jourdain. — Donnez.

Vous dont l'aspect est un délice Pour tous les cœurs, pour tous les yeux, On voit en vous l'astre propice Qu'imploraient tant de malheureux.

L'astre dont la vertu secrète Les réchauffait sur des glaçons, Dont les rayons dans la disette Font pour eux naître des moissons.

Mais, princesse, en vain on croit lire Ce qui se passe en votre cœur; Cette blancheur que l'on admire N'égale point votre candeur.

La douceur qui règne en votre âme Voudrait encor des traits plus doux, Et quoi qu'on en dise, madame, Votre âme est plus belle que vous.

Oh! cela n'est pas un beau compliment, et si je le dis à la princesse, j'ai peur qu'elle n'en soit offensée et qu'elle ne me donne un soufflet.

Le Philosophe. — Allez, monsieur, si cela arrive, je le prends sur ma joue.

M. Jourdain. — A la bonne heure. Je vous remercie, et vous prie de revenir demain.

MARS 1789. /j05

Quand la Victoire Adopte un favori,

S'il fuit la gloire, Elle court après lui; Et voilà l'histoire De notre prince Henri.

Guerrier terrible Dans le fort du combat,

Quoiqu'invineible, Souvent le cœur lui bat;

Car ce cœur sensible Souffre pour le soldat.

Henri préfère La paix à taut de bruit.

Loin de la guerre Sa bonté, son esprit

Rassurent la terre De la peur qu'il lui fit.

Le samedi 7 février, on a donné au Théâtre-Français la première et dernière représentation d'Astyanax, tragédie en cinq actes. L'auteur, H. de Richerolle, est d'Avalon en Bourgogne; c'est tout ce que nous en avons pu savoir.

Plusieurs de nos poètes avaient déjà traité ce sujet; Châteaubrun est le seul qui l'ait tenté avec quelque succès dans sa tragédie des Troyennes, imitée de la Troade de Sénèque. C'est, comme on sait, Y Andromaque d'Euripide qui a fourni au poëte latin l'idée vraiment dramatique de faire cacher le fils d'Hector dans le tombeau de son père, et de forcer ensuite sa mère à le livrer elle-même à ses persécuteurs plutôt que de le voir périr sous les ruines de ce monument que leur vengeance menace de

renverser à ses yeux Mais Châteaubrun, Comme Sénèque, a

bien senti que toute pathétique que pouvait être cette situation, elle ne suffirait pas seule à l'intérêt de cinq actes; il n'en a donc fait qu'un épisode de son plan, et cet épisode, qui n'occupe guère que le troisième acte, est précédé et suivi du tableau de tous les

fc06 CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.

malheurs qui accablèrent la famille de Priam après la prise de Troie. L'Euripide d'Avalon a pensé différemment; il a préféré de refaire l' Andromaque française, mais en homme de génie ; pour simplifier l'action, il en a changé l'époque, et n'a pas craint de renoncer à toutes les ressources que Racine crut avoir besoin de chercher dans les rôles d'Oreste et d'Hermione; c'est dans la nuit même où les Grecs s'emparèrent de Troie qu'il a placé l'action de son Astyanax.

La situation qui forme le dénoûment, ayant paru absolument imitée du dénoûment de l'opéra d' Andromaque, a excité des murmures, soit qu'on n'ait voulu croire que Pyrrhus eût pu tromper les Grecs, ainsi qu'il le raconte, en faisant substituer un autre enfant à Astyanax ; soit que cette transition dramatique ait été peu préparée par ce quilaprécède. Ces murmures, qui avaient commencé dès le second acte, n'ont pas permis d'achever la pièce, et les spectateurs ont ignoré si, grâce à son stratagème, Pyrrhus vient à bout de fléchir Andromaque, ou si ce prince, moins emporté dans son amour, et par respect pour un des chefs-d'œuvre de notre théâtre, consent à renvoyer son hymen à son retour en Épire.

C'était une entreprise hardie que d'oser lutter contre Racine, et combien de talents divers n'eût-il pas fallu réunir pour le faire avec succès ! l'extrait rapide que nous venons de vous offrir de la tragédie d' 'Astyanax suffit pour prouver que l'auteur aux défauts du plan en a joint un autre encore, celui de respecter trop peu dans l'exécution les convenances naturelles et reçues, de manquer trop souvent de cette connaissance du cœur humain, sans laquelle on ne saurait inspirer un véritable intérêt dans les situations même les plus dramatiques. Il ne faut donc pas s'étonner que l'amour de Pyrrhus, si intéressant dans Andromaque, le soit si peu dans Astyanax; dans la première pièce, c'est loin de Troie, c'est après un certain laps de temps que Pyrrhus parle d'amour et d'hymen à la veuve d'Hector; dans l'autre, c'est à la vue même des remparts de Troie embrasée, au pied même du tombeau de son époux, que ce vainqueur, teint du sang de toute sa famille, ose proposer à cette princesse de lui donner sa main ; comment ce qui révolte pourrait-il intéresser?

Le style de cette tragédie, sans annoncer un grand talent, offre quelques beautés de détail, et c'est à ce mérite seul que

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