DE M. LE COMTE DE LAURAGUAIS A M. CÉRUTTI
28 janvier, neuf heures du soir.
« Si j'étais jésuite, monsieur, et jésuite italien, ce qui sans doute est la perfection pour un jésuite et pour un Italien, je pourrais admirer, comme vous, qu'un bourgeois de Genève, après avoir contribué à rendre sa patrie esclave, parvienne à régner en
France; mais je suis Français et point jésuite, comme vous voyez ; ainsi nous pourrons écrire l'un contre l'autre, mais je n'aurai plus l'honneur de vous voir. »
La publication de ces deux billets a donné lieu à une brochure intitulée Lettre de M. Céruttià MtMde... au sujet de deux billets ridicules que M. de Lauraguais a fait courir et imprimer; avec celle épigraphe : Quantum mututus ab Mo! (Viiig.)
Après s'être plaint à son amie des infidélités épistolaires, des perfidies confidentielles qpii deviennent si fort à la mode, M. Cérutii s'attaque plus particulièrement à celle qu'il vient d'éprouver de la part de M. le comte de Lauraguais, et se permet de peindre cet original sans copie des couleurs les plus vives et les plus vraies. « Je n'ai jamais recherché, dit-il, la confiance de M. de Lauraguais: mais il va l'offrant à tout le monde, il la promène de porte en porte, méditant ses idées dans les rues, les combinant sur les escaliers, les débitant dès l'antichambre, qu'on l'écoute ou non; n'écoutant jamais lui-même la pensée d' autrui, ou l'interprétant à sa manière... Ses conversations et ses écrits roulent sur deux pivots, la plaisanterie entortillée et l'injure ouverte : il tourne sans cesse autour d'une facétie ou d'une querelle ; enfin son éloquence a pour ainsi dire deux visages : on croit voir dans l'un un bouffon et dans l'autre un conspirateur; les deux, vus de profil, composent la figure la plus folle du monde... Celui qui dans la préface de Joraste trouvait que Corneille et Voltaire n'entendaient pas l'art tragique trouvera-t-il que M. Necker ou Pitt entendent les finances? La place qu'ils occupent lui était due; il me rappelle ce maçon qui, pour se venger d'un architecte qu'on lui avait préféré, démolissait pendant la nuit l'ouvrage dujour...
it fort bien de se déclarer Français, car en le voyant on ne sait de quel pays il sort, et en l'écoutant on ne sait quelle langue il parle... Nous pourrons écrire l'un contre l'autre, me dit-il; j'attendrai pour me disputer avec lui qu'il se rende intelligible, je ne me bats point dans les ténèbres... Sans le nommer, je l'aurais comparé à un château de ma connaissance qui a autant de fenêtres que l'année a de jours, et pas une chambre bien éclairée, etc. »
— Quelque fréquentes que soient, depuis quelque temps les séances publiques de l'Académie française, elles n'eu sont pas moins suivies; par l'aflluence de monde qu'elles attirent commu-
nément, l'on peut juger de celle qu'il y eut à la dernière (le 29 décembre dernier) pour la réception de M. le chevalier de Bouf- 11ers. M. le comte d'Oëls1 l'honora de sa présence.
Le discours du récipiendaire est partagé en trois parties absolument distinctes : la première est l'éloge de l'académicien qu'il a remplacé, M. de Montazet, archevêque de Lyon; la seconde, une dissertation sur la clarté du style ; la troisième une harangue sur les états généraux. On a trouvé dans la première partie des détails un peu longs, quelquefois même un peu pénibles ; dans la seconde, des idées très-fines, très-ingénieuses; dans la dernière, de grandes pensées et de grandes images. Nous allons rapporter ici quelques traits des deux derniers morceaux.
« Pourquoi tant d'auteurs semblent-ils craindre d'écrire ce qu'ils pensent et de se montrer tels qu'ils sont? Est-ce, comme Jupiter, pour ménager des yeux trop délicats? Est-ce, comme Protée, pour échapper à des regards trop curieux? Ne permettentils pas de les suivi' , dans la crainte qu'on ne les atteigne? Ignorentils que les élans du génie ne doivent se mesurer que par les pas qu'il fait faire à la raison?
« Souvent la vérité aperçue de trop loin ne présente à l'esprit qu'une idée vague et confuse qui n'attire ni son attention ni sa confiance; souvent l'erreur offre un ensemble plus remarquable et des traits mieux caractérisés. La première est comme une terre éloignée qui, dans les vapeurs de l'horizon, s'est montrée au navigateur sous l'apparence d'un nuage. La seconde est comme un nuage qui s'est montré sous la figure d'une terre éloignée; chaque regard voit celle-ci abandonner sa première forme, chaque regard ajoute à l'autre un nouveau degré de consistance et de réalité. Ainsi la vérité se confirme, et l'erreur se dissipe à la réflexion; ainsi, dans le style même où cette réflexion répandrait toute sa lumière, la vérité trouverait sa preuve et l'erreur sa réfutation. »
C'est aux représentants de la nation que s'adresse l'orateur :
a Ah! qui que vous soyez qui devez remplir un aussi auguste ministère, connaissez le devoir sacré qu'il vous impose! Ce devoir, c'est la vérité; le règne de l'exagération est fini, elle clisparaîtdevant la grandeur des choses qui se préparent. Vous ne parlerez point à ces flotlantes multitudes d'Athènes et de Rome, toujours