‹ Correspondance littéraire (volume 2)Chapitre 11 sur 167 · REQUÊTE PRÉSENTÉE A M. LE BARON DE BRETEUIL · texte numérisé non relu

REQUÊTE PRÉSENTÉE A M. LE BARON DE BRETEUIL

Monseigneur, supplie avec la plus profonde soumission Denis Topineau, bourgeois de Paris, y demeurant, rue de Poitou, au Marais, maison du chapelier, et dit :

Que le jour d'hier, à une heure après midi environ, il passait son chemin dans une contre-allée du boulevard Saint-Honoré, entre le corps de garde du guet et le chantier de la Madeleine, pour aller manger la soupe avec son épouse qui avait mis le pot au feu; il ne pensait à rien lorsqu'un carrosse, qui était arrêté dans la contre-allée, à la porte d'une maison, est parti tout à coup, l'a frappé du timon dans les côtes, et l'a jeté les quatre fers en l'air ; le suppliant a bien vite recommandé son âme à Dieu, car il s'est cru mort, ou pour le moins estropié. Il s'est relevé à grand'peine, à l'aide de braves gens qui l'ont reconduit chez lui par-dessous le bras. Quand son épouse l'a vu revenir dans cet état, avec la culotte crottée et déchirée, elle s'est mise à jeter les hauts cris et à se trouver mal. On a appelé l'apothicaire du coin, qui l'a visité et qui lui a trouvé une grosse meurtrissure, sur laquelle un de ses garçons a appliqué un cataplasme de vulnéraire suisse, disant qu'il souffrirait beaucoup pendant six semaines, mais que ce n'était rien. En voyant cela, M'ne Topineau

1. Cette requête, qu'on pourrait bien prendre pour une plaisanterie, n'en est pas une ; elle a du moins eu des suites assez sérieuses pour la demoiselle Rosalie, actrice de la Comédie-Italienne, qui, sur la plainte de M. Topineau, a été priée d'aller passer sept ou huit jour.s à l'hôtel de la Force. N'y pouvant faire des heureux à la manière qui lui convient le mieu.x, elle a taché d'en faire d'une façon plus méritoire, en délivrant quelques prisonniers pour dettes, et en faisant faire très-bonne chère à beaucoup d'autres. (Meister.)

s'est un peu consolée ; les voisins et elle voulaient le faire saigner, mais il n'a pas voulu, attendu qu'il craint la saignée. Le suppliant reconnaît, monseigneur, que ce n'est pas la faute du carrosse s'il n'est pas roué ou s'il n'a pas quelque membre de moins, et qu'il doit une belle chandelle à Dieu. Les braves gens qui Tout reconduit chez lui ont dit que le cocher et la bourgeoise qui était dedans, et le valet qui était derrière, en habit d'écarlate, riaient à gorge déployée de sa culbute ; qu'il y avait un autre carrosse et deux cabriolets bien haut montés à la porte de la maison dans ladite contre-allée, qui s'étouffaient de rire; que c'était une dame à équipage qui logeait en cette maison ; que cette dame était une lille de joie appelée M"' Rosalie ; que le carrusse dont il s'agit était le sien, ou peut-être celui du monsieur ; qu'on avait placé, il est vrai, sur la chaussée de cette partie du boulevard des pierres de taille pour la nouvelle église de la Madeleine, qui gênaient un peu, mais qui n'empêchaient pas les carrosses de s'y ranger et de laisser la contre-allée libre ; qu'au demeurant il était plus opportun que ladite demoiselle Rosalie se donnât la peine de traverser à pied la contre-allée et les pierres de taille pour aller chercher son équipage sur la chaussée du bout, que de passer sur le ventre aux bourgeois de Paris qui paient la capitation, les vingtièmes, et sont tout prêts à payer la subvention territoriale : que ce n'était pas le premier malheur qui était arrivé, non plus que dans d'autres contre-allées, particulièrement au coin de celle de la rue Favart, près la Comédie-Italienne, ou dans une autre au-dessus de l'Opéra, boulevard Saint-Martin, où il logeait aussi des filles de joie ; que cependant la contre-allée du boulevard n'était que pour les gens de pied, et que les carrosses, cabriolets et chevaux n'y devaient jamais entrer ; que pour être fille de joie on n'avait pas le droit d'écraser tout le monde; que c'étaient apparemment quelques-uns de messieurs les commissaires ou inspecteurs de police qui donnaient ces permissions, puisqu'on le souffrait sans rien dire, mais qu'elles étaient contraires aux privilèges des bourgeois de Paris ; que les gens de pied seraient pourtant les plus forts s'ils le voulaient, mais qu'on se compromettrait en allant se battre avec sa canne contre des chevaux et autres animaux ; que si le roi savait tout cela, il y mettrait bon ordre.

Le suppliant, qui par bonheur en est quitte pour des contu-

sions et sa culotte gâtée et déchirée, dont il compte être guéri dans six semaines, a trop de sentiments pour répéter des dommages et intérêts contre la demoiselle Rosalie ; mais comme il a peur de n'en être pas quitte à si bon marché une autre fois, il a été conseillé, monseigneur, de recourir à ce qu'il vous plaise rendre compte au roi de son exposé ; ce faisant, défendre aux carrosses, cabriolets et chevaux, de quelque qualité et condition qu'ils soient, de fouler aux pieds les bourgeois de la bonne ville de Paris ; ordonner auxdits carrosses, cabriolets et chevaux de se tenir sur la chaussée du boulevard, et non dans les contre-allées, sans que, sous aucun prétexte, ils puissent occuper lesdites contreallées et y rouler pêle-mêle avec les gens de pied, au grand préj udice de ceux-ci ; ordonner pareillement que les rues soient mieux balayées; et ferez justice.

— On a donné, le 17 mars, sur le Théâtre-Italien, la première représentation du Mensonge officieux, comédie en deux actes et en prose, mêlée d'ariettes. Le poëme est de M. Piccini fils, auteur du Faux Lord et de Lucette. La musique est de M. Piccini père.

Damis, entraîné par la contagion de l'exemple et les conseils de ses amis, a dissipé sa fortune et encouru l'indignation de son oncle. 11 est aimé d'une jeune veuve qui, sous prétexte de voir ses tableaux et sa collection d'histoire naturelle qu'il vient de vendre, lui fait demander à souper. Damis se reproche sa conduite et ne veut pas tromper sa maîtresse ; il ordonne à son valet de lui porter une lettre dans laquelle il lui fait l'aveu de ses fautes et de sa situation. 11 le charge encore de lui remettre une lettre à son adresse, qu'il vient de recevoir de son oncle. Frontin, pour ne point faire rompre un mariage qu'il regarde comme la seule ressource qui reste à son maître, imagine de persuader à la jeune veuve que son amant veut éprouver sa tendresse en répandant le bruit qu'il était ruiné, en le confirmant par son propre aveu et en l'appuyant encore par une lettre que son oncle lui a écrite d'accord avec lui. La jeune veuve, blessée de l'idée d'une pareille défiance, reçoit fort mal Damis et l'accable de reproches. Explication entre les deux amants. Frontin rappelé avoue sa supercherie. On lit alors la lettre de l'oncle, que la dame, dans son indignation, n'avait pas encore ouverte; elle contient le pardon de Damis en faveur de son mariage avec la jeune veuve.

Ce petit drame est imité du Valet meilleur de Garrick. L'action on a paru froide et languissante ; elle n'est pas plus avancée au commencement du second acte qu'elle ne l'est à la fin de la première scène ; le dialogue d'ailleurs n'a rien de comique ni d'intéressant. Sans plusieurs morceaux de musique dignes du talent de Piccim et chantés supérieurement par M"*' Renaud, la pièce n'eût pas même été jusqu'à la fin.

— Le 22 mars on a donné sur le même théâtre la première représentation de Toinette et Louis, divertissement en deux actes et en prose mêlé d'ariettes, paroles de M. Patrat, auteur des Méprises pur ressemblance, musique de Mlle Grétry, auteur de celle du Mariage d Antonio.

Toinette est une jeune orpheline élevée par un fermier du pays de Caux ; elle est aimée et elle aime le jeune Louis, garçon sage, laborieux, mais sans fortune. Un Anglais retiré dans leur village et qui soupçonne l'amour de ces jeunes gens conçoit le projet de les unir ensemble. Il s'adresse au fermier et le charge de demander la main de Toinette à un vieil invalide, son grandpère. Une jeune fille, cachée derrière des rosiers pour écouter leur entretien, ne doute pas que ce ne soit pour lui-même que cet Anglais demande la main de Toinette; elle court en avertir les deux amants qui sont au désespoir et refusent l'un et l'autre de signer le contrat de mariage qu'on leur présente. Le grand-père est prêt à le déchirer lorsqu'ils apprennent que l'Anglais, pour les unir, leur assurait à tous deux une dot fort honnête ; ils tombent aux genoux de leur bienfaiteur et la pièce finit comme on ne pouvait manquer de le prévoir. Le dénoûment n'est retardé que par une scène de brouillerie entre les deux amants, trop fidèlement imitée de celle de Biaise et Babet. Des ressemblances si grossières, des moyens si usés, le peu d'intérêt et de vérité qu'il y a dans le style de ce nouveau drame n'ont pu être sauvés par la musique qu'on a trouvée fort inférieure à celle du Mariage d Antonio, mais on a vivement applaudi le dernier couplet du vaudeville :

Jeunes rosiers, jeunes talents

Ont besoin du secours du maître.

Un petit auteur de treize ans

Est un rosier qui vient de naître.

Il n'offre qu'un bouton nouveau;

Si vous voulez des fleurs écloses,

kk CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.

Daignez étayer l'arbrisseau, Quelque jour vous aurez des roses.

Malgré le succès de ce couplet, lorsque les amis de l'auteur se sont empressés à le demander, une voix sortie du parterre a crié à l'acteur qui venait d'annoncer qu'on l'avait cherché inutilement et qu'on ne savait où le trouver, quil était sûrement retourné à l'école. Toinetle et Louis n'ont eu qu'une représentation. — Le petit divertissement donné, suivant l'usage, pour la clôture de ce spectacle, a été composé cette année par le Cousin Jacques, l'auteur des Lunes, M. Beflïoy de Reigny. Ce sont les adieux d'un seigneur bienfaisant ; ses jardiniers, toujours empressés à lui témoigner leur zèle en cultivant très-bien son jardin, expriment, chacun à sa manière, les regrets que leur cause son absence. L'idée de ce compliment n'est pas très-neuve, mais on y a trouvé plusieurs couplets d'un tour agréable et facile , tels que celui-ci :

De vot' présence s'voir bannir,

Ah! queu douleur amère!

Vous qu'on voit toujours applaudir

Au désir de vous plaire, J'ous des bouquets d'tout' les couleurs

A vous donner encore.

Il est juste d'offrir des fleurs A qui les fait éclore.

On a trouvé quelque chose de plus neuf et de plus original dans le compliment fait cette année à la clôture de la Comédie- Française par le sieur Naudet ; il s'est permis de faire entendre au public que si les acteurs et les auteurs du jour n'étaient pas meilleurs qu'ils ne sont, ce pourrait bien être sa faute. « C'est à vous, a-t-il dit, qui êtes nos maîtres, de nous ramener à cette fidèle imitation de la nature, et j'oserai vous dire que si nous avions le malheur de nous en écarter, ce serait vous-mêmes peut-être, vous, messieurs, qu'il faudrait en accuser. Si par i l'habitude d'une longue jouissance vous avez paru vous refroidir un peu pour les anciens chefs-d'œuvre de la scène, obligés de suivre, pour ainsi dire, vos goûts momentanés, peut-être nous est-il arrivé de les négliger nous-mêmes, etc. 1. »

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