‹ Correspondance littéraire (volume 2)Chapitre 125 sur 167 · MAI 1780. 4G · texte numérisé non relu

MAI 1780. 4G

de II. Des Fontaines, a été représentée pour la première fois par les Comédiens italiens, le mardi 5 mai. Ce petit ouvrage a été en gênerai très froidement accueilli, comme le seront presque toujours au théâtre des ouvrages de ce genre. C'est le Destin donnant ses audiences. 11 voil arriver d'abord l'une des Parques qui se plaint beaucoup de l'inflexibilité de sa sœur Atropos; ensuite plusieurs autres personnages, un avare, un fat, une mère, deux amants, etc. Ces scènes offrent quelques couplets assez bien tournés, mais elles ne sont liées par aucune espèce d'intérêt, et les détails n'en sont pas assez ingénieux pour le faire oublier. Le Destin ordonne aux Parques de filer et de couper selon le mérite de chacun. Quelque justes que soient ses arrêts, le retour trop fréquent des mêmes formules n'en a pas paru moins fastidieux. Quoique l'auteur eût fait quelques retranchements à la seconde représentation, l'effet de la pièce n'en a pas été beaucoup plus agréable, et le parterre s'est obstiné à répéter comme à la première représentation : Coupez, coupez.

— Voyage en Crimée et à Constantinoplc en il '86, par milad y Craeen; traduit de l'anglais par M. Guédon de Berchère, notaire à Londres. Un vol. in-8° de hl\2> pages, enrichi de plusieurs cartes et gravures.

Ce voyage est un des plus agréables que nous ayons jamais lus. Ce n'est ni un roman comme celui de milady Montagne, ni un recueil d'observations pédantesques, ni une suite de descriptions emphatiques ou recherchées, ni un journal pénible et minutieux ; c'est véritablement un voyage : l'imagination y parcourt rapidement un espace immense, et se plaît à suivre sans cesse les traces de son guide, parce qu'au milieu d'une foule d'objets toujours nouveaux, toujours variés, elle se sent toujours entraînée vers ceux qui méritent plus particulièrement de fixer l'attention ou par leur importance ou par leur singularité. La forme épistolaire de l'ouvrage ajoute infiniment à l'intérêt qu'il inspire ; on croit voyager avec l'auteur, et cet auteur est une femme, et une femme charmante. Sans la connaître, on est sûr, après la lecture de son livre, que les grâces de sa personne doivent être d'accord avec celles de son style. Comme il est impossible que l'auteur des Voyages d'Anacharsis ne fût un vieux savant de l'Académie des inscriptions, celui des Lettres sur l'Italie un robin de province bien maniéré, quoique avec infini-

ment de connaissances et d'esprit, on ne peut douter que l'auteur du nouveau Voyage ne soit une Anglaise du rang le plus distingué, douée de tous les goûts, de tous les talents agréables, d'un esprit juste et fin, d'un caractère ferme et facile, de la gaieté la plus naturelle et la plus séduisante, sans autres préventions que celles qui, dans une pairesse d'Angleterre, tiennent indispensablement à l'amour de son pays, ce qu'on est bien tenté de prendre encore pour une vertu de plus.

Milady Craven, en partant de Paris, dirige sa route par l'Orléanais, le Blaisois, la Touraine, la Provence ; elle s'embarque à Antibes, séjourne à Gènes, à Pise, à Florence, à Bologne, à Venise ; elle s'arrête à Vienne, et donne de cette dernière cour plusieurs détails intéressants ; de Vienne elle se rend à Varsovie, à Pétersbourg, à Moscou, Kherson, Karasbayer, Bakhtcheséraï, Sébastopol, et dans les autres postes de Crimée. Cette contrée, devenue aujourd'hui le théâtre de la guerre, fixe plus longtemps ses regards et ses observations. Le précis que donne milady des révolutions de cette province, habitée longtemps avant Homère par les Cimmériens, nation puissante et belliqueuse descendue des Thraces, est un excellent morceau d'histoire. De Sébastopol, notre aimable voyageuse va se reposer à Constantinople, où elle trouve dans le palais de l'ambassadeur de France toutes les ressources dignes de son instruction et de son goût pour les beauxarts. C'est accompagnée des artistes que M. le comte de Choiseul-Gouffier a assemblés autour de lui qu'elle visite les monuments les plus curieux de Constantinople, d'Athènes, de Smyrne, de Thérapia, de Varna, etc. Sans trop s'appesantir sur aucun de ces objets, il n'en est point qu'elle n'indique ou ne rappelle de la manière la plus propre à en donner une idée vive et intéressante. C'est par Bucharest, Hermanstadt et Vienne qu'elle retourne dans sa patrie.

Il manquerait, ce me semble, quelque chose à l'intérêt de ces Lettres, s'il n'était aisé de reconnaître dans l'ami à qui elles sont adressées un prince x digne, par son caractère et par toutes ses qualités personnelles, de trouver dans l'attachement de la plus aimable des femmes le prix le plus doux de ses vertus et de sa noble sensibilité. Je ne sais cependant si je veux pardonner à

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